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  • Critique – UNE BELLE COURSE de CHRISTIAN CARION

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    Certains films, comme certaines rencontres aussi marquantes qu’imprévues, vous chavirent, avec une douce brusquerie, sans que vous sachiez vraiment dire pourquoi. Sans doute parce qu’ils sont un concentré de vie, de sincérité et d’émotions, et qu’ils vous renvoient à l’essentiel, et le magnifient. C’est le cas de cette belle course.

    Madeleine Keller (Line Renaud), pétillante nonagénaire, appelle un taxi pour rejoindre la maison de retraite où elle doit vivre désormais. « Dans une heure, je serai dans une maison de vieux avec des vieux qui seront plus vieux que moi » dit-elle ainsi à son chauffeur, le taciturne Charles (Dany Boon), obnubilé et oppressé par ses difficultés financières, et qui passe son temps à ronchonner. Il lui reste deux points sur son permis.  Il travaille ainsi « 6 jours sur 7, 12 heures par jour. » Elle lui reproche de n’être « pas très causant » et elle a visiblement envie d’avoir une oreille attentive à laquelle raconter sa vie. Elle aime passionnément le théâtre où elle a passé une partie de son existence (sa mère était habilleuse). Quant à Charles, il « n’arrive déjà pas à aller au cinéma…alors le théâtre ». Sans compter qu’il a l’âge d’être son « petit-fils ». A priori, rien ne pouvait donc réunir ces deux-là. Madeleine demande à Charles de passer par les lieux marquants de sa vie. Elle veut les revoir une dernière fois. Au fil du trajet et avec Paris pour décor, son récit émeut de plus en plus Charles…jusqu’à éclairer sa vision de la vie et à changer le cours de celle-ci.

    Après Une hirondelle a fait le printemps (2001), Joyeux Noël (2005), L’affaire Farewell (2009), En mai, fais ce qu’il te plaît (2014), Christian Carion réalisait Mon garçon (2017) puis le remake de son propre film, My son, sorti en 2021, il y a un peu moins d’un an, un film dont je ne peux m’empêcher de vous parler à nouveau car il est actuellement disponible notamment sur Mycanal alors ne le manquez pas. Extrait de ma critique :

    Un thriller passionnant qui nous transporte, ailleurs et dans nos retranchements, en nous confrontant à nos pires angoisses, à nos limites. Un thriller intense, prenant, réaliste. Une expérience de cinéma inventive à laquelle sied plus que jamais la salle qui lui procure toute sa force et son ampleur. Un film entêtant comme la majestueuse musique qui l’accompagne, ces notes lancinantes et obsédantes, obscurément envoûtantes, qui nous hantent encore après la projection. Un film d'une indéniable puissance émotionnelle qui nous laisse à bout de souffle mais ravis de ce voyage, extrême mais palpitant, de la première à la dernière seconde.

    Si les films de Christian Carion sont en apparence profondément différents les uns des autres, ils ont pourtant en commun la puissance émotionnelle et une profonde humanité, ceux d’un cinéma populaire au sens le plus noble du terme. Ceux qui ont l’humilité et la générosité de divertir le public tout en évoquant en filigrane sujets et sentiments profonds. Ainsi, si c’est le Paris fascinant et intemporel avec ses monuments majestueux qui est traversé, des tentes occupées par des sdf apparaissent au détour d’une scène. Madeleine est victime de violences conjugales mais aussi une femme de caractère. Elle pourrait ainsi être une héroïne hitchcockienne. Elle porte d’ailleurs le prénom de l’héroïne de Vertigo incarnée par Kim Novak. La musique, de Philippe Rombi, n’est pas non plus sans rappeler celle de Bernard Herrmann. Et dans les scènes de flashback, on ressent aussi l’influence des mélos américains tels ceux de Douglas Sirk. Tout en étant profondément français et incarnant le meilleur du cinéma français, Une belle course reflète aussi l'amour de son réalisateur pour le cinéma américain (y compris dans la réalisation, loin d’être académique, avec des contre-plongées là aussi très hitchcockiennes), lequel a magnifiquement adapté le scénario de Cyril Gély.

    Le cinéma foisonne de films dans lesquels deux personnages qui n’avaient a priori rien en commun vont peu à peu à se rapprocher jusqu’à ce que cette rencontre improbable se transforme en évidence et modifie le cours du destin de l’un d’eux ou des deux. Cela ne fonctionne pas toujours. Ici, l’alchimie est flagrante entre la femme de 92 ans au crépuscule de sa vie et le « le grand sentimental qui cache bien son jeu » qui va retrouver le sens de sa vie et des priorités. Le duo fonctionne tellement bien qu’il est difficile d’imaginer quels autres acteurs que Dany Boon et Line Renaud auraient pu incarner Charles et Madeleine. Line Renaud est d’autant plus émouvante que l’on devine aisément l’écho qu’il a pu y avoir entre ses propres sentiments et souvenirs et ceux de son personnage, et la nostalgie qu’a pu provoquer chez la femme les mots et les situations que la comédienne devait interpréter. Cela accroît encore l’émotion qui se dégage de son interprétation et qui nous saisit. Les dialogues pourraient aussi sans peine être prononcés par la femme pleine de vie qu’est Line Renaud : « Chaque colère est un coup de vieux. Chaque sourire est un coup de jeune. » ou « Je ne me jamais suis assise dans une chaise comme ça, ce n'est pas ce soir que je vais commencer»  quand on lui intime de s’asseoir dans une chaise roulante à son arrivée à l’Ehpad.

    Dany Boon que Christian Carion avait dirigé en 2005 pour le rôle du soldat Ponchel dans Joyeux Noël, est d’une sobriété, d’une fragilité, d’une sensibilité et d’une empathie parfaites. Et quand il raconte que ,de ses trajets, il n’a pas un seul souvenir auquel se raccrocher à part lorsqu’il a emmené sa fille voir les lumières de Noël, le spectateur oublie l’acteur pour ne plus voir que l’émotion communicative du père et chauffeur de taxi. Les images du passé et du présent s’entremêlent, et c’est la talentueuse Alice Isaaz qui incarne Line Renaud jeune.

    Comme toute vie, celle de Madeleine a été jalonnée de deuils et de drames, même si la sienne tout particulièrement n’a pas été épargnée par les épreuves : un père fusillé par les nazis, un mari (Jérémie Laheurte) dont on devine dès sa première apparition dans l’ombre qu’il ne sera pas l’amoureux transi dont elle rêve. Mais aussi un unique et grand amour à 16 ans, un GI qu’elle ne reverra jamais mais dont elle aura un fils.

    Une chambre vide. Des non-dits, des silences et des regards échangés lourds de sens, notamment dans un restaurant, quand chacun prend conscience du caractère définitif de cet instant. La nostalgie lumineuse des musiques qui suscitent les douces ou douloureuses réminiscences du passé. (At Last par Etta James et This Bitter Earth par Dinah Washington). Paris qui défile, majestueuse et mélancolique. Madeleine qui prend le bras de Charles. Cette femme qui quitte l’atmosphère chaleureuse du taxi pour entrer dans cet Ehpad où d’emblée où la déshumanise et l’infantilise, et qu’une porte sépare de son fils d’une journée, du passé et de la vie. Autant d’images et sensations qui restent et qui bousculent avec délicatesse. Un concentré d'émotions et de tendresse qui donnent envie de croire à ces rencontres qui ne sont pas des hasards parce que « la vie a vraiment beaucoup d’imagination ».

    Je vous disais à propos de My son que c’était une expérience qui devait être vécue en salles. Aussi différente soit-elle, c’est aussi le cas de cette belle course dont l’émotion, saisissante, prend là toute son ampleur. Un moment suspendu. Un voyage dans les lieux, le temps, les émotions dont le caractère ultime le rend particulièrement poignant. Line Renaud est une femme passionnément vivante et Christian Carion pouvait difficilement lui offrir plus beau rôle que celui de Madeleine dans ce film qui célèbre la passion de la vie, et de la beauté fragile de ses brèves rencontres qui en bousculent et illuminent le cours fugace. Un film à l' image de ce que dégage la comédienne : profond et lumineux, pudique et sincère, humble et pétri d’humanité.

  • HALLELUJAH, LES MOTS DE LEONARD COHEN, documentaire de Dan Geller et Dayna Goldfine – Critique (au cinéma, le 19 octobre 2022)

    Hallelujah Les mots de Leonard Cohen Critique du documentaire.jpg

    Le Festival du Cinéma Américain de Deauville a eu l’excellente idée de braquer ses projecteurs sur Leonard Cohen et l’histoire fascinante de sa chanson mythique, Hallellujah, avec ce documentaire sélectionné dans Les Docs de l’oncle Sam, section toujours synonyme de formidables découvertes comme L’Etat du Texas contre Melissa de Sabrina vVn Tassel, l’an passé. Cette chanson a fait le tour du monde et a souvent été utilisée au cinéma et, pourtant, qui en connaît véritablement le sens et l’histoire ? Combien sont ceux qui l’ont attribuée et l’attribuent encore à Jeff Buckley (comme certains chanteuses et chanteurs d’ailleurs dans le documentaire) ?

    À la fin des années 60, Leonard Cohen signe, comme Bob Dylan, chez Columbia. A travers l’histoire de cette chanson au destin exceptionnel, le documentaire raconte comment Leonard Cohen s’est reconstruit et s’est affirmé comme l’un des artistes les plus importants de notre époque. Québécois, juif, avec sa voix très grave, austère même, Leonard Cohen trace sa propre route, atypique. Il sort ainsi son premier album, Songs of Leonard Cohen, en 1967, à 33 ans, l’âge auquel bien des chanteurs sont entrés dans la tombe. Mais Leonard Cohen est auteur compositeur et poète et sa légende mettra des années à s’écrire, d’ailleurs aussi grâce à ce documentaire qui est un magnifique hommage à son immense talent d’auteur.

    Cette passionnante histoire est aussi celle des affres de la création, des injustices du succès et d’une époque dans laquelle la diversité des médias facilite la vulgarisation des œuvres, sans pour autant que cette communication à outrance permette de connaître le sens profond des choses et leur origine. C’est un atout des documentaires, et de ce documentaire en particulier, que de permettre de redonner du temps au temps, de prendre du recul dans une époque d’immédiateté.

    Nous découvrons la chanson à travers les yeux des personnes qui avaient participé à son enregistrement (le producteur et arrangeur John Lissauer), qui l’avaient chantée avec Leonard Cohen lui-même (Sharon Robinson) ou qui l’avaient reprise à leur compte (Judy Collins, Brandi Carlile, Rufus Wainwright) ou encore le rabbin Mordecai Finley, Nancy Bacal, son amie d’enfance depuis près de 80 ans, son amie Dominique Issermann), ainsi que ses compagnons intellectuels (Adrienne Clarkson, le compositeur Larry « Ratso » Sloman).

    En 1984, la Colombia refusa de sortir aux Etats-Unis l'album de Leonard Cohen, Various Positions, qui comprenait la mythique chanson. « Leonard, tu es formidable mais le talent reste à voir » lui dira ainsi le très perspicace patron de la Columbia. L'album sort alors en toute discrétion, par une autre maison de disque.  L'année dernière, elle fut choisie pour rendre hommage aux victimes du Covid lors d'une cérémonie à Washington devant le président Biden. Entre les deux, l’histoire de cette chanson est un vrai roman ! Une chanson au sens et aux paroles fluctuants tout au long de la vie de son auteur, de telle sorte que chacun a pu se l’approprier et même y apporter une signification différente à chaque moment de sa vie. Il existe 600 à 800 versions de Hallelujah dans le monde aujourd’hui.  Les carnets dans lesquels Cohen écrivait au fil des années les différentes versions de ses couplets apparaissent ainsi pour la première fois à l’écran dans le documentaire et attestent du travail titanesque et du perfectionnisme acharné de l’auteur.  Le nombre estimé de couplets variait ainsi de 80 à 350 selon la personne qui en racontait l’histoire. Cohen dit ainsi qu’il mit 7 ans à écrire la chanson.
    « C'est un processus qui repose sur la persévérance. »

    « Je suis auteur avant tout avec son lot de conflits intérieurs. Un auteur ne peut résoudre ses conflits que par l'écriture » dit aussi Leonard Cohen dans le documentaire. Il n’apporte pas forcément de réponses sur le sens de la chanson. On y apprend cependant que Leonard Cohen perd son père à 9 ans. C’est à cet âge qu’il enterre un poème une première fois comme un rituel religieux. Peut-être certains verraient-ils dans cet acte symbolique la clef d’une des chansons les plus mythiques de l’histoire dont il existe des centaines de versions et autant d’interprétations, du profane au religieux. En émane en tout cas une beauté sacrée, poétique, mystique, sensuelle, captivante, et profondément émouvante. Aussi charnelle que spirituelle.

    La chanson connut plusieurs résurrections. Passée d’abord inaperçu, elle fut livrée au public par Bob Dylan qui la chantait lors de ses concerts. Puis il y eu les versions de John Cale (qui ne chantait pas les passages évoquant la religion) et Jeff Buckley (« s’il n’était pas mort, la chanson n’aurait pas eu un tel impact ») qui la firent connaître avant que Rufus Wainwright ne la reprenne pour la bande originale de Shrek (BO double disque de platine aux USA) et ne la fasse réellement exploser. Elle devient alors incontournable dans toutes les TV réalités musicales. Cohen observe avec amusement ce détournement qui la fait devenir plus populaire par ses interprètes d’un soir qui la chantent lors d’émissions que par son auteur qui se fait ainsi dépasser dans les classements.

    Sa manageuse détournera ensuite son argent. Ruiné, après une retraite bouddhiste dans un monastère de Californie,  Cohen devra à nouveau se renouveler et ressusciter. Il sort trois albums salués par la critique, Old Ideas (2012), Popular Problems (2014) et You Want It Darker (2016…sorti 16 jours avant sa mort), et un album posthume, le bien nommé Thanks for the Dance (2019). Et à plus de 80 ans, il effectue une tournée dans le monde entier…restant parfois 3 heures sur scène.

    « La vie est une pièce bien écrite, si on exclut le 3eme acte. Dans mon cas, le début du 3ème acte est extrêmement bien écrit ». « Je n'ai pas vraiment trouvé ce que je cherchais mais je n'ai plus besoin de chercher. ». Malgré les centaines de versions de la chanson légendaire c’est Leonard Cohen qui véritablement l’incarnait, ainsi que toute la complexité des émotions qu’elle recelait. « Regardez autour de vous et vous verrez un monde impénétrable. Vous pouvez vous indigner ou dire alléluia. J'ai essayé de faire les deux.» Ainsi conclut-il ce passionnant documentaire qui rend hommage à la beauté éternelle de cette chanson mais avant tout au talent du poète unique qui l’écrivit. A ne pas manquer le 19 octobre au cinéma !
     

    SONY MUSIC accompagne la sortie du film avec l’édition d’un best-of inédit de Leonard Cohen en CD et vinyle (édition limitée). Composé de 17 titres, HALLELUJAH & SONGS FROM HIS ALBUMS, comprend une performance livre inédite et inoubliable de Hallelujah lors du Festival de Glastonbury en 2008.

     

  • Critique - CHRONIQUE D’UNE LIAISON PASSAGERE de EMMANUEL MOURET

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    Chaque film d’Emmanuel Mouret donne envie de saisir chaque seconde, de désirer et d’enchanter la vie. Celui-ci ne déroge pas à la règle.

     « Au moment où l’on devient amoureux, à cet instant précis, il se produit en nous une musique particulière. Elle est pour chacun différente et peut survenir à des moments inattendus… » Tel était le pitch du film d’Emmanuel Mouret, L’art d’aimer. Tel pourrait être aussi le pitch de chacun des films d’Emmanuel Mouret, et notamment de celui-ci. Dès les premiers plans, l’eau scintillante sur laquelle se superposent les notes de la Javanaise de Gainsbourg, se dégage un charme captivant. Puis, nous arrivons dans un bar dans lequel un homme et une femme sont en pleine conversation. Nous entrons alors immédiatement dans le vif du sujet de cette liaison passagère.

    Il s’agit de celle de Charlotte, une mère célibataire (Sandrine Kiberlain) et Simon, un homme marié (Vincent Macaigne). Ils décident de devenir amants. Ils s’engagent à ne se voir que pour le plaisir et à n’éprouver aucun sentiment amoureux mais au fil des rendez-vous, au fil des mois, ils sont de plus en plus surpris par leur complicité. Le contrat  verbal qu’ils se sont fixés au début de leur relation leur en interdit cependant l’expression…

    Simon est aussi gauche et indécis (entre Antoine Doinel et Woody Allen) que Charlotte est audacieuse, déterminée et libérée.  Comme dans tous les films de Mouret, planent ainsi les ombres de Truffaut, Rohmer et Allen mais aussi cette gravité légère et fantaisiste qu’ils ont en commun.

    Kiberlain et Macaigne sont tellement parfaits dans leurs rôles qu’il est impossible d’imaginer quels autres acteurs auraient pu incarner aussi bien ce contraste, et apporter cette fantaisie à leurs personnages, ce ton si particulier, sur le fil, entre légèreté et gravité. D’infimes variations dans leur jeu nous font comprendre l’évolution des sentiments indicibles de leurs personnages. Charlotte dit détester le mot passion « parce qu’on l’affiche trop souvent comme une obligation » et ce qu’il incarne mais semble peu à peu y succomber. Georgia Scalliet, qui fut sociétaire de la Comédie-Française, est elle aussi d’une remarquable justesse, tout en émotions, dans le rôle de Louise qui vient perturber le fragile équilibre du couple. Sandrine Kiberlain, solaire et aventureuse, (irrésistible dans des comédies comme Les Deux Alfred récemment mais aussi bouleversante dans un film comme Mademoiselle Chambon en institutrice introverti) et Vincent Macaigne (époustouflant dans Médecin de nuit mais aussi dans le précédent film de Mouret) prouvent une nouvelle fois qu’ils sont aussi à l’aise dans le drame que dans la comédie.

    L’occasion pour moi de faire une digression (mais après tout, les films de Mouret en regorgent souvent !) pour vous recommander à nouveau Une jeune fille qui va bien, le premier long-métrage en tant que réalisatrice de Sandrine Kiberlain, actuellement sur Canal + cinéma. Un film aux résonances universelles comme l'est le Journal d’Anne Frank, qui doit tout autant être montré aux jeunes générations. Pour ne pas oublier. Que cela fut. Que cela pourrait advenir à nouveau. Que le présent et la liberté sont aussi précieux que fragiles. Cette ode à la vie les célèbre magnifiquement et nous laisse avec leur empreinte, pugnace et sublime. Un grand premier film qui nous rappelle qu’il ne faut jamais oublier, et que l’on n’oubliera pas. 

    Les dialogues qui excellaient dans Les chose qu’on dit, les choses qu’on fait et plus encore dans Mademoiselle de Joncquières sont ici à nouveau savoureux, grâce à l’écriture ciselé d’Emmanuel Mouret et Pierre Giraud. Dans Madamoiselle de Joncquières, adaptation d'un épisode de Jacques le Fataliste de Diderot, les dialogues sont délectables de la première à la dernière phrase, d'une beauté, d'une richesse, d'un lyrisme, d'une ironie, d'une profondeur jubilatoires, d'autant plus que les acteurs jonglent avec les mots et les émotions avec un talent rare, au premier rang desquels Cécile de France qui passe en une fraction de seconde d'une émotion à l'autre, sidérante de justesse en femme cruelle car et seulement car blessée au cœur. Les plans-séquence et les judicieuses ellipses (ou quand deux livres symbolisent magnifiquement une scène d'amour), la façon de passer de l'extérieur à l'intérieur, tout est le reflet des âmes sinueuses ou tourmentées. Edouard Baer manie aussi la langue du 18ème siècle avec brio et incarne avec une élégance tout en désinvolture ce libertin qui peu à peu découvre les affres de la passion après les avoir tant singées et s'en être si souvent lassé. Cette nouvelle digression pour dire que ce film n’était pas sans rappeler l’œuvre de Laclos, Les liaisons dangereuses et que le titre de ce nouveau film de Mouret nous y fait aussi songer mais également l'esprit du 18ème siècle que l’on retrouve dans les dialogues qui font aussi penser à ceux de Baisers volés de Truffaut qui en étaient  imprégnés. Nous retrouvons aussi ici ce mélange tendresse et drôlerie, légèreté et mélancolie présents également dans l’œuvre de Truffaut.

    L’inventivité de la mise en scène est une nouvelle fois remarquable. La caméra virevolte entre les acteurs, les accompagne dans leurs mouvements incessants, dans leur indécision, leur ambivalence, notamment par des plans-séquence magistraux ou les plongeant dans des décors plus grands qu’eux, ceux de la grande aventure de leur vie. Ils sont aussi souvent filmés dans de superbes contre-jours ou de dos. Ces choix de mise en scène incitent ainsi le spectateur à interpréter leurs émotions dans leurs gestes tout en retenue au contraire de ceux  des personnages de Scènes de la vie conjugale d’Ingmar Bergman que Charlotte et Simon vont voir au cinéma comme un malin contrepoint à leur relation.

    La (trompeuse) légèreté de cette fable fait un bien fou…et ne rend que plus émouvants la partie finale qui nous cueille savamment et subitement et ces plans de décors vides où ils vécurent des moments heureux auxquels la musique apporte une douce mélancolie.

    La musique joue d’ailleurs un rôle central. De la Javanaise par Juliette Gréco (qui là aussi fait penser à Baisers volés et au rôle primordial qu'y joue la chanson de Charles Trenet Que reste-t-il de nos amours) à Haendel en passant par Mozart et… Ravi Shankar. Après cette fantaisie enchantée, nous repartons de la salle de cinéma avec en tête la Javanaise et les sonates de Mozart et l’envie de danser la vie !

     Chronique d'une liaison passagère était présenté dans le cadre du Festival de Cannes 2022, en sélection officielle, dans la section Cannes Première.

  • Critique de ENNIO de Giuseppe Tornatore

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    Ennio ne passe déjà plus que dans quelques salles malgré ses 2H36 absolument captivantes ! Ne soyez pas rebutés par la durée. Je vous assure que vous en ressortirez en vous disant que c'était trop court. Dans mon compte-rendu du Festival du Cinéma et Musique de Film de La Baule 2022, je vous avais déjà parlé de ce documentaire qui y fut présenté en avant-première après l’avoir été à la Mostra de Venise 2021. J’espère, par ces mots ,vous convaincre de partir pour ce périple savoureux dans la carrière et la vie de Morricone mais aussi dans l’histoire du cinéma qu’il a tant marquée de son empreinte. Un documentaire absolument incontournable qui retrace le parcours du compositeur né en 1928 à Rome et qui, à l’âge de 8 ans, rêvait de devenir médecin. Son père en décide autrement : il sera trompettiste, comme lui.

    Quelle émotion de réentendre toutes ses musiques et de voir ces extraits de films qu’elles ont sublimés. Le film contient nombre de moments d'anthologie : le tournage d’Il était une fois en Amérique lors duquel De Niro joue sur un plateau inondé de musique, lorsque l’on découvre comment les lettres de Bach se dissimulent derrière la musique du Clan des Siciliens, comment il a orchestré instruments et influences pour créer la bande originale de Mission. On découvre comment il va user d’audaces dans ses partitions et arrangements pour créer des sonorités inédites.

    Ennio Morricone ne sera pourtant récompensé d’un Oscar qu’en 2016 (à 87 ans !) pour les Huit salopards de Quentin Tarantino, même si, en 2007, lui avait été décerné un Oscar pour l’ensemble de sa carrière. Il regrette de n’avoir jamais travaillé avec Kubrick, qui était pourtant si mélomane.

    Tornatore lui rend le plus beau des hommages en mettant en valeur l’incroyable  richesse et diversité de sa carrière. Celle-ci ne se réduit en effet pas aux musiques de son camarade d’école Leone (aussi majestueuses et inoubliables soient-elles) mais on y trouve aussi des BO des films de  : Henri Verneuil, John Boorman, Terrence Malick, Bertolucci,Lautner, Deray, Friedkin, De Palma, Joffé, Almodovar, Carion, Tarantino et tant d'autres.

    Sa première composition pour Tornatore fut pour Cinema Paradiso en 1988 (ma critique en bonus en bas de cet article), qui remporta alors l’Oscar du Meilleur film en langue étrangère et le Grand Prix au 42ème Festival de Cannes. Pour ce film, Morricone reçut le BAFTA de la Meilleure musique originale, avec son fils, Andrea, co-compositeur. Il a aussi signé la musique de neuf autres films de Tornatore. Quelques notes suffisent pour identifier la musique de celui qui a signé plus de 500 bandes originales. 

    Le documentaire nous permet d’entrer dans l’âme et les secrets du créateur par le truchement d’une longue interview de Giuseppe Tornatore et de nombreux témoignages qui auront nécessité 5 années de travail parmi lesquels ceux de Bernardo Bertolucci, Guiliano Montaldo, Marco Bellocchio, Dario Argento, les frères Taviani, Luca Verdone, Barry Levinson, Roland Joffé, Clint Eastwood, Oliver Stone, Quentin Tarantino Wong Kar Wai, Hans Zimmer, Bruce Springsteen.

    Tornatore, qui a travaillé 25 ans avec Ennio Morricone, sonde les mystères de la création, de sa passion pour les échecs à sa volonté constante d’expérimenter. Plus qu’un film, Ennio se regarde comme un spectacle constitué d’extraits des films, d’images d’archives, de concerts. Ces entretiens sont entrecoupés de fragments de vie privée de Morricone, des captations de ses tournées, des extraits de films, d’entretiens d’amis et de collaborateurs, et d’archives inédites sur une carrière qui s’étend sur plus de 70 ans. Morricone a inspiré de nombreux musiciens, des compositeurs de bandes originales de films aux groupes de rock, de Hans Zimmer, John Williams, Dire Straits à Muse, Metallica et Radiohead.

     Tornatore rend hommage à son incroyable audace, inventivité et originalité comme lorsqu’il mêle les instruments électriques aux instruments des orchestres symphoniques ou en ajoutant des sonorités bruitistes ou des  voix humaines. On en ressort en ayant envie d’écouter encore et encore ses musiques, de revoir les films pour lesquels il les a composées, de les redécouvrir différemment, et de regarder ceux à côté desquels nous serions passés parmi les...500 dont il a signé la BO. Bruce Springsteen évoque la « très très grande émotion » que procure sa musique, ce que nous procure aussi ce documentaire dont on ressort étourdi de musiques et de beauté, indissociable d'un certain mystère, celui de la création, celui d'une quête insatiable aussi. Un mystère qui demeure, et c'est tant mieux.

     

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    BONUS - Critique de CINEMA PARADISO de Giueseppe Tornatore

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    Je n’avais pas revu ce film depuis mon enfance. Simplement me souvenais-je de ce lieu suintant de vie et de chaleur, au cœur de la Sicile, où se trouve le Cinema Paradiso, du lien si touchant entre Toto et d’Alfredo, de ces extraits de films qui transpirent la passion du cinéma. Et qu’il m’avait bouleversée.  Avec le recul des années, l’émotion fut encore plus forte. Les thèmes évoqués ont pris une tout autre résonance parce que ce que l’enfance laissait deviner, l’âge adulte a permis de l’expérimenter. La nostalgie. La mélancolie. L’écoulement du temps qui emporte tout, même les êtres chers. Mais c’est aussi tout ce que le cinéma, par son pouvoir magique, peut rendre éternel. Et tout ce que ce même temps dévoreur n’emporte pas : les rêves. Parce que Cinéma Paradiso est avant tout cela, une déclaration d’amour fou au cinéma. A sa capacité à procurer à tout ce qui est éphémère des accents d’éternité. Le cinéma, dans ce film, est plus que jamais une fenêtre ouverte sur les rêves, ceux qui bercent d’illusions réconfortantes. Comme celles de cette histoire qu’Alfredo raconte à Toto, cet homme qui promet d’attendre la femme qu’il aime sous sa fenêtre 100 nuits et qui renonce à la 99ème. Comme le dit Alfredo, « La vie, c'est pas ce que tu as vu au cinéma. La vie c'est plus difficile que ça. » Oui, mais il y a le cinéma pour l’adoucir, l’éclairer, en sublimer les sentiments et transcender les émotions. Pour rêver d’une autre vie, pour s’identifier à d’autres destins, ceux projetés sur l’écran. Et pour croire à l'impossible, envers et contre tout.

    Sunset Boulevard de Billy Wilder. Eve et La Comtesse aux pieds nus de Mankiewicz. Chantons sous la pluie de Stanley Donen et Gene Kelly. Les Ensorcelés de Minelli. The Artist d’Hazanavicius, La La Land de Damien Chazelle. 8 ½ de Fellini. Les grands films sur le cinéma ne manquent pas. Cinéma Paradiso ne dénote bien sûr pas dans cette liste. Je vous parle aujourd’hui de la version director’s cut de 2H35 dont la dernière partie évoque l’amour de jeunesse de Toto (incarné alors par Brigitte Fossey, coupée dans les autres versions.) La version originale de 173 minutes avait en effet été classifiée défavorablement lors de sa présentation au comité de censure italien en 1989. Le film fut donc écourté pour sa sortie en salle. En 2002 sortait la version « Director's cut ». Cinema Paradiso eut en effet trois versions différentes. Lors de la sortie initiale en 1988 en Italie, le film durait 2 h 35. Pour le Festival de Cannes 1989, la durée fut ramenée à 2 h 03 par la Miramax. Le film obtint alors le Prix spécial du Jury, puis le Golden Globe et l’Oscar du meilleur film en langue étrangère, parmi de nombreuses autres récompenses.

    Un pot de fleurs face à la mer dans un appartement. Le vent qui agite les rideaux. Et la musique de Morricone. Ainsi commence Cinema Paradiso qui, par ce simple plan, déjà, nous ensorcelle par ses parfums de nostalgie. Puis, c’est le coup de fil de la mère de Salvatore qui essaie de le joindre depuis la Sicile. Il ne répond pas. « Il est trop occupé. Il y a bien 30 ans qu'il ne vient plus nous voir …» remarque la sœur de ce dernier. « Il se souviendra. Il se souviendra, j'en suis sûre… » rétorque sa mère. Sa compagne du moment transmet le message à Salvatore. Le message suivant :  « Un certain Alfredo est mort. Demain, c'est son enterrement. »

    Avec la mort d’Alfredo, incarné par Philippe Noiret, pour Salvatore di Vitta (Jacques Perrin), cinéaste reconnu, c'est tout un pan du passé qui s'écroule et qui, subitement, rejaillit dans sa vie. On l’appelait Toto a l'époque. Il partageait son temps libre entre l'office où il était enfant de chœur et la salle de cinéma paroissiale, en particulier la cabine de projection où régnait Alfredo.

    Les souvenirs de Salvatore nous ramènent alors en 1954. Dans un village de Sicile, au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, Toto, petit garçon facétieux et malin, fou de cinéma, orphelin d’un père qui "ressemblait à Clark Gable", passe son temps à perturber le projectionniste de la salle paroissiale, le Paradiso, avant de devenir son ami, et même son assistant et remplaçant dans la cabine de projection. Alfredo était aussi employé par la paroisse pour couper les scènes trop osées ou en tout cas considérées comme telles à l’époque, quand ne serait-ce qu’un simple baiser constituait déjà une atteinte à la pudeur.  L'histoire de cette salle de cinéma, véritable personnage du film, se confond alors avec celle de Salvatore.

    Une véritable amitié se noue entre le petit garçon turbulent et le vieux bougon autour de leur passion commune pour le cinéma. Le premier va s’assagir et le second va s’adoucir et dévoiler toute sa générosité et tendresse devenant le père de substitution du petit garnement. Lors d’un immense incendie qui ravage le cinéma, Toto sauve Alfredo des flammes. « Comment je fais moi si t’es pas là… » dira ainsi Alfredo, bouleversé et bouleversant.  Alfredo devenu aveugle, Toto le remplace puis le seconde dans ce qui est devenu le Nuovo Cinema Paradiso, reconstruit par un riche mécène.  Toto croise alors Elena, fille d’une famille bourgeoise. Il en tombe fou amoureux et après de nombreux efforts, malgré l’opposition de sa famille, son amour se révèle réciproque.

    Alfredo demande ensuite à Toto de partir de leur village sicilien et de ne jamais revenir. « Va-t-en retourne à Rome. Je ne veux plus t'entendre parler. Je veux juste entendre parler de toi. Ne reviens plus. Ne te laisse pas envahir par la nostalgie. Et si tu ne résistes pas ne viens pas me voir. Je ne te laisserai pas entrer. Quel que soit le métier que tu choisiras, aime-le comme tu as aimé la cabine du Paradiso quand tu étais petit. » Il partira alors pour Rome et y restera 30 ans sans revenir, sans avoir revu Elena qu’il avait attendue et cherché en vain. Le destin, un concours de circonstances et Alfredo les auront séparés.  Quand il revient pour les obsèques d’Alfredo, il se remémore alors son passé et cet amour qu’il n’a jamais oublié…et qu’il croit reconnaître. « Après toutes ces années, je croyais que j'étais devenu plus fort et que j'avais oublié des tas de choses mais en fait je retrouve tout comme avant comme si je n'étais jamais parti. »

    Le cinéma a fermé ses portes, et va être dynamité pour devenir un parking. L’histoire de Cinema Paradiso est aussi celle de l’histoire de la salle de cinéma, ce paradis anéanti par de nouvelles habitudes et de nouveaux loisirs, et par la télévision. C’est la fin d’une époque, celle où il n’y avait pas de télévision chez soi, quand le cinéma concentrait tous les désirs, toute la fièvre d'un village, celle d’un cinéma fédérateur, véritable temple, avant la désaffection des salles dans les années 80.

    Après la mort d'Alfredo, Salvatore récupérera un cadeau rempli d’amour(s) :  toutes les séquences interdites qu’Alfred a soigneusement collées les unes après les autres « Le feu se termine toujours en cendres. Même les plus grandes histoires d'amour se terminent. Et après, il y en a d'autres qui naissent. Tandis que Toto n'a qu'un seul avenir devant lui. » avait dit Alfredo à Elena. La vie et les amours périclitent. Mais le cinéma les rend éternels...

    Que serait ce film sans sa magnifique distribution ? Salvatore Cascio puis Marco Leonardi qui incarnèrent Toto enfant puis adolescent. Mais surtout Jacques Perrin qui apparaît peu à l’écran mais dont la présence puissante et lumineuse procure toute sa force mélancolique au film. Que d’expressions sur son visage  ! La bonté, la nostalgie, l’amour, et l’enfance qui semble toujours là, si prégnante, et qui illumine son visage d'une douce innocence. Comment ne pas fondre quand il dit « Mais je ne t'ai jamais oubliée Elena » ? D’ailleurs, je me demande si le choix de ce prénom dans le scénario de Giuseppe Tornatore n’était pas un hommage au Dernier métro de Truffaut. J'ai alors pensé à cette réplique du film de Truffaut :

     Est-ce que l'amour fait mal?

    - Oui, ça fait mal. [...] Tu es belle, Héléna. Quand je te regarde, c'est une souffrance.

    - Hier, vous disiez que c'était une joie.

    - C'est une joie et une souffrance.

    L'inoubliable musique d’Ennio Morricone vient renforcer toute la poésie mélancolique qui se dégage du film et du visage de Jacques Perrin. De ce "rêve merveilleux" comme Elena qualifiera son histoire d'amour avec Salvatore. Un rêve merveilleux, comme l'est le cinéma...Cinema Paradiso, c'est le récit nostalgique d'une époque révolue. Une ode au rêve. A la puissance du cinéma à laquelle le film par ses nombreux extraits de classiques rend le plus beau des hommages. Mais aussi par ce dernier plan sur le visage de Jacques Perrin qui, par le pouvoir magique du 7ème art, retrouve les émotions de son enfance et le message d'amour que lui envoie Alfredo, par-delà la mort. Un parfum d'éternité. Le cinéma est décidément un paradis. Celui des vivants. Peut-il y avoir plus belle invention que celle qui nous permet d' accéder vivants à ce paradis ? Comment ne pas aimer un film dont toute l'histoire traduit ainsi la magie du cinéma ?

    Je vous laisse reconnaître les nombreux films dont figurent des extraits : L’Ange bleu de Josef von Sternberg, Les Lumières de la ville et Les Temps modernes et La Ruée vers l’or de Charlie Chaplin,  Autant en emporte le vent de Victor Fleming , Casablanca de Michael Curtiz , Gilda de Charles Vidor, La chevauchée fantastique de John Ford, Et Dieu créa la femme de Roger Vadim, Les Chemins de la haute ville de Jack Clayton…et beaucoup d’autres. Un voyage dans l’histoire du cinéma, un édifice impressionnant auquel ce film s’ajoute. Tout aussi incontournable !

  • Critique – UNE JEUNE FILLE QUI VA BIEN de Sandrine Kiberlain

    Une jeune fille qui va bien de Sandrine Kiberlain - Critique du film.jpg

    Ce film sorti en janvier dernier est désormais disponible en VOD notamment sur Universcine.com. Si comme moi vous l’aviez (honteusement) manqué en salles, et même s’il est toujours (et plus que jamais) préférable de voir un film au cinéma, je ne peux que vous recommander de rattraper ce premier long-métrage de Sandrine Kiberlain, notamment parce que rares sont les films dont le souvenir et le dernier plan vous saisissent ainsi pour ne plus vous quitter.

    Irène (Rebecca Marder) a 19 ans. L’âge de tous les possibles : les élans, les passions, les folies, les joies, l’aplomb et la timidité. Seulement, Irène vit à Paris. Seulement, c’est l’été 1942. Seulement, Irène est juive. En apparence insouciante, elle vit dans le même appartement que son père (André Marcon), son frère Igor (Anthony Bajon) et sa grand-mère Marceline (Françoise Widhoff). Il y a aussi son amie comédienne (India Hair). Ses journées sont rythmées par ses rêves de théâtre et de grand amour. Et par des évanouissements. Elle veut entrer au Conservatoire et répète avec Jo (Ben Attal) la scène qu’ils passeront ensemble pour le concours.

    Irène rayonne, virevolte, court d’un lieu à l’autre, passe d’un rêve à l’autre… Et pourtant sur cette joie juvénile qui pourrait être celle d’une jeune fille d’aujourd’hui plane une ombre grandissante. Jo disparaît, sans que personne ne sache ni où ni pourquoi. Et puis bientôt, l’inscription « juif » doit être placardée sur les cartes d’identité. Les téléphones, bicyclettes, radios sont aussi confisqués…  

    Une jeune fille qui va bien a été présenté en Séance Spéciale à la Semaine de la Critique du Festival de Cannes 2021. C’est le premier long-métrage réalisé par Sandrine Kiberlain qui avait auparavant réalisé un court intitulé Bonne figure qui avait également été présenté à la Semaine de la Critique, en 2016. Elle en signe également le scénario. Tant de rôles marquants ont jalonné sa belle carrière. Parmi la soixantaine, je retiendrai celui des Patriotes d'Eric Rochant ou celui du film de Bruno Podalydès Les Deux Alfred, une comédie  à la fantaisie réjouissante, dans laquelle Bruno Podalydès porte un regard à la fois doux et acéré sur les absurdités de notre société, et dans laquelle elle est désopilante, en passant, à l'opposé, par Mademoiselle Chambon de Stéphane Brizé dans lequel en femme rayonnante mais blessée elle parvient à faire passer l'émotion sans jamais la forcer. Et tant d’autres….Avec ce long-métrage, elle s’impose aussi comme une réalisatrice de talent.  Elle s’est inspirée de ses propres souvenirs de cours d’art dramatique et du passé de sa famille sous l’Occupation pour écrire ce film follement solaire, sur fond d’une Histoire pourtant si sombre, dont la légèreté apparente souligne paradoxalement encore davantage la gravité et la violence d’une époque, majoritairement hors champ.

     Sandrine Kiberlain a en effet opter pour ce prisme brillant, pudique et audacieux : donner à son film qui se déroule en 1942 des couleurs intemporelles, et même très actuelles. L’intrigue pourrait parfaitement se dérouler en 2022, si… Et tout comme il est impossible d'oublier la petite fille au manteau rouge au milieu du noir et blanc dans La liste de Schindler de Spielberg, il sera impossible d'oublier la gaieté furieuse d'Irène et sa résistance à la résignation.

    Les décors et les costumes sont d’une sobriété telle qu’ils pourraient être d’aujourd’hui. La musique joue également volontairement la carte de l’anachronisme entre d’un côté la BO de Patrick Desremaux et de Marc Marder dont la clarinette représente la judéité et, de l’autre, des titres préexistants de Metronomy ou Tom Waits. L’identification et la résonance n’en sont que plus fortes. Retranscrire ces heures sombres sous des couleurs joyeuses et estivales rend le drame encore plus universel, poignant. Parce qu’à tout moment nous savons que la noirceur peut les ternir, recouvrir, annihiler. L’implicite et le silence sont omniprésents. L’occupant nazi n’apparaît jamais que par les conséquences de ses actes brutaux et iniques ou partiellement dans un ultime plan, d’une force inouïe. La menace est d’abord invisible. C’est une disparition. Puis, c’est l’antisémitisme de l’époque, qui connaît parfois de terribles résurgences, là aussi qui apparaît par bribes et qui n’a pas vraiment de visage. Les visages mis en lumière sont ceux des victimes et non des bourreaux, qui n’ont ainsi que le sort qu’ils méritent : l’ombre. Sur les victimes, la lumière, pour leur donner la parole et un visage.

     Ce sont aussi des scènes a priori anodines, lorsque Marceline et une amie cherchent la définition du mot peur dans le dictionnaire.  Ou ce silence éloquent lors d’un repas de famille. Et quand Irène doit arborer l’étoile jaune, la caméra n’insiste pas, de même lorsqu’elle est renvoyée de son travail d’ouvreuse dans un théâtre et que la scène est muette, montrée à travers une vitre. Toujours, l’éloquence du silence. Ou encore, lorsque sur ce banc du Jardin du Palais Royal où elle a l’habitude de se retrouver avec son père, la lumière s’abaisse, le plan se resserre. Comme si ce moment de quiétude n'était qu’un leurre.

    Ce film sur le passé célèbre la force et l’énergie du présent, sa beauté et sa fragilité. La force des mots aussi. Les mots tu(é)s. Les mots de Marivaux. Ceux par lesquels commencent le film lorsque les comédiens répètent. Finalement, avec cette tragédie réelle dans laquelle l’innommable se produisit, une réalité effroyable qu’aucune fiction n’aurait pu imaginer, la tragédie inventée semble plus acceptable, un refuge dans le sublime et dans l’ailleurs.

    Rebecca Marder est une Irène qui irradie de joie de vivre. Avec sa charmante maladresse et sa vitalité contagieuse, elle est absolument irrésistible. Elle vibre de l’amour du théâtre et de la vie, des premiers élans amoureux aussi. Et elle contamine tout le film de la fouge de sa jeunesse. Derrière sa légèreté perce pourtant par moments une gravité qui n’en est que plus ravageuse.  Elle apporte toute sa grâce à ce rôle magnifique, délicat, plein de charme et de candeur derrière lesquels elle dissimule la lucidité de ce qui se trame et que son corps lui rappelle par ses évanouissements. Pensionnaire depuis 2015 de la Comédie-Française, elle avait joué auparavant dans La Daronne, Un homme pressé et Seize Printemps, même si c’est là son premier grand rôle, et probablement pas le dernier. Autour d’elle, quelle pléiade d’acteurs ! André Marcon en père attentionné et inquiet qui cherche avant tout à protéger ses enfants, Anthony Bajon dont la présence singulière imprègne toujours fortement, cette fois dans le rôle du frère. India Hair dans le rôle de l’amie dont la capacité à nous faire passer du rire aux larmes contribue beaucoup aussi à la force de la dernière scène. Françoise Widhoff qui interprète la grand-mère Marceline, n’est quant à elle pas actrice productrice et monteuse mais pas moins crédible. Il faut aussi  nommer Cyril Metzger, lui aussi solaire, dans le rôle de l’amoureux.

    Le titre résonne comme un cri de résistance. Après cette course contre l’horreur et pour la vie, la fin nous laisse ko, abasourdis. La menace implicite devient explicite, physique et abrupte, brusquement. On se rappelle alors les mots de Marceline, à son petit-fils Igor : « Rien ni personne ne pourra jamais prendre le dessus sur la vie ».

     Petite fille d’artistes juifs polonais installés en France en 1933, Sandrine Kiberlain appose sur le film ce mélange de gravité et de légèreté qui, me semble-t-il, la caractérisent. « Je pense qu’on se doit de ne jamais oublier ce que fut la Shoah, d’en parler aux enfants pour que ça ne se reproduise pas. On peut le faire à travers la littérature et la musique. Moi, j’ai choisi le cinéma parce que c’est ce qui m’émeut le plus. », « J ’ai repensé à l’effet que m’avait fait deux histoires. L’une que ma grand-mère m’avait racontée et Le Journal d’Anne Frank. » Le générique de fin cite également Le Journal d’Hélène Berr, journal tenu par une étudiante juive parisienne, Hélène Berr, d'avril 1942 à février 1944. « La force de vie et l’écriture d’Hélène Berr m’ont marquée. C’est un livre qui m’a quasiment traumatisée, notamment parce que j’ai été traversée par la jeunesse d’Hélène Berr ce qui fait mesurer avec encore plus d’acuité l’horreur de ce qui va advenir. C’est notamment ce livre qui lui a donné envie de raconter cette période de l’Histoire par le prisme d’une jeune fille » a ainsi expliqué Sandrine Kiberlain.

    Un film aux résonances universelles comme l'est le Journal d’Anne Frank, qui doit tout autant être montré aux jeunes générations. Pour ne pas oublier. Que cela fut. Que cela pourrait advenir à nouveau. Que le présent et la liberté sont aussi précieux que fragiles. Cette ode à la vie les célèbre magnifiquement et nous laisse avec leur empreinte, pugnace et sublime. Un grand premier film qui nous rappelle qu’il ne faut jamais oublier, et que l’on n’oubliera pas. Je ne l'oublierai pas. Et je vous garantis qu'il en sera de même pour vous. Ne passez pas à côté !

  • Critique de CINEMA PARADISO de Giuseppe Tornatore (à -re-voir au Festival du Cinéma et Musique de Film de La Baule 2022)

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    Le 8ème Festival du Cinéma et Musique de Film de La Baule (dont je vous parle plus longuement, ici, et dont nous venons également d’apprendre que son jury serait présidé par Alexandre Astier) rendra cette année hommage à Ennio Morricone avec la projection du film Ennio : The Maestro de Giuseppe Tornatore.

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    Cinema Paradiso sera également diffusé sur la plage de La Baule le vendredi 1er juillet. Une idée d’autant plus judicieuse que cette projection sera aussi l’occasion de rendre hommage au grand acteur et producteur qu’était Jacques Perrin à qui le festival avait d’ailleurs attribué un Ibis d’or d’honneur, en 2018.

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    Je n’avais pas revu ce film depuis mon enfance. Simplement me souvenais-je de ce lieu suintant de vie et de chaleur, au cœur de la Sicile, où se trouve le Cinema Paradiso, du lien si touchant entre Toto et d’Alfredo, de ces extraits de films qui transpirent la passion du cinéma. Et qu’il m’avait bouleversée.  Avec le recul des années, l’émotion fut encore plus forte. Les thèmes évoqués ont pris une tout autre résonance parce que ce que l’enfance laissait deviner, l’âge adulte a permis de l’expérimenter. La nostalgie. La mélancolie. L’écoulement du temps qui emporte tout, même les êtres chers. Mais c’est aussi tout ce que le cinéma, par son pouvoir magique, peut rendre éternel. Et tout ce que ce même temps dévoreur n’emporte pas : les rêves. Parce que Cinéma Paradiso est avant tout cela, une déclaration d’amour fou au cinéma. A sa capacité à procurer à tout ce qui est éphémère des accents d’éternité. Le cinéma, dans ce film, est plus que jamais une fenêtre ouverte sur les rêves, ceux qui bercent d’illusions réconfortantes. Comme celles de cette histoire qu’Alfredo raconte à Toto, cet homme qui promet d’attendre la femme qu’il aime sous sa fenêtre 100 nuits et qui renonce à la 99ème. Comme le dit Alfredo, « La vie, c'est pas ce que tu as vu au cinéma. La vie c'est plus difficile que ça. » Oui, mais il y a le cinéma pour l’adoucir, l’éclairer, en sublimer les sentiments et transcender les émotions. Pour rêver d’une autre vie, pour s’identifier à d’autres destins, ceux projetés sur l’écran. Et pour croire à l'impossible, envers et contre tout.

    Sunset Boulevard de Billy Wilder. Eve et La Comtesse aux pieds nus de Mankiewicz. Chantons sous la pluie de Stanley Donen et Gene Kelly. Les Ensorcelés de Minelli. The Artist d’Hazanavicius, La La Land de Damien Chazelle. 8 ½ de Fellini. Les grands films sur le cinéma ne manquent pas. Cinéma Paradiso ne dénote bien sûr pas dans cette liste. Je vous parle aujourd’hui de la version director’s cut de 2H35 dont la dernière partie évoque l’amour de jeunesse de Toto (incarné alors par Brigitte Fossey, coupée dans les autres versions.) La version originale de 173 minutes avait en effet été classifiée défavorablement lors de sa présentation au comité de censure italien en 1989. Le film fut donc écourté pour sa sortie en salle. En 2002 sortait la version « Director's cut ». Cinema Paradiso eut en effet trois versions différentes. Lors de la sortie initiale en 1988 en Italie, le film durait 2 h 35. Pour le Festival de Cannes 1989, la durée fut ramenée à 2 h 03 par la Miramax. Le film obtint alors le Prix spécial du Jury, puis le Golden Globe et l’Oscar du meilleur film en langue étrangère, parmi de nombreuses autres récompenses.

    Un pot de fleurs face à la mer dans un appartement. Le vent qui agite les rideaux. Et la musique de Morricone. Ainsi commence Cinema Paradiso qui, par ce simple plan, déjà, nous ensorcelle par ses parfums de nostalgie. Puis, c’est le coup de fil de la mère de Salvatore qui essaie de le joindre depuis la Sicile. Il ne répond pas. « Il est trop occupé. Il y a bien 30 ans qu'il ne vient plus nous voir …» remarque la sœur de ce dernier. « Il se souviendra. Il se souviendra, j'en suis sûre… » rétorque sa mère. Sa compagne du moment transmet le message à Salvatore. Le message suivant :  « Un certain Alfredo est mort. Demain, c'est son enterrement. »

    Avec la mort d’Alfredo, incarné par Philippe Noiret, pour Salvatore di Vitta (Jacques Perrin), cinéaste reconnu, c'est tout un pan du passé qui s'écroule et qui, subitement, rejaillit dans sa vie. On l’appelait Toto a l'époque. Il partageait son temps libre entre l'office où il était enfant de chœur et la salle de cinéma paroissiale, en particulier la cabine de projection où régnait Alfredo.

    Les souvenirs de Salvatore nous ramènent alors en 1954. Dans un village de Sicile, au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, Toto, petit garçon facétieux et malin, fou de cinéma, orphelin d’un père qui "ressemblait à Clark Gable", passe son temps à perturber le projectionniste de la salle paroissiale, le Paradiso, avant de devenir son ami, et même son assistant et remplaçant dans la cabine de projection. Alfredo était aussi employé par la paroisse pour couper les scènes trop osées ou en tout cas considérées comme telles à l’époque, quand ne serait-ce qu’un simple baiser constituait déjà une atteinte à la pudeur.  L'histoire de cette salle de cinéma, véritable personnage du film, se confond alors avec celle de Salvatore.

    Une véritable amitié se noue entre le petit garçon turbulent et le vieux bougon autour de leur passion commune pour le cinéma. Le premier va s’assagir et le second va s’adoucir et dévoiler toute sa générosité et tendresse devenant le père de substitution du petit garnement. Lors d’un immense incendie qui ravage le cinéma, Toto sauve Alfredo des flammes. « Comment je fais moi si t’es pas là… » dira ainsi Alfredo, bouleversé et bouleversant.  Alfredo devenu aveugle, Toto le remplace puis le seconde dans ce qui est devenu le Nuovo Cinema Paradiso, reconstruit par un riche mécène.  Toto croise alors Elena, fille d’une famille bourgeoise. Il en tombe fou amoureux et après de nombreux efforts, malgré l’opposition de sa famille, son amour se révèle réciproque.

    Alfredo demande ensuite à Toto de partir de leur village sicilien et de ne jamais revenir. « Va-t-en retourne à Rome. Je ne veux plus t'entendre parler. Je veux juste entendre parler de toi. Ne reviens plus. Ne te laisse pas envahir par la nostalgie. Et si tu ne résistes pas ne viens pas me voir. Je ne te laisserai pas entrer. Quel que soit le métier que tu choisiras, aime-le comme tu as aimé la cabine du Paradiso quand tu étais petit. » Il partira alors pour Rome et y restera 30 ans sans revenir, sans avoir revu Elena qu’il avait attendue et cherché en vain. Le destin, un concours de circonstances et Alfredo les auront séparés.  Quand il revient pour les obsèques d’Alfredo, il se remémore alors son passé et cet amour qu’il n’a jamais oublié…et qu’il croit reconnaître. « Après toutes ces années, je croyais que j'étais devenu plus fort et que j'avais oublié des tas de choses mais en fait je retrouve tout comme avant comme si je n'étais jamais parti. »

    Le cinéma a fermé ses portes, et va être dynamité pour devenir un parking. L’histoire de Cinema Paradiso est aussi celle de l’histoire de la salle de cinéma, ce paradis anéanti par de nouvelles habitudes et de nouveaux loisirs, et par la télévision. C’est la fin d’une époque, celle où il n’y avait pas de télévision chez soi, quand le cinéma concentrait tous les désirs, toute la fièvre d'un village, celle d’un cinéma fédérateur, véritable temple, avant la désaffection des salles dans les années 80.

    Après la mort d'Alfredo, Salvatore récupérera un cadeau rempli d’amour(s) :  toutes les séquences interdites qu’Alfred a soigneusement collées les unes après les autres « Le feu se termine toujours en cendres. Même les plus grandes histoires d'amour se terminent. Et après, il y en a d'autres qui naissent. Tandis que Toto n'a qu'un seul avenir devant lui. » avait dit Alfredo à Elena. La vie et les amours périclitent. Mais le cinéma les rend éternels...

    Que serait ce film sans sa magnifique distribution ? Salvatore Cascio puis Marco Leonardi qui incarnèrent Toto enfant puis adolescent. Mais surtout Jacques Perrin qui apparaît peu à l’écran mais dont la présence puissante et lumineuse procure toute sa force mélancolique au film. Que d’expressions sur son visage  ! La bonté, la nostalgie, l’amour, et l’enfance qui semble toujours là, si prégnante, et qui illumine son visage d'une douce innocence. Comment ne pas fondre quand il dit « Mais je ne t'ai jamais oubliée Elena » ? D’ailleurs, je me demande si le choix de ce prénom dans le scénario de Giuseppe Tornatore n’était pas un hommage au Dernier métro de Truffaut. J'ai alors pensé à cette réplique du film de Truffaut :

     Est-ce que l'amour fait mal?

    - Oui, ça fait mal. [...] Tu es belle, Héléna. Quand je te regarde, c'est une souffrance.

    - Hier, vous disiez que c'était une joie.

    - C'est une joie et une souffrance.

    L'inoubliable musique d’Ennio Morricone vient renforcer toute la poésie mélancolique qui se dégage du film et du visage de Jacques Perrin. De ce "rêve merveilleux" comme Elena qualifiera son histoire d'amour avec Salvatore. Un rêve merveilleux, comme l'est le cinéma...Cinema Paradiso, c'est le récit nostalgique d'une époque révolue. Une ode au rêve. A la puissance du cinéma à laquelle le film par ses nombreux extraits de classiques rend le plus beau des hommages. Mais aussi par ce dernier plan sur le visage de Jacques Perrin qui, par le pouvoir magique du 7ème art, retrouve les émotions de son enfance et le message d'amour que lui envoie Alfredo, par-delà la mort. Un parfum d'éternité. Le cinéma est décidément un paradis. Celui des vivants. Peut-il y avoir plus belle invention que celle qui nous permet d' accéder vivants à ce paradis ? Comment ne pas aimer un film dont toute l'histoire traduit ainsi la magie du cinéma ?

    Je vous laisse reconnaître les nombreux films dont figurent des extraits : L’Ange bleu de Josef von Sternberg, Les Lumières de la ville et Les Temps modernes et La Ruée vers l’or de Charlie Chaplin,  Autant en emporte le vent de Victor Fleming , Casablanca de Michael Curtiz , Gilda de Charles Vidor, La chevauchée fantastique de John Ford, Et Dieu créa la femme de Roger Vadim, Les Chemins de la haute ville de Jack Clayton…et beaucoup d’autres. Un voyage dans l’histoire du cinéma, un édifice impressionnant auquel ce film s’ajoute. Tout aussi incontournable ! Rendez-vous sur la plage de La Baule le 1er juillet pour le (re)découvrir dans des conditions exceptionnelles.

  • Critique - ANNÉES 20 de Élisabeth Vogler (au cinéma le 27/04/2022)

    cinéma, film, critique, Années 20, Elisabeth Vogler, Paris, sortie cinéma

    À chaque silhouette entraperçue, chaque visage croisé, chaque bribe de conversation interceptée, déambuler dans Paris, c’est esquisser mille possibles, imaginer une multitude d’histoires, se représenter tous les destins qui s’y égarent, se frôlent, se rencontrent, se manquent, se heurtent, se croisent dans un cadre romanesque et historique, propice aux égarements de l’imaginaire. Ce long métrage au dispositif particulièrement ingénieux d’une précision admirable nous permet de nous immiscer quelques instants dans l’histoire de quelques-uns de ces destins tout en laissant vagabonder notre imagination lorsqu'ils échappent soudain à notre regard et lorsqu’une nouvelle histoire et de nouveaux personnages remplacent les précédents.

    Le titre évoque les années folles. Ces années 20 sont pourtant les nôtres, porteuses elles aussi d’un élan de liberté. Un film autofinancé. Un plan-séquence d’une heure trente dans Paris tourné à la sortie du premier confinement, avec plus de 24 actrices et acteurs et 16 personnes dans l’équipe technique. Sur six kilomètres, à pied, en métro ou à vélo, au milieu de la foule et de la circulation, la caméra s’insinue et se faufile, indiscrète et complice, dans les destinées qui déambulent dans Paris, un soir d’été 2020. De ces soirs où l’air est rempli de promesses, de désirs, où tout semble exhaler l’électricité et la fugacité de la vie. Voilà qui est propice à une échappée belle pleine d’énergie. Une respiration salutaire.

     La caméra suit un passant puis l’autre, voyageant à travers les rues de la ville et multipliant de curieuses rencontres : jeunes excentriques, personnages originaux et anticonformistes. Au cours d’un seul plan ininterrompu, la caméra lie les personnages à travers un même territoire, et une même époque en crise que chacun traverse et questionne à sa manière. Une dizaine de duos de personnages, racontant implicitement ce qu’ils ont vécu pendant le confinement et surtout en quoi cela a modifié leur vision de l’existence. Ainsi, Années 20 relie chaque petite histoire pour raconter notre époque.

     Cela commence rue de Rivoli. Des bruits assourdis. Une chute hors champ. Un jeune homme, Léon, de dos raconte une scène d’une série Netflix au téléphone. La caméra suit ses déambulations alertes jusqu'au Louvre où il rejoint une jeune femme, Julie, pour l’amener jusqu’à l’endroit où se trouve son frère, Jean, à l’autre bout de Paris. Il lui propose d’être attentive à ce qui se passe autour d’elle. Comme le film nous invite à l’être.

     Un autre personnage évoque les 50 hivers et 50 étés qu’il lui reste statistiquement à vivre, racontant qu’à l'âge de 12 ans, il a pris conscience qu’il allait mourir. Une autre voudrait « faire un truc subversif maintenant. » Voilà, c’est de cela dont il s‘agit après ces mois de confinement et d'inquiétude, alors que tout semble encore tellement incertain et friable. Il s’agit d’être libre. D’oser. De savourer chaque seconde comme si c’était la dernière.  Chacun semble porter une fragilité, être en quête d’autre chose, comme l’évoque ce mouvement perpétuel, poétique et universel. Mehdi annonce à son ami qu’il a démissionné de son travail. Edouard, humoriste, annonce à son producteur qu’il souhaite devenir danseur contemporain. Le Covid n’est jamais clairement évoqué mais toujours là, en filigrane, dans cet élan fiévreux d’envies. Il est là, dès les premiers plans lorsque la jeune femme interprétée par Alice de Lencquesaing, une infirmière, se montre dévorée par l’angoisse.  

    Les corps se rapprochent. Les terrasses reprennent vie. On s’interroge sur l’avenir, sur l’art. C’est parfois drôle, insensé ou miraculeux, comme l’est la vie. Ou absurde. Comme une mariée qui vient de fuir et se retrouve à converser avec un bébé abandonné. Pourtant cela sonne toujours juste. Cela reflète la diversité de Paris, sa beauté à mille visages, contrastés, étranges parfois, ses hasards et coïncidences.

    L’idée du film vient de Slacker de Richard Linklater. Celle d’un plan ininterrompu. Le film est signé Élisabeth Vogler, pseudo d'un ou d'une cinéaste qui souhaite conserver l’anonymat. Un pseudo emprunté à Bergman et au personnage de Liv Ullmann dans Persona. Un nom derrière lequel se cache aussi une identité multiple notamment celles, au scénario, de Joris Avodo, François Mark et Noémie Schmidt, également acteurs et actrices dans le film.

    Du Louvre jusqu’aux Buttes Chaumont en passant par les quais de Seine, dans le métro, place de la République, à Belleville ou encore au bord du canal Saint-Martin, c’est Paris qui devient le théâtre bouillonnant de ces destinées, personnage à part entière, décor intrinsèque et idéal de cinéma. La prouesse technique est fascinante, a fortiori car tout semble fluide, des déplacements à l’interprétation remarquable de chaque comédien : Noémie Schmidt, Alice de Lencquesaing, Manuel Severi, Paul Scarfoglio, Zoé Fauconnet, François Rollin, Lila Poulet, Adil Laboudi, Léo Poulet, Mehdi Djaad. Les enchainements sont à chaque fois de véritables prouesses. On songe à Victoria de Sebastian Schipper et à sa déambulation à couper le souffle dans Berlin. Ou encore au court métrage Rendez-vous de Claude Lelouch. À chaque fois, beaucoup d'inventivité, d'ingéniosité, d'audace, et un résultat unique et époustouflant de maîtrise.

    Parfois la conversation se poursuit hors champ. Le film continue alors sans nous. Et dans le même temps nous invite à regarder, à inventer, à rêver. À saisir l’électricité de l’existence. Laissez-vous porter par cette nouvelle vague jusqu’à son final chanté et enchanteur. Une véritable rêverie poétique. Un instantané de l’époque. Une expérience audacieuse. Une prouesse technique. Et un vent de fraicheur dans le cinéma français. Palpitant et joyeusement imprévisible comme une promenade estivale dans Paris. Prix du jury du Festival de Tribeca 2021.

    Sachez aussi que l’’aventure se poursuit dans une web série (ici) filmée dans 12 villes. Les 12 villes de la tournée qui ont précédé la sortie du film, avec à chaque fois le tournage d’un épisode en plan séquence. Chaque jour, vous pourrez retrouver un nouveau personnage dans sa ville d'origine avant de les voir tous réunis dans le film.

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