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  • Critique - LA LISTE DE SCHINDLER de Steven Spielberg

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    Long et fastidieux aura été le parcours pour aboutir à ce chef-d'oeuvre. Un premier projet avait ainsi tout d’abord échoué. C’est Poldek Pfefferberg, un des 1100 Juifs sauvés par Oskar Schindler, qui devait raconter la vie de ce dernier. Un film sur Schindler basé sur ce récit devait même être tourné avec la Metro Goldwyn Mayer en 1963. Presque 20 ans plus tard, en 1982, l’écrivain Thomas Keneally écrivit le livre La Liste de Schindler après avoir rencontré Pfefferberg.  C’est ce livre qui servira de base au film éponyme de Spielberg. Universal Pictures en acheta les droits. Spielberg rencontra Pfefferberg et voulut d’abord confier la réalisation du film à Roman Polanski qui refusa puis à Scorsese qui refusa à son tour. C’est ainsi que Spielberg décida de le réaliser  en raison, notamment, du génocide en Bosnie : « La principale raison pour laquelle j’ai tenu à réaliser ce film sans plus tarder, c’est que la purification ethnique qui sévit en Bosnie me persuade de plus en plus de la ressemblance terrifiante de notre époque avec celle où se déroula la Shoah. Je n’avais jamais, dans aucun de mes films, décrit la réalité. Je consacrais toute mon énergie à créer des mondes imaginaires. Je crois que si j’avais inversé mon plan de travail et tourné en premier La Liste de Schindler, je n’aurais jamais éprouvé le moindre désir de réaliser, ensuite, un film sur les dinosaures. » Spielberg ne demanda pas de salaire pour ce film, ce  qui aurait été pour lui « l’argent du sang ».

    Suite au succès remporté par le film, Spielberg créa la Fondation de l’Histoire Visuelle des Survivants de la Shoah, une organisation à but non lucratif  qui rassemble des archives de témoignages filmés des survivants de l’Holocauste. L’argent récolté lui a également permis de produire des documentaires sur la Shoah pour la télévision comme Anne Franck remembered (1995), The lost children of Berlin (1996) The Last days (1998).

    Le film a été tourné entre mars et mai 1993, en soixante-douze jours, essentiellement dans le quartier de Kazimierz à Cracovie.

    C’est le 30 novembre 1993 que La liste de Schindler sortit en salles, soit trente ans après le premier projet de film sur Oskar Schindler. Cela valait la peine d’attendre. Un sujet comme celui-ci nécessitait talent, maturité, sensibilité, sobriété et travail de documentation. A chaque film sur l’Holocauste revient la même question : peut-on et doit-on faire une fiction d’une atroce réalité qui la dépasse ? Doit-on, pour transmettre l’Histoire, tenter de raconter l’indicible, forcément intransmissible ? Spielberg est-il parvenu à lever toutes les réticences ? Claude Lanzmann écrivit ainsi : « L’Holocauste est d’abord unique en ceci qu’il édifie autour de lui, en un cercle de flammes, la limite à ne pas franchir parce qu’un certain absolu de l’horreur est intransmissible : prétendre pourtant le faire, c’est se rendre coupable de la transgression la plus grave. »

    Synopsis : Oskar Schindler (Liam Neeson) est un industriel allemand, membre du parti nazi. Bon vivant, profiteur, époux infidèle, il ne semble avoir qu’une obsession : faire du profit, et faire retentir son nom. Tandis que les Juifs sont regroupés et enfermés dans des ghettos, il réussit à obtenir les capitaux nécessaires (provenant de la communauté juive) pour racheter une fabrique de casseroles. Il emploie une main d’œuvre juive bon marché dans son usine,  afin de la faire prospérer, apparemment indifférent à l’horreur qui se déroule en dehors de son usine. Il faudra la liquidation du Ghetto de Cracovie, en mars 1943, sous les ordres du commandant SS Amon Göth (Ralph Fiennes) pour qu’il prenne conscience de l’ineffable horreur nazie…

    La première scène nous montre Schindler s’habillant méthodiquement, soigneusement, choisissant cravate, boutons de manchette, et épinglant sa croix gammée. Le tout avec la dextérité d’un magicien. Nous n’avons pas encore découvert son visage. De dos, nous le voyons entrer dans une boite de nuit où se trouvent des officiers nazis et des femmes festoyant allègrement. Il est filmé en légère contre-plongée, puis derrière les barreaux d’une fenêtre, puis souriant à des femmes, puis observant des officiers nazis avec un regard mi-carnassier, mi-amusé, ou peut-être condescendant. Assis seul à sa table, il semble juger, jauger, dominer la situation. Sa main tend un billet avec une désinvolte arrogance. Son ordre est immédiatement exécuté. Son regard est incisif et nous ignorons s’il approuve ou condamne. Il n’hésite pas à inviter les officiers nazis à sa table, mais visiblement dans le seul but de charmer la femme à la table de l’un d’entre eux. Cette longue scène d’introduction sur la musique terriblement joyeuse (Por una cabeza de Gardel), d’autant plus horrible et indécente mise en parallèle avec les images suivantes montrant et exacerbant même l’horreur qui se joue à l’extérieur, révèle tout le génie de conteur de Spielberg. En une scène, il dévoile tous les paradoxes du personnage, toute l’horreur de la situation. L’ambigüité du personnage est posée, sa frivolité aussi, son tour de passe-passe annoncé.

    Un peu plus tard, Schindler n’hésitera pas à vivre dans l’appartement dont les occupants ont dû rejoindre le Ghetto. Il faudra que de son piédestal -des hauteurs du Ghetto, parti en promenade à cheval avec une de ses maîtresses- il observe, impuissant, le massacre du Ghetto de Cracovie. Il faudra que son regard soit happé par le manteau rouge d’une petite fille (Spielberg recourt à la couleur comme il le fera à cinq autres occasions dans le film) perdue, tentant d’échapper au massacre (vainement, comme nous le découvrirons plus tard) pour qu’il prenne conscience de son identité, de l’individualité de ces juifs qui n’étaient alors pour lui qu’une main d’œuvre bon marché. Créer cette liste sera aussi une manière de reconnaître cette individualité, de reconnaître qu’à chaque nom correspond une vie sauvée. Sans doute la démarche d’une jeune femme qui lui demande plus tard de faire venir ses parents détenus à Plaszow parce qu’elle a eu écho de sa bonté, qu’il renvoie menaçant de la livrer à la Gestapo tout en lui donnant gain de cause, l’aura-t-elle incité à devenir celui pour qui on le prenait déjà, cet « homme bon », à faire retentir son nom, mais d’une autre manière (là encore, le paradoxe d’Oskar Schindler, il ne recevra pas la jeune femme la première fois, non maquillée et pauvrement vêtue mais seulement lorsqu’elle reviendra maquillée et avec d’autres vêtements). A partir de ce moment, il tentera alors avec son comptable Itzhak Stern (Ben Kingsley), de sauver le plus de vies possibles.

    La scène précitée du massacre qu’observe Schindler est aussi nécessaire qu’insoutenable (une quinzaine de minutes) entre les exécutions, les médecins et infirmières obligés d’empoisonner les malades dans les hôpitaux pour leur éviter d’être exécutés, les enfants qui fuient et se cachent dans des endroits tristement improbables, l’impression d’horreur absolue, innommable, de piège inextricable, suffocant. La scène est filmée caméra à l’épaule (comme 40% du film) comme si un reporter parcourait ce dédale de l’horreur et, comme dans tout le film, Spielberg n’en rajoute pas, filme avec sobriété cette réalité reconstituée qui dépasse les scénarii imaginaires les plus effroyables. Des valises qui jonchent le sol, un amas de dents, de vêtements, une fumée qui s’échappe et des cendres qui retombent suffisent à nous faire appréhender l’incompréhensible ignominie.  Les échanges, implicites, entre Schindler et le comptable Stern  sont aussi particulièrement subtils, d’un homme qui domine l’autre , au début, à la scène deux hommes qui trinquent sans que jamais l’horrible réalité ne soit formulée.

    Le scénario sans concessions au pathos de Steven Zaillian, la photographie entre expressionnisme et néoréalisme de Janusz Kaminski (splendides plans de Schindler partiellement dans la pénombre qui reflètent les paradoxes du personnage), l’interprétation de Liam Neeson, passionnant personnage, paradoxal, ambigu et humain à souhait, et face à lui, la folie de celui de Ralph Fiennes, la virtuosité et la précision de la mise en scène (qui ne cherche néanmoins jamais à éblouir mais dont la sobriété et la simplicité suffisent à retranscrire l’horrible réalité), la musique poignante de John Williams par laquelle il est absolument impossible de ne pas être ravagé d'émotions à chaque écoute (musique solennelle et austère qui sied au sujet -les 18 premières minutes sont d’ailleurs dénuées de musique- avec ce violon qui larmoie, voix de ceux à qui on l’a ôtée, par le talent du violoniste israélien Itzhak Perlman, qui devient alors, aussi, le messager de l’espoir), et le message d’espérance malgré toute l’horreur en font un film bouleversant et magistral.

    La liste de Schindler a d’ailleurs reçu douze nominations aux Oscars en 1994 et en a remporté sept dont ceux du meilleur film, meilleur scénario adapté, meilleure direction artistique, meilleur réalisateur, meilleur montage, meilleure photographie et meilleure musique. Liam Neeson et Ralph Fiennes ont évidemment été tous deux nommés pour l’Oscar du meilleur acteur, pour le premier, et celui du meilleur second rôle masculin, pour le second, mais  ce sont Tom Hanks, pour Philadelphia, et Tommy Lee Jones, pour Le Fugitif qui les ont obtenus.

    Alors, pour répondre à la question initiale, oui, il faut et il fallait faire un film sur ce sujet car certes « un certain absolu de l’horreur est intransmissible », forcément, mais cela n’empêche pas d’essayer de raconter, de transmettre pour que justement cet absolu de l’horreur ne se reproduise plus. Ce film permet à ceux qui ont regardé avec des yeux d’enfants éblouis les autres films de Spielberg, d’appréhender une horreur que leurs yeux n’auraient peut-être pas rencontrée autrement, trop imperméables à des films comme Nuit et brouillard ou Shoah.

    Comme l’avait fait Benigni avec La vie est belle  là aussi fortement contesté (retrouvez ma critique de « La vie est belle » en cliquant ici et celle de Monsieur Klein  de Losey en cliquant là, deux films indispensables), Spielberg a choisi la fiction, mais n’a surtout pas occulté la réalité, il l’a simplement rendue visible sans pour autant la rendre acceptable.  Une scène en particulier a pourtant suscité une relative controverse, celle lors de laquelle des femmes sont envoyées dans une « douche » à Auschwitz-Birkenau, ignorant si en sortira un gaz mortel. Quand la lumière s’éteint, c’est aussi la certitude du spectateur avant que l’eau ne jaillisse. Scène terrible et par laquelle Spielberg n’a en aucun cas voulu faire preuve d’un suspense malsain mais a brillamment montré quel pitoyable pouvoir sur les vies  (parallèle avec le passionnant dialogue sur le pouvoir entre Schindler et Göth) détenait les tortionnaires des camps qui, d’un geste à la fois simple et effroyable, pouvaient les épargner ou les condamner.

    La liste de Schindler est un film nécessaire et même indispensable. Par le prisme du regard d’un homme avec tout ce que cela implique de contradictions (au sujet duquel le film a l’intelligence de ne jamais lever tout à fait le mystère) qui, d’indifférent devint un « Juste » et sauva 1100 juifs, il nous fait brillamment appréhender l’indicible horreur et montre aussi que des pires atrocités de l’humanité peuvent naitre l’espoir. Quand un sondage sidérant, à l’occasion de la commémoration des 70 ans de la Rafle du Vel d’Hiv, révélait que 57% des 25-34 ans, 67% des 15-17 ans,  ignorent tout de la Rafle du Vel d’Hiv (42% tous âges confondus !), des films comme celui-ci continueront d’avoir leur raison d’être. C’est aussi un film sur le pouvoir, celui, pathétique et exécrable, de ceux qui en abusent ou de celui qui le détourne à bon escient, celui du cinéma, instrument du devoir de mémoire.

    Un film dont vous ressortirez abattus, en colère, bouleversés mais aussi avec le sentiment que le pire peut transformer un homme et faire naitre l’espoir en l’être humain malgré les ignominies dont il peut se rendre capable ; et avec des images, nombreuses, à jamais gravées dans vos mémoires parmi lesquelles celle d’un manteau rouge, lueur tragique et innocente au milieu de l’horreur ou celle de la fin, ces pierres posées sur une tombe par  des rescapés et acteurs pour remercier un homme pour toutes les vies qu’il aura sauvés et pour celles qui, grâce à sa liste, à ces noms et identités écrits et affirmés, auront pu voir le jour.

    Cliquez ici pour retrouver mes autres critiques de films de Spielberg et notamment de » Lincoln ».

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  • Critique - LE TOURBILLON DE LA VIE de Olivier Treiner (au cinéma le 21.12.2022)

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    Choisit-on son destin ? À quoi tiennent l’amour ou le bonheur ? Parfois de petits riens, d’infimes actions ou inactions qui auront de formidables ou terribles conséquences… Et si on jouait à pile ou face notre destinée, les conséquences seraient-elles pires ou meilleures que lorsque nos décisions sont le fruit d’une longue réflexion et de notre libre-arbitre ? Ou tout est-il écrit d’avance et n’avons-nous de toute façon aucun poids sur notre existence ? Y a-t-il toujours une seule route possible ou autant de voies que de destins envisageables pour la même personne ? Autant de questions ludiques et profondes que pose ce film qui l’est aussi, en plus d’être original et passionnant.

    « Le hasard est le plus grand romancier du monde » écrivait Honoré de Balzac.  C’est aussi sans aucun doute le plus grand scénariste, celui qui a inspiré ce premier long-métrage à Olivier Treiner, dix ans après L’Accordeur pour lequel il avait obtenu le César du court-métrage.

    Les grands tournants de notre existence sont parfois dus à de petits hasards. Si Julia Sorel (Lou de Laâge) n’avait pas fait tomber son livre ce jour-là, à la librairie, elle n’aurait probablement pas croisé Paul (Raphaël Personnaz) et n’aurait pas eu de coup de foudre, presque à la « Notting Hill ». Sa vie aurait-elle pris une direction radicalement différente ? À quelques lettres près, le nom du personnage incarné par Lou de Laâge ressemble à celui du plus célèbre personnage de Stendhal. Ce n'est certainement pas un hasard, le destin de ce dernier étant indissociable de ses rencontres.

    Si ce premier long-métrage est aussi singulier qu’universel, c’est parce qu’il traduit en images la question passionnante des multiples possibles d’une même existence que chacun s’est forcément posée un jour. Notre vie aurait-elle été la même si nous n’avions pas été à tel endroit tel jour à telle l’heure…ou si à l’inverse il ne nous avait pas été possible d’y être ou si nous avions pris la décision de ne pas y être ? Nos vies sont-elles soumises au hasard ou sont-elles écrites à l’avance ? A-t-on conscience qu’une décision a priori anodine peut faire basculer notre destin ? Le film montre que chaque existence est avant tout le fruit de ses choix même s’il y a des impondérables comme la maladie, en l’occurrence celle de la mère de Julia (Isabelle Carré), présente dans les quatre versions. C’était un vrai défi que de traduire ces questions philosophiques à l’écran et pourtant Olivier Treiner y parvient magistralement.

    On se souvient des Smoking /No smoking d’Alain Resnais avec sa série de personnages interprétés par Sabine Azéma et Pierre Arditi dont l’évolution des vies dépendait du fait qu’une cigarette soit fumée ou non. Ici, pour que le destin de Julia bascule dans un sens ou dans l’autre, que sa vie soit plus ou moins heureuse, cela dépendra d’un livre tombé, d’un passeport oublié ou de la personne que le destin (joué à pile ou face) choisira comme conducteur d’un scooter. A partir de là vont en découler quatre différentes Julia, quatre variations de la même personne, quatre personnalités. Dans plusieurs versions, Julia rencontre Paul : ils sont jeunes, beaux, ont l’avenir devant eux, lui comme mathématicien, elle comme pianiste. Comme dans un film de Sautet, la pluie va les rapprocher… Mais à chaque fois la personnalité de Paul fera que cette histoire connaîtra la même issue.

    Laurent Tangy, le directeur de la photographie, a créé une image qui s’assombrit au gré des épreuves traversées par Julia mais d’une grande élégance qui m’a fait songer à la photographie dans les films de Woody Allen, toujours d’une élégance soignée.

    Le travail sur le montage est tout aussi remarquable, ne nous égarant jamais malgré la multiplicité des histoires mais nous permettant au contraire de suivre de manière fluide ces vies parallèles de la même personne prise dans un tourbillon dramatique.

    Ce film est un hymne à la vie mais aussi à la musique qui le parcourt. C’est la passion et la vocation de Julia. Le frère du cinéaste, Raphaël Treiner a composé une musique qui reflète les sentiments de cette dernière. La musique classique apporte aussi une émotion supplémentaire, de Rachmaninov à Brahms, avec des scènes d’une poésie envoûtante comme lorsque Julia joue en plein Berlin lors de la chute du mur.

    Rares sont les actrices à pouvoir incarner autant de visages sans tomber dans l’esbroufe. Lou de Laâge est une fois de plus parfaite de nuances, de sensibilité, de talent discret. Je la suis depuis que je l’avais découverte dans ce petit bijou méconnu, J’aime regarder les filles de Frédéric Louf (film au romantisme assumé, imprégné de littérature, avec un arrière-plan politique et un air truffaldien, je vous le recommande au passage), en passant par Respire de Mélanie Laurent (dans lequel elle excelle, un rôle de manipulatrice qui, sous des abords au départ particulièrement affables, va se révéler venimeuse, double, perverse) ou plus récemment dans Boîte noire de Yann Gozlan. Je me souviens avec émotion du prix d’interprétation féminine que le jury du Festival du Film de Boulogne-Billancourt 2021 dont j’avais eu le plaisir de faire partie lui avait attribué pour Nino, une adolescence imaginaire de Nino Ferrer. Dans Le tourbillon de la vie, elle est ardente, profonde et lumineuse et elle incarne le(s) personnage(s) de Julia de 17 à 80 ans, avec toujours la même crédibilité et la même aisance malgré ses multiples facettes.

    Face à elle, Raphaël Personnaz arbore sa présence toujours aussi magnétique, que ce soit dans un film en costumes comme La Princesse de Montpensier de Tavernier dans lequel il incarnait le Duc d’Anjou ou dans des films dont l’action se déroule de nos jours comme Trois monde de Catherine Corsini ou  After de Géraldine Maillet dans lequel il est constamment sur le fil, à fleur de peau, à la fois touchant, et légèrement inquiétant, formant avec Julie Gayet un couple évident duquel émane un trouble lancinant. Il est tout aussi juste dans l’hilarant Quai d’Orsay de Bertrand Tavernier, dans Marius et Fanny de Daniel Auteuil, L’Affaire SK1 de Frédéric Tellier ou dans Dans les forêts de Sibérie de Safy Nebbou avec ce personnage qui se transfigure au fil du temps, retrouvant peu à peu la pureté et la spontanéité des joies enfantines. Cette fois, pour incarner le premier amour de Julia, sans manichéisme, il passe du rôle du jeune premier irrésistible à l’homme plus ambivalent, mathématicien brillant qui perd peu à peu de vue ses rêves et son éthique par appât du gain.

    Grégory Gadebois qui incarne le père de Julia montre une fois de plus qu’il peut tout jouer, du père bourru et même obtus de l’héroïne à l’amoureux de Maria rêve, la touchante comédie romantique de Lauriane Escaffre et Yvo Muller, un gardien, secret, discret mais solaire qui se déhanche sur Elvis Presley. Aliocha Schneider est également parfait dans le rôle de Nathan aussi crédible en jeune premier qu’en homme plus âgé. De même que Sébastien Pouderoux  en cancérologue solaire et réconfortant. Ou Denis Podalydès en pygmalion en mal d’enfant.

    Il y a du Lelouch dans cette « symphonie du hasard » et des coïncidences remplie d’humanité avec tous ces personnages ayant vécu ou abandonné leurs rêves, ayant traversé les désillusions qui jalonnent toute existence, mais se relevant en empruntant une voie qui n’était pas forcément celle envisagée au départ mais leur permettant malgré tout de trouver le chemin du bonheur. Un film qui, comme les vies qu’il narre, nous emporte dans un tourbillon, d’émotions, dont on sort chamboulé de questionnements, avec l'envie d'appréhender toute la complexité et la beauté de chaque petite seconde de vie ou de musique. Un premier film maîtrisé, palpitant de vie et parfait pour cette fin d’année.  Ne le manquez pas !

    Sortie en salles : le 21.12.2022

  • Critique de FALCON LAKE de Charlotte Le Bon

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    Une histoire d'amour et de fantômes. Ainsi le pitch officiel présente-t-il ce premier long-métrage de Charlotte Le Bon projeté à la Quinzaine des Réalisateurs 2022, et au dernier Festival du Cinéma Américain de Deauville dans le cadre duquel il a reçu le prix d’Ornano-Valenti, toujours un gage de qualité à l’exemple des deux derniers films lauréats de ce prix, le brillant Slalom de Charlène Favier et Les Magnétiques de Vincent Maël Cardona ( un film qui vous donne envie d’empoigner, célébrer et danser la vie, l’avenir et la liberté, je vous le recommande aussi au passage).…Ce film ne déroge pas à la règle. Pour son premier long-métrage, Charlotte Le Bon a choisi de porter à l’écran le roman graphique de Bastien Vivès, Une sœur. Cette adaptation très libre le transpose de la Bretagne à un lac des Laurentides, situé au Québec, au Nord-Ouest de Montréal.

    C’est là, pendant l’été, qu’un jeune Français, Bastien (Joseph Engel), ses parents et son petit frère viennent passer quelques jours, dans un chalet situé au bord d’un lac où sa mère québécoise (Mona Chokri) venait déjà avec son amie d’enfance. Il est décidé que Bastien dormira dans la même chambre que Chloé (Sara Montpetit), de trois ans son ainée. Une adolescente frondeuse, étrange et un peu fantasque. Chloé, qui passe d’habitude son temps avec des garçons plus âgés qu’elle, est d’abord contrariée par l’arrivée de celui qu’elle considère comme un enfant. Bastien qui a 13 ans « bientôt 14 » n’en est pourtant plus tout à fait un. Il éprouve immédiatement de la fascination pour Chloé. Cette dernière en joue. Mais n’est-ce véritablement qu’un jeu entre celui qui se cherche et celle qui pense n’avoir sa place nulle part ? Les deux adolescents se rapprochent peu à peu…

    Cela commence comme un conte funèbre. Un plan sur un lac sur lequel on distingue ensuite comme un corps mort qui flotte à la surface.  Puis le corps prend vie. Ensuite, une voiture s’engouffre dans une forêt dense et mystérieuse, à la fois admirable et presque menaçante. Dans la voiture qui s’enfonce dans cette forêt, Bastien touche son petit frère qui ne s’en rend pas compte, comme s’il était une présence fantomatique. La famille entre ensuite dans un chalet plongé dans l’obscurité. Toute la puissance énigmatique et ensorcelante du film est déjà là, dans ces premiers plans.

    En effet, dès le début, dans ce chalet isolé au milieu de cette nature aussi captivante qu’inquiétante, une indicible menace plane. Ce mélange de lumière et d’obscurité, de candeur et de gravité, instaure d’emblée une atmosphère singulière. Cet été flamboyant contraste avec la rudesse de l’hiver à venir, et rend chaque minute plus urgente, faussement légère et presque brusque. Comme une allégorie de l’adolescence…

    Baignade dans la nuit, ombres sur les murs...: Charlotte Le Bon s’amuse avec les codes du film de genre. Quand Chloé apparaît la première fois, c’est de dos, comme un fantôme. Ces fantômes dont l’adolescente ne cesse de parler. La mort est là qui rode constamment. Bastien raconte qu’il a peur de l’eau, ayant failli se noyer petit. Chloé s’amuse à disparaître dans l’eau. Elle joue à la morte et dit « j’ai pas l’air assez morte ». Elle s’approche de Bastien pour lui faire peur, déguisée en fantôme. Ils jouent à se mordre jusqu’au sang. Bastien trouve un animal mort. Il s’adonne à une danse endiablée avec un masque fantomatique sur le visage etc.

    Tout cela ressemble-t-il encore à des jeux d’enfant ? Pour aller à une soirée, Chloé habille Bastien comme elle le ferait avec une poupée ou un enfant et pour désamorcer une éventuelle ambiguïté lui dit que « Les petites filles vont devenir folles ». Chloé et Bastien aiment jouer à se faire peur, à se draper d’un voile blanc pour jouer aux fantômes, à feindre la mort. Chloé photographie ainsi Bastien recouvert d’un voile blanc près d’un arbre mort. Et Chloé est surtout obsédée par la présence d’un fantôme suite à une mort accidentelle dans la partie sauvage du lac, une mort dont elle semble la seule à avoir entendu parler.

    Ce récit initiatique est envoûtant du premier au dernier plan. Chloé et Bastien sont à une période charnière où tout est urgent, où les émotions sont à fleur de peau. D’un instant à l’autre, dans ce décor de fable, tout semble pouvoir basculer dans le drame.

    La réalisation particulièrement inspirée de Charlotte Le Bon, entre plans de natures mortes et images entre ombre et lumière (sublime photographie de Kristof Brandl), avec son judicieux mode de filmage (pellicule 16mm), plonge le film dans une sorte de halo de rêve nostalgique, comme un souvenir entêtant. Le format carré en 4/3 semble être un hommage au film A ghost story. Dans ce long-métrage de David Lowery qui fut également projeté il y a quelques années dans le cadre du Festival du Cinéma Américain de Deauville, un homme décède et son esprit, recouvert d'un drap blanc, revient hanter le pavillon de banlieue de son épouse éplorée, afin de tenter de la consoler. Mais il se rend vite compte qu’il n’a plus aucune emprise sur le monde qui l’entoure, qu’il ne peut être désormais que le témoin passif du temps qui passe, comme passe la vie de celle qu’il a tant aimée. Fantôme errant confronté aux questions profondes et ineffables du sens de la vie, il entreprend alors un voyage cosmique à travers la mémoire et à travers l’histoire. Dans ce conte poétique et philosophique sur le deuil, l’absence, l’éphémère et l’éternel, l’impression d’étirement du temps est renforcée par le format 4/3, un film inclassable qui remuera les entrailles de quiconque aura été hanté par un deuil et la violence indicible de l’absence. Cette référence n’est certainement pas un hasard tant le scénario de Charlotte Le Bon et François Choquet est d’une précision remarquable. D'une précision (et d'une justesse) remarquable, les deux jeunes comédiens qui insufflent tant de véracité à cette histoire aux frontières du fantastique le sont aussi.

    Le travail sur le son est également admirable, qu’il s’agisse des sons de la nature mais aussi des sons du monde des adultes comme un bruit de fond étouffé, lointain, appartenant à une autre réalité ou tout simplement même à la réalité. La musique de Shida Shahabi à l’aura fantastique et mélancolique, est aussi un acteur à part entière. Elle vient apporter du mystère et de l’angoisse dans des moments plus légers. Elle ne force jamais l’émotion mais la suscite et nous intrigue comme lorsque quelques notes plus tristes viennent se poser sur des moments joyeux pour nous signifier qu’ils appartiennent peut-être déjà au passé.

    « Certains fantômes ne réalisent pas qu'ils sont morts. Souvent c'est des gens qui n'étaient pas près de mourir, ils vivent avec nous sans pouvoir communiquer avec personne » dit ainsi Bastien à un moment du film. Une phrase qui résonnera d’autant plus fort après cette fin, ce plan de Chloé face au lac, avec sa mèche blonde, qui se tourne à demi quand Bastien l’appelle. Une fin entêtante, magnifique, énigmatique qui fait confiance au spectateur et au pouvoir de l’imaginaire. Une fin comme ce film, magnétique, dont le fantôme ne cessera ensuite de nous accompagner…Une histoire d’amour et de fantômes, certes, mais surtout une exceptionnelle et sublime histoire d’amour et de fantômes  qui vous hantera délicieusement très longtemps.

    Au cinéma le 7 décembre 2022.

  • Critique de CLOSE de Lukas Dhont

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    Close a reçu le Grand Prix ex-aequo du dernier Festival de Cannes. Le film de Lukas Dhont était aussi présenté en avant-première dans le cadre du Festival du Cinéma Américain de Deauville 2022, dans la section L’heure de la Croisette. Il s’agit là du second long-métrage de Lukas Dhont, après Girl qui fut couronné de nombreux prix dont la Caméra d’or du Festival de Cannes 2018 mais aussi le prix d'interprétation Un Certain Regard pour son jeune interprète, Victor Polster.

    Léo, le blond, (Eden Dambrine) et Rémi, le brun, (Gustav de Waele), 13 ans, sont amis depuis toujours. Jusqu'à ce qu'un événement impensable les sépare. 

    Cela commence par des jeux d’enfants, jouer à être des chevaliers, à être quelqu’un d’autre. De ce duo rempli de charme émane un mélange de fougue et de naïveté. Cette enfance dont ils ont encore les jeux, ils sont sur le point de la quitter. Ce quelqu’un d’autre qu’ils jouent à être, ils le sont un peu aussi, à cet âge où les repères se brouillent, où les sentiments deviennent confus, où la société, les autres, exigent de se/vous ranger dans des cases. Ce n’est pas encore la rentrée des classes. C’est la fin de l’été avec les derniers sursauts de ses couleurs éclatantes, les plus beaux, un peu nostalgiques déjà.

     L’insouciance et la joie de vivre règnent dans la vie des deux jeunes garçons. Une amitié forte, fraternelle, fusionnelle, tendre et apparemment indéfectible, les lie. Leur amitié a pour cadre la campagne belge, les champs de fleurs des parents de Léo, un décor joyeux et coloré à perte de vue dans lequel ils courent à perdre haleine, et deux familles aimantes qui les accueillent comme s’ils étaient frères. Ils dorment l’un chez l’autre, l’un avec l’autre. La nuit, Léo invente des histoires extraordinaires et les raconte à Rémi, blotti contre lui. Léo dessine Rémi aussi. La beauté innocente et flagrante de leur amitié ensoleille tout le début du film.

    Leurs parents s’occupent d’eux et les reçoivent comme s’ils étaient frères.  Et lorsque la maman de Rémi, Sophie, est, couchée dans l’herbe, posée sur le ventre de son fils, Léo contre eux, leur complicité est rayonnante et harmonieuse comme la campagne qui les environne. C’est le règne de la joie et de l’innocence.

    Et puis arrive la rentrée des classes. Avec le regard des autres, inquisiteur, malveillant, insistant, étouffant. Cette cruelle intransigeance adolescente qui ravage les âmes sensibles. Une question « Vous êtes ensemble ? ». Et c’est tout leur univers qui s’écroule. La note dissonante. La fin de l’harmonie. Les regards qui pèsent sur eux mettent Léo mal à l’aise, le poussent à se questionner sur ce qui était naturel auparavant, et à s’éloigner de Rémi. Il commence à se détacher de son ami, à jouer au football avec ses camarades de classe, à s’inscrire dans un club de hockey sur glace, à s’investir ainsi dans des activités qui sont des symboles supposés de virilité. Rémi souffre de cet éloignement. Le cœur est brisé, le sien et celui du spectateur d’assister, impuissant, à sa détresse insondable. Le dialogue a laissé place aux non-dits, à l’agressivité. Jusqu’au point de non-retour.

    Léo comprendra alors trop tard, sera envahi par la culpabilité, devra quitter les derniers habits de l’enfance, et plonger subitement dans l’âge adulte. Le père de Rémi s’effondre à table. Les mères se murent dans la dignité et dans le silence. Sublimes Léa Drucker et Émilie Dequenne, dont le talent éclate encore plus face à la candeur et la vérité du jeu des deux magnifiques acteurs en devenir que sont Eden Dambrine et Gustav de Waele. Deux révélations dont on entendra forcément parler à nouveau tant ils crèvent l’écran…et nos cœurs.

    Avec quelle délicatesse, Lukas Dhont filme (chorégraphie même) l’affection des deux garçons, leur proximité, leur joie, leurs jeux, leurs corps et leurs mouvements, comme une danse joyeuse et échevelée, avec une vitalité truffaldienne !

    Le travail sur la photographie et les couleurs est aussi remarquable, comme dans Girl qui était auréolé de cette douce et délicate lumière. L’équipe technique et artistique du film est ainsi la même que celle de Girl, notamment le directeur de la photographie Frank van den Eeden. Les couleurs changeantes au gré des saisons font écho aux émotions versatiles des deux garçons. Le changement de saison et les nuances de l’automne créent ainsi une rupture avec les teintes solaires de l’été. Une rupture aussi dans l’époque de la vie de Rémi et Léo. Puis, c’est l’hiver. Jusqu’à ce que les couleurs et les fleurs reviennent, et avec elles, un espoir et la vie…

    Le scénario coécrit par Lukas Dhont avec Angelo Tijssens est d’une justesse, d’une subtilité et d’une sensibilité rares, ne tombant jamais dans le pathos, jamais dans l’explication, jamais dans les clichés.  Mais nous serrant le cœur. Il dissèque la violence parfois tueuse du regard des autres, et la douleur ineffable de la perte (d’un être, de l’innocence), et ce poids constant que doit affronter Léo. Selon Sénèque, "Les peines légères s'expriment aisément; les grandes douleurs sont muettes." Celle de la mère de Rémi est tout en retenue. Sage-femme de métier. On imagine la force et la douleur de cette femme exacerbée par la confrontation permanente avec des nouveau-nés.

    Les violons de la BO de Valentin Hadjadj auraient pu être redondants. Il n’en est rien. Ils accompagnent et contrebalancent la retenue des personnages.

    Le titre est aussi parfaitement choisi. Il évoque la proximité amicale mais aussi corporelle des deux amis, mais aussi celle de la caméra qui semble les enlacer et embrasser leurs émotions. Et aussi ensuite les enfermer dans la douleur. Du rejet pour Rémi. Et de la culpabilité pour Léo. Comme cette grille du casque de hockey qui enferme son visage. Il porte un masque au sens propre comme au sens figuré. Comme encore dans cette scène, terrible, lors de laquelle la mère de Léo vient le chercher dans le bus, qui fait écho à cette autre scène tout en tension, de Léo avec la mère de Rémi. Dans les deux cas, les mots sont impossibles à trouver, et tout est dit dans le jeu des acteurs, dans les silences gênés, dans la maladresse des gestes.

    Malgré la tragédie évoquée, le film de Lukas Dhont, d’une maitrise (de jeu, d’écriture, de mise en scène) rare, est empreint de poésie qui ne nuit pas au sentiment de véracité et  de sincérité. Et puis il y a ce regard final qui ne nous lâche pas comme l’émotion poignante, la douce fragilité et la tendresse qui parcourent et illuminent ce film. Un regard final qui résonne comme un écho à un autre visage, disparu, dont le souvenir inonde tout le film de sa grâce innocente.

    Un des grands films de cette année, étourdissant de sensibilité, bouleversant, à voir absolument en salles, dès le 1er novembre 2022.

  • HALLELUJAH, LES MOTS DE LEONARD COHEN, documentaire de Dan Geller et Dayna Goldfine – Critique (au cinéma, le 19 octobre 2022)

    Hallelujah Les mots de Leonard Cohen Critique du documentaire.jpg

    Le Festival du Cinéma Américain de Deauville a eu l’excellente idée de braquer ses projecteurs sur Leonard Cohen et l’histoire fascinante de sa chanson mythique, Hallellujah, avec ce documentaire sélectionné dans Les Docs de l’oncle Sam, section toujours synonyme de formidables découvertes comme L’Etat du Texas contre Melissa de Sabrina vVn Tassel, l’an passé. Cette chanson a fait le tour du monde et a souvent été utilisée au cinéma et, pourtant, qui en connaît véritablement le sens et l’histoire ? Combien sont ceux qui l’ont attribuée et l’attribuent encore à Jeff Buckley (comme certains chanteuses et chanteurs d’ailleurs dans le documentaire) ?

    À la fin des années 60, Leonard Cohen signe, comme Bob Dylan, chez Columbia. A travers l’histoire de cette chanson au destin exceptionnel, le documentaire raconte comment Leonard Cohen s’est reconstruit et s’est affirmé comme l’un des artistes les plus importants de notre époque. Québécois, juif, avec sa voix très grave, austère même, Leonard Cohen trace sa propre route, atypique. Il sort ainsi son premier album, Songs of Leonard Cohen, en 1967, à 33 ans. Mais Leonard Cohen est auteur compositeur et poète et sa légende mettra des années à s’écrire, d’ailleurs aussi grâce à ce documentaire qui est un magnifique hommage à son immense talent d’auteur.

    Cette passionnante histoire est aussi celle des affres de la création, des injustices du succès et d’une époque dans laquelle la diversité des médias facilite la vulgarisation des œuvres, sans pour autant que cette communication à outrance permette de connaître le sens profond des choses et leur origine. C’est un atout des documentaires, et de ce documentaire en particulier, que de permettre de redonner du temps au temps, de prendre du recul dans une époque d’immédiateté.

    Nous découvrons la chanson à travers les yeux des personnes qui avaient participé à son enregistrement (le producteur et arrangeur John Lissauer), qui l’avaient chantée avec Leonard Cohen lui-même (Sharon Robinson) ou qui l’avaient reprise à leur compte (Judy Collins, Brandi Carlile, Rufus Wainwright) ou encore le rabbin Mordecai Finley, Nancy Bacal, son amie d’enfance depuis près de 80 ans, son amie Dominique Issermann), ainsi que ses compagnons intellectuels (Adrienne Clarkson, le compositeur Larry « Ratso » Sloman).

    En 1984, la Colombia refusa de sortir aux Etats-Unis l'album de Leonard Cohen, Various Positions, qui comprenait la mythique chanson. « Leonard, tu es formidable mais le talent reste à voir » lui dira ainsi le très perspicace patron de la Columbia. L'album sort alors en toute discrétion, par une autre maison de disque.  L'année dernière, elle fut choisie pour rendre hommage aux victimes du Covid lors d'une cérémonie à Washington devant le président Biden. Entre les deux, l’histoire de cette chanson est un vrai roman ! Une chanson au sens et aux paroles fluctuants tout au long de la vie de son auteur, de telle sorte que chacun a pu se l’approprier et même y apporter une signification différente à chaque moment de sa vie. Il existe 600 à 800 versions de Hallelujah dans le monde aujourd’hui.  Les carnets dans lesquels Cohen écrivait au fil des années les différentes versions de ses couplets apparaissent ainsi pour la première fois à l’écran dans le documentaire et attestent du travail titanesque et du perfectionnisme acharné de l’auteur.  Le nombre estimé de couplets variait ainsi de 80 à 350 selon la personne qui en racontait l’histoire. Cohen dit ainsi qu’il mit 7 ans à écrire la chanson.
    « C'est un processus qui repose sur la persévérance. »

    « Je suis auteur avant tout avec son lot de conflits intérieurs. Un auteur ne peut résoudre ses conflits que par l'écriture » dit aussi Leonard Cohen dans le documentaire. Il n’apporte pas forcément de réponses sur le sens de la chanson. On y apprend cependant que Leonard Cohen perd son père à 9 ans. C’est à cet âge qu’il enterre un poème une première fois comme un rituel religieux. Peut-être certains verraient-ils dans cet acte symbolique la clef d’une des chansons les plus mythiques de l’histoire dont il existe des centaines de versions et autant d’interprétations, du profane au religieux. En émane en tout cas une beauté sacrée, poétique, mystique, sensuelle, captivante, et profondément émouvante. Aussi charnelle que spirituelle.

    La chanson connut plusieurs résurrections. Passée d’abord inaperçue, elle fut livrée au public par Bob Dylan qui la chantait lors de ses concerts. Puis il y eu les versions de John Cale (qui ne chantait pas les passages évoquant la religion) et Jeff Buckley (« s’il n’était pas mort, la chanson n’aurait pas eu un tel impact ») qui la firent connaître avant que Rufus Wainwright ne la reprenne pour la bande originale de Shrek (BO double disque de platine aux USA) et ne la fasse réellement exploser. Elle devient alors incontournable dans toutes les TV réalités musicales. Cohen observe avec amusement ce détournement qui la fait devenir plus populaire par ses interprètes d’un soir qui la chantent lors d’émissions que par son auteur qui se fait ainsi dépasser dans les classements.

    Sa manageuse détournera ensuite son argent. Ruiné, après une retraite bouddhiste dans un monastère de Californie,  Cohen devra à nouveau se renouveler et ressusciter. Il sort trois albums salués par la critique, Old Ideas (2012), Popular Problems (2014) et You Want It Darker (2016…sorti 16 jours avant sa mort), et un album posthume, le bien nommé Thanks for the Dance (2019). Et à plus de 80 ans, il effectue une tournée dans le monde entier…restant parfois 3 heures sur scène.

    « La vie est une pièce bien écrite, si on exclut le 3eme acte. Dans mon cas, le début du 3ème acte est extrêmement bien écrit ». « Je n'ai pas vraiment trouvé ce que je cherchais mais je n'ai plus besoin de chercher. ». Malgré les centaines de versions de la chanson légendaire c’est Leonard Cohen qui véritablement l’incarnait, ainsi que toute la complexité des émotions qu’elle recelait. « Regardez autour de vous et vous verrez un monde impénétrable. Vous pouvez vous indigner ou dire alléluia. J'ai essayé de faire les deux.» Ainsi conclut-il ce passionnant documentaire qui rend hommage à la beauté éternelle de cette chanson mais avant tout au talent du poète unique qui l’écrivit. A ne pas manquer le 19 octobre au cinéma !
     

    SONY MUSIC accompagne la sortie du film avec l’édition d’un best-of inédit de Leonard Cohen en CD et vinyle (édition limitée). Composé de 17 titres, HALLELUJAH & SONGS FROM HIS ALBUMS, comprend une performance livre inédite et inoubliable de Hallelujah lors du Festival de Glastonbury en 2008.

     

  • Critique de ARMAGEDDON TIME de James Gray

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    Après sa projection en compétition officielle à Cannes (dont il est reparti une fois de plus bredouille, et une fois de plus injustement), le huitième film de James Gray, Armageddon time, était projeté en avant-première dans le cadre de la section A l’heure de la Croisette du dernier Festival du Cinéma Américain de Deauville. James Gray est aussi l’invité d’honneur du Festival Lumière de Lyon qui lui rend hommage cette semaine.

    Le (grand) cinéma est affaire de points de vue comme celui de James Gray dont le regard aiguisé se pose avec tellement de sensibilité sur les êtres que, dès les premiers plans, il vous captive même par une scène en apparence anodine dans une salle de classe. Celle du jeune Paul Graff (Michael Banks Repeta) qui vit dans le Queens, là où le cinéaste lui-même a habité dans son enfance. Alors que se profile l'arrivée de Reagan au pouvoir, Paul amoncèle les bêtises avec son ami Jonathan (Jaylin Webb). Il devra changer d'école et se retrouvera ensuite dans l’établissement scolaire au siège d'administration duquel siègent plusieurs membres de la famille Trump dont Fred, le père de Donald. Ses parents, Esther (Anne Hathaway) et Irving (Jeremy Strong), sont démunis face à ce fils pour lequel ils rêvent de réussite. Seul son grand-père (Anthony Hopkins) semble le comprendre…

    Si James Gray a toujours raconté des histoires de famille déchirées, il recourait toujours au masque du polar ou du film noir pour les évoquer même si The Immigrant (un très grand film d’une mélancolie d’une beauté déchirante et lancinante qui nous envahit peu à peu et dont la force ravageuse explose au dernier plan et qui nous étreint longtemps encore après le générique de fin) était déjà inspiré des souvenirs de ses grands-parents, juifs ukrainiens arrivés aux États-Unis en 1923 dont l'histoire est ici à nouveau contée par le grand-père de Paul. Cette fois, James Gray lève le masque pour raconter une histoire très personnelle inspirée de son enfance.

    En quelques plans, quelques phrases, notamment lors d'une séquence de dîner exemplaire (qui n'est pas sans rappeler une des premières scènes de Two lovers), James Gray croque chacun des personnages, leurs forces et fragilités et leurs relations, ou du moins telles qu'ils veulent qu'elles apparaissent.

    Comme le monde dans lequel il évolue, le jeune Paul est en plein chambardement, vers l'âge adulte. S'il perd une part de son innocence, il y gagne ses raisons d'être un artiste : le désir de liberté et surtout de justice sous l'influence de son grand-père. Avec une extrême délicatesse, James Gray filme la relation de Paul avec  ce dernier interprété par Anthony Hopkins et avec son ami Jonathan, abandonné de tous, victime d'un racisme plus ou moins latent et de l’indifférence sociale.

    James Gray cherche à comprendre les raisons de chacun y compris celles du père violent de Paul et y compris les siennes qui le poussèrent à devenir cinéaste. Comme dans chacun de ses films, l'apparent, volontaire et relatif manichéisme initial n'est en effet là que pour laisser peu à peu place à des personnages infiniment nuancés et infiniment touchants qui essaient de vivre tant bien que mal malgré les plaies béantes, de l’existence et surtout de l’enfance.

    La nuit nous appartient, pouvant sembler de prime abord manichéen, se dévoilait ainsi progressivement comme un film poignant constitué de parallèles et de contrastes savamment dosés, même si la nuit brouille les repères, donne des reflets changeants aux attitudes et aux visages.  Un film noir sur lequel plane la fatalité. James Gray dissèque aussi les liens familiaux, plus forts que tout : la mort, la morale, le destin, la loi.  Un film lyrique et parfois poétique, aussi : lorsque Eva Mendes déambule nonchalamment dans les brumes de fumées de cigarette dans un ralenti langoureux, on se dit que Wong Kar-Wai n’est pas si loin... même si ici les nuits ne sont pas couleur myrtille mais bleutées et grisâtres. La brume d’une des scènes finales rappellera d’ailleurs cette brume artificielle comme un écho à la fois ironique et tragique du destin.

    La fin de l’enfance et de l’innocence est aussi celle d’un monde tout entier pour celui qui la vit, comme le jeune Paul dans Armageddon time, la fin de l'appréhension de la vie comme manichéenne (l'apparent manichéisme, on y revient), qui lui apprend les compromis que nécessite l’existence, que la frontière entre le bien et le mal est parfois si floue. C’est son « Armageddon time » en écho avec l’actualité d’alors, la peur d’une guerre nucléaire. C’est pour lui l’amère découverte de ses propres limites, de la trahison, de l’apprentissage de la mort, du racisme, des injustices. La mort du grand-père tant aimé, c’est la fin de cette part de rêve, et du sentiment d’éternité et d’invincibilité, la prise de conscience de la finitude des choses.

    La sublime photographie de Darius Khondji aux accents automnaux renforce la sensation de mélancolie qui se dégage du film, douce puis plus âpre. James Gray filme l’intime avec grandeur et lui procure un souffle romanesque et émotionnel unique. Le jeune Michael Banks Repeta est absolument bluffant, et quel duo avec Anthony Hopkins qui incarne le personnage lumineux du grand-père après son rôle dans The Father où il redevenait lui-même cet enfant secoué de sanglots, prisonnier de sa prison mentale et de son habitation carcérale. Quelles images sublimes que celles du grand-père et du petit-fils dans cette lumière automnale, déclinante, et crépusculaire. Sublime et fascinante comme un dernier et vibrant sursaut de vie. James Gray n'a pas son pareil pour faire surgir l'émotion par un simple regard à travers la vitre, et vous bouleverser sans pour autant recourir à des facilités ou ficelles mélodramatiques. Une scène entre le père et le fils dans la voiture est aussi un exemple de subtilité, de nuance, d’émotion contenue.

    Un film d’une tendre cruauté et d’une amère beauté, vous disais-je à propos de Two lovers. C’est à nouveau ainsi que je pourrais qualifier ce film. J’en profite donc pour vous recommander à nouveauTwo lovers  (à voir aussi cette semaine au Festival Lumière de Lyon), ce thriller intime d’une vertigineuse sensibilité à l’image des sentiments, enivrants, qui s’emparent des personnages principaux, et de l’émotion qui s’empare du spectateur. Avec en plus cette merveilleuse bo entre jazz et opéra (même influence du jazz et même extrait de l’opéra de Donizetti, L’elisir d’amore, Una furtiva lagrima que dans  le chef d’œuvre de Woody Allen, Match point, dans lequel on trouve la même élégance dans la mise en scène et la même dualité entre la femme brune et la femme blonde sans oublier également la référence commune à Dostoïevski, Crime et châtiment dans le film de Woody Allen, Les Nuits blanches dans Two lovers), un film dans lequel James Gray parvient à faire d’une histoire a priori simple un très grand film, à fleur de peau, d’une mélancolie, d’une poésie et d’une beauté déchirantes. Je pourrais en dire de même de Armageddon time qui, comme chacun de ses sept films précédents, témoigne de toute la sensibilité, la dualité, la complexité, la richesse du cinéma de James Gray. A voir au cinéma dès le 9 novembre 2022.

  • Critique – UNE BELLE COURSE de CHRISTIAN CARION

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    Certains films, comme certaines rencontres aussi marquantes qu’imprévues, vous chavirent, avec une douce brusquerie, sans que vous sachiez vraiment dire pourquoi. Sans doute parce qu’ils sont un concentré de vie, de sincérité et d’émotions, et qu’ils vous renvoient à l’essentiel, et le magnifient. C’est le cas de cette belle course.

    Madeleine Keller (Line Renaud), pétillante nonagénaire, appelle un taxi pour rejoindre la maison de retraite où elle doit vivre désormais. « Dans une heure, je serai dans une maison de vieux avec des vieux qui seront plus vieux que moi » dit-elle ainsi à son chauffeur, le taciturne Charles (Dany Boon), obnubilé et oppressé par ses difficultés financières, et qui passe son temps à ronchonner. Il lui reste deux points sur son permis.  Il travaille ainsi « 6 jours sur 7, 12 heures par jour. » Elle lui reproche de n’être « pas très causant » et elle a visiblement envie d’avoir une oreille attentive à laquelle raconter sa vie. Elle aime passionnément le théâtre où elle a passé une partie de son existence (sa mère était habilleuse). Quant à Charles, il « n’arrive déjà pas à aller au cinéma…alors le théâtre ». Sans compter qu’il a l’âge d’être son « petit-fils ». A priori, rien ne pouvait donc réunir ces deux-là. Madeleine demande à Charles de passer par les lieux marquants de sa vie. Elle veut les revoir une dernière fois. Au fil du trajet et avec Paris pour décor, son récit émeut de plus en plus Charles…jusqu’à éclairer sa vision de la vie et à changer le cours de celle-ci.

    Après Une hirondelle a fait le printemps (2001), Joyeux Noël (2005), L’affaire Farewell (2009), En mai, fais ce qu’il te plaît (2014), Christian Carion réalisait Mon garçon (2017) puis le remake de son propre film, My son, sorti en 2021, il y a un peu moins d’un an, un film dont je ne peux m’empêcher de vous parler à nouveau car il est actuellement disponible notamment sur Mycanal alors ne le manquez pas. Extrait de ma critique :

    Un thriller passionnant qui nous transporte, ailleurs et dans nos retranchements, en nous confrontant à nos pires angoisses, à nos limites. Un thriller intense, prenant, réaliste. Une expérience de cinéma inventive à laquelle sied plus que jamais la salle qui lui procure toute sa force et son ampleur. Un film entêtant comme la majestueuse musique qui l’accompagne, ces notes lancinantes et obsédantes, obscurément envoûtantes, qui nous hantent encore après la projection. Un film d'une indéniable puissance émotionnelle qui nous laisse à bout de souffle mais ravis de ce voyage, extrême mais palpitant, de la première à la dernière seconde.

    Si les films de Christian Carion sont en apparence profondément différents les uns des autres, ils ont pourtant en commun la puissance émotionnelle et une profonde humanité, ceux d’un cinéma populaire au sens le plus noble du terme. Ceux qui ont l’humilité et la générosité de divertir le public tout en évoquant en filigrane sujets et sentiments profonds. Ainsi, si c’est le Paris fascinant et intemporel avec ses monuments majestueux qui est traversé, des tentes occupées par des sdf apparaissent au détour d’une scène. Madeleine est victime de violences conjugales mais aussi une femme de caractère. Elle pourrait ainsi être une héroïne hitchcockienne. Elle porte d’ailleurs le prénom de l’héroïne de Vertigo incarnée par Kim Novak. La musique, de Philippe Rombi, n’est pas non plus sans rappeler celle de Bernard Herrmann. Et dans les scènes de flashback, on ressent aussi l’influence des mélos américains tels ceux de Douglas Sirk. Tout en étant profondément français et incarnant le meilleur du cinéma français, Une belle course reflète aussi l'amour de son réalisateur pour le cinéma américain (y compris dans la réalisation, loin d’être académique, avec des contre-plongées là aussi très hitchcockiennes), lequel a magnifiquement adapté le scénario de Cyril Gély.

    Le cinéma foisonne de films dans lesquels deux personnages qui n’avaient a priori rien en commun vont peu à peu à se rapprocher jusqu’à ce que cette rencontre improbable se transforme en évidence et modifie le cours du destin de l’un d’eux ou des deux. Cela ne fonctionne pas toujours. Ici, l’alchimie est flagrante entre la femme de 92 ans au crépuscule de sa vie et le « le grand sentimental qui cache bien son jeu » qui va retrouver le sens de sa vie et des priorités. Le duo fonctionne tellement bien qu’il est difficile d’imaginer quels autres acteurs que Dany Boon et Line Renaud auraient pu incarner Charles et Madeleine. Line Renaud est d’autant plus émouvante que l’on devine aisément l’écho qu’il a pu y avoir entre ses propres sentiments et souvenirs et ceux de son personnage, et la nostalgie qu’a pu provoquer chez la femme les mots et les situations que la comédienne devait interpréter. Cela accroît encore l’émotion qui se dégage de son interprétation et qui nous saisit. Les dialogues pourraient aussi sans peine être prononcés par la femme pleine de vie qu’est Line Renaud : « Chaque colère est un coup de vieux. Chaque sourire est un coup de jeune. » ou « Je ne me jamais suis assise dans une chaise comme ça, ce n'est pas ce soir que je vais commencer»  quand on lui intime de s’asseoir dans une chaise roulante à son arrivée à l’Ehpad.

    Dany Boon que Christian Carion avait dirigé en 2005 pour le rôle du soldat Ponchel dans Joyeux Noël, est d’une sobriété, d’une fragilité, d’une sensibilité et d’une empathie parfaites. Et quand il raconte que ,de ses trajets, il n’a pas un seul souvenir auquel se raccrocher à part lorsqu’il a emmené sa fille voir les lumières de Noël, le spectateur oublie l’acteur pour ne plus voir que l’émotion communicative du père et chauffeur de taxi. Les images du passé et du présent s’entremêlent, et c’est la talentueuse Alice Isaaz qui incarne Line Renaud jeune.

    Comme toute vie, celle de Madeleine a été jalonnée de deuils et de drames, même si la sienne tout particulièrement n’a pas été épargnée par les épreuves : un père fusillé par les nazis, un mari (Jérémie Laheurte) dont on devine dès sa première apparition dans l’ombre qu’il ne sera pas l’amoureux transi dont elle rêve. Mais aussi un unique et grand amour à 16 ans, un GI qu’elle ne reverra jamais mais dont elle aura un fils.

    Une chambre vide. Des non-dits, des silences et des regards échangés lourds de sens, notamment dans un restaurant, quand chacun prend conscience du caractère définitif de cet instant. La nostalgie lumineuse des musiques qui suscitent les douces ou douloureuses réminiscences du passé. (At Last par Etta James et This Bitter Earth par Dinah Washington). Paris qui défile, majestueuse et mélancolique. Madeleine qui prend le bras de Charles. Cette femme qui quitte l’atmosphère chaleureuse du taxi pour entrer dans cet Ehpad où d’emblée où la déshumanise et l’infantilise, et qu’une porte sépare de son fils d’une journée, du passé et de la vie. Autant d’images et sensations qui restent et qui bousculent avec délicatesse. Un concentré d'émotions et de tendresse qui donnent envie de croire à ces rencontres qui ne sont pas des hasards parce que « la vie a vraiment beaucoup d’imagination ».

    Je vous disais à propos de My son que c’était une expérience qui devait être vécue en salles. Aussi différente soit-elle, c’est aussi le cas de cette belle course dont l’émotion, saisissante, prend là toute son ampleur. Un moment suspendu. Un voyage dans les lieux, le temps, les émotions dont le caractère ultime le rend particulièrement poignant. Line Renaud est une femme passionnément vivante et Christian Carion pouvait difficilement lui offrir plus beau rôle que celui de Madeleine dans ce film qui célèbre la passion de la vie, et de la beauté fragile des brèves rencontres qui en bousculent et illuminent le cours fugace. Un film à l'image de ce que dégage la comédienne : profond et lumineux, pudique et sincère, humble et pétri d’humanité.