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documentaire

  • DELON - MELVILLE, LA SOLITUDE DE DEUX SAMOURAÏS de Laurent Galinon : le 13 avril 2026, sur Arte

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    Le cœur d’une nuit blême ombrée d’angoisses est sans aucun doute le moment propice pour se laisser happer par l’atmosphère crépusculaire de ce documentaire, refuge alors gémellaire et réconfortant. En cette époque de tiédeur, le caractère entier de ces deux hommes farouchement anticonformistes en devient rassurant.  

    Une nuit d’insomnie, sur un coup de tête (ou peut-être de mélancolie), il me vient donc l’idée d’effectuer une plongée en territoire connu, et de revoir ce documentaire que je vous avais vivement recommandé lors de sa première diffusion, il y a deux ans. Après avoir été de nouveau transportée par celui-ci dans la galaxie melvillienne, je vous en livre une critique plus détaillée, avec les digressions qui me sont coutumières.

    Vous pourrez le (re)découvrir sur Arte le 13 avril 2026, à 22h35, après Un flic (que je vous encourage aussi à regarder, injustement moins connu que les autres films de Melville). Il est d’ores et déjà disponible sur le site de la chaîne Arte.tv, jusqu'au 9 octobre 2026.

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    Dès les premiers plans, le téléspectateur est immergé dans l’hiver, dans cette lumière grisonnante, bleutée et presque métallique, symptomatique du cinéma de Melville. Celle de la nuit, des rues éteintes et d’ombres condamnées à la clandestinité pour agir. La photographie sombrement envoûtante de Matthieu Moerlen, sans chercher à singer, rend hommage à la lumière d’Henri Decaë dans Le Samouraï, qui se distingue par ses rues grises et désertes, l'atmosphère âpre du 36, quai des Orfèvres, la passerelle glaciale de la gare, les couloirs gris, et le cadre plus lumineux et feutré de la boîte de jazz dont le documentaire s’inspire pour le cadre des interviews. La musique, vaporeuse, remarquable, d’Olivier Casassus, inspirée des compositions de Michel Colombier, exhale une mélancolie tout aussi ensorcelante. Le tout est sublimé par un texte inspiré écrit par le réalisateur Laurent Galinon, lu en voix off par Judith Perrignon : « Chez Melville, il parle comme il tire. Sujet. Verbe. Complément. Puis de longs silences comme des déflagrations. »

    Laurent Galinon* est aussi l’auteur de Delon en clair-obscur (Mareuil Éditions, 2022), livre duquel émane aussi cette tonalité presque melvillienne, qui se savoure comme un roman noir, tragique, palpitant, irrigué de la beauté mystérieuse et mélancolique de celui que ce dernier nomme « l’astre noir ». Un livre qui esquisse les contours du personnage romanesque Delon, porté par une écriture ciselée, lyrique, sensible et ardente. Un livre sombrement éblouissant qui procure un relief fascinant aux mystères de l’acteur. Un livre qui vous parlera de Delon mieux que quiconque ne l’a fait, y apportant une réflexion passionnante sur le mystère, la solitude et la mélancolie et sur cet acteur « entier, contradictoire, complexe » qui « préfère la vulnérabilité de ses personnages à leur beauté ».

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    Je savais déjà que j’allais retrouver un peu de l’âme envoûtante de ce livre et des films de Melville en revoyant ce documentaire. Le film nous embarque donc pour une virée melvillienne, que ce soit avec Bernard Stora, assistant sur Le Cercle rouge, au château de Monthyon, où fut tournée la scène finale du film, en nuit américaine. Ou autour du Jardin du Luxembourg à bord d’une DS Pallas grise, identique à celle de Costello, avec Éric Neuhoff.

    Lorsque j'avais vu ce documentaire la première fois, en 2024, Delon était encore vivant. Labro, qui en est un des principaux intervenants, aussi. La nostalgie envoûtante qui s’en dégage n’en devient que plus prégnante. Comme l'explique Neuhoff, « Delon dit toujours : le jour où je partirai, ce sera le Samouraï est mort. Il sait que c'est le rôle de sa vie. » Le Samouraï est mort.

    Le 18 août 2024, j’ai appris que les héros de l’enfance ne sont pas éternels, même si je le savais déjà, un peu. Je n’ai jamais réussi à jeter ces cassettes sur lesquelles mon père m’enregistrait les films dans mon enfance, des films avec Gabin, Ventura et surtout Delon. Beaucoup « de » Delon. Le temps et la même fourbe maladie auront emporté l’un et l’autre mais il reste encore ces cassettes avec leurs titres bien lisibles. L’accessoire survit toujours à l’essentiel. Comme pour remuer le couteau dans la plaie, béante. Alors la mort de Delon fut pour moi la mort d’une autre part d’enfance. Mais la magie du cinéma est toujours là, ce baume pour l’âme, pour nous faire croire à l’immortalité des héros de l’enfance et pour retrouver la quiétude si fugace de mes jeunes années même si c’est en plongeant dans une nuit, illusoire, de cinéma.

    Dès les premières secondes, c’est l’atmosphère d’un film noir américain qui nous enveloppe. Ou d’un film de Melville. 2 août 1973, 1 heure du matin. Des phares dans la nuit balaient la route. À la radio, on annonce que Melville a été « victime d’un infarctus. L’un des réalisateurs les plus populaires du cinéma français. On lui doit, entre autres, trois films avec Alain Delon. » La pluie ruisselle sur le pare-brise d’une voiture qui avance sur la route déserte. Les lueurs nocturnes se reflètent sur la carrosserie. Sceau de la fatalité, celui du film noir et du film melvillien : la mort plane. Le film s’ouvre et se clôture ainsi, sur cette route.

    Premier hommage à Melville avec cette atmosphère de film noir mais aussi cette construction. En effet, dans les films de Melville, début et fin résonnent toujours astucieusement.

    Ainsi, dans Le Samouraï, le plan du début et celui de la fin se répondent ingénieusement. Deux solitudes qui se font face. Costello. La pianiste. Dans la chambre grisâtre de Costello. Sous les néons de la boîte de jazz. Deux prisons auxquelles sont condamnés ces êtres solitaires qui se sont croisés l’espace d’un instant. 

    Dans Un flic, le récit est aussi claustrophobique. Après quelques plans sur les immeubles fermés du front de mer, la ville déserte et morne émerge de la nuit dans une lueur bleue, à travers les essuie-glaces. Melville nous transporte ensuite à Paris avec le flic en question, sur les Champs-Elysées. « Chaque après-midi à la même heure, je commençais mon périple par la descente des Champs-Elysées. » C’est là que s’achèvera le film.

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    La citation d’ouverture du Cercle rouge définit aussi très bien cette idée : « Çakyamuni le Solitaire, dit Siddharta Gautama le Sage, dit le Bouddha, se saisit d’un morceau de craie rouge, traça un cercle et dit : Quand des hommes, même s’ils l’ignorent, doivent se retrouver un jour, tout peut arriver à chacun d’entre eux et ils peuvent suivre des chemins divergents, au jour dit, inéluctablement, ils seront réunis dans le cercle rouge ».

    L’Armée des ombres (1969, sans Delon) commence par une trahison et par le meurtre de celui qui a donné un résistant. Il s’achève par l’exécution « nécessaire » d’une résistante, Mathilde (Simone Signoret), par ses propres compagnons. Là aussi, le film commence à l’Arc de Triomphe et s’achève à l’Arc de Triomphe. Par ailleurs, les deux indices temporels sont ceux du début, le 20 octobre 1942, et de la fin, le 23 février 1943, un peu moins d’une année qui enferme le récit et les personnages dans leurs tragiques destins.

    Le Samouraï (1967). Le Cercle rouge (1970). Un flic (1972). Trois polars mythiques sur lesquels Melville et Delon ont collaboré. C’est à ces trois films et à la solitude de ces deux « samouraïs » que s’intéresse ce passionnant documentaire, entre témoignages de proches (Bernard Stora, Rémy Grumbach, Philippe Labro, Jean-François Delon) et de journalistes (Luc Larriba, Éric Neuhoff, Samuel Blumenfeld), images de tournages et séquences des films. La solitude les définit et les réunit. Une solitude qui est au cœur du cinéma de Melville. Le documentaire s’intéresse aussi à tout ce que leur collaboration a apporté au cinéma.

    Dans la soirée du 2 août 1973, alors qu'il est attablé dans un restaurant de la Côte d'Azur, Alain Delon apprend que Jean-Pierre Melville a été victime d’un malaise à Paris. Immédiatement, il prend sa voiture et remonte en pleine nuit vers la capitale pour se rendre au chevet de son ami. Rémy Grumbach raconte : « En apprenant la mort de Jean-Pierre, il s'effondre devant la porte, comme foudroyé. Pendant des heures, il reste devant la porte. Les visiteurs l'enjambent sans savoir que c'est Delon. » « La fin d’une époque pour Delon. »  Melville était son réalisateur fétiche mais, avant tout, un ami, un modèle, un père de substitution. C’est ce lien presque filial que raconte ce documentaire : « Melville. Delon un duo comme deux frères ou un père et son fils en seulement trois films. » « Delon, son double fantasmé dont il savait qu'il ne pourrait jamais lui ressembler. » Comme le rappelle Éric Neuhoff, Melville, lui aussi, s’était composé un personnage : « chapeau texan, trench, Ray-Ban. Il s'était construit un personnage mais il s'était aussi inventé un refuge et un manteau, c'était le cinéma qui lui permettait de supporter la réalité. »

    Alors que les témoins et protagonistes de cette époque disparaissent peu à peu, ce documentaire qui les fixe pour l’éternité devient plus précieux que jamais.

    La mort justement est une obsession commune des deux artistes. Ce documentaire s’intéresse à celui qui se composait « le visage de la mort » selon les propos du réalisateur, qui qualifie aussi Delon de « soleil noir ». Un soleil noir, éblouissant et fascinant. Labro abonde aussi dans ce sens : « Delon est très obsédé par la mort. Par la disparition de tous ces grands avec qui il a travaillé. »  Quand il raconte ce moment où ils revirent ensemble un film de Melville, j’ai repensé à ce souvenir inoubliable, lors de la projection du Guépard au Festival de Cannes 2010. Delon était venu présenter une version restaurée du film de Visconti. Il était assis devant moi dans la salle Debussy. Il regardait l'écran avec solennité, nostalgie, tristesse, comme ailleurs, comme s'il voyait surgir en pleine lumière une ombre du passé, pensant probablement, comme il le disait souvent, à ceux qui ont disparu : Reggiani, Lancaster, Visconti. Et, au-delà du Guépard, à Melville peut-être. À ses côtés, Claudia Cardinale riait et applaudissait comme une enfant. Le contraste était saisissant. J’en avais été bouleversée.

    « Je te suivrai avec fidélité et sincérité au-delà de la mort ». Cette phrase de Shakespeare, citée par Luc Larriba, résume bien ce lien entre les deux hommes. « Dans quelque temps, peut-être dans quelques mois ou quelques années, j’espère et je pense que nous nous retrouverons et que nous avons encore beaucoup de choses à faire, très belles et très importantes pour le spectateur… ». Alain Delon tient ces propos en 1973. Melville est mort depuis un mois déjà. La tristesse qui assombrit le regard de Delon, dans le déni, quand il parle des films qu’ils feront ensemble alors qu'il est déjà mort, est bouleversante. Neuhoff évoque aussi « la mort qui rôde. Et puis tout le pessimisme qui était sans doute celui de Melville et sans doute celui de Delon. »

    Les silences des films de Melville sont célèbres. Ce sont aussi ces silences qui semblaient régir les relations entre ces deux hommes taciturnes. Le premier long-métrage du cinéaste était d’ailleurs une adaptation de Vercors qui s’intitulait... Le silence de la mer.

    Solitude et silence. Voilà qui pourrait définir Le Samouraï. Et Delon. Et Melville.

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    Solitude et silence au début du Cercle rouge lorsque deux hommes rentrent (en silence donc) dans une cabine de train, habités par la même solitude, et dont on ne découvre que plus tard que l’un est policier et l’autre un prévenu. Il n’y a plus de gangsters et de policiers. Juste des hommes. Seuls. Dans Le Cercle rouge, cette économie de mots est portée à son apogée avec la longue - 25 minutes ! - haletante et impressionnante scène du cambriolage qui se déroule ainsi sans qu’une parole ne soit échangée. Avec cette scène, Melville confirmera son talent pour filmer le silence et le faire oublier par la force captivante de sa mise en scène.

    Solitude et silence au début et à la fin du Samouraï. Une danse de regards avec la mort annoncée dès le premier plan, dès le titre et la phrase d’exergue. Une fin cruelle, magnifique, tragique : les spectateurs quittent le « théâtre » du crime comme les spectateurs d’une pièce ou d’une tragédie. Une fin qui éclaire ce personnage si sombre qui se comporte alors comme un samouraï sans que l’on sache si c’est par sens du devoir, de l’honneur…ou par un sursaut d’humanité.

    Solitude et silence dans le premier plan de L’Armée des ombres, qui joue aussi de cette sensation d’étirement du temps. Une place vide puis les bruits de bottes hors-champ des soldats allemands qui arrivent vers nous, brisant le silence. Ensuite vient le générique.

    Solitude et silence de ce bord de mer d’une austérité à la fois angoissante et captivante, au début d’Un flic.

    Le Samouraï. Le Cercle rouge. Un flic. Ces trois films ne seraient sans doute pas des chefs-d’œuvre sans la présence d’Alain Delon.

    Dans Le Samouraï, Delon parvient à rendre attachant ce personnage de tueur à gages froid, mystérieux, silencieux et élégant, dont le regard, l’espace d’un instant face à la pianiste, exprime une forme de détresse, de gratitude et de regret pour ensuite redevenir sec et brutal. N’en reste pourtant que l’image d’un loup solitaire impassible d’une tristesse déchirante. Un personnage quasiment irréel. Melville s’amuse d’ailleurs avec la vraisemblance comme lorsque Costello tire sans vraiment dégainer. Il transforme son personnage archétypal en mythe, celui du fameux héros melvillien. Avec ce film noir, polar exemplaire, Melville a inventé un genre, le film melvillien avec ses personnages solitaires et un style épuré d’une beauté rigoureuse et froide. Et, surtout, il a donné à Alain Delon l’un de ses rôles les plus marquants, sans doute assez proche de ce qu’il était : ce samouraï charismatique, mystérieux et maussade, au regard bleu acier, brutal et d’une tristesse presque attendrissante, et dont le seul vrai ami est un oiseau. Dans le premier plan du film, le samouraï est à peine perceptible, fumant, allongé sur son lit, à la droite de l’écran, dans une pièce morne dans laquelle le seul signe de vie est le pépiement d’un oiseau, un bouvreuil. La chambre, presque carcérale, est grisâtre, ascétique et spartiate avec, en son centre, la cage de l’oiseau, le seul signe d’humanité dans cette pièce morte (tout comme le commissaire Mattei interprété par Bourvil dans Le Cercle rouge a ses chats pour seuls amis). Costello est un homme presque invisible, même dans la sphère privée, comme son « métier » exige qu’il le soit. Le temps s’étire. Sur l’écran s’inscrit « Il n’y a pas de plus profonde solitude que celle du samouraï si ce n’est celle d’un tigre dans la jungle…peut-être… ». Une phrase censée provenir du Bushido, le livre des samouraïs, qui est en réalité inventée par Melville. Un début placé sous le sceau de la noirceur et de la fatalité. Comme celui du Cercle rouge. Comme celui de ce documentaire, lequel est aussi passionnant en ce qu’il explore la vision de cinéma de Melville : « Je considère que le film policier est la seule forme moderne possible de la tragédie, la mort immédiate donnée ou reçue par un quelconque protagoniste. »

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    Labro rappelle à quel point le cinéaste était « grand connaisseur du cinéma américain » et que « Melville ira chercher chez Delon ce que les yeux de Delon, ce que la gestuelle de Delon, ce que le comportement de Delon traduisent car nous sommes des animaux dans la jungle. »

    Les deux hommes éprouvaient ainsi la même fascination pour les gangsters.

    Dès le début du Cercle rouge, le film joue sur la confusion, évoquée précédemment : le feu rouge grillé par la police, les deux hommes (Vogel et Matteï) qui rentrent en silence dans la cabine de train, habités par la même solitude, et dont on ne découvre que plus tard que l’un est policier et l’autre un prévenu. Il n’y a plus de gangsters et de policiers. Juste des hommes. « Coupables ». Matteï (Bourvil) comme ceux qu’il traque sont des hommes seuls. À deux reprises, il nous est montré avec ses chats qu’il materne tandis que Jansen (Montand) a pour seule compagnie « les habitants du placard », des animaux hostiles que l’alcool lui fait imaginer. Tous sont prisonniers. Prisonniers d’une vie de solitude. Prisonniers d’intérieurs qui les étouffent. Jansen qui vit dans un appartement carcéral avec son papier peint rayé et ses valises en guise de placards. Matteï dont l’appartement ne nous est jamais montré avec une ouverture sur l’extérieur. Ou Corey qui, de la prison, passe à son appartement devenu un lieu hostile et étranger. Policiers ou gangsters, ils subissent le même enfermement. Ils sont avant tout prisonniers du cercle du destin qui les réunira dans sa logique implacable. Des hommes seuls et uniquement des hommes, les femmes étant celles qui les ont abandonnés et qui ne sont plus que des photos d’une époque révolue, que ce soit Corey qui jette les photos que le greffe lui rend ou Matteï dont on aperçoit les photos de celle dont on imagine qu’elle fut sa femme, chez lui, dans un cadre.

    Le film évoque aussi un épisode tragique de la vie de Melville. Ce dernier possédait ses propres studios, les studios Jenner. « Avant lui, seul Chaplin avait créé ses propres studios. » Des studios ravagés par un incendie lors duquel périt le bouvreuil du Samouraï.  Je me souviens de ce moment particulièrement émouvant lors de la masterclass de Delon au Festival de Cannes 2019, lorsque l’acteur raconta une fois de plus l’incendie des studios Jenner, la voix étranglée par l’émotion : « Et il regarde brûler sa vie, ses studios, ses films, ses lettres, ses bouquins. Tout brûlait. Et à un moment. (Il m’appelait toujours mon coco.) Et on regarde sa vie brûler et il me fait Mon coco, notre oiseau, NOTRE oiseau… Sa vie brûlait, sa carrière brûlait, et il pensait à notre piaf qui était en train de brûler et rien d’autre. Mon coco, notre oiseau… ». Il n’y avait plus de Festival de Cannes, plus de public : Delon, comme en 1973, lorsqu’il parlait encore de tourner avec Melville alors qu’il était mort, semblait revivre la scène au présent.

    Ce jour-là, c’était le 19 mai 2019. J’avais rendez-vous avec les émotions de mon enfance. Il y eut bien d’autres rendez-vous avant cela : au théâtre, où il fut à chaque fois magistral (Variations énigmatiquesLes Montagnes russesSur la route de Madison, Love letters, Une journée ordinaire), au Festival de Cannes déjà avec les projections des copies restaurées du Guépard, en 2010, puis de Plein soleil, en 2013. Et puis donc 2019. La remise de la palme d’or d’honneur et la projection de Monsieur Klein avaient été précédées d’une masterclass d’une heure trente lors de laquelle le temps avait été suspendu. Je me souviens surtout de la fin de la projection et d’un contraste qui m’avait saisie ce soir-là. Oubliant cet adieu déchirant que Delon avait alors prononcé (adieu au cinéma, à la scène et même à la vie), oubliant d'applaudir, oubliant ce chef-d'œuvre du septième art qui résonne pourtant comme un avertissement sur des dangers qui nous menacent encore et plus que jamais, comme si nous étions amnésiques et refusions de nous souvenir de cette Histoire, déjà chacun parlait du dîner à venir, du film suivant ou de la fête à ne pas manquer. Une actualité et une émotion en chassent une autre. Époque carnassière qui ne prend plus le temps et dévore tout. Même les héros de l'enfance. De mon enfance. Ce 19 mai 2019, le mien n'était plus depuis six ans bientôt et sans doute lui aussi aurait-il été bouleversé comme je l'avais été par ce moment. J'aurais aimé que la salle applaudisse à tout rompre pour dire un dernier merci, pour dire « ne partez pas », pour dire l'émotion du présent et de l'enfance, pour dire « jouez encore pour nous » parce que de grands rôles encore peuvent vous attendre.

    Ainsi, ce documentaire est aussi une lutte. Contre cette époque vorace. Contre l’oubli. Contre le temps assassin.

    Delon et Melville partageaient aussi une admiration, celle pour le général de Gaulle. L’un et l’autre avaient connu la guerre.  Melville est ainsi le nom que le cinéaste avait choisi pour entrer dans la Résistance alors qu’il s’appelait encore Jean-Pierre Grumbach. Dans L’Armée des ombres, le résistant sera l’emblème paroxystique de la solitude du (anti)héros melvillien. La musique d’Éric Demarsan, parfois dissonante, renforce cette impression de noirceur et d’harmonie impossible qui se dégage de ce chef-d'œuvre. 

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    Mais la relation entre les deux hommes ne survivra pas à ce que Melville considérera comme des infidélités. Jean-François Delon se souvient ainsi de ses propos : « Votre frère n'est plus avec moi, il est avec l'autre ».

    En cinquante-deux minutes, ce documentaire relève le défi de raconter le lien singulier et presque passionnel qui unissait les deux hommes, sans asséner. Les films de Melville n’assénaient pas non plus, ils nous enveloppaient de leur atmosphère et, aussi sombres fussent-elles, nous « permettaient de supporter la réalité. »

    Ce documentaire est habité par le souffle de Melville. C’est souvent ce qui reste des films de ce cinéaste d’ailleurs. Un souffle qui nous emporte. Une atmosphère dans laquelle on a envie de se glisser, qui nous enrobe et nous englobe en quelques plans. Comme au début d’Un flic. La mer au petit matin. Ces couleurs gris-bleu. Le bruit des vagues. La pluie. La ville déserte. Ces immeubles fermés. La tempête. La musique lancinante. Les cris des mouettes comme une menace. Les vagues déchaînées. Et le poids des silences et des regards.

    Ce documentaire est éminemment mélancolique, mais de cette mélancolie dont parlait Hugo.  Un « crépuscule ». « La souffrance » qui « se fond dans une sombre joie. » Cette mélancolie et cette nostalgie qu’évoquait déjà Delon jeune. Qui mieux que lui aurait pu incarner les héros melvilliens, fauves solitaires cheminant vers la mort ?

    Après cela, comment ne pas avoir envie de revoir les films de Melville une énième fois ? Mais aussi, peut-être, de regarder La Piscine ou Plein soleil pour retrouver la lueur éblouissante, incandescente et la langueur. Pour voir l’autre face du « soleil noir ». Et la lumière d’été trompeusement belle aux faux accents d’éternité de ce chef-d’œuvre du genre dans lequel la forme coïncide comme rarement avec le fond, les éléments étant la métaphore parfaite du personnage principal. On se met à rêver d'un documentaire du même réalisateur qui emprunterait au style de Plein soleil, suintant de lumière et de sensualité, pour évoquer les relations entre Delon et Clément.

    Ce documentaire est passionnant pour ce qu’il raconte sur le cinéma de Melville mais plus encore sur le rapport à la vie, et à la mort, de ces deux hommes épris de solitude et de silence : « Melville en a fait le soleil du cinéma français mais un soleil noir. Une fatalité écrite dès leur première rencontre. »

    Chez Melville, les hommes parlent peu. Ils marchent vers leur destin. Après le film, il reste le souvenir d’une nuit hypnotique. Et le silence. Et la solitude. Ce silence et cette solitude qui traversent les films de Jean-Pierre Melville. Ce silence, Laurent Galinon le filme avec une pudeur rare. Il ne cherche pas à expliciter la relation entre les deux hommes. Il les laisse apparaître comme deux silhouettes dans la nuit.  Il ne filme pas seulement deux légendes du cinéma. Il donne corps à leur absence. Il filme Melville et Delon comme Melville filmait ses héros : avec un respect infini, teinté d’une mélancolie séduisante.

    Ce documentaire est une lutte contre l’oubli qui efface les visages sitôt qu’ils disparaissent. Une voiture avance sur une route déserte. La pluie frappe le pare-brise. La radio annonce la mort de Melville. Mais la route continue. Jef Costello apparaît. Le Samouraï est mort. Vive le Samouraï ! Tant que le cinéma existera, le Samouraï continuera à avancer dans la nuit.

    Et je repense alors à cette nuit d’insomnie qui m’a conduite, aimantée même, vers ce documentaire. Une nuit traversée d’angoisses. Paradoxalement, il m’a apaisée. Peut-être parce que ce documentaire, comme les films de Melville, rappelle que les solitudes les plus sombres et les silences les plus retentissants peuvent éclairer notre route lorsque le cinéma les sublime.

    Et, alors, je repense à ces mots d’Henri Calet, que Delon citait si souvent :

    « C’est sur la peau de mon cœur que l’on trouverait des rides. Je suis déjà un peu parti, absent. Faites comme si je n’étais pas là. Ma voix ne porte plus très loin. Mourir sans savoir ce qu’est la mort, ni la vie. Il faut se quitter déjà ? Ne me secouez pas. Je suis plein de larmes. »

    *Le réalisateur est aussi le directeur artistique et programmateur du festival CIAK ! consacré au film italien de patrimoine. La quatrième édition aura lieu du 20 au 22 novembre 2026, à Raon l'Étape, dans les Vosges. L’édition 2024 de CIAK ! fut consacrée aux grandes actrices italiennes. L'édition 2025 avait pour thématique Les comédiens à l'italienne. Pour la première fois, lors de l'été 2025, CIAK ! s'est également déplacé en Sardaigne, dans le village de Collinas.

  • Critique – L’ŒUVRE INVISIBLE de Vladimir Rodionov et Avril Tembouret (au cinéma le 8 avril 2026)

    cinéma, l'oeuvre invisible, critique de l'oeuvre invisible de Vladimir Rodionov et Avril Tembouret; Vladimir Rodionov, Avril Tembouret, documentaire, Anouk Aimée, Jean Rochefort, Claude Lelouch, 8 avril 2026, Jacques Perrin, Edouard Baer

    Trannoy. Connaissez-vous ce nom ? Probablement pas.

    Et pourtant, vous ne l’oublierez plus jamais après avoir vu ce documentaire d’une puissance rare.

    Et pourtant, il s’agit du patronyme d’un cinéaste qui possède à son actif trente ans de projets dans le cinéma, et de tournages avec Jean Rochefort, Lino Ventura, Marcello Mastroianni, ou même Marlene Dietrich. 

    Trannoy demeure cependant un inconnu : il n’a jamais réussi à terminer le moindre film.

    C’est la rencontre avec Jean Rochefort qui a déclenché chez les réalisateurs, Vladimir Rodionov et Avril Tembouret, l’envie de se pencher sur l’histoire et les mystères de ce rêveur sublime. L’acteur avait été son ami, dans sa jeunesse, et il insistait pour parler de Trannoy dont il conservait un souvenir flamboyant. Leurs recherches les ont conduits à réaliser que ne subsistait pas la moindre bobine de film, que ce qui caractérisait Trannoy c’était l’ombre de cet être pourtant lumineux...et l’absence. Commence alors un véritable jeu de pistes pour reconstituer le puzzle aux pièces éparses : une photo de lui avec Anouk Aimée, les croquis préparatoires de son premier film qu’il avait lui-même dessinés, des lettres adressées à Jean Rochefort (à qui il avait promis qu’il jouerait les rôles principaux de tous ses films), des notes griffonnées à la hâte, des contrats signés…ensuite annulés, des articles de presse annonçant ses prochains tournages finalement avortés. La copie de sa première œuvre sera quant à elle brûlée dans un accident de voiture sur le trajet qui le menait au Festival de Cannes.   

    Qui était donc Alexandre Trannoy ?  

    De lui reste une figuration dans un film de Fellini. Et si peu… Avril Tembouret et Vladimir Rodionov mènent une enquête presque policière, tournée sur 15 ans, entrecoupée des témoignages de ceux qui l’ont côtoyé au premier rang desquels Jean Rochefort. Les témoignages se contredisent parfois. Se dessine le portrait d’un homme charismatique, qui défendait ses projets avec ferveur, et qui a laissé une forte empreinte à tous ceux qui l’ont rencontré.

    Nous partons alors avec les deux réalisateurs à la découverte de ce personnage si romanesque, ce « Don Quichotte du Cinéma ». Le documentaire commence par des images d’archives du 7ème Festival de Cannes. La voix off nous explique ainsi que « sur ces images, il manque quelqu'un. Quelqu'un qui rêvait d'un cinéma plus libre. Quelqu'un qui aurait pu remporter la palme d’or cette année-là mais son film a disparu quelques heures avant la projection. » Ce « quelqu’un », c’est donc Alexandre Trannoy. Le réalisateur, Avril Tembouret, explique : « La première fois que j'ai entendu son nom, c'est dans la bouche de Jean Rochefort, il m'a dit que je lui avais fait penser à ce réalisateur qu'il avait connu dans sa jeunesse. Un cinéaste qui en 30 ans de carrière n'aurait pas terminé un seul film. » Et voilà le projet lancé…

    Jean Rochefort permet aux réalisateurs de rencontrer Jacques Perrin et Jean-Claude Carrière, qui a travaillé comme scénariste avec Trannoy à deux reprises mais aussi Anouk Aimée, Edouard Baer ou Claude Lelouch qui a été son assistant.  Chacun s’évertue alors à faire revivre ce personnage romanesque même si d’autres en gardent un très mauvais souvenir comme Piccoli qui déclina la proposition ou encore ce producteur américain qui a investi des sommes colossales dans des projets avortés.

    Avril Tembouret a surtout réalisé des documentaires relevant de portraits d’artistes intimistes, dont L’Histoire de la page 52, consacré au travail de Jean-Claude Mézières et Pierre Christin sur la bande dessinée Valérian. Ses films s’attachent souvent à des figures disparues comme Le Chercheur inquiet, autour de la figure du comédien Charles Denner ; et Le Voyage de Mastorna, pièce pour la Comédie-Française, pour laquelle il réalise un film d’après le scénario inachevé de Federico Fellini du même nom. Vladimir Rodionov a participé à la création du studio Golden Moustache en tant que directeur artistique. Il a ensuite créé deux séries auxquelles Avril Tembouret a participé en tant qu’auteur : Ma Pire Angoisse (Canal+), lauréate du festival de Luchon et Les Emmerdeurs (Youtube Premium), sélectionnée au festival de La Rochelle. Il a réalisé la comédie fantastique Anges & Cie, sortie en salles en 2025. En parallèle, ils se sont lancés sur les traces du cinéaste oublié Alexandre Trannoy, un projet qui mit quinze ans à se concrétiser puisque les réalisateurs ont perdu leurs producteurs qui trouvaient « décourageant de retracer le destin d’un loser. »

    Le film a l’intelligence de ne pas résoudre le mystère mais au contraire de nous donner des clefs pour alimenter la machine à rêver comme le faisait Trannoy quand il arrivait à convaincre de travailler avec lui malgré ses échecs précédents. Ne demeurent que quelques certitudes. Il est né en 1926. Il a rencontré Jean Rochefort en 1949/50. En 1954, il a réalisé son premier film en Italie, L’Homme de l’Aube, produit en fonds propres, un film détruit dans un accident avant sa projection à Cannes. En 1958, il tourne Le Serpent de Gibraltar, avec Anouk Aimée, Lino Ventura et Jean Rochefort mais le tournage s’arrête après quelques jours. Trannoy multiplie ensuite les projets. Tous restent inachevés pour des raisons diverses (faillite du producteur, décès d’un comédien...). En 1963, début présumé du tournage à Hollywood avec Marlene Dietrich, pour un projet de film intitulé The Last point, produit par United Artists. En 1964, il tourne La Fuite en avant, écrit en collaboration avec le scénariste Jean-Claude Carrière et produit par Serge Silberman, et San Salvador avec Jacques Perrin et Marcello Mastroianni. Le tournage des deux films est interrompu. Dans les années 1960/1970, Trannoy ne tourne plus. Ses projets restent à l’état d’ébauche ou de simples annonces dans la presse spécialisée. En 1980, il disparaît lors d’un vol de repérages. Encore une fois, même dans la mort, c’est le mystère qui le caractérise.

    Trannoy demeure insaisissable. Dans les livres sur le cinéma, vous ne trouverez pas un mot sur lui. Il est inconnu de la Cinémathèque...

    Le Serpent de Gibraltar. L’Homme de l’aube. La Fuite en avant. Les titres de ses films résonnent comme des aveux. Celui d’un être qui se faufile, évanescent, dans l’évasion et dans l’ombre.  

    Est-ce dans le petit cinéma de Ménilmontant que réside la clef de l’énigme ?  « C'est l'histoire d'un enfant qui ne parle plus. Il ne dit pas un mot. C'est son oncle qui tient le cinéma de quartier. Le Palladium » raconte-t-il à Michel Boujut à propos d’un projet. Le Palladium, cinéma de son enfance dont il a toujours donné l'adresse comme étant celle de son domicile officiel. 25 rue de Ménilmontant. Aujourd’hui, au numéro 25, il n'y a plus de cinéma. C’est là qu’il sera « fasciné par une actrice aux yeux clairs. » Marlene Dietrich. « C'est immédiatement l'amour fou et le lendemain sans qu'on sache pourquoi cet enfant se remet à parler. À ce moment-là, sa vie commence. » « Ce spectateur enfant, pour moi, c'est vous » lui dit Michel Boujut. Cet échange reflète son immense croyance en la force du cinéma. Le cinéma qui redonne la parole, qui sauve la vie même peut-être. Quelle magnifique idée !

    Est-il un génie ou fou ? Est-il un escroc habile (il vivait des avances sur réalisation…avant de disparaître) ou un rêveur immature ? Un artiste incompris ou un menteur compulsif ? Voulait-il vraiment que ses films voient le jour ou juste profiter du sentiment démiurgique que confère le statut de cinéaste ? Est-il conscient de sa folie ? Est-elle au contraire très raisonnée, voire cynique ? Le film enquête sur la « malédiction » et le mystère Trannoy. Chacun apporte son regard sur cet être passionné, « possédé par ce besoin d'agir, de changer le monde, de compter » (et conter sans doute) qui sabotait ses propres projets, capable de convaincre n’importe qui.

    Lelouch confie ainsi : « Il a commencé à me raconter un scénario auquel je n’ai rien compris mais il y avait tellement d'enthousiasme, il y avait tellement de lumière que je me suis dit, ou j'ai affaire à un fou ou à un génie. On n’avait même pas d'argent pour prendre le train. Il était fou de Marlene Dietrich et il va chercher des sosies de Marlene Dietrich en Italie. » Pour Edouard Baer, Trannoy était « quelqu'un à qui on ne peut pas dire non » tandis que Jacques Perrin rappelle que « on disait qu'il portait la poisse. Il était tellement traqué dans Paris qu'il était déguisé. »

    Au fil de l’enquête s'esquisse le portrait d’un être de fiction comme si le seul film réussi de Trannoy était celui de sa propre légende qui se construit sur un effacement. Tout juste l’aperçoit-on dans une scène de vendange ou en figurant dans La Strada en 1954. Il a une chemise à carreaux et il fait un double saut périlleux. Si vous revoyez le film, vous pourrez tenter de l’apercevoir. L'Homme de l'Aube sera ainsi tourné avec de la pellicule volée puisqu’il dérobait des morceaux de pellicules vierges à Fellini dans les studios de Cinecittà. Il passera plus tard à un degré supérieur de l’escroquerie (ou de la folie, le conduisant à s’identifier au cinéaste) en se faisant passer pour Kubrick. Pour réaliser son Napoléon à Fontainebleau, Trannoy avait ainsi commencé à tourner la seconde équipe du film avec des figurants en disant « je suis Stanley Kubrick ».

    Des intervenants parlent de son angoisse de l’imperfection. À la fin du film, Trannoy demeure un personnage aux identités multiples, celle d’un être fuyant. Un autre effacement est à l’honneur puisque de ceux qui témoignent beaucoup ne sont plus là, et cela contribue évidemment à exacerber l’émotion. C’est aussi le portrait d’un cinéma en train de disparaître. Et qu’il est jouissif de savourer à nouveau l’humour de Jean Rochefort et la grâce d’Anouk Aimée !

    C’est aussi le parallèle entre les projets avortés de Trannoy et ce documentaire qui mit tant de temps à s’achever qui renforce la profondeur et la puissance émotionnelle du film. « Il y a dix ans, je tournais mon premier film, un court métrage et je me souviens que pendant longtemps j'avais songé l'appeler ainsi, L'Homme de l'Aube. » Ainsi, Avril Tembouret, au film du film, semble de plus en plus s’identifier à Trannoy jusqu’à le tutoyer, s’adresser à lui comme, peut-être, il se parlerait à lui-même. Cela procure une aura encore plus mystérieuse au film, d’une mélancolie fascinante et captivante. Sans compter que le film est né d’une promesse à Jean Rochefort de réaliser un documentaire sur Trannoy dont il serait le premier spectateur, tout comme Rochefort devait être le premier à voir le premier film de Trannoy. Mais Rochefort disparaîtra avant l’achèvement de L’œuvre invisible.

    Peut-être Rochefort avait-il raison : « Il est parti chercher ailleurs ce qu’il ne trouvait pas ici. »  Peut-être Trannoy était-il dans une quête permanente et insoluble. Peut-être ce désir constituait-il son moteur.  Et non sa concrétisation qui y mettait alors fin. Il a ainsi tourné quelques jours dans le désert avec Marlene Dietrich, ce dont il rêvait.  Il a insisté pour emmener les rushes au laboratoire lui-même. Et il a brûlé les rushes.

    La musique intense de Frédéric Alvarez épouse les variations de personnalité de Trannoy : l’énergie, le mystère, la nostalgie, la mélancolie.

    Envoûtant. Insaisissable. Vertigineux. La traque impossible d’un fantôme en images animées et en témoignages divergents. Comme son sujet, le documentaire cultive l’évanescence. Les certitudes se dérobent sans cesse. Trannoy demeure une silhouette fuyante. Trannoy aura finalement réussi un seul film, mouvant, recomposé par chacun de ceux qui entendent son histoire. À une époque saturée d’images et d’avis péremptoires, il est précieux qu’un film nous rende ainsi le goût de l’étrange et de l’imaginaire. Il nous procure aussi la joie de revoir des figures du cinéma disparues, de faire revivre un monde qui se meurt.

     Le spectateur construit son propre film, son propre Trannoy. Et cela fait un bien fou de laisser ainsi l’imaginaire vagabonder… comme Trannoy lui-même errait d’une personnalité à l’autre.  La boucle est bouclée. Le film ne raconte pas seulement Trannoy. Il fait vivre au spectateur la même expérience d’imagination et d’absence. Alexandre Trannoy n’a peut-être jamais terminé un film. À travers ce documentaire, il en signe peut-être enfin un, celui de sa vie, fragile, une œuvre invisible recomposée dans l’imaginaire de chaque spectateur. À la fin, saisie par la force de ce portrait, j’avais l’impression de voir cet homme de l’aube surgir des derniers murmures de la nuit, tel un mirage, et que mon propre rêve rejoignait le sien : « vivre dans les films, échapper au monde soi-disant véritable pour vivre totalement dans l’irréel. » Ensorcelant.

  • Critique du documentaire BARDOT de Nicolas Bary et Alain Berliner

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    Il y eut Delon. Il y eut Bardot.

    Deux mythes construits sur des fragilités. Deux « soleils noirs de la mélancolie », pour paraphraser Gérard de Nerval. Deux êtres complexes, forts et fragiles, mystérieux, libres, solitaires, passionnés (et déclenchant les passions), sincères, controversés, indépendants, adulés, détestés parfois, incompris souvent, partageant un profond amour pour les animaux et une indifférence (souvent rafraîchissante) au politiquement correct. Deux êtres qui touchent le public peut-être pour cela : la vérité qui émane d’eux. Deux icônes d’une beauté incontestable, captivante et incandescente. Deux êtres pétris de contradictions, solaires et ombrageux, qu’il est impossible d’enfermer dans une case.

    C’est à la seconde que Nicolas Bary et Alain Berliner consacrent ce passionnant documentaire éponyme, d’abord prévu pour la télévision et qui est finalement sorti au cinéma le 3 décembre 2025.

    Ce film fut sélectionné au dernier Festival de Cannes (Sélection officielle, Cannes Classics), à l’American French Film Festival Los Angeles, au Festival de Cinéma et Musique de Film de la Baule, au Festival Sœurs jumelles à Rochefort, au Taormina Film Festival, au South Series Festival Cadix, aux Rencontres de l’ARP, à Cinemania à Montréal… : ce documentaire intéresse évidemment le monde entier. Brigitte Bardot est en effet l'une des premières icônes du cinéma français à avoir eu ce statut de personnalité reconnue mondialement. Brigitte Bardot fut « trop ou mal aimée, en tout cas pas comme elle le voulait ». Elle passa de la lumière à l'ombre, des studios de cinéma à son refuge de la Madrague pour tenter de fuir la vie publique. Dans ce documentaire, elle revient sur les aspects si contradictoires de sa vie, de sa carrière d’actrice à sa Fondation, éclairés par une quarantaine de témoignages. Exceptionnellement, elle a accepté d’être filmée chez elle, brièvement, de dos, pour commenter certains épisodes de son existence. À 91 ans, sa parole demeure toujours aussi libre, comme ce documentaire qui a l’intelligence de ne pas être hagiographique mais de la montrer dans toute sa complexité.

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    Copyright TimpelPictures

    En préambule de la projection presse, Elora Thevenet, a présenté le film, ainsi : « Beaucoup de gens ont de Bardot une image caricaturale. Elle m'a fait rire et pleurer. J'espère qu'elle va vous toucher. » Et c’est en effet une entière réussite. Ce documentaire m’a étrangement profondément émue. Peut-être parce que, au-delà de Brigitte Bardot, et de la femme iconique (« La France, c'est la tour Eiffel, Bardot et moi. » Tels sont les mots prêtés à De Gaulle), il dresse le portrait d’une femme bien plus profonde et complexe que la caricature à laquelle on a voulu la réduire (celle d’une « ravissante idiote » pour reprendre le titre du film de Molinaro dans lequel elle joua en 1964). Une femme infiniment libre et moderne (et hors de son temps), courageuse, solitaire, fragile et scandaleuse, forte et blessée, ingénue et frondeuse, débordante d’amour et de colère, qui bouscula l’image des femmes (qui incarna la cause des femmes même si, sans doute, des féministes aujourd’hui lui refuseraient ce titre, et ce n’est pas plus mal, cela l’enfermerait dans  une autre case) et fut en avance sur la conscience écologique et le bien-être animal que plus personne ne remet en question aujourd’hui, son combat fut ainsi  particulièrement précurseur : « Ma vie a été plusieurs vies. Deux vies très différentes. Je voudrais qu’on se souvienne du respect qu'on doit aux animaux. » Peut-être le plus émouvant est-il de voir la « bête traquée » qu’elle fut, dont la liberté mais aussi la tristesse et la solitude traversent le film : « Je porte en moi une tristesse latente très puissante. » Une liberté que l’éducation familiale puis la célébrité ont essayé d’entraver et de claquemurer. Ses multiples tentatives de suicide furent sans doute alors le seul moyen de la retrouver.

    Comment celle dont la carrière n’a duré que vingt et un ans (de 1952 à 1973) est-elle devenue ce mythe pour le monde entier, reconnaissable d’une simple esquisse (une cascade de cheveux blonds, une moue boudeuse, une marinière, un port de tête royal, une voix singulière et une démarche altière) ?

    Alors que, aujourd’hui, certains courent après la célébrité comme si en cela résidait l’aboutissement d’une vie, fût-ce par l’exhibition de soi, prêts à tout pour l’atteindre, comment a-t-elle géré ce qui fut pour elle non pas un but mais une malédiction ? « Je voudrais dire que je ne souhaite qu'une chose, c'est qu'on parle moins de moi. »  Comment, alors que le politiquement correct étouffe certains, à l’époque où les réseaux sociaux donnent une résonance décuplée au moindre propos, quitte à les déformer, arrive-t-elle encore à donner de la voix à ses combats ?  Certainement a-t-elle commis des maladresses. De celles des êtres libres et vrais qui n’ont pas peur, qui osent, et parfois vont trop loin. Lelouch qui n’a jamais concrétisé son rêve de la faire tourner la définit comme la « magie incroyable entre ce physique et cette spontanéité ». « Elle a osé avant tout le monde. »

    Le documentaire aborde toutes les facettes de sa vie et de sa carrière : de l’enfant mal aimée au sex-symbol, en passant par la danseuse, l’actrice, la femme amoureuse (« Sa nature, c'est d'aimer », « Elle va cesser la danse par amour pour Vadim »), la chanteuse, l’icône de mode et la femme qui a défendu mieux que nulle autre les droits des animaux, et même la mère : « J'ai pas élevé Nicolas parce que j'étais pas capable. Je ne pouvais pas être cette racine puisque j'étais moi-même déracinée. »

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    La première bonne idée, ce sont ces sublimes images en motion-design du film (créées par Gilles Pointeau et son équipe) qui permettent parfois de prendre de la distance avec des épisodes douloureux (même si des scènes d’abattoir sont montrées frontalement, à dessein, pour mieux en souligner l’horreur flagrante), ou d’apporter une note de poésie, et de réminiscence de cette enfance après laquelle elle n’a cessé de courir. Ce documentaire est un travail colossal, réalisé par Elora Thevenet et Alain Berliner (Ma vie en rose, La Peau de chagrin...), produit par TimpelPictures (Nicolas Bary), mené avec le soutien des documentalistes et de nombreux monteurs. Il donne la parole à des intervenants très différents qui s’expriment tous assis sur fond noir, et apportent leur vision sur différents aspects de sa personnalité. Sur la cause animale, ce sont Allain Bougrain-Dubourg, Hugo Clément et Paul Watson qui s’expriment. Pour la musique, Jean-Max Rivière, (un de ses paroliers), le groupe Madame Monsieur qui reprend certaines de ses chansons. Pour la mode, Naomi Campbell et Stella McCartney. Pour le cinéma, Claude Lelouch, Frédérique Bel ou encore Ginette Vincendeau, professeure en études cinématographiques. Et bien d’autres.

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    Si Brigitte Bardot avait tourné plusieurs films avant, c’est Et Dieu créa la femme de Vadim, qui lancera vraiment sa carrière. Ce film de 1956 eut un retentissement phénoménal dans le monde entier. Elle incarne Juliette, une jeune femme d'une beauté redoutable dont trois hommes se disputent le cœur indécis. « J'ai vu entrer une personnalité royale », dit ainsi Vadim. Brigitte Bardot était alors perçue comme le démon.  Elle « entre en contradiction avec les codes moraux de l'époque ». Pour le Vatican, elle « incarnait le mal absolu. »

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    Pour ma part, c’est dans En cas de malheur de Claude Autant-Lara (1958) et La Vérité de Henri-Georges Clouzot (1960) que je la trouve la plus bouleversante et stupéfiante. Dans les deux, sa beauté est vue comme un pouvoir diabolique. Dans les deux, elle est une malédiction qui la condamne à mourir.

    Le premier est une adaptation du roman éponyme de Simenon qui a été présenté en sélection officielle en compétition lors de la Mostra de Venise 1958. Elle y interprète la naïve et amorale Yvette Maudet, vingt-deux ans, qui se prostitue occasionnellement, et assomme l'épouse d'un horloger qu'elle tente de dévaliser. Maître André Gobillot (Jean Gabin), avocat quinquagénaire, accepte de la défendre et en tombe amoureux.

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    Dans le second, nommé à l'Oscar du meilleur film en langue étrangère en 1961, elle joue le rôle de Dominique Marceau jugée en cour d'assises pour le meurtre de son ancien amant, Gilbert Tellier (Sami Frey). Entre flashbacks et scènes de procès, le véritable visage de l'accusée se dessine peu à peu, et la vérité va surgir, celle de son « innocence » mais aussi des mœurs conservatrices et finalement assassines de l'époque. Gilbert, un jeune chef d'orchestre, promis à Annie (Marie-José Nat), violoniste, tombe amoureux de la sœur de celle-ci, Dominique. C'est la première fois que Dominique est amoureuse. Pour Gilbert, c’est une passion dévorante, mais trop possessive pour Dominique. Comment ne pas être bouleversé quand elle crie à cette assemblée pétrifiée, moribonde, renfrognée, enfermée dans ses principes, ses petitesses et sa morale : « Vous êtes là, déguisés, ridicules. Vous voulez juger mais vous n'avez jamais vécu, jamais aimé. C’est pour ça que vous me détestez parce que vous êtes tous morts. Morts ! » ? Si vous doutez encore de ses talents d’actrice, revoyez ce film et en particulier cette scène dans laquelle elle est magistrale, passionnément vibrante et vivante. Une des scènes les plus poignantes de l’histoire du cinéma. Un des plus beaux films sur l’idéalisme d’un premier grand amour. Elle racontera ainsi que lors de la scène précitée elle ne « jouait pas la comédie », mais aussi que Clouzot était « un être diabolique. »

    Ensuite, il y eut Le Mépris de Godard en 1963, la « tentative de Godard de la contrôler comme star. »

    Comme son personnage de La Vérité qui possédait tant d’elle, elle n’avait pas peur d’énoncer sa vérité, de remettre certains producteurs abusifs à leur place aussi. Et ce que l’on sait moins, de soutenir de nombreuses femmes, parmi lesquelles son agent, sa productrice, sa maquilleuse et sa doublure, qu’elle appelle ses mamans de substitution. Elle a défendu le droit à l’avortement aux côtés de Simone Veil, et a accompli des choses qui ont contribué à faire progresser les droits des femmes, ne serait-ce que par sa manière d’être, d’assumer qui elle était, sa façon de montrer son corps, de porter ses vêtements, de parler de ses avortements, d’assumer ses relations amoureuses. Depuis qu’elle a quitté les plateaux il y a 50 ans, elle a consacré sa vie à un unique combat : sa Fondation. Il en fallait certainement du courage pour supporter les railleries de l’époque : « Je m’en fous que l’on se souvienne de moi, ce que je voudrais surtout, c’est qu’on se souvienne du respect que l’on doit aux animaux. » Elle sacrifia sa carrière et sa fortune à cette cause si peu populaire à l’époque, dans laquelle elle avait tout à perdre, malgré les sarcasmes, alors que, aujourd’hui, pour beaucoup de personnalités, c’est la popularité d’une cause qui guide leur engagement. Cela ne fut pas sans conséquences : des chasseurs l’ont menacée avec leurs fusils, d’autres ont tué ses chiens, des bouchers chevalins vêtus de tabliers et couteaux ensanglantés ont tenté de l’intimider, elle a aussi reçu des menaces de morts dans des courriers anonymes. Mais elle a continué car ce combat a donné un sens à sa vie. Ses tentatives de suicide se sont ainsi interrompues quand elle s’est consacrée à sa Fondation : « Les animaux, c’est la plus belle histoire d’amour de ma vie. » « Les animaux m'ont sauvé la vie. En me battant pour leur vie, j'ai sauvé la mienne. » Sa Fondation travaille aujourd’hui dans 70 pays…

    Si le documentaire montre cette force incroyable, il témoigne aussi d’une véritable fragilité, exacerbée par la solitude, qui l’accompagne depuis son enfance, et le sentiment de rejet qu’elle éprouva alors, duquel découle la volonté de se libérer de son éducation bourgeoise et stricte dont la « droiture » était le mot d’ordre, avec pour corollaire les coups de cravache de son père et le vouvoiement. : « Tout à coup j'ai pensé que j'avais plus de papa, plus de maison, plus de maman, plus rien. J'ai vouvoyé mes parents et toute ma vie j'ai eu l'impression d'être étrangère à eux. » Bardot, tellement entourée, pourtant terriblement seule, vulnérable, isolée par la célébrité, a souvent sombré dans le désespoir. Le public et les médias voulaient la posséder, l’enfermer dans une case, une cage, une image et aujourd’hui encore dans le Golfe de Saint-Tropez les visites guidées désignent la Madrague, tel le refuge impossible d’un animal sauvage et inlassablement traqué  :

     « La gloire vous rend seule. Les gens n’osent pas vous approcher. Les rapports sont faussés. »,

     « Cela a été le début de la fin de ma vie. J'étais prisonnière de moi-même. » 

     « Je trouvais la vie vide sans profondeur sans vérité »,

    « La gloire c'est formidable et c'est invivable. »,

     « J'ai été traquée, bafouée, méprisée très souvent trahie. Je me préserve. Je me méfie. Maintenant je ne veux plus voir personne. Plus ça va dans ma vie et plus j'ai peur de l'être humain. Je suis plus animale qu'humaine. »

    Son accouchement d’un enfant qu’elle ne désirait pas fut ainsi cauchemardesque. Personne ne voulait prendre le risque de l'avorter. Plus de 184 journalistes du monde entier étaient présents. Une photo de Bardot enceinte se vendait 100 millions. Enceinte de 7 mois et demi elle est prisonnière chez elle. « Les gens se sont conduits envers moi d'une façon barbare » commente-t-elle.

    Et puis, il y eut Gainsbourg. Et puis, il y eut la musique…

    Serge Gainsbourg qui lui signera 9 titres, a su « exploiter au mieux sa personnalité paradoxale, à la fois douce et très dure », « la rencontre de deux personnes fragiles et deux solitaires ». C’est une autre très bonne idée de ce documentaire que d’avoir laissé une aussi large place à la musique, autre passion de Bardot. Trois chansons ont ainsi été magistralement retravaillées par Madame Monsieur – Émilie Satt et Jean-Karl Lucas (auteurs et interprètes talentueux, notamment, parmi de nombreuses autres, de la sublime chanson Mercy) - : Initials B.B. (air qui me trotte dans la tête depuis que j’ai vu le film, jeudi) que Gainsbourg a écrite dans un train vers Londres en imaginant que, comme dans une scène de film, Bardot débarque telle une apparition. Mais aussi Bonnie and Clyde, avec Albin de la Simone en Clyde, et Alice On The Roof, artiste auteure-compositrice belge, en Bonnie. Et enfin Je t’aime, moi non plus que Jane Birkin leur a donné l’autorisation de retravailler, avec Ibrahim Maalouf qui joue la mélodie à la trompette lui donnant une autre couleur comme émanant d’un rêve, avec la voix de Émilie Satt. Sans oublier la version de Harley Davidson par Selah Sue.

    Une autre bonne idée de ce documentaire, qui n’en est décidément pas avare, est d’avoir confié la musique originale à Laurent Perez del Mar, compositeur de musiques de films que je vous avais recommandés comme, récemment, Bambi de Michel Fessler pour lequel il signe une musique éblouissante et bouleversante, d’une grande profondeur, richesse et sensibilité, qui reflète la simplicité et la polysémie du conte, face à la brutalité et la cruauté du monde. Mais aussi de cette expérience sensorielle unique, chef-d’œuvre de Michael Dudok De Wit, La Tortue rouge , film dans lequel la musique est à peine audible d’abord, tombant en gouttes subtiles, pour ne pas troubler le tableau de la nature, avant peu à peu de se faire plus présente. L’émotion du spectateur va aller crescendo à l'unisson, comme une vague qui prendrait de l’ampleur et nous éloignerait peu à peu du rivage de la réalité avant de nous embarquer, loin, dans une bulle poétique et consolatrice. La force romanesque des notes de Laurent Perez del Mar nous projette alors dans une autre dimension, hisse et propulse le film, et le spectateur, dans une sorte de vertige hypnotique et sensoriel d’une force émotionnelle exaltante, rarement vue (et ressentie) au cinéma. Mais aussi dans les films de Rémi Bezançon, comme Un coup de maître à la fin duquel, la musique (qui a parfois des accents de John Barry comme dans cet extrait, Le Chalet, qui me rappelle la musique d’Out of Africa) s’emporte et s’emballe comme des applaudissements victorieux, comme un tourbillon de vie, comme un cœur qui renaît, comme le pouls de la forêt, avec de plus en plus de profondeur aussi, comme si la toile atteignait son paroxysme, sa plénitude. Dévoilant toute sa profondeur, elle emporte alors comme une douce fièvre, harmonieuse, réconfortante, avec ces notes de guitare et cette chanson finale (All you’ve got interprétée par Laure Zaehringer) que l’on emmène avec soi. Vous pouvez aussi actuellement entendre sa musique lyrique, portée par un souffle épique  et grandiose, teintée de judicieuses notes d’ironie, dans le film Le Jour J de Claude Zidi Jr. Ces digressions pour vous dire qu’ici également, narrative une fois de plus, elle apporte un supplément d’âme, ou plutôt reflète judicieusement celle de Bardot. Elle prend de l’amplitude quand Bardot trouve le chemin de son bonheur et le sens de sa vie. Elle se fait en effet là aussi lyrique quand il s’agit de son combat pour les animaux. Elle est teintée de douces notes de guitare qui exhalent le parfum de son enfance. Elle est introspective, nostalgique, lumineuse, reflète les contrastes séduisants de Bardot, entre ombres et lumières, et est aussi un écho à son enfance déchirée, à jamais perdue. Elle accompagne judicieusement la star qui éclot. Elle virevolte alors, puis se teinte de notes rocks annonciatrices de celle qu'elle sera, ou encore prend des accents de Delerue. Et à la fin, quand Bardot semble avoir atteint une sorte de plénitude, elle se fait cristalline, limpide, rassurante. « Une émotion terrifiante » dit-elle en parlant des phoques massacrés. Alors, le son du blizzard remplace la musique qui se tait au moment opportun, mais n’en déploie a posteriori que plus de force.

    Quelle image retenir ? Peut-être celle qui figura en une de Paris Match. Celle qu’elle-même a voulu retenir. Quand elle serre contre elle un bébé phoque. Une photo dont elle dit qu’elle reflète à la fois sa solitude et son amour pour les animaux et ce qu’elle qualifie de sa « plus belle victoire » : J'ai donné ma jeunesse et ma beauté aux hommes. Je donne ma sagesse aux animaux et le meilleur de moi-même ».

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    Je garderai aussi en mémoire cette scène bouleversante du film de Clouzot, où elle est d’une beauté, d’une force et d’une fragilité mêlées, renversantes. Avant cela, l’avocat demande : « Est-ce de sa faute si elle est belle, si les hommes la poursuivent comme un gibier ? » Ce parallèle entre le viseur de l’appareil photo et celui du chasseur est aussi utilisé dans le film.  Finalement, elle aura toujours été cela, une bête d’une sauvagerie impériale, traquée, dont on cherche à mettre en cage la liberté, une enfant fragile qui puise sa force dans les blessures (de l’enfance à celles infligées aux animaux qui font peut-être écho aux siennes) : « J'aurais voulu être amoureuse d'un être humain qui m'aurait rendu ce que me rendaient les animaux ». Quels que fussent ses excès, on ne peut lui nier d’être un être humain au sens noble comme elle-même le définit en reprenant la définition du dictionnaire : « sensible à la pitié, bienfaisant, secourable ». « Une icône de gentillesse et de pitié pour les animaux », comme la qualifie Paul Watson.

    D’elle et de ce documentaire, on retient bien sûr les impressionnantes avancées obtenues pour les animaux par la Fondation  (listées à la fin du film), le cri de passion et de révolte. Mais aussi sa noble innocence et sa douce impertinence. L’éloge de la liberté (d’être et de dire) et le refus de la tiédeur, tellement salutaires et inspirants à une époque où la prudence étouffe.  Le portrait d’une femme touchante, rongée par la solitude, qui ne regrette rien et qui, dans une époque agitée et carnassière, éprise de voyeurisme et de transparence, a su répondre avec la plus grande des élégances, si rare aujourd’hui : le mystère. Le mystère et le silence. Nous laissant avec ces quelques mots qu’elle griffonne en bleu : « Le silence est chargé de merveilleux messages. » Il y aura toujours la beauté du silence face à la laideur tapageuse des rumeurs. Il y aura toujours Delon. Il y aura toujours Bardot. Étoiles éternelles.

    Ne manquez pas ce documentaire foisonnant et passionnant, le plus beau des hommages à celle qui est partie rejoindre l'autre « soleil noir ».

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  • Télévision – Documentaire - VOIR L’AUTOMNE, UNE SAISON EN FRANCE de Jeremy Frey (mardi 21 octobre à 21h10 sur France 2)

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    Que ce soit Verlaine avec sa Chanson d’automne (« Les sanglots longs Des violons De l’automne Blessent mon cœur D’une langueur Monotone… »), Camus ( « L’automne est un second printemps où chaque feuille est une fleur») ou Baudelaire (« La beauté de l’automne est un poème écrit par la nature»)…, nombreux sont les poètes et écrivains à avoir célébré cette saison plurielle et mystérieuse charriant une myriade de couleurs envoûtantes, ombrageuses et/ou éclatantes.

    Voir l'automne, une saison en France. Tel est le titre du documentaire inédit de 97 minutes à découvrir dès le vendredi 17 octobre sur france.tv et le mardi 21 octobre à 21h10 sur France 2. Réalisé par Jeremy Frey, écrit par Jeremy Frey et Rémi Dupouy, il est produit par Hope Production (Yann Arthus-Bertrand…) et Calt Production.

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    © Hope production / Calt production

    Je vous parlais hier, dans mon compte-rendu du troisième Festival de la Fiction et du Documentaire Politique de La Baule (à lire, ici), dont le palmarès a été délivré samedi dernier, du remarquable documentaire de Yann Arthus-Bertrand et Michael Pitiot, France, une histoire d’amour, à découvrir au cinéma le 5 novembre 2025, lauréat du prix des lycéens du festival. Un film dont la sublime photographie (justement signée Jeremy Frey, réalisateur de Voir l’automne) magnifie la beauté du territoire français, de ses visages et de leur générosité. Yann Arthus-Bertrand y prononce la phrase suivante, qui pourrait aussi s’appliquer à cet autre documentaire que je vous recommande aujourd’hui : « Là on va être dirigé par un dictateur sans conscience, le climat. La vie n'a aucun sens. C'est vous qui décidez de donner un sens à votre vie. On a tous la mission et le devoir de protéger la vie sur terre. J'ai passé ma vie à photographier la beauté. C'est quoi la beauté ? C'est les gens qui font, qui partagent. Cette beauté a un nom très simple. Elle s'appelle l'amour. »

    En 2024, l’automne avait aussi inspiré une fiction avec François Ozon qui, dans Quand vient l’automne, filmait ainsi des personnages aux couleurs lunatiques à l'image de celles de cette saison dont il célébrait la mélancolie troublante. Un film ensorcelant et chamarré comme les couleurs automnales (photographie de Jérome Alméras), doux et cruel, savoureusement ambigu, qui célèbre autant l’automne de la vie que cette saison, et qui s’achève, comme toujours chez Ozon, par la fin logique d’un cycle, entre ambivalence et apaisement.

    Ce documentaire lui rend aussi un magnifique hommage, sensoriel. C’est un hymne à cette saison et à la nature, et un vibrant plaidoyer pour sa préservation. En automne, la nature flamboie, déploie toute une palette de couleurs et d’émotions, dont le réalisateur capte ici avec une infinie sensibilité la moindre nuance et le moindre frémissement.

    Synopsis : Au fil d'images insolites et grandioses, sensibles et inédites de la faune comme de la flore, une découverte de l'automne de l'intérieur, pour mieux en saisir le fonctionnement et les nuances. Des jardiniers, professeurs, pompiers, activistes, gardes forestiers, photographes amateurs ou cantonniers révèlent, à travers leurs expériences, anecdotes et récits, de multiples façons de regarder la nature. Dans des paysages hauts en couleur, ils invitent à une exploration inédite de la nature en France, à un décryptage des phénomènes qui font l'actualité en automne et à une invitation à s'émerveiller devant les temps forts et les bouleversements de cette saison si particulière. "Voir l'automne, une saison en France" nous entraîne dans un voyage sensible à travers ceux qui vivent la saison au plus près du vivant.  Un couple de jeunes vignerons dont les festives vendanges marquent le début de l’automne. Un vieux berger, mémoire du Mercantour, qui transmet son savoir à sa fille en pleine transhumance. Un apnéiste qui vit une histoire avec un phoque dans le Finistère, au moment de la saison des amours. Une acousticienne qui tente de capturer la puissance du brame du cerf. Marie, jeune biologiste à Saint-Pierre-et-Miquelon, face à une baleine à bosse qui entame sa migration. Yann Arthus-Bertrand face à un chasseur à la hutte en baie de Somme. Vincent, dans les Pyrénées, photographe animalier en devenir, le seul à voir régulièrement l’ours, bientôt en hibernation.

    Cela débute par des silhouettes qui s'avancent face à des images somptueuses d'automne dans la brume, comme si ces ombres nous invitaient à entrer dans l’image, à nous glisser dans le fascinant labyrinthe automnal, à nous laisser éblouir avec elles par la magie de cette saison, à pénétrer dans un conte qui narre les grandes étapes de l'automne en France, à travers les « rencontres avec ceux qui les vivent aux premières loges. » « Je crois que tu vas voir l'automne » annonce ainsi le réalisateur Jeremy Frey à Yann Arthus-Bertrand, comme s’il l’invitait lui aussi à entreprendre ce périple fabuleux grâce aux « images tournées en milieu naturel par l'équipe à cette saison ».

    Dès les premiers plans, la beauté stupéfiante des images accompagnées et sublimées par la musique, lyrique et prenante, nous saisit et nous emporte. Nous voilà embarqués pour un voyage qui nous donne à voir la beauté versatile et captivante de l’automne. Chaque plan du film exhale et exalte la beauté éblouissante de la nature. Ses couleurs chatoyantes nous invitent ainsi à une danse consolante.

    Une attention particulière est accordée aux sons. « Car l’automne, c’est aussi une musique. » Le réalisateur explique ainsi avoir travaillé avec « des ingénieurs du son, des acousticiens et des compositeurs pour révéler cette dimension acoustique, pour que les oreilles s’ouvrent autant que les yeux. » Et le résultat est époustouflant. Comme si nous étions un animal se faufilant dans cette nature vibrante, guidés et émerveillés par la poésie de ses bruits : le vent dans les feuilles mortes, le chant des oiseaux, le bourdonnement des abeilles, le bruissement d’ailes ou de pattes sur les feuilles, la pluie qui rebondit et crépite sur la végétation…et même la force (d’autant plus) saisissante des silences et le rire cristallin des enfants.

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    © Hope production / Calt production

    Dans sa note d’intention, le réalisateur explique qu’il souhaite filmer « le sauvage, réellement » et « nous réapprendre à voir l’automne, à l’écouter, à nous en émerveiller. » À cette époque insatiable, dans laquelle l’attention est constamment sollicitée, une émotion supplantée par une autre, dans une surenchère et un enchaînement harassants de bruits et d’images, ce documentaire remplit la salutaire et noble mission de nous inviter à saisir la beauté, à prendre le temps, à voir et à écouter ce qui est là, juste face à nous, et que nous ne distinguons pourtant bien souvent même plus. Ce tableau bouleversant de la nature ne le serait pas sans le regard empreint d’humanité, de sensibilité et de douceur qui se pose dessus mais aussi sans la vision de ceux qui racontent « leur » automne. L’entreprise n’est pas seulement esthétique et sensorielle mais pédagogique, aspirant à contribuer à renouer le lien entre l’homme et la nature, à redonner envie de préserver ce monde qui nous fait vivre.

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    © Hope production / Calt production

    Ce voyage inoubliable, nous fait passer par toutes les couleurs et les émotions de l’automne, des plaines au littoral, en passant par la montagne, les marais, l’océan et les forêts, la mangrove, du mois de septembre avec ses dernières fleurs, en plaine avec les libellules, le sanglier d’Eurasie, le chevreuil d’Europe, en passant par les vignobles, la saison des amours des phoques, jusqu’à décembre avec les premières neiges dans les Alpes du Nord.

    À travers les histoires de chacun, ce voyage intime et universel nous dévoile les merveilles de cette saison méconnue, pourtant essentielle pour beaucoup d’espèces. Le premier intervenant a été victime d’un accident de chasse à cause duquel il a perdu l’usage de tout son corps jusqu’au torse. Sans esprit de revanche mais animé par la bienveillance, il explore la biodiversité, apprend aux enfants à connaître les abeilles, leur explique que, à cause du frelon asiatique, la  « survie de la ruche est engagée si on ne fait rien. » Ce film célèbre la diversité, la richesse et la magnificence de la vie à travers les témoignages. Les histoires à travers lesquelles l’automne est raconté humanisent la nature. Comme la bouleversante Élodie, photographe d’animaux sauvages, pour qui la nature était un refuge quand elle était harcelée à l’école : « La nature, c’était un refuge pour moi, parce que j’ai été harcelée à l’école. J’allais dans la nature pour évacuer. Dans la nature, il n’y a pas de bons ni de mauvais, il n’y a pas de juste ou d’injuste. En fait, la nature, elle est, tout simplement. » Tout concourt à souligner (sans jamais surligner, la caméra caresse l’environnement, avec respect) la puissance émotionnelle de la nature et à souligner le rôle crucial de tout ce et ceux qui la compose(nt). Il nous rappelle aussi que l’observation de la vie sauvage ne nécessite pas forcément d’aller au bout du monde.

    Jeremy Frey est réalisateur de documentaires société comme 7 jours à Kigali la semaine où le Rwanda a basculé, qu’il avait coréalisé avec Mehdi Ba, dont je vous avais déjà parlé, ici. Un documentaire là aussi porté par une réalisation inspirée, élégante, sensible, respectueuse de la parole, des drames et des émotions des victimes auxquelles il rend magistralement hommage et donne une voix. Un documentaire qui nous laissait avec le souvenir glaçant de ces témoignages mais aussi le souvenir de sublimes vues (notamment aériennes) qui immortalisent   la beauté vertigineuse de cette ville auréolée de lumières, malgré ses terribles cicatrices, une ville porteuse d’espoir, si lointaine et soudain si proche de nous. Grâce à la force poignante des images. Et des mots. Foudroyants. Comme le mariage improbable de la beauté et de l’horreur absolues. Jeremy Frey est aussi réalisateur de documentaires nature pour National Geographic, France Télévisions, Netflix et Arte. Il est également le directeur artistique de la série Affaires Sensibles, le réalisateur de Féminicides pour France2/Le Monde, et le fondateur des sociétés Jmage et Saola studio et enfin le directeur photo notamment sur les longs métrages de Yann Arthus-Bertrand, dont Human dont je vous avais longuement parlé, ici, qui est bien plus qu’un documentaire et un projet salutairement naïf et pharaonique. Human est en effet un voyage émotionnel d’une force redoutable (comme l'est Voir l'automne, d'ailleurs), une démonstration implacable de la réitération des erreurs de l’humanité, une radiographie saisissante du monde actuel, un plaidoyer pour la paix, pour l’écoute des blessures de la planète et de l’être humain dans toutes leurs richesses et leurs complexités, une confrontation clairvoyante, poignante au monde contemporain et à ceux qui le composent. Un documentaire nécessaire, d’une bienveillance, d’une empathie et d’une utopie salutaires quand le cynisme ou l’indifférence sont trop souvent glorifiés, et parfois aussi la cause des tourments et les ombres du monde que Human met si bien en lumière.

    Avec la sensibilité et la délicatesse de son regard, qui saisit et suscite les émotions d'une manière si personnelle et universelle, avec une rare acuité, et avec la beauté éblouissante et si singulière  de ses images, nous ne pouvons que souhaiter que le réalisateur de Voir l'automne, une saison en France passe à la fiction, genre qui n’est pas plus ou moins noble que le documentaire, mais auquel il apporterait certainement un supplément d’âme.

    En attendant, vous l’aurez compris, je vous recommande vivement ce documentaire dans lequel, par ailleurs, l’ensemble de l’équipe qui y a contribué est sciemment et intelligemment mise en avant. Soulignons donc aussi le formidable travail de montage qui donne encore plus de vivacité, d’élan et de profondeur au film (montage signé Véronique Algan).

    Un documentaire qui prend au cœur, qui nous donne la sensation de flotter comme la brume qui sinue au-dessus des arbres, ou de tournoyer comme le ballet des baleines, ou de virevolter avec les feuilles qui tombent au sol, ou d’être emportés par le vol majestueux de l’aigle royal. Comme le souligne une des intervenantes qui étudie les bruits de la nature, « On change d'échelle. On devient une fourmi. Un oiseau. » C’est aussi la sensation que procure ce documentaire au téléspectateur. Certaines images restent gravées comme la féérie mirifique des forêts qui s’embrasent. Comme ces chiens de protections de troupeaux. Comme cet « hypnotisant » iguane des petites Antilles, « L'animal du présent qui t'amène dans le passé » comme le qualifie Angeline, l’experte des mangroves, « monstre magnifique » comme le définit le réalisateur. Comme l’isard des Pyrénées et sa course folle et superbe sur les montagnes. Comme la fougue magnifique des chevaux qui galopent. Comme la « danse de la baleine ». Comme le vol des oiseaux dans la baie de Somme. Comme les contrastes entre la noirceur du ciel et la blancheur de la neige. Comme ces phoques absolument sublimes devant lesquels nous ne pouvons que partager le sentiment de Yann Arthus-Bertrand qui trouve si « émouvant de voir des animaux qui ont été exterminés revenir ici chez eux ». Rarement la biodiversité, à travers les différents témoignages et le portrait de l’automne, aura été aussi si bien célébrée.

    Ce documentaire est comme une danse enivrante avec la nature. Il nous invite à valser avec elle, avec douceur, pour en éprouver la force paisible, en ressentir la respiration rassurante et fragile, vibrer à l'unisson de celle-ci. Comme un conte adressé à l’enfant qui subsiste en nous, pour réveiller son émerveillement. Il met en exergue ce que la nature recèle de plus subtil, d’infime ou grandiose. Les odeurs chantantes de l’automne. Le brasier féérique des forêts. Les trajectoires émouvantes de ceux qui traversent l’automne, femmes, hommes ou animaux. Un artifice de couleurs. Un périple étourdissant de beauté. Ours brun, salamandre, vautour fauve, baleine à bosse de l’Atlantique, chocards à bec jaune, bouquetin des Alpes…autant d’animaux (parmi de nombreux autres) qui en sont les héros admirables, filmés dans toute leur noblesse. Quelques animaux en images d’animation renforcent l’aspect poétique, et la beauté picturale de l’ensemble. La musique (elle aussi sublime), principalement la musique originale d’Anna Kova et Full Green mais aussi classique (Vivaldi…) procure encore plus de majestuosité grisante et de souffle épique au film comme s’il était la matérialisation visuelle de cette citation de George Sand : « L’automne est un andante mélancolique et gracieux qui prépare admirablement le solennel adagio de l’hiver ». Un voyage envoûtant au cœur (battant la chamade) de l'automne. Une ode fabuleuse à la nature et à l'émerveillement. Un périple enrichissant, incontournable, pour petits et grands. Dès le vendredi 17 octobre sur france.tv et le mardi 21 octobre à 21h10 sur France 2.

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    ("Voir l'automne" est gratuitement mis à la disposition des établissements scolaires, associations, ONG et toute initiative non commerciale pour organiser une projection, en toute autonomie. Sur le site voirlautomne.fr., vous trouverez aussi comment vous engager au quotidien (en limitant la consommation de viande, en protégeant les espèces en voie d’extinction, en limitant la chasse, en laissant un coin en friche dans votre jardin en évitant de tondre, en mangeant bio pour diminuer les pesticides si vous en avez les moyens, en plantant des haies, des arbres et des fleurs pour aider la pollinisation, en rejoignant une association de préservation de la biodiversité) et une liste d’associations. 

     

  • DELON MELVILLE, LA SOLITUDE DE DEUX SAMOURAÏS, un documentaire de LAURENT GALINON (à voir sur Ciné + Classic)

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    Retrouvez la nouvelle version de cet article, plus détaillée, à l'occasion de la nouvelle diffusion télévisée de ce documentaire, le 13.04.2026, sur Arte, en cliquant ici.

    Le Samouraï (1967). Le Cercle rouge (1970). Un flic (1972). Trois polars mythiques sur lesquels Melville et Delon ont collaboré. C’est à ces trois films et à la solitude de ces deux « samouraïs » que s’intéresse le passionnant documentaire de Laurent Galinon (également auteur du livre Alain Delon en clair-obscur ) à voir sur la plateforme de Canal + et sur Ciné + Classic (24.02 à 19h55, 28.02 à 23h, 28.02 à 23h, 03.03 à 19H55), entre témoignages, images de tournages et séquences des films.

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     Dans la soirée du 2 août 1973, alors qu'il est attablé dans un restaurant de la Côte d'Azur, Alain Delon apprend que Jean-Pierre Melville a fait un malaise à Paris. Immédiatement, il prend sa voiture et remonte en pleine nuit vers Paris pour se rendre au chevet de son réalisateur fétiche qui est, avant tout, un ami, un modèle, un père de substitution.

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    L’atmosphère du documentaire est-elle-même judicieusement melvillienne (laquelle se caractérise par une lumière grisonnante, bleutée, froide, lumière de la nuit, des rues éteintes, d’ombres condamnées à la clandestinité pour agir), grâce à sa photographie sombrement envoûtante (de Matthieu Moerlen), accompagnée d’une musique qui l’est tout autant (remarquable,d’Olivier Casassus), portée par un magnifique texte prononcé en voix off par Judith Perrignon.

    Ce documentaire est ainsi « l’antithèse d’une époque hystérique » comme l’a qualifié son réalisateur, et s’intéresse à celui qui se composait « le visage de la mort », « soleil noir » fascinant, à ses relations avec Melville, mais aussi à la beauté foudroyante des silences melvilliens (des silences qui semblaient régir aussi les relations entre les deux hommes). N’oublions pas que le premier long-métrage du cinéaste fut Le silence de la mer.

    Quelques digressions pour vous donner envie de voir ce documentaire qui lui-même donne furieusement envie de (re)voir les films de Melville, et en particulier les trois précités...

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     Rappelez-vous d’abord ce premier plan du film Le Samouraï. Delon est à peine perceptible, fumant, allongé sur son lit, à la droite de l’écran, dans une pièce morne dans laquelle le seul signe de vie est le pépiement d’un oiseau, un bouvreuil. La chambre, presque carcérale, est grisâtre, ascétique et spartiate avec en son centre la cage de l’oiseau, le seul signe d’humanité dans cette pièce morte. Jef Costello est un homme presque invisible, même dans la sphère privée, comme son « métier » exige qu’il le soit. Le temps s’étire. Sur l’écran s’inscrit « Il n’y a pas de plus profonde solitude que celle du samouraï si ce n’est celle d’un tigre dans la jungle…peut-être… » (une phrase censée provenir du Bushido, et en fait inventée par Melville). Une introduction placée sous le sceau de la noirceur et de la fatalité comme celui du Cercle rouge au début duquel on peut lire la phrase suivante : «  Çakyamuni le Solitaire, dit Siderta Gautama le Sage, dit le Bouddha, se saisit d'un morceau de craie rouge, traça un cercle et dit :  Quand des hommes, même s'ils l'ignorent, doivent se retrouver un jour, tout peut arriver à chacun d'entre eux et ils peuvent suivre des chemins divergents, au jour dit, inéluctablement, ils seront réunis dans le cercle rouge (Rama Krishna) ». Ensuite, avec calme et froideur, Costello enfile sa « panoplie », trench-coat et chapeau (qui ressemble tant à celle de Melville), tandis que son regard bleu acier affronte son image élégante et glaciale dans le miroir. Le ton est donné, celui d’un hiératisme silencieux et captivant qui ne sied pas forcément à notre époque agitée et tonitruante. Pendant le premier quart d’heure du film, Costello va et vient, sans jamais s’exprimer, presque comme une ombre. Les dialogues sont d’ailleurs rares tout au long du film mais ils ont la précision chirurgicale et glaciale des meurtres et des actes de Costello, et un rythme d’une justesse implacable : « Je ne parle jamais à un homme qui tient une arme dans la main. - C’est une règle ? -  Une habitude. »

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    Solitude encore avec le début du Cercle rouge lorsque deux hommes rentrent en silence dans une cabine de train, habités par la même solitude, et dont on ne découvre que plus tard que l’un est policier et l’autre un prévenu. Il n’y a plus de gangsters et de policiers. Juste des hommes. Seuls.  Dans Le Cercle rouge, cette économie de mots est portée à son apogée avec la longue -25 minutes !- haletante et impressionnante scène du cambriolage se déroule ainsi sans qu’une parole ne soit échangée.


    Dans Le Samouraï, le plan du début et celui de la fin se répondent ainsi ingénieusement : deux solitudes (encore…) qui se font face, deux atmosphères aussi, celle grisâtre de la chambre de Costello, celle, plus lumineuse, de la boîte de jazz mais finalement deux prisons auxquelles sont condamnés ces êtres solitaires qui se sont croisés l’espace d’un instant.  Une danse de regards avec la mort annoncée dès le premier plan, dès le titre et la phrase d’exergue, comme dans Le Cercle rouge. Une fin cruelle, magnifique, tragique (les spectateurs quittent le « théâtre » du crime comme les spectateurs d’une pièce ou d’une tragédie) qui éclaire ce personnage si sombre qui se comporte alors comme un samouraï sans que l’on sache si c’est par sens du devoir, de l’honneur…ou par un sursaut d’humanité. La mise en scène de Melville est un modèle du genre, très épurée (inspirée des estampes japonaises), mise en valeur par la magnifique photographie d’Henri Decae, entre rues grises et désertes, atmosphère âpre du 36 quai des Orfèvres, passerelle métallique de la gare, couloirs gris, et l’atmosphère plus lumineuse de la boîte de jazz ou l’appartement de Jane. Il porte à la fois le polar à son paroxysme mais le révolutionne aussi, chaque acte de Costello étant d’une solennité dénuée de tout aspect spectaculaire.

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    Et pour établir encore une digression dans ces digressions, rappelez-vous aussi le premier plan de L’armée des ombres, qui joue aussi de cette sensation d’étirement du temps. Une place vide puis les bruits de bottes hors champ des soldats allemands qui arrivent vers nous. C’est un plan fixe. Ensuite vient le générique mais le décor est alors gris et il pleut abondamment. L’atmosphère, sombre et pluvieuse, est déjà plantée.

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    Ces trois films ne seraient sans doute pas des chefs-d’œuvre sans la présence d’Alain Delon, et le documentaire le démontre magnifiquement. Dans Le Samouraï, il parvient à rendre attachant ce personnage de tueur à gages froid, mystérieux, silencieux, élégant, dont le regard, l’espace d’un instant, lors d’une scène face à la pianiste, exprime une forme de détresse, de gratitude, de regret, de mélancolie pour ensuite redevenir sec et brutal. Alain Delon, lui-même n'était sans doute pas si éloigné de ce samouraï charismatique dont le seul vrai ami est un oiseau, loup solitaire impassible d’une tristesse déchirante, un personnage quasiment irréel, comme il n’était pas si éloigné du gangster désabusé et hiératique du Cercle rouge.

    Le documentaire nous rappelle (notamment !) que Melville possédait ses propres studios, les studios Jenner, des studios ravagés par un incendie lors duquel périt le bouvreuil du Samouraï.  Vous l’aurez compris, je vous encourage vivement à regarder ce documentaire, que vous soyez comme moi inconditionnels du cinéma melvillien et de ces trois films avec Delon (vous apprendrez forcément des choses, et l’atmosphère très melvilienne du film ne pourra que vous séduire ) ou que vous ne le connaissiez pas et souhaitiez les découvrir comme le documentaire vous y incitera certainement tant il dépeint si bien la singularité fascinante du cinéma melvillien, mais aussi de ces deux hommes solitaires et de leurs relations.

    Delon/Melville, la solitude de 2 samouraïs, un documentaire de Laurent Galinon, dès cette semaine sur Ciné + classic.

  • Critique Le REPAIRE DES CONTRAIRES de Léa Rinaldi (au cinéma le 1er novembre 2023)

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    Selon Robert Bresson, « ce qui est beau au cinéma, ce sont les raccords, c'est par les joints que pénètre la poésie. »

    De la poésie. Et des fascinants contrastes. Voilà ce qui se dégage avant tout du nouveau documentaire de Léa Rinaldi, une poésie et des contrastes déjà contenus dans le titre, nom de la magnifique compagnie sur laquelle la réalisatrice porte son regard aiguisé. Une poésie qui surgit là où on ne l’attend pas, et qui exhale alors d’autant plus de force. Une poésie et des contrastes présents dès les premiers plans. Dans les flaques d’eau qui reflètent le gris des immeubles et le bleu du ciel. Dans le visage grave, coloré et chatoyant d’un enfant grimé en Indien devant le portrait de Rimbaud. Dans cet arbre devant un immeuble. Ou plus tard, dans les ballons multicolores qui s’envolent devant des immeubles. Et dans les sons, de la ville, mais surtout de la musique d'inspiration indienne. A la radio du véhicule qui circule dans la cité, judicieusement, par la voix d’une journaliste qui en émane, nous est présenté le cadre du documentaire. Celui de Chanteloup-Les-Vignes (encore un nom riche de contrastes !), « une des banlieues les plus défavorisées de l’ouest parisien, des hlm défraichis, des rues tristes, des enfants souvent livrés à eux-mêmes ». Et son quartier de la Noé, « véritable tour de Babel », avec « jusqu’à 50 nationalités », « ses rixes, son trafic de drogue ». Mais ce n’est pas à cela que va s’intéresser le documentaire qui plante ainsi astucieusement le décor. Au désespoir, Léa Rinaldi oppose un lieu synonyme d’espoir qui déjoue la fatalité. Un lieu de liberté en opposition à ces immeubles où on « se ronge les doigts ». Le repaire des contraires.

    Ce n’est pas au décor mais à des personnalités que s’intéresse avant tout Léa Rinaldi : le cinéaste indépendant Jim Jarmusch, les rappeurs Los Aldeanos, le marin Ian Lipinski. Et cette fois la metteuse en scène Neusa Thomasi.  Plus qu’une personnalité, un vrai personnage. Et quel personnage ! De ceux qui semblent émaner d’une fiction. Comme à chaque fois, Léa Rinaldi s’intéresse à des individus marginaux qui évoluent dans des milieux conflictuels, voire hostiles, mais qui restent tournés vers les autres, animés par leur passion. Réalisatrice et productrice indépendante, spécialisée dans le documentaire d’immersion, Léa Rinaldi s’intéresse avant tout à leur « vision singulière de l’existence ». Avec sa société aLéa Films, elle a ainsi porté de nombreux projets documentaires au cinéma.  Après le diptyque Behind Jim Jarmusch (2011) / Travelling at night with Jim Jarmusch (2013) sur le réalisateur américain, elle réalise Esto es lo que hay, chronique d’une poésie cubaine (2015), le portrait intime d’un groupe de rap cubain contestataire à l’heure de la transition du régime castriste. En 2019 sort Sillages, son film sur la traversée atlantique solitaire de Ian Lipinski, double vainqueur de la Mini-Transat. Le Repaire des Contraires sortira en salles le 1er novembre  2023. En latin, aléa signifie « jeu de dés », « métaphore du défi que représente la réalisation d’un film en immersion complète avec ses protagonistes, avec la part de hasard liée aux rencontres et à l’instant présent ». Et il faut dire que dans ce documentaire, le hasard s’en est donné à cœur joie…

    Léa Rinaldi a ainsi posé sa caméra à Chanteloup-les-Vignes, banlieue la plus pauvre d’île de France située à 30km au nord de Paris. En contrebas de la ville se trouve la cité de la Noé, un grand ensemble qui, dans les années 1990, était complètement marginalisé. Les trois quarts des habitants de la ville vivaient alors dans des logements sociaux.  Cette ville, jusque dans les années 90 surnommée Chicago en Yvelines, a été rendue célèbre par le film La Haine qui y fut tourné. Le film de Léa Rinaldi pourrait être le « repaire » du « contraire » de celui de Kassovitz. Ici dominent la couleur et l’amour que la metteuse en scène Neusa Thomasi porte à son art et à ses "élèves".  Personnalité forte, atypique, fascinante, haute en couleurs, on comprend aisément que Léa Rinaldi se soit décidée à réaliser ce documentaire après avoir rencontré la metteuse en scène brésilienne. Ainsi raconte-t-elle leur rencontre à l’origine de ce documentaire : « Conseillée par des amis communs, Neusa est un jour venue toquer à la porte de ma société de production, vêtue de plumes et de bottes colorées, pour me présenter ce nouveau projet de construction de cirque social. Car cette femme indépendante voit enfin son action reconnue par la municipalité: Un chapiteau en dur, financé par la mairie, sera construit et Neusa en deviendra la résidente permanente.  Je crois qu’il faut faire un film... Il va y avoir du spectacle ! » m’avait-t-elle prévenue ! ».

    La metteuse en scène engagée est ainsi restée en France après une tournée de théâtre, vivant d’abord comme immigrée sans papiers. Cette femme, véritable personnage de cinéma, par son humanité, sa parole libre, franche et singulière, son engagement, sa combattivité, son rôle primordial dans la cité et sa passion méritait sans aucun doute un portrait.  Dommage qu’il ait fallu que son chapiteau parte en fumée pour que les politiques et médias s’intéressent à son travail. Lorsqu'en 1993, elle vient présenter sa pièce, elle découvre un désert culturel où les populations n’arrivent pas à cohabiter. Malgré tout, elle décide de rester et de créer la Compagnie des Contraires. Son objectif : utiliser les arts du spectacle comme outil pour créer du lien social et offrir aux jeunes un lieu d’expression libre. La Compagnie est d'abord itinérante. Elle sillonne la ville à la rencontre des habitants pour leur proposer des ateliers créatifs. Au fil du temps, son action va progresser jusqu'à la construction en 2018 d'un chapiteau permanent, financé par la région et destiné à accueillir tous les enfants de Chanteloup, Le Repaire des Contraires, un endroit où s’exprimer librement, où tous les rêves sont permis et ce, grâce aux arts du cirque. Elle se lance pour défi de recréer du lien social grâce à l’art et à l’éducation populaire. La Compagnie des Contraires est un véritable refuge pour les enfants de la cité ; une bulle de poésie, où l’art prend vie au milieu du béton. Avec sa compagnie, elle cherche à fédérer les jeunes de la ville autour de la création artistique et espère ainsi renouer les liens sociaux qui manquent à la banlieue. Au fil des années, la compagnie est parvenue à s’implanter, jusqu’à ce que la mairie décide de financer la construction d’un lieu permanent, au pied des tours de la cité de la Noé. Malheureusement, dans la nuit du 2 novembre 2019, le chapiteau est ravagé par un incendie criminel qui réduit en cendres tout le bâtiment. Dévastées par cet événement, Neusa et sa troupe devront redoubler d’efforts pour survivre à cette tragédie et reconstruire.

    Ce film a été tourné sur trois années. Témoignage du combat d’une « guerrière » confrontée aux réalités souvent âpres d'un territoire auxquelles elle oppose la poésie, l'art, l'espoir, il se penche sur les aléas de la vie du chapiteau, mais aussi en particulier sur parcours de quatre enfants qui s'émancipent et évoluent grâce à cela. La diversité de leurs âges et origines socio-culturelles constitue une richesse, un atout de ce lieu fédérateur et hors du commun. Vous n’oublierez pas Marwan, Joachim, Saibatou et Victoria, l’intelligence de leur discours, la passion qui pétille dans leurs yeux, et leur talent éclatant qui sans doute serait à jamais resté en sommeil sans ce cirque et sans l'aide de Neusa. Grimés en Indiens, comme les guerriers conquérants qu’ils sont eux aussi, ou leurs beaux visages à nu, ils ont toute leur place sur « la place des poètes » devant les visages de Paul Valéry, Arthur Rimbaud et Victor Hugo, et l’énorme « pied » en sculpture, présent dans le film de Matthieu Kassovitz. C’est un tout autre visage de la ville que montre Léa Rinaldi, une ville bigarrée, colorée, riche de ses contrastes, loin du noir et blanc de Kassovitz avec ses barres d’immeubles hostiles. Ici, il y a de la joie, de la poésie, de l’espoir, de la renaissance, de la verdure. Cette verdure qui résiste même à l’incendie, comme le souligne Neusa : « Les arbres n'ont pas vraiment brûlé, un signe de renouveau. La nature est plus forte que l'homme. La nature sera toujours plus forte que l'homme. »

    Au cœur de cette cité, en son cœur battant, il y a donc Neusa avec son énergie communicative et sa parole lucide, qui aime passionnément cette ville sans en édulcorer les aspérités, les blessures et les faiblesses, comme elle ne cache rien aux enfants de la dureté de la vie : « Tout est un passage dans la vie. La vie c’est un passage. » « On pleure quand on arrive. On pleure quand on en repart et on n’en repart pas. » « L'être humain manque de passion et parfois il n'arrive pas à les réaliser, quand il n'arrive pas il devient fou, notre société est une machine à créer des fous. » Comme souvent, ce sont les êtres qui ont survécu au pire et n’ont pas cédé à l’aigreur mais se sont tournés vers les autres qui sont les plus passionnants. Neusa raconte ainsi avoir été rejetée par ses deux parents qui attendaient un garçon, avoir été battue jusqu’à ses 17 ans, avoir eu une approche de la mort quotidienne, un "désir de la mort quotidien", et ne pouvoir vivre sans « conscience de la mort », raison pour laquelle elle parle aux enfants de la mort comme « quelque chose de léger », pour « démythifier la peur de la mort».  

    Ce documentaire est aussi passionnant pour ses contradictions, ce qu’il dit de notre société et de notre époque, de ses béances et ses forces, en ce que ce lieu de « création artistique pour tous » émerge dans une cité réputée pour sa violence.  Pour que la compagnie puisse jouer, Neusa a parfois été en danger de mort. Certaines personnes ne voulaient pas de la présence de compagnie.  Le chapiteau a été incendié lorsqu’il est devenu un lieu municipal. La réalisatrice exprime cela comme ayant pu provenir « de jalousies ou de l'ignorance de certains habitants, comme cela aurait pu émerger des suites de bavures policières, du démantèlement de réseaux de trafics de drogue, etc. Son succès a mis trop de lumière dans ce quartier, qui préférait rester dans l’ombre…Peut-être aussi ont-ils attaqué le chapiteau car il est le symbole du travail de deux femmes, Neusa et Catherine Arenou, mairesse de Chanteloup. L’importance de leurs contributions a pu attirer les regards et les foudres de certains misogynes. En outre, c’est un lieu très résilient qui renaît déjà de ses cendres. Et cela peut aussi déranger. »

    Le documentaire est aussi singulier et captivant en raison de son attention au son et à l'utilisation astucieuse de la musique, intradiégétique et extérieure, dont il est très empreint, avec notamment la magnifique musique composée  par Julien Tekeyan, ou celle accompagnant des séquences contemplatives magnifiant l’image, mettant en exergue avec lyrisme le travail des enfants, notamment sur un sublime requiem de Mozart.

    Avec ce documentaire, riche de lumière et d'humanité, et sa caméra toujours à bonne distance, comme celle qu'elle filme, respectueuse et engagée, Léa Rinaldi porte un regard différent et salutaire sur la banlieue. Ce cirque y devient un symbole de réussite, d’harmonie et d’intégration, riche de ses contrastes et paradoxes, un monde d’évasion pour les enfants, faisant de leurs différences une force et les réunissant dans la même passion, un espace de respiration et de rêve, mais aussi un symbole d’obstination et d’espoir avec la renaissance du chapiteau après l’incendie, témoignage de la ténacité  et la solidarité de la compagnie dans l’adversité. Comme son sujet, ce documentaire a été un combat, et comme son sujet, il est une  bulle de poésie et d’utopie, « un lieu de lumière, de liberté», « l’éclat d’une luciole dans la nuit ». Nous restent en mémoire : les couleurs qui inondent ce film, la joie, la poésie, les visages d’enfants face caméra, leurs numéros impressionnants sur la musique lyrique. Des images qui survivent aux cendres, et en effacent le souvenir. La vie et l'art plus forts que tout. Et bien sûr la personnalité fascinante de Neusa.  On aurait envie d’en voir encore plus sur son travail  comme celui, passionnant, qu'elle effectue sur Jean de Florette, cet « étranger qui arrive dans petit village », symbole de la  « peur de la culture de l'autre », cette « méconnaissance de la culture de l'autre qui donne de la discrimination », cet « homme cultivé qui parle un vrai français qui aime la poésie, les fleurs et la culture française. »

    Un documentaire à l'image de son sujet : riche de ses contrastes et contraires, entremêlant brillamment poésie et réalité, âpreté de la vie et utopie, d’autant plus nécessaire en ces temps troublés qu'il met en lumière un lieu de (ré)conciliation (« on est une famille avec ce cirque ») qui exalte le pouvoir de l’art, qui réunit ceux qui se côtoient sans se connaître et crée du lien social, là où « le contraire engendre la vie ». Ne le manquez pas ! Voilà qui me rend d’autant plus impatiente de découvrir le premier long-métrage de fiction de Léa Rinaldi, Des Rives qui « raconte l’histoire d’une jeune trentenaire qui hérite du bateau à voile de son père et se lance dans une croisière pirate qui l’amènera à rencontrer toutes sortes de migrations (politiques, écologiques, touristiques, trafics, etc.) »

    Pour en savoir plus sur la compagnie : http://www.compagniedescontraires.com/lacompagniedescontraires.html 

  • Critique de JERRY SCHATZBERG, PORTRAIT PAYSAGE de Pierre Filmon (avant-première au cinéma Silencio des Prés)

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    Pour ses dix ans, le cinéma Le Silencio des Prés (22 rue Guillaume Apollinaire, 75006, Paris), sous la houlette de Sam Bobino (notamment cofondateur du Festival du Cinéma et Musique de Film de La Baule, et fondateur des Paris Film Critics Awards) et de Geoffrey Gervais, propose une programmation exceptionnelle d’avant-premières (le plus souvent accompagnées de débats des protagonistes) parmi lesquelles, hier, celle du documentaire de Pierre Filmon : Jerry Schatzberg, portrait paysage, suivie d’une passionnante rencontre entre Pierre Filmon et Michel Ciment.

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    Je vous avais déjà parlé de Pierre Filmon, l’an passé, à l’occasion de la sortie de Entre deux trains (Long Time No See), son deuxième long-métrage et son premier long-métrage de fiction pour lequel j’avais eu un énorme coup de cœur. Je vous le recommande à nouveau vivement. Il est désormais disponible en DVD chez Tamasa éditions. Il a d’ailleurs reçu de nombreux prix dans le monde. Il a ainsi parcouru 35 festivals internationaux et 17 pays. Pierre Rochefort a obtenu le prix du meilleur acteur en Espagne. Au Chili, le film a obtenu le prix du Best fiction film. En Inde, au Rajasthan IFF, Pierre Filmon a obtenu deux prix : honorary Award et best directeur. Au Kosovo, le film a obtenu le prix du meilleur film… Et si cela ne suffisait pas pour vous convaincre de le découvrir, vous trouverez à nouveau ma critique ci-dessous.

    Pierre Filmon a réalisé plusieurs courts-métrages et son premier long-métrage, Close encounters with Vilmos Zsigmond, était en Sélection officielle au Festival de Cannes 2016 dans le cadre de Cannes Classics. Ce documentaire est consacré à Vilmos Zsigmond, formidable directeur de la photographie qui a travaillé avec les plus grands réalisateurs : Robert Altman, John Boorman, Steven Spielberg, Brian de Palma, Peter Fonda et… Jerry Schatzberg.

    C’est justement à ce dernier que Pierre Filmon a donc consacré ce dernier documentaire : Jerry Schatzberg, portrait paysage, qui se focalise sur « l’univers photographique de Jerry Schatzberg, jeune homme de 95 ans, le dernier des Mohicans du Nouvel Hollywood, photographe et cinéaste qui a réalisé des films avec Al Pacino, Gene Hackman, Meryl Streep, Faye Dunaway et Morgan Freeman et a obtenu une Palme d’Or en 1973 pour L’épouvantail». Le film a été présenté en Première Mondiale à la 79ème Mostra, en septembre dernier.

    Entre deux trains transpirait déjà la passion du cinéma, avec de nombreuses influences, d’Agnès Varda à David Lean. Et c’est cette même passion de l’art du passionné Pierre Filmon que l’on retrouve dans ce documentaire qui s’intéresse au travaille de photographe de Jerry Schatzberg. Même si vous ne connaissiez pas son travail, vous aviez forcément vu une de ses plus célèbres photos, celle, sublimissime, de Faye Dunaway, auréolée de noir, qui avait été mise à l’honneur sur l’affiche du Festival de Cannes 2011, modèle de grâce, d’épure, de sobriété, de sophistication, de mystère, de classe, de glamour, et même pourvue d’une certaine langueur… Cette photo avait été prise par Jerry Schatzberg en 1970.

    Le documentaire de Pierre Filmon qui est le plus beau des hommages au travail remarquable et fascinant de Jerry Schatzberg est un dialogue de ce dernier avec le critique Michel Ciment au gré d’une exposition lors de laquelle il croise des portraits (dont, d’ailleurs, le sien), l’occasion de revenir sur ces fabuleuses rencontres qui ont donné lieu à ces photos singulières et marquantes. Ce plan-séquence permet de découvrir la richesse, la profondeur, la diversité du travail de l’artiste né dans le Bronx en 1927 (un an avec Kubrick au même endroit !) découvert par Pierre Ricient qui s’est battu pour que son premier film sorte en France. Rien ne prédestinait à la photographie et au cinéma celui qui travailla d’abord comme fourreur, comme son père, (ce qu’il détesta) avant de commencer comme assistant photographe pour le New York Times jusqu’ à devenir ce photographe immensément talentueux qui parvient toujours à capter quelque chose de la vérité des êtres (que ce soit de la toute jeune Catherine Deneuve, Aretha Franklin ou un enfant inconnu ou même des photos de nus) même dans des photos plus sophistiquées.

    Michel Ciment a rappelé quel découvreur de talents il a aussi été, ayant notamment à son actif les découvertes d’Al Pacino ou Guillaume Canet qu’il avait fait tourner dès 2001 dans The day the ponies come back. « Ce qui le caractérisé, c'est de faire du mouvement, du presque cinéma dans un décor naturel réaliste» a expliqué hier Michel Ciment. Ce fut «le contraire pour Bob Dylan»  avec des photos en studio dans lesquelles Schatzberg a « capté sa sensibilité, son intelligence et son charisme » a souligné Michel Ciment. Par ailleurs, pour ce dernier, « pas un seul metteur en scène américain n’a fait à la suite trois films aussi extraordinaires ».

    Ce travail en petite équipe, 4 personnes avec Olivier Chambon qui avait déjà été le filmeur de la séquence sur Jerry Schatzberg dans le film de Pierre Filmon sur Vilmos Zsigmond, procure tout son caractère intimiste, sincère et naturel à ce documentaire.

    Michel Ciment a conclu en disant que « le rapport émotionnel avec le sujet est très important » et que Jerry Schatzberg est un « esthète, grand metteur en scène formel mais qui s'intéresse aussi aux émotions, aux rapports humains comme c'est le cas de tous les grands metteurs en scène. Le public vient au cinéma pour ressentir des émotions. C'est ce travail formel qui lui permet d’accéder aux émotions. » C’est sans aucun doute aussi le cas du cinéma de Pierre Filmon qui cherche toujours à saisir l’émotion, par la fiction ou le documentaire.

    Il se pourrait qu’il y ait une suite. Espérons-le tant ce documentaire nous donne envie d’en savoir plus sur Jerry Schatzberg mais aussi de retrouver le regard aiguisé, passionné et enthousiaste de Pierre Filmon sur celui-ci et sur le cinéma en général.

    Pour en savoir plus : http://pierrefilmon.com.

    Et pour le Silencio des Prés : https://lesilencio.com/  

    Critique de ENTRE DEUX TRAINS de Pierre Filmon

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    Un mardi soir aux airs de « chanson d'automne » lors duquel pour paraphraser celle de Verlaine, des « sanglots longs des violons blessent mon cœur d’une langueur monotone », direction l'indéfectible abri de la réalité (le mien, en tout cas) : le cinéma ! En l'occurrence, Le Cinéma Le Grand Action. Cela tombe bien : le film que je souhaitais y voir, le premier long métrage de fiction de Pierre Filmon (réalisateur de quatre courts métrages et d’un long métrage documentaire en sélection officielle au 69ème Festival de Cannes Close Encounters with Vilmos Zsigmond), est une douce parenthèse qui nous rappelle justement que le réel aussi peut contenir ses évasions poétiques, une parenthèse ouverte et close par les rails de la voie ferrée qui défilent et nous emmènent avec eux, témoins indiscrets de la rencontre entre Marion (Laëtitia Eïdo) et Grégoire (Pierre Rochefort) qui se croisent par hasard sur le quai de la Gare d'Austerlitz. Entre deux trains… 

    Neuf ans plus tôt, ils ont vécu une brève histoire d’amour. Il arrive à Paris, de retour d’Orléans où, violoniste, il était en concert. Elle doit en repartir 80 minutes plus tard. Il feint de ne pas la reconnaître ou ne la reconnaît vraiment pas, incrédule face à la matérialisation du rêve (revoir Marion) en réalité. 

    Il y a presque trois films en un. Celui qui se déroule sous nos yeux. Le passé que nous apprenons par bribes par leurs échanges. Et ce que nous devinons de leurs réalité, vérité, avenir : notre propre film.

    Entièrement filmé en plans séquences en cinq jours, ce film est loin d'être seulement une prouesse technique. C'est une ode aux possibles de l'existence. À la magie de ses hasards. De ces interstices presque irréels volés au prosaïsme du quotidien qui soudain éclairent le présent comme ce rayon de soleil qui balaie et illumine le visage de Marion. Une ode aux rêves (qui ont aidé Grégoire à vivre) et à l'imaginaire (celui du spectateur qui se fait son propre cinéma).

    Et puis, un film qui nous dit que « aimer, c'est voir l'enfant en l'autre », qui cite Prévert et Les Enfants du paradis (« Paris est tout petit pour ceux qui s’aiment d’un aussi grand amour »), qui fait notamment résonner Schubert et Beethoven (la musique originale est de David Hadjadj), qui nous rappelle Agnès Varda (Cléo de 5 à 7) et David Lean (Brève rencontre), pour tout cela, déjà, vaut la peine qu'on aille à sa rencontre. De ces films qui, comme ce à quoi aspirait Claude Sautet (oui, je cite encore Claude Sautet…), vous font « aimer la vie », encore plus, vous dire que même des jours monotones peuvent surgir des éclats inattendus de bonheur ou des airs de violon mais qui, ceux-là, ne blessent pas mais au contraire apaisent et entraînent dans un tourbillon de joie. Entre deux trains m’a fait penser à ces films de mon panthéon cinématographique où la rencontre de quelques heures illumine une vie que ce soit à Paris et Casablanca (dans le film éponyme de Michael Curtiz, « nous aurons toujours Paris ») ou Tokyo dans Lost in translation de Sofia Coppola. 

    Le court laps de temps imparti à Marion et Grégoire intensifie les émotions, les exacerbe et sublime. Alors, partez avec Marion et Grégoire pour cette déambulation mélancolique et réjouissante, du Jardin des Plantes (ses squelettes du Muséum d’Histoire naturelle qui nous rappellent qu'il faut déguster chaque seconde et que ce moment qu'ils partagent est de la vie pure et précieuse) au café Maure de la Grande Mosquée de Paris.

    Laëtitia Eïdo et Pierre Rochefort transmettent au film leur justesse, grâce et élégance intemporelles. Et réciproquement ! La déambulation poétique de ces deux cœurs égarés n’est ainsi jamais cynique, jamais mièvre non plus. Simplement juste. Ronald Guttman interprète avec talent un beau-père imbuvable à souhait dont chaque réplique est savoureusement insupportable. Estéban fait une apparition remarquée. 

    Une variation sur les hasards et coïncidences et les possibles de l’existence, empreinte de la beauté cinglante de la nostalgie. Un petit bijou fragile et délicat, aérien et profond dont vous sortirez avec l’envie de savourer chaque précieuse seconde, et de croire, plus que jamais, comme l’écrivait Victor Hugo qu’« il y a le possible, cette fenêtre du rêve, ouverte sur le réel ».