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CRITIQUES DES FILMS A L'AFFICHE EN 2018

  • Critique de GUEULE D'ANGE de Vanessa Filho

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    Faute de temps pour m'y consacrer comme il se doit, il faudra patienter un peu avant de lire ici le compte rendu détaillé habituel du Festival de Cannes. En attendant, je vous livrerai ici mes critiques de mes coups de cœur du festival. Je commence par un film qui m'a profondément émue et qui était en lice dans la sélection Un Certain Regard et qui a souvent été injustement victime des sarcasmes de la presse présente au festival qui, de coutume, certes, fait rarement dans la demi-mesure...

    Une jeune femme, Marlène (Marion Cotillard), vit seule avec sa fille de huit ans, Elli (Ayline Aksoy-Etaix). Une nuit, après une rencontre en boîte de nuit, la mère décide de partir, laissant son enfant livrée à elle-même.

    Ce premier film met en scène 3 cœurs blessés sans (re)pères et ausculte ses personnages avec bienveillance malgré (ou à cause de) leurs plaies béantes.

    Ainsi, lors de la première scène, Marion Cotillard qui se prénomme Marlène (son vrai prénom ou peut-être celui qu'elle s'est inventé, allez savoir, se rêvant un autre destin, plus cinématographique et flamboyant peut-être), est allongée, éreintée, appréhendant un événement qui aura lieu le lendemain (dont nous apprendrons ensuite qu'il s'agit d'un mariage). Sa petite fille Elli dite Gueule d'ange la materne et  lui chante J'envoie valser de Zazie. Tout est dit dans cette première scène d'une force et d'une douceur saisissantes.  L'inversion des rapports mère/fille. Et cette mère qui envoie tout valser, à commencer par le mariage en question, le cinquième de Marlène qu'elle fera exploser ensuite le jour même du mariage de manière spectaculaire (la chanson de mariage est déjà un moment d'anthologie qui nous permet de cerner la périlleuse fragilité du personnage).

    Marlène est une femme instable, une mère immature et irresponsable, égarée, qui ne sait plus aimer à force de ne pas l'être réellement, magistralement interprétée par Marion Cotillard qui joue avec l'excès qui lui sied cette blonde platine aux paupières pailletées accro aux émissions de télé-réalité et à l'alcool.

    La caméra épouse la fébrilité et l'instabilité des personnages souvent filmés au plus près ou au contraire perdus dans le cadre, la réalisatrice soulignant ainsi leur sentiment de solitude. Si le sujet est âpre, le film est nimbé  d'une lumière synonyme d'espoir. La réalisatrice dont c'est le premier film a  eu la bonne idée d'emprunter aux codes du conte, principalement pour son dénouement qui oscille ainsi entre tragédie et espoir, selon le regard plus ou moins réaliste que nous choisissons de lui porter.

    La petite Ayline Aksoy-Etaix crève l'écran et dispose sans doute d'une maturité singulière pour incarner celle de cette petite fille qui singe cette mère qui la fascine et l'inquiète à la fois. Alban Lenoir, quant à lui, est d'une remarquable justesse dans le rôle de cet ancien plongeur au cœur doublement brisé qui, presque malgré lui, va s'improviser père, lui à qui le sien fait défaut.

    Un film poignant parsemé de scènes particulièrement fortes et mémorables, à la frontière entre la fable et le réalisme social qui n'est pas sans rappeler celui des Dardenne, formidablement maîtrisé pour une première œuvre portée par une lumière incandescente (magnifique photographie de Guillaume Schiffman) qui atténue intelligemment l'âpreté du propos et par trois comédiens qui incarnent brillamment ces trois êtres à la dérive dont  la grâce d'un ange (ou d'une sirène) va faire se rejoindre les destinées. Un film dont les personnages vous accompagnent longtemps après le générique de fin et qui me rend déjà impatiente de découvrir le prochain long-métrage de cette réalisatrice particulièrement prometteuse.

    Et pour terminer en clin-d'oeil "20 après", une petite photo d'un acteur du film que vous reconnaîtrez, membre comme moi du jury jeunes du Festival du Film de Paris 1998 et que ce fut un plaisir de revoir par hasard   pendant le festival. 

    Il y a 20 ans, le jury jeunes du Festival du Film de Paris 1998 : 

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    20 ans plus tard :

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    En bonus, ma critique d'un autre film coup de cœur dans lequel jouait également Marion Cotillard, découvert dans le cadre du Festival de Cannes, 69ème édition, critique publiée à cette époque et cette occasion :

    CRITIQUE DE "MAL DE PIERRES" de NICOLE GARCIA

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     Nicole Garcia était cette année à nouveau en compétition au Festival de Cannes en tant que réalisatrice (elle a également souvent gravi les marches comme comédienne). Après avoir ainsi été en lice pour « L’Adversaire » en 2002 et pour  « Selon Charlie » en 2005, elle l'était cette fois avec un film dans lequel Marion Cotillard tient le rôle principal, elle-même pour la cinquième année consécutive en compétition à Cannes. L’une et l’autre sont reparties sans prix de la Croisette même si ce beau film enfiévré d’absolu l’aurait mérité.  « Mal de Pierres » est une adaptation du roman éponyme de l’Italienne Milena Agus publié en 2006 chez Liana Lévi. Retour sur un de mes coups de cœur du Festival de Cannes 2016…

    Marion Cotillard incarne Gabrielle, une jeune femme qui a grandi dans la petite bourgeoisie agricole de Provence. Elle ne rêve que de passion. Elle livre son fol amour à un instituteur qui la rejette. On la croit folle, son appétit de vie et d’amour dérange, a fortiori à une époque où l’on destine d’abord les femmes au mariage. « Elle est dans ses nuages » dit ainsi d’elle sa mère.  Ses parents la donnent à José parce qu’il semble à sa mère qu’il est « quelqu’un de solide » bien qu’il ne « possède rien », un homme que Gabrielle n’aime pas, qu’elle ne connaît pas, un ouvrier saisonnier espagnol chargé de faire d’elle « une femme respectable ».  Ils vont vivre au bord de mer… Presque de force, sur les conseils d’un médecin, son mari la conduit en cure thermale à la montagne pour soigner ses calculs rénaux, son mal de pierres qui l’empêche d’avoir des enfants qu’elle ne veut d’ailleurs pas, contrairement à lui. D’abord désespérée dans ce sinistre environnement, elle reprend goût à la vie en rencontrant un lieutenant blessé lors de la guerre d’Indochine, André Sauvage (Louis Garrel). Cette fois, quoiqu’il advienne, Gabrielle ne renoncera pas à son rêve d’amour fou…

    Dès le début émane de ce film une sensualité brute. La nature toute entière semble brûler de cette incandescence qui saisit et aliène Gabrielle : le vent qui s’engouffre dans ses cheveux, les champs de lavande éblouissants de couleurs, le bruit des grillons, l’eau qui caresse le bas de son corps dénudé, les violons et l’accordéon qui accompagnent les danseurs virevoltants de vie sous un soleil éclatant. La caméra de Nicole Garcia caresse les corps et la nature, terriblement vivants, exhale leur beauté brute, et annonce que le volcan va bientôt entrer en éruption.

    Je suis étonnée que ce film n’ait pas eu plus d’échos lors de sa présentation à Cannes. Marion Cotillard incarne la passion aveugle et la fièvre de l’absolu qui ne sont pas sans rappeler celles d’Adèle H, mais aussi l’animalité et la fragilité, la brutalité et la poésie, la sensualité et une obstination presque enfantine. Elle est tout cela à la fois, plus encore, et ses grands yeux bleus âpres et lumineux nous hypnotisent et conduisent à notre tour dans sa folie créatrice et passionnée. Gabrielle incarne une métaphore du cinéma, ce cinéma qui « substitue à notre regard un monde qui s’accorde à nos désirs ». Pour Gabrielle, l’amour est d’ailleurs un art, un rêve qui se construit. Ce monde c’est André Sauvage (le bien nommé), l’incarnation pour Gabrielle du rêve, du désir, de l’ailleurs, de l’évasion. Elle ne voit plus, derrière sa beauté ténébreuse, son teint blafard, ses gestes douloureux, la mort en masque sur son visage, ses sourires harassés de souffrance. Elle ne voit qu’un mystère dans lequel elle projette ses fantasmes d’un amour fou et partagé. « Elle a parfaitement saisi la dimension à la fois animale et possédée de Gabrielle, de sa folie créatrice » a ainsi déclaré Nicole Garcia lors de la conférence de presse cannoise. « Je n’ai pas pensé à filmer les décors. Ce personnage est la géographie. Je suis toujours attirée par ce que je n’ai pas exploré » a-t-elle également ajouté.

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    Face à Gabrielle, les personnages masculins n’en sont pas moins bouleversants. Le mari incarné par Alex Brendemühl représente aussi une forme d’amour fou, au-delà du désamour, de l’indifférence, un homme, lui aussi, comme André Sauvage, blessé par la guerre, lui aussi secret et qui, finalement, porte en lui tout ce que Gabrielle recherche, mais qu’elle n’a pas décidé de rêver… « Ce personnage de femme m’a beaucoup touchée. Une ardeur farouche très sauvage et aussi une sorte de mystique de l’amour, une quête d’absolu qui m’a enchantée. J’aime beaucoup les hommes du film, je les trouve courageux et pudiques» a ainsi déclaré Marion Cotillard (qui, comme toujours, a d'ailleurs admirablement parlé de son personnage, prenant le temps de trouver les mots justes et précis) lors de la conférence de presse cannoise du film (ma photo ci-dessus).  Alex Brendemühl dans le rôle du mari et Brigitte Roüan (la mère mal aimante de Gabrielle) sont aussi parfaits dans des rôles tout en retenue.

    Au scénario, on retrouve le scénariste notamment de Claude Sautet, Jacques Fieschi, qui collabore pour la huitième fois avec Nicole Garcia et dont on reconnaît aussi l’écriture ciselée et l’habileté à déshabiller les âmes et à éclairer leurs tourments, et la construction scénaristique parfaite qui sait faire aller crescendo l’émotion sans non plus jamais la forcer. La réalisatrice et son coscénariste ont ainsi accompli un remarquable travail d’adaptation, notamment en plantant l’histoire dans la France des années 50 heurtée par les désirs comme elle préférait ignorer les stigmates laissées par les guerres. Au fond, ce sont trois personnages blessés, trois fauves fascinants et égarés.

    Une nouvelle fois, Nicole Garcia se penche sur les méandres de la mémoire et la complexité de l’identité comme dans le sublime « Un balcon sur la mer ». Nicole Garcia est une des rares à savoir raconter des « histoires simples » qui révèlent subtilement la complexité des « choses de la vie ».

    Rarement un film aura aussi bien saisi la force créatrice et ardente des sentiments, les affres de l’illusion amoureuse et de la quête d’absolu. Un film qui sublime les pouvoirs magiques et terribles de l’imaginaire qui portent et dévorent, comme un hommage au cinéma. Un grand film romantique et romanesque comme il y en a désormais si peu. Dans ce rôle incandescent, Marion Cotillard, une fois de plus, est époustouflante, et la caméra délicate et sensuelle de Nicole Garcia a su mieux que nulle autre transcender la beauté âpre de cette femme libre qu’elle incarne, intensément et follement  vibrante de vie.

    La Barcarolle de juin de Tchaïkovsky et ce plan à la John Ford qui, de la grange où se cache Gabrielle, dans l’ombre, ouvre sur l’horizon, la lumière, l’imaginaire, parmi tant d’autres images, nous accompagnent  bien longtemps après le film. Un plan qui ouvre sur un horizon d’espoirs à l’image de ces derniers mots où la pierre, alors, ne symbolise plus un mal mais un avenir rayonnant, accompagné d’ un regard qui, enfin, se pose et se porte au bon endroit. Un très grand film d’amour(s). A voir absolument.

  • Critique de PLACE PUBLIQUE d’Agnès Jaoui

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    Cela aurait pu se passer en Sologne, au domaine de la Colinière où se croiseraient aristocrates, bourgeois et employés de maison qui y seraient revenus des décennies plus tard. Nous ne sommes pourtant plus à la fin des années 1930 mais en 2017. Les aristocrates et bourgeois sont devenus des gens de télévision. Et la "règle du jeu" n’a pas changé tant que cela. Là aussi, comme dans le film éponyme de Renoir, chacun porte un masque. Là aussi, surtout, la menace plane, comme l’annonce d’emblée un coup de feu qui ouvre le flashback et nous fait remonter le temps avant l’orage, avant que la place publique ne se vide.

    C’est dans une grande maison proche de Paris que tout va en effet se jouer, que tout un joyeux petit monde se retrouve pour une pendaison de crémaillère. Il y a là Castro -dont le patronyme n'est d'ailleurs certainement pas innocent- (Jean-Pierre Bacri), autrefois star du petit écran, à présent animateur sur le déclin. C’est son chauffeur, Manu (Kevin Azaïs) qui le conduit à la pendaison de crémaillère de sa productrice et amie de longue date, Nathalie (Léa Drucker), qui a emménagé dans une belle maison près de Paris. Hélène (Agnès Jaoui), sœur de Nathalie et ex-femme de Castro, est elle aussi invitée. Quand ils étaient jeunes, ils partageaient les mêmes idéaux mais le succès a converti Castro au pragmatisme (ou plutôt au cynisme) tandis qu'Hélène est restée fidèle à ses convictions. Leur fille, Nina (Nina Meurisse), qui a écrit un livre librement inspiré de la vie de ses parents, se joint à eux. Alors que Castro assiste, impuissant, à la chute inexorable de son audimat, Hélène tente désespérément d'imposer dans son émission une réfugiée afghane. Pendant ce temps, la fête bat son plein...

    Sur le chemin qui les mène à la crémaillère, Castro et son chauffeur s’arrêtent en pleine campagne. Costumes noirs, voiture noire sur fond de nature verdoyante. Le contraste saute immédiatement aux yeux. Le choc des univers, à commencer par ceux de la campagne et de la ville, est annoncé. Ils écoutent une interview à laquelle a récemment répondu Castro qui clame que vieillir c’est « atteindre une sorte de sérénité ». La suite démontrera tout le contraire. Comme dans un film de Woody Allen, le roi des scènes d’exposition, en quelques répliques et quelques plans, le ton est donné, et notre attention captivée.

    Comme ne le cessera de le répéter Nathalie (la productrice de Castro)  tout au long de la soirée, semblant découvrir avec ébahissement qu’une vie est possible une fois le périphérique parisien franchi, cette maison est à « seulement 35 minutes de Paris ». La condescendance parisianiste n’est pas épargnée, et c’est réjouissant. Chaque personnage incarne d’ailleurs un stéréotype de notre époque. De leur confrontation nait la comédie et/ou la mélancolie. Le jardin devient la place publique où se croisent ceux qui ailleurs se méprisent, se dédaignent ou, pire, s’ignorent. Les uns sont obsédés par les selfies quand d’autres (Nathalie et son sourire carnassier) ont le portable constamment vissé à l’oreille. Et tout ce petit monde se côtoie et utilise beaucoup les moyens de communications sans vraiment se comprendre, sans vraiment se rencontrer. Du moins dans un premier temps…

    L’écriture de Jaoui et Bacri s’attache à faire exister autant les premiers que les « seconds » rôles comme l’assistant naïf et grégaire, le youtubeur qui se croit le centre du monde et qui estime que sa gloire, sans doute éphémère (l’opportunisme et la versatilité médiatiques ne sont pas épargnés non plus), lui permet tout, de tout avoir et de tout jeter aussi vite, la compagne de Castro (Héléna Noguerra), le compagnon russe de Nathalie qui trouve qu’il y a trop d’immigrés alors que lui-même est immigré russe, la fille (Nina Meurisse) qui écrit une autofiction…

    Les liens se font et se défont au cours de la soirée. La réalisation, particulièrement inspirée, le souligne discrètement et admirablement : division des espaces avec un savant jeu d’oppositions, profondeur de champ, importance du second plan (où ce qui s’y joue est parfois aussi important que ce qui est au premier), caméra qui virevolte, indiscrète, intrusive au milieu de ce petit monde. Malgré l’unité de lieu et de temps, nous sommes bien au cinéma et non au théâtre. Jaoui et Bacri sont des dialoguistes indéniablement doués et, films après films, Agnès Jaoui prouve aussi un peu plus ses talents de réalisatrice (Le goût des autres, Comme une image, Parlez-moi de la pluie, Au bout du conte). La photographie d’Yves Angelo nimbe ce jardin, cette nature qui bruisse, et cette maison bourgeoise, d’une chaleureuse lumière qui procure la sensation d’une renaissance et que là, à cet instant, avec ce public bigarré, tout est possible et il nous semble presque en humer le parfum printanier. C’est ce qu’éprouve d’ailleurs Agnès Jaoui qui y retrouve son amour de jeunesse. Et en quelques mots, quelques regards échangés, quelques plans, nous éprouvons ce doux et exaltant sentiment de renaissance avec elle.

    Il est difficile de ne pas établir de comparaison avec Le sens de la fête de Toledano, Nakache, sorti l’an passé. Là aussi unité de temps et de lieu, présence de Jean-Pierre Bacri, fête qui est prétexte au brassage social, et surtout dans l’un comme dans l’autre, finalement, derrière le groupe et la joie, l’atmosphère apparemment festive, affleure la solitude de chacun. Jaoui et Bacri n’ont pas leur pareil pour décrire la météo lunatique des âmes et ce nouveau film qu’ils ont coécrit ne déroge pas à la règle. Ils semblent plus pessimistes peut-être : l’une incarne celle qui n’a rien perdu de ses idéaux de jeunesse certes mais dont la générosité a visiblement oublié ses proches, l’autre (contrairement à son personnage du Goût des autres qui s’ouvrait aux autres et au monde, qui laissait tomber ses préjugés)  reste enfermé dans ses préjugés et ses certitudes. Et au milieu de tout cela, attendant sagement sur sa chaise que la fête se termine, le chauffeur (charismatique Kevin Azaïs) observe avec bienveillance et semble incarner le propre regard des coscénaristes tout comme le compagnon d’Hélène (Eric Viellard) qui ne veut surtout jamais heurter personne, moins naïf qu’il n'y parait.

     C’est finalement un film en forme de trompe-l’œil comme On connaît la chanson de Resnais (dont Jaoui et Bacri avaient aussi signé le scénario) qui commençait ainsi : ouverture sur une croix gammée, dans le bureau de Von Choltitz au téléphone avec Hitler qui lui ordonne de détruire Paris. Mais Paris ne disparaîtra pas et sera bien heureusement le terrain des chassés croisés des personnages, cette épisode était juste une manière de planter le décor, de nous faire regarder justement au-delà du décor. D’ailleurs, la dernière scène d’On connaît la chanson rappelle aussi celle de Place publique.  Chacun y laisse tomber son masque, de fierté ou de gaieté feinte, dans le dernier acte où tous sont réunis, dans le cadre d’une fête qui, une fois les apparences dévoilées (même les choses comme l’appartement n’y échappent pas, même celui-ci se révèlera ne pas être ce qu’il semblait), ne laissera plus qu’un sol jonché de bouteilles et d’assiettes vides, débarrassé du souci des apparences, et du rangement (de tout et chacun dans une case). Ici aussi les masquent tombent au fur et à mesure de la soirée. Si pour certains la soirée sera celle des désillusions, pour d’autres des illusions vont éclore, malgré tout.

    Comme la Règle du jeu évoqué en introduction, Place publique est un « drame gai », une « fantaisie dramatique ».  Une comédie mélancolique, aussi. Comme Renoir, Jaoui et Bacri portent un regard incisif mais humaniste sur leurs contemporains, un regard inquiet aussi. Ils regardent leurs personnages, même les plus cyniques, même pétris de préjugés sociaux et/ou sexistes (les femmes dans le regard des hommes y sont souvent réduites à leur âge, leur apparence, ou leur condition sociale), avec bienveillance, avec le goût des autres. Dans les deux films le coup de feu est un présage, celui d’un horizon qui s’assombrit, de préjugés qui ternissent l’apparente quiétude. Et puis il y a tous ces petits moments de magie qui nous donnent envie de les rejoindre sur cette place publique. Ces moments ne sont d’ailleurs pas des scènes vaines mais à chaque fois des passages qui en disent long sur leurs personnages : quand le compagnon d’Hélène chante La tendresse et qu’elle ne semble pas voir ce qu’il lui crie, là et ailleurs, quand Castro persiste à chanter  Les feuilles mortes en imitant Montand, pathétique et touchant, et que personne n’ose l’en empêcher. A chaque fois notre cœur se serre et l’émotion jaillit. Il y a enfin cette musique irrésistible jouée par un groupe sud-américain qui accompagne toute la soirée qui en donne le ton ou au contraire contraste avec celui-ci.  Comme dans le film de Resnais, cela se termine en chanson et c’est cette petite musique qui nous accompagne bien après le générique de fin. Celle d’un film choral dans tous les sens du terme. Un film qui, sans atteindre la perfection du Goût des autres, exhale un charme fou, celui du printemps qui chante, du possible d’une rencontre ou d’une renaissance…

  • Critique - THE RIDER de Chloé Zhao en salles le 28/03/2018

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    Demain en salles, ne manquez pas mon coup de cœur du Festival du Cinéma Américain de Deauville 2017 (dont vous pouvez retrouver le compte rendu ici et dont est extraite cette critique) qui a reçu le Grand Prix du festival.

    Brady, un jeune cow-boy, entraîneur de chevaux et étoile montante du rodéo, voit sa vie basculer après un tragique accident de rodéo. On lui annonce alors qu’il ne pourra plus jamais faire d’équitation. De retour chez lui, il est confronté au vide qu’est devenue sa vie : celle d’un cow-boy qui ne peut désormais ni faire de rodéo ni même monter à cheval. Pour reprendre son destin en mains, Brady se lance alors dans une quête identitaire en cherchant à comprendre ce que c’est vraiment qu’être un homme au cœur même de l’Amérique.    

    INTERPRÉTATION Brady Jandreau (Brady Blackburn), Tim Jandreau (Wayne Blackburn), Lilly Jandreau (Lilly Blackburn), Lane Scott (Lane Scott), Cat Clifford (Cat Clifford

    Brady vit ainsi avec une blessure à vif, physique et morale. Ainsi a-t-il vu ses rêves, son « American dream », se briser.  Brady Jandreau, qui joue son propre rôle aux côtés de sa famille et de ses amis est vraiment une jeune star du rodéo qui a vu sa vie basculer suite à un accident et cette véracité renforce bien sûr l’émotion qui émane de chacun des plans.

    Ici pas de super héros, pas de grandiloquence, pas de chevauchées fantastiques aux sanglots longs des violons, mais un homme à terre qui essaie de trouver la voie à emprunter pour se relever et continuer à avancer. Comme il le dit lui-même, là où un animal aurait été abattu lui est « obligé de vivre ». Meurtri mais combattif.  Les scènes d’une beauté et simplicité bouleversantes s’enchainent pour dresser le portrait d’un homme que la réalisatrice regarde avec beaucoup d’humilité et de bienveillance aussi éloignée soit-elle (à l'origine du moins) du Dakota du Sud où le film est tourné.

    Après s’être immergée durant quatre ans dans une réserve amérindienne du Dakota du Sud pour réaliser « Les chansons que mes frères m’ont apprises », la réalisatrice pose ainsi à nouveau sa caméra dans cet Etat, à nouveau dans la réserve indienne de Pine Ridge. Après s’être intéressée aux Indiens, elle se penche cette fois sur ces Cowboys d’une autre Amérique, sans éclat, sans flamboyance, sans rutilance, qui combattent pour survivre. Chloé Zhao  revisite ainsi le western faisant du décor un personnage à part entière. Sa caméra caresse et sublime les corps de ces cowboys qui « chevauchent la douleur », qui bravent la nature.

    A l’image du personnage de Katie dans « Katie says goodbye » (autre film en compétition du Festival du Cinéma Américain de Deauville 2017), Brady doit faire face à un avenir sans espoir, à un parent immature, et lui aussi incarne de nombreux contrastes à l’image de cette Amérique pétrie de contradictions. La violence de l’arène dans laquelle il évolue contraste avec la tendresse dont il fait preuve avec sa jeune sœur handicapée ou son ami victime d’un accident de rodéo (ces scènes ne sont jamais voyeuristes ou larmoyantes mais pleines de sensibilité). Les immenses plaines évocatrices de liberté contrastent avec la blessure et l’arène qui l’enferment. Et c’est en renonçant au rodéo que le cowboy va devenir un homme…

    Chloé Zhao réussit une œuvre  pleine de délicatesse et de subtilité sur un univers a priori rude et rugueux. Entre documentaire et drame intimiste, son film  dresse le portrait poignant d’un personnage qui apprend à renoncer dont la force vous accompagne bien après le générique de fin et qui vous donnera envie de continuer à avancer et rêver envers et contre tout.

    Le jury qui lui a attribué le grand prix a salué sa poésie et son humanité.

  • Critique de WONDER WHEEL de Woody Allen

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    C’est plus de trois semaines après l’avoir découvert en salles que je trouve enfin le temps de vous parler du dernier film de Woody Allen. Cette critique sera donc peut-être moins précise que ce qu’elle aurait dû être. Je tenais néanmoins à y consacrer quelques lignes tant il m’a fait forte impression, tant je suis loin de le considérer comme un « petit » Woody Allen comme je l’ai lu ici et là. Ce que certains qualifient de « petit Woody Allen » reste pour moi un film bien au-dessus de la mêlée des sorties cinématographiques et un film qui est, du premier au dernier plan, de la première à la dernière phrase, une véritable leçon de scénario.

    Avec son précédent film, Café Society, Woody Allen nous avait emmenés dans les années 30,  et il nous avait laissés à la joie factice du réveillon dans ce fameux café. Le film éponyme, empreint d’une féroce nostalgie, était ainsi une chronique acide sur Hollywood, son vain orgueil et sa superficialité, et  un nouvel hommage à la beauté incendiaire de New York mais c’était aussi  un hymne aux amours impossibles qui auréolent l’existence d’une lumineuse mélancolie.

    Avec ce nouveau long-métrage, Woody Allen nous embarque cette fois deux décennies plus tard dans un lieu d’évasion qui s’apparente aussi à une prison, Coney Island, parc d’attraction, péninsule située à l'extrême sud de Brooklyn au centre de laquelle trône une grande roue qui tourne irrémédiablement sur elle-même, métaphore des destinées des personnages de Wonder Wheel et surtout de celle de Ginny (Kate Winslet).

    Wonder Wheel croise ainsi les trajectoires de quatre personnages, dans l'effervescence du parc d’attraction de Coney Island, dans les années 50 : Ginny, ex-actrice lunatique reconvertie serveuse ; Humpty (James Belushi), opérateur de manège marié à Ginny (Kate Winslet) ; Mickey (Justin Timberlake), séduisant maître-nageur aspirant à devenir dramaturge ; et Carolina (Juno Temple), fille de Humpty longtemps disparue de la circulation qui se réfugie chez son père pour fuir les gangsters à ses trousses.

    Je pourrais (presque) reprendre les mêmes mots que ceux employés pour commencer ma critique de Café Society : «  Un film de Woody Allen comporte des incontournables, ce qui rend ses films singuliers et jubilatoires. La virtuosité de ses scènes d’ouverture qui vous embarquent en quelques mots, notes et images, vous immergent d’emblée dans un univers et brossent des personnages avec une habileté époustouflante.  Des dialogues cinglants et réjouissants qui suscitent un rire teinté de désenchantement : il excelle ici à nouveau dans l’exercice.  Des personnages brillamment dessinés : quelle belle galerie de portraits à nouveau avec parfois des personnages caractérisés d’une réplique. La musique dont la tristesse sous-jacente à ses notes joyeuses fait écho à la joie trompeuse des personnages. Des pensées sur la vie, l’amour, la mort. Une mise en scène élégante sublimée ici par la photographie du chef opérateur triplement oscarisé Vittorio Storaro (pour Apocalypse now, Reds, Le dernier empereur). La caméra virtuose de Woody Allen tournoie à l’image de cette société virevoltante dont les excès et les lumières étourdissent et masquent la vérité et les désillusions. »

    En effet, une fois de plus, dès les premiers plans, Woody Allen sait capter et captiver notre attention, en plantant le décor, en caractérisant ses personnages. C’est brillant et fascinant. La voix off, celle de Mickey, le maître-nageur aspirant dramaturge qui se dit « friand de mélodrames et truculents protagonistes », corroborant ce que nous dit déjà la grande roue avec son irrémédiable mouvement, aussi irrémédiable que la répétition tragique du destin de ceux qui évoluent dans son sillage. « Comme dans une tragédie grecque, la fatalité régit notre vie » dira ainsi plus tard Mickey.  Le film est ainsi en effet très inspiré de la tragédie grecque avec aussi une  théâtralité assumée (même si ce film est tout sauf du théâtre filmé).

    Ce qui est fascinant dans ce nouveau film de Woody Allen, outre cette manière de nous plonger dans l’intrigue et de nous faire appréhender ses personnages en quelques secondes, c’est cette lumière éblouissante, d’une beauté vertigineuse, qui contraste avec le désenchantement des destins qu’elle éclaire et qui alors en devient presque inquiétante. Chaque plan est d’une beauté à couper le souffle. Rarement la photographie d'un film m'aura éblouie à ce point, une photographie qui fait sens. Souvent, ainsi, une partie des visages des personnages est dans la lumière tandis que l’autre est plongée dans l’ombre pour bien nous signifier de ne pas être dupe de cette luminosité éclatante, que la noirceur guette, là, tout près, que tout cela est terni par l’ombre des regrets et, ainsi, cette lumière chaleureuse, véritable tableau de Vittorio Storaro, au lieu d’atténuer ces regrets,  les exacerbe encore par contraste. Il faudrait encore évoquer intelligence des décors, de cet appartement depuis lequel là aussi la grande roue est omniprésente, comme une menace qui, constamment, plane.

    Que dire de Kate Winslet tant son interprétation est remarquable, tant son personnage est un magnifique portrait de femme  qui survit à côté d’un mari qui ne la voit pas, une femme brisée par la roue du destin ? Peut-être serait-elle ici une lointaine cousine de son personnage de Noces rebelles (son meilleur rôle jusqu’ici), un film dans lequel, par son jeu trouble et troublant, elle n’avait ainsi pas son pareil pour faire passer la complexité et la douleur de ses tourments, l’ambivalence de cette femme que le conformisme étouffait progressivement et dont chacune de ses expressions contenait une infinitude de possibles, contribuant à ce suspense et cette sensation de suffocation intolérable.  On étouffait, subissait, souffrait déjà avec elle qui, déjà, interprétait le rôle d’une actrice à la carrière avortée. On étouffe et on souffre aussi ici avec Ginny, sorte de mélange entre Blanche Dubois et Mme Bovary,  condamnée dans cette prison de divertissement (qu’elle qualifie elle-même de « pays des merveilles miteux ») qui la mènera jusqu’aux portes de la folie. Le dénouement est ainsi d’une lucidité magistrale sur l’ironique cruauté de l’existence. Ici il n’est plus « minuit à Paris » et il n’est plus permis de rêver. Ici la nostalgie n’est plus joyeuse comme dans le film précité. Une issue d'une implacable et sinistre logique comme l’était celle de son chef-d’œuvre Match point, une autre variation sur la roue du destin.

     Comme avec, Cate Banchett dans Blue Jasmine, la réussite de ce film doit beaucoup à l’écriture de ce personnage féminin et à sa remarquable interprétation. Cate Blanchett était parvenue à nous faire aimer son personnage horripilant, snob, condescendant, inquiétant même parfois mais surtout très seul, perdu, et finalement touchant, comme l’est Ginny. Jasmine maquillait ses failles derrière un culte de l’apparence, Ginny par un culte du passé.

    Il y aurait tant à dire encore sur ce film que j’ai déjà envie de revoir… Cette tragédie lumineuse est absolument passionnante du premier au dernier plan. Elle m'a laissée KO comme hypnotisée par cette grande roue qui tourne irrémédiablement emportant tous les espoirs sur son passage. « Dreams are dreams » entendait-on dans Café Society comme une rengaine aux accents de regret. Cela pourrait aussi être la devise de Ginny. Une Rose pourpre du Caire dans laquelle rêve et réalité seraient condamnés à rester à leur place. Brillant vous dis-je ! Brillamment sombre et cruel.