Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

CRITIQUES DES FILMS A L'AFFICHE EN 2011/2012

  • Critique - "L'Odyssée de Pi" d'Ang Lee (en salles aujourd'hui)

    pi1.jpg

    anglee 007.JPG

     

    Le 26 novembre dernier, j’ai eu le plaisir d’assister à l’avant-première de « L’Odyssée de Pi », le dernier film du cinéaste Ang Lee en salles le 19 décembre prochain. Cette projection au Gaumont-Marignan a été suivie d’une Master class du cinéaste (cf vidéo ci-dessus).

    L’Odyssée de Pi est l’adaptation du roman fantastique éponyme de Yann Martel maintes fois primé, traduit en 42 langues et surtout réputé pour être totalement inadaptable au cinéma, transformant potentiellement l’aventure en odyssée cinématographique. D’autres cinéastes, avant Ang Lee, furent intéressés ou pressentis pour adapter le roman : Shyamalan, Cuaron, Jeunet avant que le projet ne soit confié au cinéaste taïwanais qui n’en était pas à son premier défi.

    pi2.jpg

    Après « Hôtel Woodstock », il y a trois ans, et auparavant des films aussi différents que « Tigre et dragon », « Raison et sentiments », « Le Secret de Brokeback Mountain », « Lust, Caution »…, Ang Lee s’est donc attelé à l’adaptation de cette Odyssée qui débute à Pondichéry, en Inde, là où vit Pi Patel (Suraj Sharma), avec sa famille qui s’occupe d’un zoo. A l’âge de 17 ans, il embarque avec sa famille pour le Canada avec tous les animaux du zoo destinés à y être vendus. Son destin est bouleversé par le naufrage spectaculaire du cargo en pleine mer. Il est alors le seul survivant à bord d'un canot de sauvetage, enfin…presque seul. Avec lui : Richard Parker, splendide et féroce tigre du Bengale comme son nom ne l’indique pas. Pi, pour survivre va alors devoir faire preuve d’ingéniosité, de courage…et surtout de beaucoup d’imagination.

    Voilà ce qu’est en effet avant tout « L’Odyssée de Pi » : un hommage à l’imaginaire, salvateur ou trompeur, un hymne à son pouvoir qui permet d’affronter les vagues et les tumultes de l’existence. Une splendide allégorie sous la forme d’un conte cruel et enchanteur. C’est avant tout l’histoire d’une croyance (en la religion, en l’illusion que crée cette dernière) qui permet de survivre. C’est là que le film d’Ang Lee se révèle brillant : derrière ce qui pourrait n’être qu’un voyage initiatique (qu’il est aussi) il interroge nos croyances, leur fondement, leur but.

    Le tigre qui évoque l’énergie, la puissance et la férocité est aussi, dans la religion bouddhiste, le symbole de la foi et de l’effort spirituel. Il n’est pas ici doté de pouvoirs surnaturels, et c’est ce qui fait tout l’intérêt du film. Le surnaturel ne réside que dans l’âme de Pi. A nous de voir si le tigre ou même l’existence du tigre n’est que le reflet de la sienne ou celle qu’il possède vraiment, à vous de choisir ce en quoi vous voudrez croire, si son compagnon est son imaginaire ou un splendide tigre du bengale, féroce et fascinant.

     

    pi3.jpg

    Détrompez-vous, si la bande-annonce vous a donné l’impression (l’illusion, encore une) d’assister à une histoire pour enfants, c’est avant tout sa double lecture qui rend cette odyssée passionnante. Elle commence par des images idéalisées de la vie de Pi en Inde avec ses animaux d’une beauté et d’un réalisme troublants que la 3D nous donne l’impression d’approcher réellement (impression qui culminera lors du vol d’une nuée de poissons, Ang Lee a même changé de format pour l’occasion). Puis, vient le temps du naufrage…et du face-à-face entre Pi et Richard Parker, Pi et son imaginaire, Pi et les éléments, Pi et sa foi donc surtout Pi face à lui-même, la manière dont il choisi d’affronter le drame tout comme nous d’affronter l’existence : en croyant le plus souvent (au cinéma, à l’illusion, en un Dieu).

    Le conte ne s’avère ainsi pas seulement cruel parce que le zèbre et l'orang-outang naufragés avec Pi doivent subir les assauts d’une hyène mais aussi parce que tout ce que nous voyons n’existe peut-être pas, n’est potentiellement que la construction de l’esprit pour supporter une version beaucoup plus cruelle, voire insupportable de ce qui s’est réellement produit (comme, peut-être, la propre animalité de Pi dont le tigre serait alors la métaphore), à l’image de cette île perdue où débarque Pi, en apparence enchanteresse et en réalité carnivore. Tout n’est qu’affaire de perception, de point de vue… à l’image du cinéma, une autre « croyance » ou en tout cas une autre illusion dont le film est aussi l’allégorie.

    LA 3D et la photographie « fabuleuse » de Claudio Miranda (« L’étrange histoire de Benjamin Button »…) nous immergent dans un univers poétique et onirique grâce à des images d’une beauté féérique et irréelle (et à dessein, la forme rejoignant ainsi le fond) qui nous procurent l’illusion de flotter dans les cieux. Ang Lee se révèle alors aussi doué dans les scènes intimistes que dans celles plus spectaculaires entre lesquelles sa filmographie lui a souvent permis d’alterner et qu’il réunit ici dans un seul film. L’émotion atteint son paroxysme et nous fait retenir notre souffle lorsqu’une tempête contraint Pi à se blottir au fond du bateau à portée du tigre abandonnant alors toute défense, peut-être toute raison et s’abandonnant (à l’illusion ?).

    Le film d’Ang Lee regorge de qualités indéniables : alliance entre l’intime et le spectaculaire, beauté vertigineuse des images (comme celle de cette baleine phosphorescente qui surgit des flots comme un songe évanescent, furtif et inoubliable), et surtout double lecture passionnante, pourtant quelques bémols font que je n’emploierai pas le terme de chef d’œuvre par lequel James Cameron a salué le film d’Ang Lee : le scénario inégal avec même quelques longueurs –j’avoue même avoir regardé ma montre- (une arrivée trop brusque au Mexique, un récit enchâssé vieille recette hollywoodienne, et un surjeu à la Bollywood du jeune interprète) même si, concernant ce dernier reproche, Ang Lee, après avoir rencontré l'écrivain Steve Callahan, rescapé d'un naufrage ayant survécu 76 jours sur un radeau dans l'océan Atlantique, lui a demandé de participer à l’écriture, puis de rencontrer Suraj Sharma. Celui-ci lui a ainsi raconté que les émotions étaient amplifiées dans de telles circonstances, ce qui explique sans doute en partie son jeu qui manque de nuances.

    pi8.jpg

     

    Ang Lee a néanmoins relevé le défi de raconter l’histoire d’un homme « Seul au monde » avec une forme qui n’a rien à voir avec celle du film éponyme mais lorgne plutôt du côté d’ « Avatar », discours sur l’environnement y compris. Un conte fondamentalement cruel sous une apparence enchanteresse. Un voyage épique et poétique, un vertige sensoriel éblouissant à la narration imparfaite mais qui vaut le détour, ne serait-ce que pour la sensation jouissive de flotter sur les cieux ou encore parce qu’il nous montre qu’il faut apprivoiser l’autre, la nature, son imaginaire allant à l’encontre d’une société dans l’urgence et l’immédiateté. Au-delà de son aspect formel, c’est la polysémie de l’interprétation qui procure son originalité à ce film : le contraste passionnant entre la forme majestueuse et noble (comme un tigre) et le fond très cruel.

    Je vous recommande certes ce film, malgré mes réserves, vous l’aurez compris, mais si, vraiment, vous voulez voir une fable étourdissante et bouleversante, alors allez voir « Les Bêtes du sud sauvage » de Benh Zeitlin, film d’une beauté âpre et flamboyante qui est aussi un vibrant hommage au doux refuge de l’imaginaire. L’un n’empêche d’ailleurs pas l’autre mais le second possède ce supplément d’âme, justement de magie, d’insaisissable qui fait parfois défaut au premier et si « L’Odyssée de Pi » m’a charmée et intéressée, « Les Bêtes du Sud sauvage » (en salles le 12 décembre prochain) est un film qui m’a transportée, envoûtée, bouleversée.

    pi7.jpg

    Si vous voulez découvrir « L’Oydyssée de Pi », en avant-première, et dans des circonstances exceptionnelles, sachez enfin que le 9 décembre prochain, la 20th Century Fox organise une projection à 19h, à la piscine Pailleron, dans le 19ème . Les spectateurs assisteront ainsi à la projection dans un canot de sauvetage au milieu du bassin.

    Retrouvez également cette critique sur mon site http://inthemoodlemag.com et découvrez et éventuellement soutenez mon projet littéraire sur My Major Company, ici.

  • Critique de « Jack Reacher » de Christopher McQuarrie avec Tom Cruise, Rosamund Pike, Robert Duvall

    Jack.jpg

    Il est rare que je perde du temps ici à vous parler des films que je n’ai pas aimés mais quand je me dis que cela peut vous éviter de perdre votre précieux temps, je me dévoue à cette tâche basse et facile

    Le film est tiré d’un roman de Lee Child intitulé "Folie Furieuse" ("One Shot" en anglais). Il s’agit du neuvième tome de la saga « Jack Reacher ». Le neuvième volet fut le plus vendu, à pas moins de 60 millions d’exemplaires dans le monde.

    Un homme armé fait retentir six coups de feu. Du haut d’un immeuble où il domine le quartier, où les passants ne sont plus que des cibles à sa portée, il tue cinq personnes. Il est arrêté. Toutes les preuves l’accusent, et l’accusent avec un peu trop d’évidence. Lors de son interrogatoire, le suspect ne prononce qu’une phrase : «Trouvez Jack Reacher. »

    Les dix premières minutes, entièrement muettes, sont assez palpitantes, quoique recourant à un ressort assez malsain où les futures victimes deviennent des cibles aussi faciles à abattre que dans un jeu vidéo, où le spectateur est finalement complice de ce massacre qui en rappelle d’autres, réels ceux-là. Mais passons sur ce jugement de valeur qui serait bassement moraliste, je vous l’accorde.

     Il sera rapidement mis fin au pseudo-suspense énoncé par le titre (qui en fait le titre le plus inadéquat de l’année) puisque Jack Reacher est « introuvable sauf s’il le décide » et qu’il le décide au bout de dix minutes de film, non sans que son arrivée triomphale n’eut été précédée de plans de dos pour ménager l’apparition de la star, héros ou anti-héros (à vous de voir) qui est « Un genre de flic. Il se fout des preuves. Il se fout de la loi. Il veut juste que justice soit faite. »

    Jack Reacher est un justicier sans morale, viril, irrésistible, impitoyable, misogyne, il a une mémoire d’éléphant (comme tout le reste, c’est amené avec une ridicule grandiloquence) qui, à la demande de l’avocate du présumé coupable (qui est aussi la fille du procureur et qui tombe forcément immédiatement sous le charme de Jack Reacher) va partir en quête de la vérité sur laquelle le spectateur est constamment en avance, ce qui annihile tout début de commencement de suspense. Bref, le film tourne autour de Jack Reacher mais n'a rien à voir avec "Drive", un film auquel l'affiche et certaines scènes semblent d'ailleurs faire référence.

    C’est un hommage aux films d’action des années 1970, me rétorquera-t-on (oui, j’aime bien faire les questions et les réponses). La photographie de Caleb Deschanel, hommage aux films d’actions des années 1970 m’a laissée de marbre mais est d’ailleurs peut-être le seul atout du film. Certes, certaines scènes ridicules sont censées être irrésistibles (comme lorsque le décor abat les adversaires de Jack Reacher) et il faut prendre tout cela au second degré (enfin, j’ose l’espérer). Mais cela n’empêche que je me suis prodigieusement ennuyée, et si l’ennui n’est pas forcément un critère de bonne ou mauvaise qualité, c’est plus ennuyeux pour un film qui se qualifie de thriller.

    Au terme d’hommage je préfère donc celui de caricature : personnage féminin stupidement enamouré qui bave devant le torse nu de Jack, flic corrompu, méchants très méchants et vicieux, scénario abscons (rappelons que c’est ici la seconde réalisation de Christopher McQuarrie -dont le nom est d'ailleurs quasiment invisible sur l'affiche au contraire de celui de Tom Cruise, caractéristique des films d'auteurs...-, collaborateur de Bryan Singer sur de nombreux scénarii et notamment auteur du scénario de « Usual suspect » ou encore de « Walkyrie » avec un certain Tom Cruise) avec forcément, au dénouement, le face-à-face final sans oublier pour m’achever une métaphore basse et méprisable sur le cancer «  ces cellules qui augmentent inexorablement », genre de métaphores dont les médias abusent également et qui a le don de m’horripiler, argument totalement subjectif et sans lien avec le film, je vous l’accorde à nouveau mais qui, finalement, témoigne une nouvelle fois des ficelles faciles auxquelles le scénariste recourt. Le slogan de l'affiche qui s'applique au héros est "Pas de règles. Pas de limites". Il semblerait que ce soit aussi celui du scénario: pas de règles et pas de limites dans la caricature...

     Le film est produit par Paul Wagner ( à qui le dernier Festival du Cinéma Américain de Deauville a rendu hommage) et par Tom Cruise à qui cette dernière est associée dans une société de production depuis 1993, c’est ce dernier qui a confié la réalisation à Christopher McQuarrie qui lui a évidemment donné le « beau » rôle.  Ne manquez pas non plus l’apparition du grand cinéaste Werner Herzog dont on se demande ce qu’il est allé faire dans cette galère…et vous obtiendrez le film le plus dispensable de l’année (avec « Nous York », dans un autre genre) ou alors laissez vos neurones et votre sens critique au vestiaire. Si vous aimez Tom Cruise, je vous conseillerais plutôt de revoir les « Mission impossible », cinéma de divertissement jubilatoire et plutôt malin, au contraire de ce film qui cherche avant tout à exploiter un filon. La preuve en ayant choisi d’adapter l’épisode de la saga Jack Reacher qui s’est le plus vendu et avec une fin qui appelle une suite (évidemment).

     

    Sortie en salles : le 26 décembre 2012

  • Critique de "Tess" de Roman Polanski à l'occasion de la sortie de la version restaurée

    Aujourd'hui, vous pourrez avoir le plaisir de (re)voir "Tess" de Roman Polanski en salles à l'occasion de sa ressortie en version restaurée, version dans laquelle le film a été projeté au dernier Festival de Cannes.

    tessaffiche.jpg

     

    Chaque année, les projections cannoises de classiques du cinéma dans le cadre de Cannes Classics sont l’occasion de revoir de grands films, voire des chefs d’œuvre, mais aussi l’occasion de grands moments d’émotion, l’histoire du cinéma côtoyant le présent du Festival de Cannes, et cinéma et réalité se rejoignant et se confondant même parfois dans ce tourbillon d’émotions. Ce fut ainsi le cas avec la projection en version restaurée du « Guépard », il y a deux ans.

     

    Depuis 2004, le Festival de Cannes présente ainsi des films anciens et des chefs-d’œuvre de l’histoire du cinéma dans des copies restaurées. La plupart des films sélectionnés sont projetés dans le Palais des Festivals, salle Buñuel ou salle du Soixantième, en présence de ceux qui ont restauré ces films et, parfois, de ceux qui les ont réalisés.

     

    Cette année, Pathé a ainsi présenté « Tess », le film de Roman Polanski sorti en 1979 ( durée de 171 minutes), dans une restauration qu’il a lui-même supervisée, il s’est dit « épaté » par le travail des laboratoires. Cette projection se déroulera en présence de Roman Polanski et de Nastassja Kinski. Une restauration Pathé, exécutée par Éclair Group pour la partie image et Le Diapason pour la partie sonore.

     

     

    tess1.jpg

     

    Photographie Bernard Prim – Collection Fondation Jérôme Seydoux-Pathé

     

    ©1979 PATHE PRODUCTION – TIMOTHY BURRILL PRODUCTIONS LIMITED

     

    Dans l’Angleterre du XIXème siècle, un paysan du Dorset, John Durbeyfield (John Collin) apprend par le vaniteux pasteur Tringham qu’il est le dernier descendant d’une grande famille d’aristocrates. Songeant au profit qu’il pourrait tirer de cette noblesse perdue, Durbeyfield envoie sa fille aînée, Tess (Nastassja Kinski), se réclamer de cette parenté chez la riche famille d’Urberville. C’est le jeune et arrogant Alec d’Urberville (Leigh Lawson) qui la reçoit. Immédiatement charmée par « sa délicieuse cousine » et par sa beauté, il propose de l’employer, s’obstinant ensuite à la séduire. Il finit par abuser d’elle. Enceinte, elle retourne chez ses parents. L’enfant meurt peu de temps après sa naissance. Pour fuir son destin et sa réputation, Tess s’enfuit de son village. Elle trouve un emploi dans une ferme où personne ne connaît son histoire. C’est là qu’elle rencontre le fils du pasteur : Angel Clare (Peter Firth). Il tombe éperdument amoureux d’elle mais le destin va continuer à s’acharner et le bonheur pour Tess à jamais être impossible.

     

    tess4.jpg

     

    Photographie Bernard Prim – Collection Fondation Jérôme Seydoux-Pathé

     

    ©1979 PATHE PRODUCTION – TIMOTHY BURRILL PRODUCTIONS LIMITED

     

    Roman Polanski étant, à l’époque du tournage, accusé de viol sur mineur aux États-Unis et étant alors menacé d’extradition depuis l’Angleterre, bien que le film se déroule en Angleterre, il a été tourné en France : en Normandie, (Cap de la Hague, près de Cherbourg), mais aussi en Bretagne, à Locronan (Finistère), au Leslay (Côtes-d’Armor), au Château de Beaumanoir, et enfin à Condette , dans le Pas-de-Calais). Quant au site mégalithique de Stonehenge, il été reconstitué dans une campagne en Seine-et-Marne.

     

    Le film est dédié à Sharon Tate. La mention « To Sharon » figure ainsi au début du film. Celle-ci, avant d’être assassinée en 1969 par Charles Manson avec l’enfant qu’elle portait, avait ainsi laissé sur son chevet un exemplaire du roman de Thomas Hardy « Tess d’Urberville», dont le film est l’adaptation, avec un mot disant qu’il ferait un bon film.

     

    « Tess d’Urberville » dont le sous-titre est « Une femme pure, fidèlement présentée par Thomas Hardy » est un roman publié par épisodes à partir de 1891, dans divers journaux et revues. Son adaptation était donc un véritable défi d’autant que jusqu’alors Roman Polanski n’avait pas encore signé de film d’amour.

     

    Deux adaptations cinématographiques, toutes deux intitulées « Tess Of d’Urbervilles » avaient déjà été tournées, l’une mise en scène en 1913 par J. Searle Dawley et l’autre par Marshall Neilan en 1924. David O. Selznik en racheta les droits mais il fallut attendre Claude Berri qui racheta les droits à son tour avant que l’œuvre ne tombe dans le domaine public, pour que le film puisse enfin voir le jour.

     

    Polanski a entièrement réussi ce défi et nous le comprenons dès le début qui nous plonge d’emblée dans l’atmosphère du XIXème siècle, un impressionnant plan séquence qui semble déjà faire peser le sceau de la fatalité sur la tête de la jeune Tess. Tandis qu’arrive un cortège de jeunes filles au sein duquel elle se trouve, tandis qu’est planté le décor mélancolique sous un soleil d’été, tandis qu’est présentée l’innocence de la jeune Tess, le pasteur vaniteux croise son père et lui annonce la nouvelle (celle de son ascendance noble) qui fera basculer son destin. C’est aussi là qu’elle verra Angel pour la première fois. Toute sa destinée est contenue dans ce premier plan séquence qui, par une cruelle ironie, fait se croiser ces routes. Les personnages se rencontrent à un carrefour qui est aussi, symboliquement, celui de leurs existences.

     

    Si la scène est lumineuse, dans ces deux routes qui se croisent, ces destins qui se rencontrent, la fatalité de celui de Tess et son ironie tragique semble ainsi déjà nous être annoncée. Tout le film sera à l’image de cette première scène magistrale. Aucun didactisme, aucune outrance mélodramatique alors que le sujet aurait pu s’y prêter. Polanski manie l’ellipse temporelle avec virtuosité renforçant encore la mélancolie de son sujet et sa beauté tragique. Comme cet insert sur le couteau et ces deux plans sur cette tache de sang au plafond qui s’étend qui suffisent à nous faire comprendre qu’un drame est survenu, mais aussi sa violence. Le talent se loge dans les détails, dans la retenue, jamais dans la démonstration ou l’outrance. Par exemple, les costumes de Tess en disent beaucoup plus long que de longues tirades comme cette robe rouge, couleur passion qu’elle porte dans la dernière partie du film et qui contraste avec les vêtements qu’elle portait au début. Un rouge qui rappelle celui de cette fraise que lui fera manger Alec, combattant ses réticences qui en annoncent d’autres, avant de l’initier (la forcer) à d’autres gourmandises. Subtilement encore, en un plan qui laisse entrevoir un vitrail représentant une scène inspirée de Roméo et Juliette, Polanski, comme il l’avait fait dans le plan séquence initial nous rappelle que l’issue ne peut être tragique. Un dénouement aussi magnifique que tragique, la frontière étant toujours très fragile chez Polanski entre le réalisme et une forme de fantastique ou de mysticisme, Tess apparait alors au milieu de ce site mégalithique de Stonehenge, au décor presque irréel, aux formes géométriques et inquiétantes, comme surgies de nulle part, comme sacrifiée sur un autel.

     

    tess2.jpg

     

    Photographie Bernard Prim – Collection Fondation Jérôme Seydoux-Pathé

     

    ©1979 PATHE PRODUCTION – TIMOTHY BURRILL PRODUCTIONS LIMITED

     

    Le spectateur éprouve immédiatement de l’empathie pour Tess, personnage vulnérable et fier malmené par le destin qui semble s’y résigner jusqu’à la révolte finale fatale. Le film doit aussi beaucoup au choix de la trop rare Nastassja Kinski (fille de l’acteur Klaus Kinski), à la fois rayonnante et sombre, naturelle et gracieuse, si triste malgré sa beauté lumineuse et surtout d’une justesse constante et admirable. Elle porte en elle les contraires et les contrastes de ce film dans lequel le destin ne cesse de se jouer d’elle. Contraste entre la tranquillité apparente des paysages (magistralement filmés et mis en lumière, rappelant les peintures du XIXème comme notamment « Des Glaneuses » de Millet ou certains paysages de Courbet, la nature emblème romantique par excellence, le passage des saisons, des paysages symbolisant les variations des âmes ) et les passions qui s’y déchaînent, contraste entre la bonté apparente d’Angel (à dessein sans doute ainsi nommé) qui a « Le Capital » de Marx pour livre de chevet mais qui agit avec un égoïsme diabolique finalement presque plus condamnable que le cynisme et l’arrogance d’Alec. Même lorsqu’elle apparait en haut de cet escalier, transformée, sa tenue et sa coiffure suffisant à nous faire comprendre qu’elle est devenue la maitresse d’Alec, Tess garde cette candeur et cette fragilité si émouvantes.

     

    tess5.jpg

     

    Photographie Bernard Prim – Collection Fondation Jérôme Seydoux-Pathé

     

    ©1979 PATHE PRODUCTION – TIMOTHY BURRILL PRODUCTIONS LIMITED

     

    Nommé six fois aux Oscars (pour 3 récompenses), récompensé d’un Golden Globe et par trois César dont celui du meilleur film et du meilleur réalisateur, « Tess » est un très grand film empreint de mélancolie poétique, d’une beauté formelle envoûtante, un film tout en retenue grâce à des ellipses judicieuses. Le film nous captive avec toute la douceur de son personnage principal, lentement mais sûrement, par une mise en scène sobre. L’impact dramatique n’en est que plus fort et bouleversant. On y retrouve le thème de l’enfermement (ici dans les conventions) si cher à Polanski, un thème également dans les deux films dont je vous livre les critiques en bonus après celle de « Tess », ci-dessous.

     

    Ce mélange d’imprégnation de la peinture du XIXème, ce romantisme tragique qui rappelle les plus grands écrivains russes et cette fresque lente et majestueuse sur la déchéance d’un monde qui rappelle Visconti (dont le cinéma était aussi très imprégné de peinture), sans oublier cette photographie sublime, l’interprétation magistrale de Nastassja Kinski et sa grâce juvénile, lumineuse et sombre, et la musique de Philippe Sarde, en font un film inoubliable. Au-delà de la peinture du poids des conventions (morales et religieuses) et d’une critique des injustices sociales, « Tess » est un film universel d’une poésie mélancolique sur l’innocence pervertie, sur les caprices cruels du destin, sur la passion tragique d’une héroïne intègre, fier et candide, un personnage qui vous accompagne longtemps après le générique de fin.

     

    « J’ai toujours voulu tourner une grande histoire d’amour. Ce qui m’attirait également dans ce roman, c’était le thème de la fatalité : belle physiquement autant que spirituellement, l’héroïne a tout pour être heureuse. Pourtant le climat social dans lequel elle vit et les pressions inexorables qui s’exercent sur elle l’enferment dans une chaîne de circonstances qui la conduisent à un destin tragique. » Roman Polanski
  • Avant-première - Critique de « L’Odyssée de Pi » d’Ang Lee

    pi1.jpg

    anglee 007.JPG

     

    Le 26 novembre dernier, j’ai eu le plaisir d’assister à l’avant-première de « L’Odyssée de Pi », le dernier film du cinéaste Ang Lee en salles le 19 décembre prochain. Cette projection au Gaumont-Marignan a été suivie d’une Master class du cinéaste (cf vidéo ci-dessus).

    L’Odyssée de Pi est l’adaptation du roman fantastique éponyme de Yann Martel maintes fois primé, traduit en 42 langues et surtout réputé pour être totalement inadaptable au cinéma, transformant potentiellement l’aventure en odyssée cinématographique. D’autres cinéastes, avant Ang Lee, furent intéressés ou pressentis pour adapter le roman : Shyamalan, Cuaron, Jeunet avant que le projet ne soit confié au cinéaste taïwanais qui n’en était pas à son premier défi.

    pi2.jpg

    Après « Hôtel Woodstock », il y a trois ans, et auparavant des films aussi différents que « Tigre et dragon », « Raison et sentiments », « Le Secret de Brokeback Mountain », « Lust, Caution »…, Ang Lee s’est donc attelé à l’adaptation  de cette Odyssée qui débute à Pondichéry, en Inde, là où vit Pi Patel (Suraj Sharma),  avec sa famille qui s’occupe d’un zoo. A l’âge de 17 ans, il embarque avec sa famille pour le Canada avec tous les animaux du zoo destinés à y être vendus. Son destin est bouleversé par le naufrage spectaculaire du cargo en pleine mer. Il  est alors le seul survivant à bord d'un canot de sauvetage, enfin…presque seul. Avec lui : Richard Parker, splendide et féroce tigre du Bengale comme son nom ne l’indique pas. Pi, pour survivre va alors devoir faire preuve d’ingéniosité, de courage…et surtout de beaucoup d’imagination.

    Voilà ce qu’est en effet avant tout « L’Odyssée de Pi » : un hommage à l’imaginaire, salvateur ou trompeur, un hymne à son pouvoir qui permet d’affronter les vagues et les tumultes de l’existence. Une splendide allégorie sous la forme d’un conte cruel et enchanteur. C’est avant tout l’histoire d’une croyance (en la religion, en l’illusion que crée cette dernière) qui permet de survivre. C’est là que le film d’Ang Lee se révèle brillant : derrière ce qui pourrait n’être qu’un voyage initiatique (qu’il est aussi) il interroge nos croyances, leur fondement, leur but.

    Le tigre qui évoque l’énergie, la puissance et la férocité est aussi, dans la religion bouddhiste, le symbole de la foi et de l’effort spirituel. Il n’est pas ici doté de pouvoirs surnaturels, et c’est ce qui fait tout l’intérêt du film. Le surnaturel ne réside que dans l’âme de Pi. A nous de voir si le tigre ou même l’existence du tigre n’est que le reflet de la sienne ou celle qu’il possède vraiment, à vous de choisir ce en quoi vous voudrez croire, si son compagnon est son imaginaire ou un splendide tigre du bengale, féroce et fascinant.

     

    pi3.jpg

    Détrompez-vous, si la bande-annonce vous a donné l’impression (l’illusion, encore une) d’assister à une histoire pour enfants, c’est avant tout sa double lecture qui rend cette odyssée passionnante. Elle commence par des images idéalisées de la vie de Pi en Inde avec ses animaux d’une beauté et d’un réalisme troublants que la 3D nous donne l’impression d’approcher réellement (impression qui culminera lors du vol d’une nuée de poissons, Ang Lee a même changé de format pour l’occasion). Puis, vient le temps du naufrage…et du face-à-face entre Pi et Richard Parker, Pi et son imaginaire, Pi et les éléments, Pi et sa foi donc surtout Pi face à lui-même, la manière dont il choisi d’affronter le drame tout comme nous d’affronter l’existence : en croyant le plus souvent (au cinéma, à l’illusion, en un Dieu).

     Le conte ne s’avère ainsi pas seulement cruel parce que  le zèbre et l'orang-outang naufragés avec Pi doivent subir les assauts d’une hyène mais aussi parce que tout ce que nous voyons n’existe peut-être pas, n’est potentiellement que la construction de l’esprit pour supporter une version beaucoup plus cruelle, voire insupportable de ce qui s’est réellement produit (comme, peut-être, la propre animalité de Pi dont le tigre serait alors la métaphore), à l’image de cette île perdue où débarque Pi, en apparence enchanteresse et en réalité carnivore. Tout n’est qu’affaire de perception, de point de vue… à l’image du cinéma, une autre « croyance » ou en tout cas une autre illusion dont le film est aussi l’allégorie.

    LA 3D et  la photographie « fabuleuse » de Claudio Miranda (« L’étrange histoire de Benjamin Button »…)  nous immergent dans un univers poétique et onirique grâce à  des images d’une beauté féérique et irréelle (et à dessein, la forme rejoignant ainsi le fond) qui nous procurent l’illusion de flotter dans les cieux. Ang Lee se révèle alors aussi doué dans les scènes intimistes que dans celles plus spectaculaires entre lesquelles sa filmographie lui a souvent permis d’alterner et qu’il réunit ici dans un seul film. L’émotion atteint son paroxysme et nous fait retenir notre souffle lorsqu’une tempête contraint Pi à se blottir au fond du bateau à portée du tigre abandonnant alors toute défense, peut-être toute raison et s’abandonnant (à l’illusion ?).

    Le film d’Ang Lee regorge de qualités indéniables : alliance entre l’intime et le spectaculaire, beauté vertigineuse des images (comme celle de cette baleine phosphorescente qui surgit des flots comme un songe évanescent, furtif et inoubliable), et surtout double lecture passionnante, pourtant quelques bémols font que je n’emploierai pas le terme de chef d’œuvre par lequel James Cameron a salué le film d’Ang Lee : le scénario inégal avec même quelques longueurs –j’avoue même avoir regardé ma montre- (une arrivée trop brusque au Mexique, un récit enchâssé vieille recette hollywoodienne, et un surjeu à la Bollywood du jeune interprète) même si, concernant ce dernier reproche, Ang Lee, après avoir rencontré l'écrivain Steve Callahan,  rescapé d'un naufrage ayant survécu 76 jours sur un radeau dans l'océan Atlantique, lui a demandé de participer à l’écriture, puis de rencontrer Suraj Sharma. Celui-ci lui a ainsi raconté que les émotions étaient amplifiées dans de telles circonstances, ce qui explique sans doute en partie son jeu qui manque de nuances.

    pi8.jpg

     

    Ang Lee a néanmoins relevé le défi de raconter l’histoire d’un homme « Seul au monde » avec une forme qui n’a rien à voir avec celle du film éponyme mais lorgne plutôt du côté d’ « Avatar », discours sur l’environnement y compris. Un conte fondamentalement cruel sous une apparence enchanteresse. Un voyage épique et poétique, un vertige sensoriel  éblouissant à la narration imparfaite mais qui vaut le détour, ne serait-ce que pour la sensation jouissive de flotter sur les cieux ou encore parce qu’il nous montre qu’il faut apprivoiser l’autre, la nature, son imaginaire allant à l’encontre d’une société dans l’urgence et l’immédiateté. Au-delà de son aspect formel, c’est la polysémie de l’interprétation qui procure son originalité à ce film : le contraste passionnant entre la forme majestueuse et noble (comme un tigre) et le fond très cruel.

    Je vous recommande certes ce film, malgré mes réserves, vous l’aurez compris, mais  si, vraiment, vous voulez voir une fable étourdissante et bouleversante, alors allez voir « Les Bêtes du sud sauvage » de Benh Zeitlin, film d’une beauté âpre et flamboyante qui est aussi un vibrant hommage au doux refuge de l’imaginaire.  L’un n’empêche d’ailleurs pas l’autre mais le second possède ce supplément d’âme, justement de magie, d’insaisissable qui fait parfois défaut au premier et si « L’Odyssée de Pi » m’a charmée et intéressée, « Les Bêtes du Sud sauvage » (en salles le 12 décembre prochain) est un film qui m’a transportée, envoûtée, bouleversée.

    pi7.jpg

    Si vous voulez découvrir « L’Oydyssée de Pi », en avant-première, et dans des circonstances exceptionnelles, sachez enfin que le 9 décembre prochain, la 20th Century Fox organise  une projection à 19h, à la piscine Pailleron, dans le 19ème . Les spectateurs assisteront ainsi à la projection dans un canot de sauvetage au milieu du bassin.

    Retrouvez également cette critique sur mon site http://inthemoodlemag.com et découvrez et éventuellement soutenez mon projet littéraire sur My Major Company, ici.

     

  • Critique - « A royal affair » de Nikolaj Arcel avec Mads Mikkelsen

     

    "A royal affair" faisait partie de la sélection du Grand Prix Cinéma du magazine Elle 2012 (dont je faisais partie du jury) dans le cadre duquel je l'ai découvert.

    « A royal affair » est l’histoire vraie d’un homme ordinaire qui gagne le cœur d’une reine et démarre une révolution. Centré sur le triangle amoureux constitué par Christian VII (Mikkel Folsgaard), roi cyclothymique et débauché, l’idéaliste Struensee ( Mads Mikkelsen), médecin imprégné de la pensée des Lumières, et la jeune reine Caroline Mathilde (Alicia Vikander), Royal Affair relate l’épopée d’idéalistes audacieux qui, vingt ans avant la révolution française, risquèrent tout pour imposer des mesures en faveur du peuple. »

     Il faut d’abord souligner qu’il s’agit là d’un première long-métrage, ce dont on ne se douterait pas à première vue tant l’écriture, la photographie, la direction d’acteurs et la réalisation sont maitrisées.

     Ce film sous-titré « Une passion secrète qui changea à jamais l’avenir d’une nation » est passionnant et à plus d’un titre. Il débute comme un conte de fée: une jeune princesse anglaise va épouser le roi du Danemark et devenir reine mais la santé mentale fragile de son époux, sa vie de débauche et les complots de cour vont rapidement le transformer en intrigue politique, historique et amoureuse passionnante et nous plonger dans cet épisode historique bien connu des Danois et méconnu du reste du monde.

     Le réalisateur a eu la bonne idée de traiter de manière contemporaine un fait historique, d’abord parce que Struensee était lui-même avant-gardiste et visionnaire en faisant appliquer les idées des philosophes des Lumières bien avant la Révolution française.

     Le film est porté par une musique inspirée ( comme souvent lorsqu’elle est signée Gabriel Yared), une photographie qui passe rapidement des couleurs lumineuses d’une vie idéalisée à celles plus grisâtres des réalités de la cour, et l’interprétation remarquable du trio –Mikkel Boefolsgaard qui interprète le roi Cristian VIII a obtenu le prix d’interprétation au Festival de Berlin 2012 et il faut dire qu’il est bluffant dans le rôle de ce roi débauché, égocentrique, manipulable et finalement surtout fragile et plus touchant qu’il n’en a l’air- et face à lui, Mads Mikkelsen qui incarne à merveille le charisme et le mystère de cette figure illustre et Alicia Vikander parfaite dans le rôle de cette reine qui gagne peu à peu en autorité, force et détermination.

     Ce sont les relations de ce trio et l’évolution de ces personnages qui rendent ce film passionnant avec quelques scènes magistrales comme celle lors de laquelle l’un d’entre eux monte à l’échafaud.

    Un premier film passionnant, historique et moderne, romanesque et instructif, étonnamment maitrisé.

     

    Sortie en salles : le 21 novembre 2012

  • Critique – « Argo » de Ben Affleck

    argo.jpg

    4 ans après son premier film » Gone baby gone » qu’il avait accessoirement présenté en avant-première au Festival du Cinéma Américain de Deauville, et deux ans après « The Town », Ben Affleck revient dernière la caméra avec « Argo ». Après avoir exploré les bas-fonds,  voire les tréfonds obscurs et secrets de Boston, il nous embarque cette fois en Iran, en 1979.

    Le 4 novembre 1979, en pleine révolution iranienne, des militants envahissent l’ambassade américaine de Téhéran prenant 52 Américains en otage. Au milieu de ce chaos, six Américains réussissent à s’échapper et à se réfugier au domicile de l’ambassadeur canadien. Sachant qu’ils finiront par être découverts et fort probablement tués, un spécialiste de "l’exfiltration" de la CIA du nom de Tony Mendez (Ben Affleck himself)  monte un plan risqué, totalement abracadabrantesque visant à les faire sortir du pays. Un plan tellement incroyable que, s’il n’était inspiré d’une histoire vraie, seuls Hollywood et le cinéma auraient pu l’inventer: faire passer les six américains à exfiltrer pour l'équipe de tournage d'un film, "Argo".

    Ayant particulièrement apprécié les deux premiers films de Ben Affleck cinéaste, j’en attendais beaucoup de ce troisième long-métrage par ailleurs encensé par la critique, et c’est pourtant à mon avis le moins bon des trois, ou en tout cas le plus convenu qui présente les écueils qu’il avait magistralement évités dans ses précédents films : le manichéisme et les facilités scénaristiques.

    Cela commence par un mélange certes habile d’images d’archives et d’images de fiction, une exposition claire mais assez longue pour nous rappeler les circonstances historiques. Puis, Ben Affleck abuse des montages parallèles pour nous faire comprendre de manière appuyée le parallèle entre Hollywood qu’il ne se prive pas d’égratigner (de manière assez drôle, c’est vrai) et la mise en scène de la prise d’otages par ses « acteurs ». Dans les deux cas, il s’agit d’une réalité scénarisée comme le souligne et surligne le montage au cas où nous ne l’aurions pas compris. A partir de ce moment, nous n’attendons plus qu’une chose : l’exfiltration à l’aéroport, le paroxysme, le climax. La scène tant attendue est certes haletante et prenante mais ne nous épargne rien des clichés du genre ( ticket validé à la dernière minute…).

    Lorsqu’il s’agit de courses poursuites ou de susciter le sentiment d’urgence, l’adrénaline, le danger, la maîtrise du réalisateur est flagrante, comme dans « The Town » et la est tension palpable.  Dommage qu’on n’y retrouve pas cette même étanchéité entre le bien et le mal, le crime et l’innocence, et cet aspect sociologique passionnant que dans « Gone baby gone »  et « The Town »  qui leur apportaient leur intérêt et originalité.

    Si la réalisation est totalement maîtrisée, c’est d’ailleurs avant tout le montage et le découpage qui insufflent au film son rythme trépidant même si Ben Affleck recourt, comme dans ses précédents films, à la caméra qui enserre et encercle les visages pour nous faire comprendre l’enfermement, l’étau qui se resserre, la tension.

    « Argo » a tout de la caricature du film d’espionnage américain : le slogan qui claque (le film était faux la mission bien réelle), le héros mélancolique qui  s’oppose à la hiérarchie et en proie à ses démons personnels (le summum est atteint avec le dessin pour le petit garçon, scène encore une fois téléphonée sans oublier le dialogue entre le producteur et l’agent de la CIA sur leurs enfants), la musique (signée Alexandre Desplat) pour accentuer le suspense, et évidemment et surtout pour nous montrer à quel point ces gens de la CIA et d’Hollywood sont virils et n’ont pas leur langue dans leur poche un langage châtié avec « le censé être irrésistible » « Argofuckyourself ! » ou encore cette réplique parmi d’autres qui fait se retourner Prévert dans sa tombe : : «  Le public visé détestera. Quel public ?Celui avec des yeux ! ».

    Tout était là pour faire de ce scénario réel et improbable un vrai, un grand et beau film d’espionnage politique, malheureusement son manque criant de sobriété et de subtilité en font un  divertissement captivant (mais on peut captiver avec des ficelles plus ou moins faciles) au-dessus de la mêlée certes mais sans grande originalité et à la gloire de la bannière étoilée (étonnant qu’elle ne flotte pas insolemment et fièrement à la fin du film). Cela m’aura néanmoins permis de découvrir cette histoire rocambolesque (déclassifiée par Bill Clinton et rendue publique en 1997) qui présente des résonances intéressantes avec la situation politique actuelle (le film a d’ailleurs été tourné en Turquie). Mais si, comme moi, vous aimez les films d’espionnage des années 1970, revoyez plutôt « Les 3 jours du Condor » et non celui qui essaie de les singer… ou allez voir « Skyfall ».

     

  • Critique - "Nous York" de Géraldine Nakache et Hervé Mimran

    A moins d'avoir émigré sur une autre planète, vous savez certainement que demain sort en salles "Nous York" de Géraldine Nakache et Hervé Mimran, la suite qui n'en est officiellement pas une de "Tout ce qui brille". Autant je vous avais dit tout le bien que je pensais de "Tout ce qui brille", hier, ici, film joyeux, rafraîchissant, pétillant, lumineux, d’une tendre drôlerie et justesse, intelligemment écrit et interprété,  autant je suis beaucoup plus réservée sur "Nous York" découvert dans le cadre du Grand Prix Elle du Cinéma dont je faisais partie du jury (c'est finalement "La Chasse" de Thomas Vinterberg qui a gagné, un meilleur choix même si je lui aurais préfèré "Les Bêtes du Sud sauvage").

     Si « Nous York » n’est pas une suite, il surfe indéniablement sur le succès du premier reprenant des personnages similaires, voire identiques.

    C’est l’histoire de trois trentenaires de Nanterre qui débarquent à New York par surprise à l'occasion de l’anniversaire de leur amie d'enfance. C'est une autre amie d’enfance qui a tout organisé. Les deux amies ont quitté leur cité depuis deux ans pour tenter leurs chances aux États-Unis. La première est l'assistante personnelle d'une célèbre comédienne avec qui elle partage un sublime appartement. La seconde travaille dans une maison de retraite.

    Pour le reste… j’ai eu l’impression d’un immense gâchis, que le talent d’écriture (certain) des deux auteurs s’est perdu dans une admiration béate pour New York, totalement hypnotisés et paralysés par cette beauté d’acier tant de fois filmée, aussi par l’envie de filmer la ville en long, en large et en travers et de filmer leur bande d’amis en oubliant totalement le scénario et réduisant le film à une suite de saynètes sans réelle consistance entre situations convenues, prévisibles et parfois plans interminables et inutiles malgré une tentative d'alterner entre rires et larmes (souvent de manière peu crédible concernant le second, entre la mort d'un personnage et la maladie de la mère d'une autre pour nous faire comprendre de manière appuyée que "la vraie vie est ailleurs", là où ils ont grandi et que, une fois de plus, "tout ce qui brille n'est pas de l'or".)

    Les personnages censés être trentenaires sont particulièrement enfantins, peut-être le reflet d’une génération qui essaie de prolonger l’enfance en laquelle certains se reconnaîtront sans doute mais en tout cas, cela n’a pas été mon cas et j'avoue être un peu lasse de ces personnages récurrents de trentenaires dans les comédies qui les font souvent passer pour des ados attardés et velléitaires.

    Je suis néanmoins moins sévère que les autres jurées envers cette comédie inégale (si l’ennui n’est pas un critère pour moi au cinéma, cela l’est en revanche pour une comédie, et je me suis malheureusement ennuyée ici) aux personnages néanmoins sympathiques interprètés visiblement avec bonheur et qui déambulent et nous font déambuler dans un New York  joliment mis en lumière, beaucoup des jurées ayant attribué la note de 0 au film et ayant considéré qu’il n’y avait que le «générique à sauver».

    Dommage que d'autres films ne bénéficient pas d'autant de mise en avant (le magazine Elle, devant l'étonnement des jurées sur la sélection de ce film, nous a clairement fait comprendre qu'il y avait quelques sélections "obligées", comprendre un échange de bons procédés) que ce film qui se déroule aux Etats-Unis (ô mais quel choix innocent) et sort le jour des élections américaines. Si vous voulez une vraie bonne comédie qui sache alterner entre rires et larmes, je vous recommande "Comme des frères" d'Hugo Gélin, pour moi la comédie de l'année (au casting duquel figure d'ailleurs  Hervé Mimran, coréalisateur de "Nous York", en tant que scénariste).

    comme.jpg