26/06/2008
« Valse avec Bashir » -Ari Folman : un documentaire d’animation d’une effroyable beauté
Alors qu’il y a quelques jours encore j’évoquais mon peu d’appétence pour le cinéma d’animation, c’est en toute logique que je vais vous faire part aujourd’hui de mon enthousiasme et de mon émotion pour…un film d’animation. Un film d’animation d’un genre très particulier néanmoins. En compétition lors du dernier festival de Cannes où il a fait figure de favori, il est reparti sans un prix mais avec un écho médiatique retentissant. C’est donc avec impatience que j’attendais sa sortie en salles l’ayant manqué à Cannes.
Cela commence par la course d’une meute de chiens face caméra. L’image nous heurte de plein fouet : féroce, effrayante, belle et terrifiante. Une meute de chiens par laquelle, dans ses cauchemars, un ami d’Ari est poursuivi. 26 chiens exactement. Le nombre de chiens qu’il a tués durant la guerre du Liban, au début des années 1980, ce poste lui ayant été attribué parce qu’il était incapable de tuer des humains. Il raconte ce cauchemar récurrent à Ari mais ce dernier avoue n’avoir aucun souvenir de cette période, ne faire aucun cauchemar. Le lendemain, pour la première fois, 20 ans après, un souvenir de cette période niée par sa mémoire surgit dans la conscience (ou l’inconscient) d’Ari : lui-même alors jeune soldat se baignant devant Beyrouth avec deux autres jeunes soldats sous un ciel lunaire en feu d’une beauté terrifiante. Il lui devient alors vital de connaître ce passé enfoui, ces pages d’Histoire et de son histoire englouties par sa mémoire. A cette fin, il va aller à la rencontre de ses anciens compagnons d’armes, neuf personnes interrogées au total (dont deux ont refusé d’apparaître à l’écran sous leur véritable identité.) A l’issue de ces témoignages il va reconstituer le fil de son histoire et de l’Histoire et l’effroyable réalité que sa mémoire a préféré gommer…
Un film d’animation d’un genre très particulier donc. D’abord parce qu’il est autobiographique : cette histoire, le troisième long-métrage du réalisateur (après « Sainte Clara » en 1996 et « Made in Israël » en 2001) est en effet celle du réalisateur israélien Ari Folman pour qui ce film a tenu lieu de thérapie. Ensuite parce que ce sont de vrais témoignages, poignants, et les voix de ces témoins donnent un aspect très documentaire à ce film hybride et atypique : d’abord tourné en vidéo, monté comme un film de 90 minutes, puis un story board en 2300 dessins ensuite animés, c’est un mélange d’animation Flash, d’animation classique et de 3D. Ce mode filmique si particulier n’est nullement un gadget mais un parti pris artistique au service du propos auquel il apporte sa force et sa portée universelle. Un documentaire d’animation sur la guerre du Liban : oui, il fallait oser. Ari Folman s’affranchit des règles qui séparent habituellement documentaire et fiction et dans ce sens, et aussi parce que ce film se déroule également au Liban, néanmoins à une autre époque, il m’a fait penser à l’un de mes coups de cœur du Festival de Cannes 2008 : « Je veux voir » de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige que je vous recommande d’ores et déjà, sans la moindre réserve. ("Je veux voir" sera projeté au festival Paris Cinéma, le 8 juillet, voir ici)
Dès ces premiers plans de chiens en furie, nous sommes donc happés, happés par la violence sublime des images, ces couleurs noirs et ocre diaboliquement envoûtantes, oniriques et cauchemardesques, happés par une bande originale d’une force saisissante (signée Max Richter), happés par l’envie et la crainte de savoir, de comprendre, nous aussi, en empathie avec la quête identitaire d’Ari. C’est d’abord la beauté formelle et la poésie cruelle qui en émane qui accroche notre regard, notre attention. Cette beauté ensorcelante rend supportable l’insupportable, rend visible l’insoutenable, créant à la fois une distance salutaire avec la violence de ces témoignages et événements réels mais nous aidant aussi à nous immerger dans cette histoire. Si la violence est atténuée, l’émotion ne l’est pas. Ari Folman n’a pas non plus voulu rendre la guerre lyrique mais son lyrisme visuel exacerbe encore l’absurdité de cette guerre, de ces hommes égarés que la peur fait tirer, sans savoir sur qui, et sans savoir vraiment pourquoi.
Peu à peu, au fil des témoignages, les pièces du puzzle de la mémoire disloquée d’Ari vont s’assembler jusqu’à l’atrocité ultime, celle qui a sans doute provoqué ce trou noir, celle volonté inconsciente d’oublier, de faire taire ses souvenirs de ces jours de 1982 : le massacre de Palestiniens par les Phalangistes chrétiens, les alliés d’Israël, suite à l’assassinat du président de la République libanaise Bashir Gemayel, dans les camps de Sabra et Shatila, deux camps de Beyrouth-ouest, dont il a été le témoin impuissant (il ne nie pas pour autant la responsabilité d’Israël, du moins son inaction coupable). Au dénouement de ce poème tragique, Ari Folman a alors choisi de substituer des images réelles aux images d’animation pour rappeler, sans doute, la réalité de la guerre, sa violence, son universelle absurdité, sa brutalité. Des images d’une violence nécessaire. Qui nous glacent le sang après tant de beauté d’une noirceur néanmoins sublime.
Plus qu’un film d’animation c’est à la fois un documentaire et une fiction sur la mémoire et ses méandres psychanalytiques et labyrinthiques, sur l’ironie tragique et les échos cyniques de l’Histoire, l’amnésie tragique de l’Histoire-collective- et de l’histoire-individuelle- (si Ari a effacé cette période de sa mémoire c’est aussi parce qu’elle est un écho pétrifiant à l’histoire tragique de sa famille, victime des camps nazis, ceux d’une autre époque, un autre lieu mais avec la même violence et horreur absurdes, presque les mêmes images des décennies après, et horreur ultime : les protagonistes ayant changé de rôle), sur l’absurdité de la guerre que ce film dénonce avec plus d’efficacité que n’importe quel discours. La poésie au lieu de nier ou d’édulcorer complètement la violence en augmente encore l’atrocité : comme ce chant d’une ironie dévastatrice sur le Liban pendant qu’un char écrase des maisons, des voitures, lentement, presque innocemment. Comme cette couleur rouge qui se mue d’un objet anodin en sang qui coule. Ou comme cette valse avec Bashir, celle d’un tireur qui danse avec les balles qu’il tire devant le portrait de Bashir Gemayel sur fond de Chopin, qui joue avec le feu, qui danse avec la mort dans une valse d’une sensualité violente: cette scène résume toute la beauté effroyable de ce film magnifique. Tragique et magnifique. Cette valse est aussi à l’image de la forme de ce film : entraînante, captivante comme si une caméra dansante nous immergeait dans les méandres virevoltants de la mémoire d’Ari.
Une œuvre atypique qui allie intelligemment forme et force du propos, où la forme, sublime, est au service du fond, brutal. Une valse étourdissante d’un esthétisme d’une effroyable beauté. Une valse fascinante, inventive. Entrez dans la danse, sans attendre une seconde. Elle vous entraînera dans cette histoire, dans l’Histoire, avec une force renversante, saisissante, poignante.
Alors, oui sans doute le grand oublié du palmarès de ce 61ème Festival de Cannes (qui me satisfait néanmoins pleinement), tout simplement peut-être parce que cette œuvre tellement atypique qui invente même un nouveau genre cinématographique (dont elle sera d’ailleurs certainement le prototype et l’unique exemplaire tant une copie lui ferait certainement perdre sa force) ne correspondait à aucune des catégories du palmarès à moins que le jury n’ait pas osé, n’ait pas eu la même audace que celle dont Ari Folman a fait preuve dans son film, une œuvre qui répondait d’ailleurs aux exigences du président Sean Penn témoignant de la conscience du monde dans lequel son réalisateur vit, un monde si souvent absurde et amnésique, enfouissant son Histoire dans les tréfonds de sa mémoire tragiquement et criminellement sélective.
Lien: site officiel du film
Sandra.M
20:12 Ecrit par Sandra.M dans CRITIQUES DES FILMS A L'AFFICHE(2004 à 2007), FESTIVAL DE CANNES 2008 | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
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28/12/2007
Les films "in the mood" de l'année 2007
Voici les 40 films que je vous ai recommandés cette année (et je persiste et signe!). Vous pouvez retrouver les critiques de chacun d'entre eux qui figurent toutes sur le blog (dans la rubrique "les films incontournables de 2007", colonne de gauche du blog, cliquez sur le titre du film sous l'affiche, dans la colonne en question, pour lire une critique) .
« L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford » d’Andrew Dominik
« Un secret » de Claude Miller
« Le scaphandre et le papillon » de Julian Schnabel
« Le rêve de Cassandre » de Woody Allen
« La graine et le mulet » d’Abdellatif Kechiche
« My blueberrry nights » de Wong Kar Wai
« De l’autre côté » de Fatih Akin
« Je suis un cyborg » de Park Whan-Wook
« La nuit nous appartient » de James Gray
« Chacun son cinéma », film
« Once » de John Carney
« Paranoïd park » de Gus Van Sant
« Un baiser s’il vous plaît » d’Emmanuel Mouret
« Après lui » de Gaël Morel
« 7h58 ce samedi-là » de Sidney Lumet
« Bobby » de Emilio Estevez
« Boxes » de Jane Birkin
« J’attends quelqu’un » de Jérôme Bonnell
« La face cachée » de Bernard Campan
« La vengeance dans la peau » de Paul Greengrass
« La vie des autres » de Florian Henckel von Donnersmarck
« La vie d’artiste » de Marc Fitoussi
« Le deuxième souffle « d’Alain Corneau
« Le fils de l’épicier »d’Eric Guirrado
« Le mariage de Tuya » de Wang Quan’an
« Le rêve de Cassandre de Woody Allen »
« Les chansons d’amour » de Christophe Honoré
« L’avocat de la terreur » de Barbet Scrhoeder
« Michael Clayton » de Tony Gilroy
« Never forever » de Gina Kim
« Once » de John Carney
« Paranoïd park » de Gus Van Sant
« Roman de gare » de Claude Lelouch
« Souffle » de Kim Ki-Duk
« Still life » de Jia Zhang Ke
« Gone baby gone » de Ben Affleck
Mes 10 films favoris de l'année 2007
Et s'il fallait n'en retenir que 10?
Le choix a été cornélien, bien d'autres ci-dessus auraient mérité d'y figurer. Certains sont fortement liés au moment où je les ai vus, aux souvenirs dont ils sont indissociables. Je les ai choisis pour le caractère exceptionnel de leur mise en scène et/ou interprétation et/ou scénario et/ou émotion et/ou photographie..., et je vous les recommande tous vivement et évidemment d'abord le premier d'entre eux qui réunit toutes ces qualités et bien d'autres encore: un poème, une métaphore, un film qui, je l'espère, entrera dans la légende comme celui dont il nous conte l'assassinat.
1. Le chef d'oeuvre de l'année: "L'assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford" d'Andrew Dominic
2. L'adaptation la plus poignante et la passion de l'année: "Un secret" de Claude Miller

3. Le "crime et châtiments" de l'année, d'une noirceur savoureuse: "Le rêve de Cassandre" de Woody Allen






15:33 Ecrit par Sandra.M dans CRITIQUES DES FILMS A L'AFFICHE(2004 à 2007) | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note
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24/12/2007
La clef de Guillaume Nicloux : une âpreté ostensible et ostentatoire
Hier, devant un de mes cinémas de prédilection, j’ai hésité entre les deux films que je n’ai pas encore vus, scrutant longuement les deux affiches pour me décider : entre « Si c’était lui » d’Anne-Marie Etienne et « La clef » de Guillaume Nicloux. Entre l’une sur laquelle Carole Bouquet est hilare. Et l’autre sur laquelle Guillaume Canet semble poursuivi par le diable et sur laquelle est écrit « Un fils doit-il payer pour les fautes de son père ? », laquelle affiche me rappelait d’ailleurs étrangement celle de « Ne le dis à personne » (rappelez-vous il était déjà poursuivi par le diable), l’affiche n’est d’ailleurs pas le seul point commun entre ces deux films. J’ai hésité entre l’ombre et la lumière. Entre un film peut-être réussi mais dont le dénouement était prévisible (pas une critique, c’est simplement le principe même de la comédie romantique, qu’ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants) et un film dont l’âpreté l’était tout autant. Allez savoir pourquoi, la noirceur et son ambivalence m’ont davantage attirée.
Pour avoir vu un des deux précédents films de Guillaume Nicloux constituant cette « trilogie policière », je savais un peu à quoi m’attendre. Un fils doit-il payer pour les crimes de son père donc ? Le fils c’est Eric Vincent (Guillaume Canet) dont la femme (Marie Gillain) aimerait justement en avoir un (fils donc). Un inconnu (Jean Rochefort) l’appelle pour qu’il vienne récupérer les cendres de son père qu’il n’a jamais connu. Tandis qu’un père, détective privé de son état déjà présent dans « Une affaire privée », François Manéri, (Thierry Lhermitte) recherche sa fille (Vanessa Paradis) la seule à pouvoir le sauver de sa maladie incurable, laquelle va justement se retrouver sur la route périlleuse d’Eric Vincent. A cela s’ajoute, 30 ans plus tôt, l’enquête de Michèle Varin (Josiane Balasko), commissaire de police, protagoniste de « Une affaire privée », qui enquête sur un brutal assassinat dont la naissance non moins brutale d’Eric Vincent s’avèrera être la conséquence… et autour de laquelle tourne la clef du mystère.
J’ai lu ça et là que l’intrigue était incompréhensible. Non. Elle mêle juste les temporalités par une habile (dé)construction. Le montage et la structure scénaristique sont d’ailleurs selon moi le grand atout de ce film, outre le fait qu’il confirme ce que nous savions déjà : Guillaume Canet adore courir dans les films. Accessoirement, il confirme qu’il est aussi un des meilleurs acteurs de sa génération. La caméra à l’épaule de Guillaume Nicloux, au plus près des visages, au plus près de l’angoisse, au plus près des stigmates du temps pour d’autres (les visages sont filmés sans artifices, aucun acteur n’a été maquillé…c’est parfois cruel), ne pardonne rien. Si certains jugent cette intrigue incompréhensible, c’est que nous sommes de plus en plus habitués au confort hypnotisant des récits formatés, cadenassés, ordonnés, habitués à zapper quand cela sort des sentiers battus et balisés. Seulement au cinéma on ne peut pas zapper. La caméra impitoyable de Guillaume Nicloux nous emprisonne avec Guillaume Canet, et ne nous laisse aucun répit. En refusant un père et un fils Eric Vincent va se retrouver avec les deux, écartelé entre son passé et son avenir, plongé dans une obscure histoire dont il ne soupçonne pas être la clef.
D’après les dires des acteurs qui tournent avec lui Guillaume Nicloux a une méthode assez radicale, par exemple il ne dit ni moteur ni action et il impose, par ce biais et par d’autres, une certaine tension, palpable à l’écran tant les acteurs semblent souffrir au-delà de leurs rôles. A force de vouloir nous plonger dans un univers obscur, à force de demander à ses acteurs d’avoir l’air paumés, à force de les rendre méconnaissables pour qu’ils ressemblent le moins possible à des acteurs qui jouent mais le plus possible à des êtres ordinaires, rongés par le temps et l’angoisse, à force de noirceur et de souci de réalisme surlignés, Guillaume Nicloux montre (trop) ostensiblement ses intentions.
Reste que Guillaume Canet nous transmet son angoisse d’homme ordinaire plongé dans une étrange et extraordinaire affaire, que Vanessa Paradis est une nouvelle fois d’une fragilité et d’une justesse saisissantes, que Marie Gillain est très crédible en épouse rongée par son désir d’enfant, et aveuglée, que Jean Rochefort est impérial, comme toujours. Thierry Lhermitte joue à être méconnaissable. (un petit air de Michael Douglas dans « King of California » non ?), Josiane Balasko à être déprimée et à ne surtout pas sourire. Un film qui oscille entre le ridicule de l’ostentatoire et l’angoissant. Le ridicule de la violence abjecte (corps calciné, bébé volé dans le ventre de sa mère, ventres lacérés) et des visages filmés sans artifices. Le ridicule de la noirceur par l’odeur de la mort omniprésente (Deux malades incurables pour un seul film ça fait beaucoup non ?). L’angoisse par cette caméra oppressante.
Comme s’il voulait justifier la forme par le fond Guillaume Nicloux fait dire à Eric Vincent que « ce n’est pas le but mais le chemin qui compte ». Chemin inégal, sinueux et… malgré tout captivant. Un thriller sur la paternité et sur les vicissitudes du destin, aussi (non, non Guillaume Nicloux ne lorgne pas mais alors pas du tout du côté de Lelouch, les hasards et coïncidences ne suffisent pas à établir un parallèle, ceux de la scène de l’hôpital, là au contraire pas surlignés, sont au passage plutôt réussis) dont la clef n’est effectivement pas ce qui importe mais plutôt le chemin pour la trouver… Ce chemin-là en tout cas ne vous laissera probablement pas indifférents. Si vous n’avez pas peur de devoir attendre les 2H que dure le film pour revoir la lumière dans les reflets de la chevelure dorée de Vanessa Paradis, plus éclatante, après cette plongée nocturne, pourquoi ne pas vous y hasarder, et puis, qui sait, peut-être se marièrent-ils (ah, non ils le sont déjà au début) et eurent-ils un fils ?
Je vous aurai prévenus. Sinon, vous pouvez toujours aller voir « Si c’était lui »…
Sandra.M
09:53 Ecrit par Sandra.M dans CRITIQUES DES FILMS A L'AFFICHE(2004 à 2007) | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note
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18/12/2007
"La graine et le mulet" ou "Un baiser s'il vous plaît" : d'un Marivaux à l'autre
Pour certains, ce week end fut synonyme de frénésie d’achats, pour moi il fut synonyme de frénésie cinématographique. Loin des bousculades, des empoignades, des regards et des pas harassés. On ne va pas impunément dans certains cinémas. Certains sont des lieux de bien être, de recueillement presque. Si le Dieu cinéma existait son lieu de culte s’appellerait Arlequin ou Saint-Germain des Prés, là où les spectateurs ont les yeux qui brillent avant même que la séance ne commence, là on ne monte pas mais où on descend dans la salle , lieux mystérieux, salles obscures qui nous éclairent sur le monde vers lesquelles on se fraie lentement un chemin en chuchotant respectueusement. C’est donc à l’Arlequin que j’ai vu « Un baiser s’il vous plait » et au Saint-Germain des Prés que j’ai vu « La graine et le mulet » (ils sont toujours à l’affiche dans ces deux salles.) Premier point commun : l’un et l’autre sont projetés dans des salles art et essai. Pas le seul d’ailleurs même si au premier abord il semblerait s’agir de films aussi différents que possibles.
L’un, d’Emmanuel Mouret, « Un baiser s’il vous plait », commence par la rencontre fortuite de Gabriel (Michael Cohen) et Emilie (Julie Gayet). Emilie est parisienne en déplacement à Nantes, ils ne se reverront probablement jamais, tous deux ont des compagnons. Gabriel veut embrasser Emilie. Emilie hésite et pour qu’il comprenne son hésitation, elle lui en raconte la raison, l’histoire d’une femme mariée (Virginie Ledoyen) et du meilleur ami de celle-ci (Emmanuel Mouret) et les conséquences d’un baiser…
L’autre, d’Abdellatif Kechiche, "La graine et le mulet" qui se déroule sur le port de Sète, nous conte l’histoire de Beiji, soixante et un an, père de cinq enfants, divorcé, licencié d’un chantier naval, qui, avec l’aide de sa belle-fille, Rym, une adolescente, décide de créer sa propre affaire : un restaurant sur un vieux bateau délabré. Le rêve qui va souder une famille. Le rêve d’une vie meilleure. Le rêve qu’il veut laisser à ses enfants.
Bien sûr ces deux films ont aussi en commun la singularité de leurs titres, dans les deux cas ce autour de quoi tourne tout le film : le baiser d’un côté, la graine et le mulet, de l’autre. Mais pas seulement. Ce titre et ce qu’il désigne sont alors l’objet d’un suspense inattendu et incongru dans les deux cas. Ces deux films ont encore en commun d’avoir été présentés en compétition officielle du dernier Festival de Venise. Celui d’Abdellatif Kechiche est reparti avec trois récompenses : le prix de la critique internationale, le prix Marcello Mastroianni pour Hafsia Herzi (ô combien mérité), prix qui récompense un jeune talent, et le prix spécial du jury ex-aequo avec « I’m not there » de Tod Haynes. « La faute à Voltaire » d’Abdellatif Kechiche avait d’ailleurs déjà obtenu le lion d’or de la meilleure première œuvre au Festival de Venise 2000.
« Un baiser s’il vous plaît » et « La graine et le mulet » ou plutôt Abdellatif Kechiche et Emmanuel Mouret ont également Marivaux en commun : l’un, l’a brillamment utilisé et remis en scène, dans « l’Esquive », l’autre nous parle de marivaudages, des jeux de l’amour et du hasard, de petits jeux a priori sans conséquences dans « Un baiser s’il vous plaît ». Mais leur principal point commun c’est la façon dont ils nous convainquent, nous envoûtent même, progressivement, (ce ne sont pas des univers dans lesquels on rentre immédiatement mais qui captivent peu à peu et subrepticement notre attention, sans recourir à des méthodes, non, mais avec un univers qui leur est propre) irréversiblement, pour aboutir l’un et l’autre à une fin mémorable. C’est tellement important le dénouement, la dernière note, le goût qui restera sur nos lèvres et dans nos yeux avides de spectateurs parfois exigeants… Que serait « Lost in translation » sans sa fin énigmatique ? Je repense aussi à un téléfilm récent, l’adaptation de « Guerre et paix » de Tolstoï, plutôt réussie d’ailleurs, mais dont les deux dernières minutes gâchaient les heures qui avaient précédées, plutôt réjouissantes, un insert qui indiquait de manière pour le moins déplacée « tout est bien qui finit bien ». Comme si le spectateur n’était pas capable de supporter une fin en demi-teinte, comme si le spectateur ne pouvait survivre sans happy end, comme si les spectateurs étaient des enfants qu’il fallait bercer d’illusions. J’ai rarement vu idée aussi ridicule et surtout aussi insultante pour le spectateur.
Deux fins mémorables donc, deux fins que je ne vous raconterai donc pas mais qui justifient évidemment à elles seules d’aller voir ces deux films. Deux films à contre-courant du cynisme ambiant, du formatage ambiant, deux films qui donnent le temps au temps, le temps de dire (même très vite, même de manière très différente, très écrite pour l’un, très parlée pour l’autre, mais non moins travaillée et efficace), le temps de les écouter, le temps de laisser l’émotion s’installer, et non de la proclamer, l’ordonner. La semaine dernière, lors d’un séminaire sur le scénario, Olivier Lorelle (scénariste césarisé d’Indigènes) disait « il y a d’un côté les salles vides de sens et de l’autre les salles vides de spectateurs ». Eh bien non, la salle du Saint-Germain était pleine et la séance d’après aussi. Le public a besoin de sens, le public n’a pas toujours envie qu’on lui dicte ses émotions. Et le bouche à oreille ne s’y trompe pas.
Ces deux films ont aussi en commun une direction d’acteurs remarquable. Et évidemment surtout celle d’Abdellatif Kechiche. Un modèle du genre. Epoustouflant. A tel point qu’on se sent presque gênés, voyeurs, oubliant qu’il ne s’agit pas d’un documentaire mais d’une fiction tant la vérité semble jaillir de chaque scène, de chaque parole, de chaque regard que la caméra semble surprendre et non précéder. Les scènes de repas sont saisissantes, la caméra guette le moindre signe de faiblesse, de doute, de tristesse qui passent, presque invisibles, dans la cohue et dans les mouvements frénétiques, et non moins judicieux, de la caméra qui scrute et sculpte chaque visage. Tout le talent est dans le presque, dans la nuance, dans le non-dit, dans ce qui est suggéré. Ce brouhaha contraste avec les silences du personnage de Slimane dont le visage buriné, triste et noble trimballe avec lui une vie d’émotions et suscite la nôtre. Ami et collègue de chantier du père du cinéaste, Slimane (Habib Boufares) comme souvent chez Abdellatif Kechiche, n’est pas un comédien professionnel mais non moins exceptionnel et bouleversant. A l’inverse Emmanuel Mouret a choisi uniquement des comédiens professionnels.
Tous deux ont cependant encore cela en commun : leur style imprègne le fond et la forme, très rohmerien ou même truffaldien pour Emmanuel Mouret (dont le personnage maladroit est une sorte de mélange d’Antoine Doinel et Pierre Richard), Abdellatif Kechiche,lui, même si son cinéma ne ressemble à aucun autre, lorgne plutôt du côté de Pialat. Forme vivante et frénétique chez Abdellatif Kechiche. Théâtralisée, ludique et burlesque, chez Emmanuel Mouret. Mais au fond, chez l’un comme chez l’autre la preuve d’une grande liberté. La mise en abyme structurée, les décors aseptisés sur lesquels plane l’ombre de Schubert (je ne résiste jamais à Schubert…) sont aussi éloignés que possible de ceux du film d’Abdellatif Kechiche imprégné de documentaire dans le fond comme dans la forme. Et pourtant dans les deux cas on se laisse embarquer. L’un et l’autre nous parlent du destin. D’actes a priori insignifiants et anodins qui peuvent devenir cruciaux. L’un et l’autre nous donnent envie de saisir chaque seconde, d’embrasser, de désirer même la vie : un désir de vie dont les deux fins sont emblématiques.
Abdellatif Kechiche signe un hymne à la solidarité, nous parle du droit à la différence, sans revendiquer (on aurait pu craindre, au regard des premières minutes, d’ailleurs très réussies, un discours militant sur la précarité de l’emploi mais non Abdellatif Kechiche est trop intelligent et doué pour tomber dans la revendication ostentatoire), non, mais comme on nous conterait une comptine sauf que celle-là ne nous endort pas mais nous maintient éveillés, nous réveille aussi, si bien que les 2H30 dont on pense au début qu’elles seront interminables paraissent trop courtes tant nous aurions aimé rester avec ces personnages attachants, palpitants de vie.
« La graine et le mulet » est un film énergique et fiévreux, solaire et sombre, étourdissant de vie à l’image de sa jeune interprète principale qui, notamment dans un plan séquence où elle tente de convaincre sa mère ( de quoi, je vous laisse découvrir) fait passer une multitude d’émotions avec un brio déconcertant et rarement vu au cinéma. De même que le duo singulier qu’elle forme avec Slimane donne lieu à des scènes toujours bouleversantes, Slimane, tellement touchant, qui se raccroche à son regard notamment lors de leurs démarches administratives face à des banquiers, fonctionnaires…, plus vrais que nature. Il faudrait parler de tant d’autres scènes encore où le rire et les larmes, la lâcheté et le courage se confondent, où la tristesse et la drôlerie affleurent.
Aucun personnage n’est négligé mais existe. Abdellatif Kechiche n’a pas son pareil pour, dans un geste esquissé, traduire la vanité ou l’humanité, le ridicule ou le sublime : la comédie humaine.
Ce n’est pas un film militant mais un film vivant. C’est juste et tellement la vie. Un tourbillon de vie qui m’a bouleversée, qui ne vous laissera pas indemne, qui ne peut vous laisser indemne, qui vous bouscule et vous emmène dans sa danse échevelée. Et puis cette fin, cette fin, danse de mort et danse de vie qui s’enlacent et se répondent magnifiquement et tragiquement, fin sensuelle et terrible, belle et douloureuse, troublante et poignante, inoubliable : SUBLIME. Le grand film d’un très grand directeur d’acteurs. A ne manquer sous aucun prétexte !
Et si vous aussi avez envie d’une frénésie de cinéma, plutôt que d’achats, allez voir ensuite « Un baiser s’il vous plait » dont l’exquise fin vous laissera un goût délicieux et vous fera quitter la salle un peu « lost in translation » tant Emmanuel Mouret parle une langue bien à lui, presque étrangère, en tout cas singulière… Cette semaine vous n’aurez donc aucune excuse pour ne pas plonger « in the mood for cinema » !
Sandra.M
12:22 Ecrit par Sandra.M dans CRITIQUES DES FILMS A L'AFFICHE(2004 à 2007) | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note
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14/12/2007
"La nuit nous appartient" de James Gray
La nuit nous appartient. Voilà un titre très à-propos pour un film projeté en compétition officielle au dernier Festival de Cannes. Cannes : là où les nuits semblent ne jamais vouloir finir, là où les nuits sont aussi belles et plus tonitruantes que les jours et là où les nuits s’égarent, délicieusement ou douloureusement, dans une profusion de bruits assourdissants, de lumières éblouissantes, de rumeurs incessantes. Parmi ces rumeurs certaines devaient bien concerner ce film de James Gray et lui attribuer virtuellement plusieurs récompenses qu’il aurait amplement méritées (scénario, interprétation, mise en scène...) au même titre que « My blueberry nights », mon grand favori, ou plutôt un autre de mes grands favoris du festival, l’un et l’autre sont pourtant repartis sans obtenir la moindre récompense…
Ce titre poétique (« We own the night » en vo, ça sonne encore mieux en Anglais non ?) a pourtant une source plus prosaïque qu’il ne le laisserait entendre puisque c’est la devise de l’unité criminelle de la police de New York chargée des crimes sur la voie publique. Ce n’est pas un hasard puisque, dans ce troisième film de James Gray ( « The Yards » son précèdent film avait déjà été projeté en compétition au Festival de Cannes 2000) qui se déroule à New York, à la fin des années 80, la police en est un personnage à part entière. C’est le lien qui désunit puis réunit trois membres d’une même famille : Bobby Green (Joaquin Phoenix), patron d’une boîte de nuit appartenant à des Russes, à qui la nuit appartient aussi, surtout, et qui représentent pour lui une deuxième et vraie famille qui ignore tout de la première, celle du sang, celle de la police puisque son père Burt (Robert Duvall) et son frère Joseph (Mark Walhberg) en sont tous deux des membres respectés et même exemplaires. Seule sa petite amie Amada (Eva Mendes), une sud américaine d’une force fragile, vulgaire et touchante, est au courant. Un trafic de drogue oriente la police vers la boîte détenue par Bob, lequel va devoir faire un choix cornélien : sa famille d’adoption ou sa famille de sang, trahir la première en les dénonçant et espionnant ou trahir la seconde en se taisant ou en consentant tacitement à leurs trafics. Mais lorsque son frère Joseph échappe de justesse à une tentative d’assassinat orchestrée par les Russes, le choix s’impose comme une évidence, une nécessité, la voie de la rédemption pour Bobby alors rongé par la culpabilité.
Le film commence vraiment dans la boîte de nuit de Bobby, là où il est filmé comme un dieu, dominant et regardant l’assemblée en plongée, colorée, bruyante, gesticulante, là où il est un dieu, un dieu de la nuit. Un peu plus tard, il se rend à la remise de médaille à son père, au milieu de la police de New York, là où ce dernier et son frère sont des dieux à leur tour, là où il est méprisé, considéré comme la honte de la famille, là où son frère en est la fierté, laquelle fierté se reflète dans le regard de leur père alors que Bobby n’y lit que du mépris à son égard. C’est avec cette même fierté que le « parrain » (les similitudes sont nombreuses avec le film éponyme ou en tout cas entre les deux mafias et notamment dans le rapport à la famille) de la mafia russe, son père d’adoption, regarde et s’adresse à Bobby. Le décor est planté : celui d’un New York dichotomique, mais plongé dans la même nuit opaque et pluvieuse, qu’elle soit grisâtre ou colorée. Les bases de la tragédie grecque et shakespearienne, rien que ça, sont aussi plantées et même assumées voire revendiquées par le cinéaste, de même que son aspect mélodramatique (le seul bémol serait d’ailleurs les mots que les deux frères s’adressent lors de la dernière scène, là où des regards auraient pu suffire...)
Les bons et les méchants. L’ordre et le désordre. La loi et l’illégalité. C’est très manichéen me direz-vous. Oui et non. Oui, parce que ce manichéisme participe de la structure du film et du plaisir du spectateur. Non, parce que Bobby va être écartelé, va évoluer, va passer de l’ombre à la lumière, ou plutôt d’un univers obscur où régnait la lumière à un univers normalement plus lumineux dominé par des couleurs sombres. Il va passer d’un univers où la nuit lui appartenait à un autre où il aura tout à prouver. Une nuit où la tension est constante, du début et la fin, une nuit où nous sommes entraînés, immergés dans cette noirceur à la fois terrifiante et sublime, oubliant à notre tour que la lumière reviendra un jour, encerclés par cette nuit insoluble et palpitante, guidés par le regard lunatique (fier puis désarçonné, puis déterminé puis dévasté de Joaquin Phoenix, magistral écorché vif, dont le jeu est d’ailleurs un élément essentiel de l’atmosphère claustrophobique du film). James Gray a signé là un film d’une intensité dramatique rare qui culmine lors d’une course poursuite d’anthologie, sous une pluie anxiogène qui tombe impitoyablement, menace divine et symbolique d’un film qui raconte aussi l’histoire d’une faute et d’une rédemption et donc non dénué de références bibliques. La scène du laboratoire (que je vous laisse découvrir) où notre souffle est suspendu à la respiration haletante et au regard de Bob est aussi d’une intensité dramatique remarquable.
« La nuit nous appartient », davantage qu’un film manichéen est donc un film poignant constitué de parallèles et de contrastes (entre les deux familles, entre l’austérité de la police et l’opulence des Russes,-le personnage d’Amada aussi écartelé est d’ailleurs une sorte d’être hybride, entre les deux univers, dont les formes voluptueuses rappellent l’un, dont la mélancolie rappelle l’autre- entre la scène du début et celle de la fin dont le contraste témoigne de la quête identitaire et de l’évolution, pour ne pas dire du changement radical mais intelligemment argumenté tout au long du film, de Bob) savamment dosés, même si la nuit brouille les repères, donne des reflets changeants aux attitudes et aux visages. Un film noir sur lequel plane la fatalité : fatalité du destin, femme fatale, ambiance pluvieuse. James Gray dissèque aussi les liens familiaux, plus forts que tout : la mort, la morale, le destin, la loi.
Un film lyrique et parfois poétique, aussi : lorsque Eva Mendes déambule nonchalamment dans les brumes de fumées de cigarette dans un ralenti langoureux, on se dit que Wong Kar-Wai n’est pas si loin... même si ici les nuits ne sont pas couleur myrtille mais bleutées et grisâtres. La brume d’une des scènes finales rappellera d’ailleurs cette brume artificielle comme un écho à la fois ironique et tragique du destin.
C’est épuisés que nous ressortons de cette tragédie, heureux de retrouver la lumière du jour, sublimée par cette plongée nocturne. « La nuit nous appartient » ne fait pas partie de ces films que vous oubliez sitôt le générique de fin passé (comme celui que je viens de voir dont je tairai le nom) mais au contraire de ces films qui vous hantent, dont les lumières crépusculaires ne parviennent pas à être effacées par les lumières éblouissantes et incontestables, de la Croisette ou d’ailleurs…
Pour une critique vraiment détaillée et approfondie de ce film, je vous recommande la lecture du blog « Boulevard du cinéma ».
Sandra.M
11:39 Ecrit par Sandra.M dans CRITIQUES DES FILMS A L'AFFICHE(2004 à 2007) | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
| Tags : cinéma, James Gray, la nuit nous appartient, Joaquin Phoenix, Mark Wahlberg, Eva Mendes, Robert Duvall |
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27/11/2007
In the mood for news 11: In the mood for "My blueberry nights"
Cette semaine sortent deux films qui figuraient parmi mes favoris du dernier Festival de Cannes: tout d'abord "My blueberry nights" de Wong Kar Wai , film en compétition officielle qui figurait exceptionnellement également en ouverture du festival, un film dans lequel la caméra voluptueuse de Wong Kar Wai danse de nouveau avec le spectateur, envoûté, nous emportant dans son ailleurs où les nuits sont poétiquement et langoureusement bleu myrtille, où les ralentis suspendent le temps et notre souffle un trop court et jubilatoire instant.
Demain sort aussi "La nuit nous appartient" de James Gray, le polar sombre et palpitant avec Joaquin Phoenix, Eva Mendes, Robert Duvall et Mark Wahlberg, un film qui aurait mérité plusieurs récompenses. Je retournerai le voir cette semaine pour vous en parler longuement, comme ce film magistral le mérite.
L'autre film de la semaine: My blueberry nights de Wong Kar Wai
Pitch : « Après une séparation douloureuse, Elizabeth (Norah Jones) se lance dans un périple à travers l’Amérique, laissant derrière elle une vie de souvenirs, un rêve et un nouvel ami - un émouvant patron de bar, Jeremy (Jude Law) - tout en cherchant de quoi panser son coeur brisé. Occupant sur sa route des emplois de serveuse, Elizabeth se lie d’amitié avec des clients dont les désirs sont plus grands que les siens : un policier tourmenté et sa femme qui l’a quitté, une joueuse dans la déveine qui a une affaire à régler. A travers ces destins individuels, Elizabeth assiste au spectacle du véritable abîme de la solitude et du vide, et commence à comprendre que son propre voyage est le commencement d’une plus profonde exploration d’elle-même. »
Pour son premier film en langue anglaise, Wong Kar Waï a réalisé un road movie mélancolique, un voyage initiatique qui nous emmène de New York au Nevada, et sur la célèbre route 66. Les kilomètres et le temps qui séparent les deux protagonistes les rapprochent, d’eux-mêmes, puis l’un de l’autre, aussi par les mots qu’ils s’envoient comme des bouteilles à la mer.
Comme ses précédents films, « My blueberry nights » est un poème envoûtant, une peinture captivante dans laquelle on se retrouve immergés, fascinés, hypnotisés, transportés dans un univers sombre et lumineux traversé par une galerie de portraits de personnages touchants fracassés par l’existence. Le temps n’existe plus ou plutôt s’y substitue celui recréé par Wong Kar Waï, véritable démiurge d’un univers qui nous enrobe, nous enveloppe, nous ensorcelle insidieusement. Lorsque nous sommes dans un univers où les nuits sont bleu myrtille, tout est possible même que le temps suspende son vol. Wong Kar Waï, mieux que quiconque, y exprime tout ce que recèle l’expression « la magie du cinéma ». La magie d’un voyage vers l’espérance, la magie de ces images qui nous entraînent dans leur danse sensuelle, qui nous font croire que la vie peut marcher au ralenti, qu’un voyage peut nous redonner le sourire comme ce film dont on ressort avec une sensation d’apaisement, comme après un voyage qui nous aurait procuré des émotions indicibles. Des nuits bleu myrtille à savourer sans modération même (et parce que) nous y retrouvons ce qui caractérise le cinéma de Wong Kar Wai : les ralentis langoureux donc, une bande originale particulièrement réussie (me trompé-je ou la musique –notamment celle qui précède le générique- ressemble à s’y méprendre à celle d’In the mood for love ?), une photographie sublime aux teintes bleutées et rougeoyantes, des gros plans sur les visages (parfois il nous semble voir Maggie Cheung à tel point la caméra de Wong Kar Wai étreint ses actrices de la même façon que dans « In the mood for love »).
Des prix pour « My blueberry nights » ? La prestation tout en retenue de Norah Jones pourrait mériter un prix d’interprétation, ce qui est peu probable, le jury préférant généralement les vrais rôles de composition. La mise en scène de Wong Kar Waï, est évidemment remarquable, mais un prix dans cette catégorie est néanmoins aussi peu probable Wong Kar Waï l’ayant déjà reçu en 1997 et ne bénéficiant plus de l’effet de surprise pour un style et un univers désormais connus.
Flash back: "In the mood for love"
Le titre de ce blog n’a pas été choisi par hasard. Son but est aussi de vous immerger dans l’atmosphère du Festival, parfois ensorcelante, à l’image du magnifique film de celui qui fut le président du Festival de Cannes 2006, Wong Kar-Waï qui y présenta 2046 en 2004, sélectionné en compétition officielle et surtout In the mood for love en 2000 qui reçut le prix d'interprétation masculine et le Grand Prix de la Commission Supérieure Technique. En guise d'hommage à ce grand cinéaste, et de clin d'oeil au titre de ce blog, je vous propose donc (à noveau) ma critique d'In the mood for love
Critique d'In the mood for love de Wong Kar Waï
Oui, je l’avoue, je n’ai toujours pas vu 2046. A dessein. In the mood for love c’est un peu comme ces moments de nos vies que l’on a filmés et dont on laisse les films croupir dans les tiroirs de crainte que les images ainsi immortalisées soient moins belles que celles de nos souvenirs. Souvenirs sacrés, idéalisés peut-être. Sacrés aussi sont les souvenirs d’In the mood for love. Souvenirs indicibles et indélébiles. Indicibles et indélébiles, telles sont aussi les émotions que procure ce film envoûtant… à l’image des sentiments qu’il retranscrit. A partir d’un synopsis plutôt conventionnel ,d’un schéma vaudevillesque(deux voisins ,Su -Maggie Cheung- et Chow-Tony Leung- , découvrent la tromperie de leurs époux respectifs ,s’éprennent peu à peu l’un de l’autre…mais préfèreront renoncer à leur amour plutôt qu’à leurs idéaux),Wong Kar Wai a réalisé un véritable poème lyrique et nostalgique à la beauté picturale et à l’inventivité visuelle indéniables, inégalées, innovantes, un film tout en nuances dont la mélancolie est encore exacerbée par une atmosphère musicale sublime qui cristallise les sentiments retenus des personnages. Poème langoureux et nostalgique qui nous entraîne, nous emporte délicieusement dans sa mélodieuse complainte. Rarement, voire jamais, au cinéma les frémissements, les palpitations, l’intransmissible incandescence d’un amour implicite, interdit, et ainsi sublimés, avaient été aussi bien suggérés à tel point que les sentiments des personnages semblent émaner de l’écran, presque s’en échapper et nous envahir. Réminiscences des sublimes sensations de nos passés ou de nos rêves, c’est selon, que Wong Kar Waï parvient à faire (res)surgir. Magicien de la caméra. Wong Kar Wai a préféré la suggestion à la démonstration ostentatoire. L’enfermement de Maggie Cheung est ainsi suggéré par des tenues qui emprisonnent son corps et sa passion contenue est reflétée par leurs teintes chatoyantes auxquelles fait écho le décor rouge qui contraste avec les couleurs ternes et les conventions du Hong Kong des années 60. Le ralenti et la musique ensorcelante qui les accompagnent lorsqu’ils se croisent dans un couloir étroit suffisent à nous faire comprendre les sentiments et les impressions d’une sensualité tacite qui les envahissent malgré l’étroitesse des conventions. Les nombreuses ellipses temporelles permettent au spectateur de laisser libre cours à son imagination :un spectateur qui, par une sorte de mimétisme , se laisse peu à peu submerger par l’émotion indéfinissable que suscite cette ambiance…Jamais une histoire d’amour n’avait été racontée avec autant de pudeur, de nuance, d’élégance. Le spectateur est immergé dans cette « ambiance de l’amour », un titre étrange à l’image de la singularité des impressions qu’il inspire. Grâce à l’ingéniosité de la réalisation le spectateur est happé par cet univers, cette histoire…une histoire intemporelle et universelle qui substitue mieux que jamais à notre regard « un monde qui s’accorde à ses désirs » pour reprendre la citation de Bazin qui pourrait avoir été inspirée par ce film. Alors bien sûr on pourrait établir un parallèle avec Sur la route de Madison de Clint Eastwood ou encore avec les films de James Ivory pour l’admirable peinture des sentiments contenus mais, au-delà de celle-ci, Wong Kar Waï a su créer une atmosphère ensorcelante, languissante, presque onirique qui fait de son film une œuvre inclassable et novatrice …On pourrait aussi me rétorquer que la stylisation est exacerbée (et peut-être pour certains exaspérante ), que cette beauté picturale cherche à dissimuler une faiblesse scénaristique mais c’est justement cette symphonie picturale et musicale qui contribue à la richesse du scénario. Alors quand cette rêverie cinématographique s’achève, le spectateur quitte avec peine cette atmosphère enchanteresse, la magie du cinéma portée à son paroxysme…une magie prolongée par des images et une musique indissociables et inoubliables qui nous accompagnent longtemps après le générique de fin, qui m’accompagnent toujours. Le film entier est un poème langoureux, une mélodie savoureuse et ensorcelante, une longue parabole amoureuse qui vous laissera le souvenir inaltérable et brûlant d’un grand amour.
Egalement à l'affiche demain...
Ce mercredi sort également "Les femmes de ses rêves" présenté en avant-première lors du dernier Festival du Cinéma Américain de Deauville, un film relativement réjouissant mais finalement assez politiquement correct pour un film des frères Farrelly. Un conseil: fermez les yeux si vous tombez devant la bande annonce qui, comme souvent dans les bandes annonces américaines, est tellement réussie qu'elle raconte tout le film et ses meilleures gags.
Un film à voir mais seulement une fois que vous aurez vu les deux films précités qui figurent au palmarès de mes films favoris de l'année à défaut d'avoir figuré à celui du Festival de Cannes comme ils l'auraient l'un et l'autre grandement mérité!!
A suivre ma critique de "La nuit nous appartient"...En attendant continuez à plonger "in the mood for cinema"!
Sandra.M
15:05 Ecrit par Sandra.M dans CRITIQUES DES FILMS A L'AFFICHE(2004 à 2007), IN THE MOOD FOR NEWS (Festivals, Oscars etc) | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
| Tags : cinéma, Wong Kar Wai, Norah Jones, Jude Law, Farrelly, James Gray, Joaquin Phoenix |
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20/11/2007
In the mood for news 10: semaine du 21 novembre
Cette semaine, "In the mood for cinema" vous recommande un film de Kim Ki Duk à la filmographie aussi éclectique que prolifique, un film dont je vous avais déjà parlé lors du dernier Festival de Cannes (voir:ici) où il était projeté en compétition officielle. Un seul film cette semaine donc alors que la semaine prochaine sortiront deux très grands films. A suivre mardi prochain pour savoir desquels il s'agit...je vous en avais également déjà parlé lors du dernier Festival de Cannes...
Le film de la semaine: "Souffle" de Kim Ki Duk
Yeon, une jeune femme qui vient juste de découvrir l’infidélité de son mari rend régulièrement visite à un condamné à mort qui effectue fréquemment des tentatives de suicide en prison. Elle ne le connaît pas. Elle se fait passer pour sa petite amie. Ils tombent amoureux l’un de l’autre… et leurs rencontres deviennent de plus en plus passionnées sous le regard du directeur de la prison, qui épie plus qu’il ne surveille, derrière son écran de surveillance, sorte de double de Kim Ki-Duk qui décide quand la rencontre, et donc le film auquel lui assiste, doit s’interrompre, en appuyant sur un bouton vengeur.
La jalousie. Le pardon. L’espoir. La passion. Et autant de souffles qui libèrent. Ou qui emprisonnent.
Après avoir présenté « L’Arc » dans la section Un Certain Regard, en 2005, c’est en compétition officielle que revient cette année le prolifique Kim Ki-Duk. Après la langueur mélancolique et poétique de Locataires et de Printemps, été, automne, hiver et printemps, nous attendions légitimement beaucoup de souffle de ce film éponyme. S’il ne nous envoûte pas autant que les films précités, il nous déroute néanmoins et nous emmène avec lui dans cette passion absolue, dans cet univers plus âpre aussi dont la fantaisie n’est pas absente. Respiration nécessaire, aux frontières du burlesque.
Le souffle, c’est ce qu’ils cherchent désespérément l’un et l’autre. Ils étouffent, agonisent, se noient chacun à leur manière. Le souffle, c’est ce qui leur manque pour extérioriser leurs douleurs indicibles et suffocantes. Enfermés dans une souffrance si différente et similaire. Enfermés dans la même incommunicabilité. Le souffle, c’est la respiration qu’ils vont réapprendre ensemble. Même si elle est vaine et éphémère. Forcément éphémère, après tout. Elle a décidé de tomber amoureuse, sans raison, ou si : survivre, retrouver un souffle de vie. Tomber amoureuse de lui, sans raison, ou si: ils se ressemblent finalement. Il a tué, peut-être sans raison. Il accepte son amour déraisonnable, irraisonné, forcément aussi, sans raison aussi ou si : elle lui insuffle un peu de vie et d’évasion. Même illusoires. De la vie et de l’évasion quand même. Les invraisemblances, les ellipses et les zones d’ombre de ce film qui n’en est pas avare nous importent peu. Kim Ki-Duk a le don de nous donner envie de croire à l’improbable. Magie du cinéma, encore, même derrière les barreaux d’une prison.
Kim Ki-Duk nous entraîne dans son univers, dans ses quatre saisons (oui, encore…), avec ses personnages à fleur de peau. Un film douloureux non dénué de légèreté qui nous fait passer de la suffocation au rire salvateur avec maladresse, parfois.
Chang Chen qui interprète le condamné à mort rend ce personnage quasiment muet particulièrement expressif et nous fait suivre sa tragique trajectoire avec intérêt. Jusqu’à son dernier souffle.
S’il explore ses thèmes habituels : la violence (de celle qui brise les anges, de celui qui brise les vies), la sexualité, les saisons, Kim Ki-Duk réussit encore malgré tout à nous surprendre… Vivement le suivant !
Parmi les autres films de Kim Ki Duk que je vous recommande: le poétique "Printemps, été, automne, hiver et printemps" et "Locataires" .
"Locataires": la ludique et mélancolique errance de Kim Ki Duk (2005)
Résumer ce film ne ferait qu’en dénaturer immodestement l’originalité tout comme donner la parole à ses personnages aurait amoindri l’intensité et la beauté de leur relation. Alors en vous transmettant quelques bribes d’éléments j’espère vous donner envie de courir dans les salles obscures et d’accompagner ces Locataires dans leur errance langoureuse et mélancolique. Kim Ki Duk invente en effet un univers (à moins que ce ne soit les personnages qui l’inventent, une réalisation parfaitement maîtrisée entretenant délibérément l’ambiguïté) où les paroles sont superflues, inutiles, vaines puisque les deux personnages principaux n’échangent pas un mot. Ils n’ont d’ailleurs pas besoin de dire pour exprimer, pour ressentir l’étrange et immédiate harmonie qui les unit, un peu comme la musique transcrivait les sentiments dans le sublime « In the mood for love » de Wong Kar Waï sans nécessiter le moindre dialogue. La parole n’est ici que source de maux et d’hypocrisie. Le décor (réel protagoniste du récit ?) agit comme un symbole (espaces vides symbolisant la solitude des personnages mais aussi symbole de l’image que souhaitent donner d’eux-mêmes les propriétaires) mais aussi une cristallisation puis une réminiscence de l’histoire d’amour, comme un lien entre ces deux âmes solitaires et blessées. Lien intense et (car) indicible. L’humour, comme la violence d’ailleurs, est judicieusement distillé et apporte un aspect ludique, voire fantaisiste. Kim Ki Duk n’oublie pas non plus d’égratigner la société coréenne : corruption de la police etc.
Cette balade poétique et surréaliste nous emmène et nous déconcerte. La frontière entre rêve et réalité (y) est parfois si étanche…alors si vous ne craignez pas de la franchir laissez-vous dériver en suivant ces Locataires et leur réjouissante et onirique errance. « Locataires » est de ces films dont vous sortez le cœur léger, ignorant la pluie et la foule, encore délicieusement endoloris, encore dans le monde dans lequel ils vous aura transportés et dont seul un silence évocateur, oui effectivement, pourra approcher l’intensité comme unique réponse aux interrogations des non initiés dont, je l’espère, vous ne ferez bientôt plus partie !
Ce film a reçu le Lion d’Argent, prix de la mise en scène Venise 2004.
Sandra.M
23:19 Ecrit par Sandra.M dans CRITIQUES DES FILMS A L'AFFICHE(2004 à 2007), IN THE MOOD FOR NEWS (Festivals, Oscars etc) | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
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15/11/2007
"Le rêve de Cassandre" et la « trilogie » londonienne de Woody Allen
« Le rêve de Cassandre » est le troisième film de Woody Allen tourné à Londres, après "Match point", qui reste selon moi le meilleur scénario de Woody Allen, et après "Scoop" dont vous pouvez également retrouver mes critiques ci-dessous. Si on peut dénombrer de nombreuses similitudes entre « Match point » et « « Le rêve de Cassandre », la légèreté de « Scoop », le place un peu à part de ces deux films noirs dans lesquels Woody Allen n’est d’ailleurs pas présent à la différence de « Scoop ».
Le rêve de Cassandre : crime et châtiments
Deux frères désargentés mais ambitieux, surtout l’un d’eux, Ian, incarné par Ewan McGregor, s'offrent un voilier au-dessus de leurs modestes moyens, ils le baptisent "Cassandra's Dream", titre aussi prémonitoire que les prophéties tragiques de ladite Cassandre dans l’Antiquité. Ian travaille dans le restaurant de leurs parents tandis que son frère Terry travaille dans un garage. Ian tombe amoureux d’Angela, comédienne de son état et surtout ambitieuse. Pour satisfaire leurs ambitions, Terry va s’endetter considérablement au jeu et Ian va se donner des airs de riche investisseur pour la séduire. Leur seul moyen de s’en sortir c’est l’oncle Howard (Tom Wilkinson) qui a fait fortune en Californie, l’emblème de la réussite sociale de la famille que leur mère ne cesse de citer en exemple. En contrepartie de son aide financière il leur propose un macabre marché : tuer un homme...
Aller voir un film de Woody Allen c’est un peu comme pour Cécilia (non pas celle-là, mais celle incarnée par Mia Farrow…) qui revoit inlassablement "La Rose Pourpre du Caire" dans le film éponyme, c’est y aller les yeux fermés avec la promesse d’un voyage cynique ou comique, léger ou grave, parfois tout cela à la fois, mais un voyage en tout cas surprenant et captivant. Ce « Rêve de Cassandre » qui apporte encore une nouvelle pierre à l’édifice qu’est la filmographie fascinante et hétéroclite de Woody Allen, ne déroge pas à la règle. Il s’inscrit dans la lignée des films les plus noirs du cinéaste et apporte encore quelque chose de nouveau.
D’abord, il y excelle dans l’art de l’ellipse. Là où chez d’autres cinéastes cela constituerait une faiblesse scénaristique frustrante pour le spectateur, cela rend ici la logique machiavélique encore plus implacable et le récit encore plus limpide. Rien n’est superflu. En un plan, en un geste filmé avec une apparente désinvolture (le père qui trébuche, dans un coin de l’écran, comme ça, mine de rien mais quand même, un regard désarçonné ou appuyé etc) il dépeint magnifiquement un personnage et surtout ses faiblesses. Si Woody Allen s’est toujours intéressé aux travers humains, il ne se cache plus derrière le masque de l’humour. C’est ici un film sombre qui se revendique comme tel.
Woody Allen est toujours un virtuose de la réalisation : ici, pas de mouvements de caméras démonstratifs mais une composition du cadre qui sert admirablement l’intrigue et qui, sans avoir l’élégance revendiquée et signifiante de « Match point », n’en est pas moins soignée. La réalisation, les indices scénaristiques sont moins tonitruants que dans « Match point » mais ils s’enchaînent avec une évidence édifiante. Pas de tonitruance non plus dans les références antiques (Médée, Cassandre) judicieusement distillées.
Le propos est tout aussi cruel, cynique, voire lucide que dans « Match point ». Le moteur est aussi le même : l’ambition, l’ascension sociale, l’amoralité, savoureuse pour le spectateur. Et si Woody Allen n’est pas Ken Loach il place ce film dans un milieu social moins favorisé que celui dans lequel se situent habituellement ses films, et cela sonne tout aussi juste. Les règles du jeu social, les désirs irrépressibles de revanche sociale et les multiples ressources scénaristiques de leurs conséquences l’intéressent toujours autant, quel que soit le pays ou le milieu social.
Comme dans « Match point », il est question de chance, de malchance surtout ici, de culpabilité, d’ambition dévastatrice. « Match point » était un crime sans châtiment, c’est d’ailleurs ce qui le rendait en partie si passionnant et jubilatoire, c’est l’inverse qui rend « Le rêve de Cassandre » prenant: c’est un crime avec châtiments. Ajoutez à cela un Ewan McGregor aveuglé par son ambition avec un air faussement irréprochable et un Colin Farrell que la nervosité, l’emprise du jeu –dans les deux sens du terme d’ailleurs-, rendent presque méconnaissable, faillible et crédible en être faillible (pas de super héros chez Woody ) en proie aux remords et aux doutes, tous deux parfaits dans leurs rôles respectifs, une musique lancinante (de Philip Glass) suffisamment inquiétante, et vous obtiendrez un « Rêve de Cassandre » délicieusement cauchemardesque. Embarquez sans plus attendre !
Scoop
Après Match point, perfection du genre, film délicieusement immoral au scénario virtuose totalement et magnifiquement scénarisé en fonction de son dénouement et de la balle de match finale, quel film pouvait donc bien ensuite réaliser Woody Allen ? Evidemment pas un film noir qui aurait inévitablement souffert de la comparaison. Si, à l’image de Match point, Woody Allen a de nouveau délaissé New York -qu’il a tellement sublimée et immortalisée- pour Londres, si comme dans Match point, il a de nouveau eu recours à Scarlett Johansson comme interprète principale, il a donc néanmoins délaissé le film noir pour retourner à la comédie policière à l’image d’Escrocs mais pas trop ou du Sortilège du scorpion de Jade. Si le principal atout de Match point était son scénario impeccable, c’est ailleurs qu’il faut aller chercher l’intérêt de ce Scoop.
L’intrigue est ainsi délibérément abracadabrantesque et improbable. Le célèbre journaliste d'investigation Joe Strombel, arrivé au Purgatoire, y rencontre la secrétaire de l’aristocrate Peter Lyman, également politicien à l’image irréprochable de son état. Elle lui révèle qu’elle aurait été empoisonnée par ce dernier après avoir découvert que Peter serait en réalité le tueur en série surnommé « le Tueur au Tarot » qui terrorise Londres. Professionnel et avide de scoops jusqu’à la mort et même après, Joe Strombel, va se matérialiser à une jeune étudiante en journalisme (et accessoirement en orthodontie), la jeune Sondra (Scarlett Johansson) lorsqu’elle est enfermée dans une boîte lors du tour de magie de l’Américain Splendini (Woody Allen). Croyant avoir trouvé le scoop du siècle elle décide de faire la connaissance de Peter Lyman (charismatique et mystérieux Hugh Jackman) pour le démasquer, avec, comme « perspicace » collaborateur, Splendini. Evidemment elle va tomber amoureuse (de Peter Lyman, pas de Woody, celui-ci ayant ici renoncé au rôle de l’amoureux, dans un souci de crédibilité, ou dans un sursaut de lucidité, pour jouer celui du protecteur). Elle n’aurait peut-être pas dû…
Woody Allen est donc passé de la noirceur à la légèreté. C’est agréable la légèreté, aussi, surtout après la noirceur, aussi parfaite soit-elle. Woody Allen nous revient aussi en tant qu’acteur, fidèle à lui-même, balbutiant, maladroit, chaplinesque, woodyallenesque plutôt, adepte de l’ironie et de l’autodérision, et narcissique de religion (si, si, vous verrez, ça existe). Intrigue abracadabrantesque donc mais c’est aussi ce qui fait le charme de ce scoop. Preuve que légèreté et noirceur ne sont pas totalement incompatibles, Woody Allen a saupoudré son scoop d’humour exquisément noir avec notamment une mort presque sympathique en grande faucheuse embarquant ses défunts et bavards voyageurs. Woody Allen lui aussi nous embarque, dans un jeu, dans son jeu. Il ne nous trompe pas. Nous en connaissons les règles, les codes du genre : la désinvolture et la loufoquerie sont de mise.
La mise en scène reste cependant particulièrement soignée, Scarlett Johansson est de nouveau parfaite, cette fois en étudiante naïve et obstinée. Comme la plupart des bonnes comédies, ce Scoop fonctionne sur les contrastes d’un duo impossible, celui de la journaliste écervelée et obstinée et de son protecteur farfelu. Certes, vous n’explosez pas de rire mais vous avez constamment le sourire aux lèvres entraînés par l’entrain communicatif et l’humour décalé de Woody Allen qui montre à nouveau que l’on peut être un réalisateur particulièrement prolifique sans rien perdre de son enthousiasme et de sa fraîcheur. Une bonne humeur tenace et contagieuse vaut après tout mieux qu’un rire explosif, non ?
Un film rythmé, léger, burlesque, ludique à la mise en scène soignée avec une touche d’humour noir même si on peut regretter que la morale soit sauve et même si on peut donc regretter l’immoralité jubilatoire de Match point. Ce scoop-là n’est ni sidérant, ni inoubliable, mais néanmoins il vaut la peine d’être connu.
Match point
Un film de Woody Allen c’est un peu comme l’étaient les films de Melville, de Sautet, de Hitchcock et de quelques autres, aussi diamétralement opposés que soient leurs styles, qu’ils soient excellents (ils le sont presque toujours) ou un peu moins, nous savons d’avance dans quel genre de film, dans quelle forme filmique nous allons nous plonger, avec délectation d’ailleurs, car c’est aussi, surtout, pour cela que nous y allons : le signe distinctif d’un cinéaste immédiatement reconnaissable. Cette fois pourtant, tout en excellant dans son domaine, plus que d’habitude encore peut-être, Woody Allen réussit à nous surprendre, en s’affranchissant des quelques « règles » qui le distinguent habituellement : d’abord en ne se mettant pas en scène, ou en ne mettant pas en scène un acteur mimétique de ses tergiversations existentielles, ensuite en quittant New York qu’il a tant sublimée. Cette fois, il a en effet quitté Manhattan pour Londres, Londres d’une luminosité obscure ou d’une obscurité lumineuse, en tout cas ambiguë…cadre idéalement paradoxal pour ce jeune prof de tennis d’origine modeste embauché dans un club huppé où il sympathise avec le fils d’une riche famille, tout en s’éprenant d’abord de sa sœur, ou du moins en feignant de s’en convaincre, à défaut de nous en convaincre,…avant de rencontrer la fiancée de ce dernier, actrice sans emploi de son état, rencontre qui engendre une passion suffocante. Raconter ainsi « Match point » serait décrire une histoire de passion parmi d’autres (passion dont il filme d’ailleurs et néanmoins brillamment la frénésie claustrophobique que sa caméra épouse, et l’irrationalité ) pourtant dès le début s’immisce une fausse note presque imperceptible, sous la forme d’une récurrente thématique pécuniaire, symbole du mépris insidieux, souvent inconscient, que la situa
tion sociale inférieure du jeune prof de tennis suscite chez sa nouvelle famille, et du sentiment d’infériorité que cela suscite chez lui, fausse note qui va aller crescendo jusqu’à la dissonance paroxystique, dénouement de cet opéra filmique, forcément tragique, forcément grandiloquent.
C’est aussi le film des choix cornéliens, d’une balle qui hésite entre deux camps : celui de la passion d’un côté, et de l’amour, voire du devoir, de l’autre croit-on d’abord, celui de la passion d’un côté et de la réussite sociale de l’autre réalise-t-on progressivement. C’est aussi donc le match de la raison et de la certitude sociale contre la déraison et l’incertitude amoureuse. A travers le regard de l’étranger à ce monde, Woody Allen dresse le portrait acide de la « bonne » société londonienne avec un cynisme chabrolien auquel il emprunte d’ailleurs une certaine noirceur et une critique de la bourgeoisie digne de La cérémonie que le dénouement rappelle d’ailleurs.
Le talent du metteur en scène réside également dans l’identification du spectateur au héros et à son malaise croissant qui, aussi odieuse soit-elle, trouve finalement la résolution du choix cornélien inéluctable. En ne le condamnant pas, en mettant la chance de son côté, la balle dans son camp, c’est finalement notre propre aveuglement ou celui d’une société éblouie par l’arrivisme que Woody Allen stigmatise. Parce-que s’il aime la jeune actrice, il aime plus encore l’image de lui-même que lui renvoie son épouse : celle de son ascension.
Il y a aussi du Renoir dans ce Woody Allen là qui y dissèque les règles d’un jeu social, d’un match fatalement cruel. Woody Allen signe un film d’une férocité jubilatoire, un film cynique sur l’ironie du destin, l’implication de la chance, chance qui se trouvait déjà au centre de La fille sur le pont de Leconte. Le fossé qui sépare le traitement de ce thème dans les deux films est néanmoins immense : le hiatus est ici celui de la morale puisque dans le film de Leconte cette chance était en quelque sorte juste alors qu’elle est ici amorale, voire immorale, …pour notre plus grand plaisir. C’est donc l’histoire d’un crime sans châtiment dont le héros, sorte de double de Raskolnikov, est d’ailleurs un lecteur assidu de Dostoïevsky, tout comme Woody Allen à en croire une partie la trame du récit qu’il lui « emprunte ».
La réalisation de Woody Allen a ici l’élégance perfide de son personnage principal. Le film, d’une noirceur inhabituelle chez le cinéaste, s’achève par une balle de match grandiose au dénouement d’un rebondissement magistral qui par tout autre serait apparu téléphoné mais qui, par le talent de Woody Allen et de son scénario ciselé, apparaît comme une issue d’une implacable et sinistre logique. Un match palpitant, incontournable, inoubliable. Un chef d’œuvre de cynisme, le témoignage d’un regard désabusé et d’une grande acuité sur les travers de notre époque, cynique parfois malgré elle... Malgré elle ?
Sandra.M
22:40 Ecrit par Sandra.M dans CRITIQUES DES FILMS A L'AFFICHE(2004 à 2007) | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note
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14/11/2007
In the mood for news 9 : l’actualité cinématographique de la semaine du 14 novembre 2007
L’actualité bloguesque
Comme promis dans le carnet de bord (dernière nouveauté du blog, dans la colonne de droite de ce blog, pour vous tenir régulièrement informés des infos à venir ou pour lire de brèves infos exclusives, ou non, en direct, ou non, essentielles ou dérisoires, mes billets d’humeur, mauvaise ou bonne…)
Les films de la semaine recommandés par « In the mood for cinema »
Je vous recommande tout d’abord, « Once » de John Carney qui a reçu la mention spéciale du jury au dernier Festival du Film Britannique de Dinard. Extrait de mon compte-rendu du Festival :
…Les voix comme des complaintes mélancoliques des deux acteurs principaux de « Once » de John Carney, un film dans lequel la musique cristallise les sentiments des deux personnages principaux (interprétés par Glen Hansard et Marketa Irglova, dont les voix sont aussi justes que leur jeu), un film où la musique prend le pas sur les paroles et le scénario, mais qu’importe, ce film agit comme un argumentaire mélodieux et irréfutable, et nous conquiert progressivement pour nous charmer totalement lors de sa dernière scène. Le cœur l’emporte sur la raison, là encore, sa sincérité, sa « passion et son courage » pour reprendre les mots de Josiane Balasko lors de la clôture lorsqu’elle leur a remis une « mention spéciale » (tout en précisant qu’elle n’avait rien à leur offrir si ce n’était l’« amitié et l'admiration » du jury, cette mention spéciale créée pour l’occasion étant avant tout honorifique, et venant à point nommé pour ce film musical inclassable) l’emportant finalement sur ses faiblesses cinématographiques. Avant la projection, le toujours discret, passionné et dynamique directeur du festival, Hussam Hindi, nous avait prévenus : après la projection nous serions enfermés dans la salle pour une surprise, déplorant malicieusement l’absence de l’équipe pour présenter le film. A peine la projection terminée, des notes de musique s’élèvent dans un silence recueilli et admiratif. Mes deux voisines, que je n’ai pas la malchance de connaître, donneuses de leçon, ayant bavardé pendant tout le début du film, après avoir ponctué de leurs soupirs de lassitude la projection, de désabusés « et en plus ça marche » au regard de l’enthousiasme qui s’empare peu à peu du public faisant bientôt ressembler la salle de cinéma à une salle de concert et se terminant par une ovation mémorable, mes deux voisines donc, exhibant leur cynisme et leur indifférence comme une médaille, méprisant l’émotion des autres qui n’ont probablement pas compris ce qu’elles ont visiblement compris. Je me laisse emporter par mes émotions, par ce petit moment de magie fugace et délectable, faisant fi des sarcasmes de mes clairvoyantes voisines, me glorifiant de leur mépris, de leur pseudo snobisme intellectuel, heureuse de n’être pas encore imperméable aux choix du cœur, et d’écouter parfois plus les sentiments que la raison, toute cinématographique soit-elle. Je vous laisse juges, pour voir la vidéo de ce mini concert, cliquez ici -un peu de partience, cette vidéo sera disponible ici demain-: (désolée pour la mauvaise qualité du son et des images…).
L’autre film recommandé par « In the mood for cinema" cette semaine : « De l’autre côté » de Fatih Akin, prix du scénario au dernier Festival de Cannes, quête d’identité, double culture, deuil, autant de thèmes forts et fragiles qui sont au centre de ce film poignant et captivant au scénario d’une densité et d’une précision rares.
J’attends également avec impatience le déjanté dernier Noémie Lvovsky « Faut que ça danse » après l’enchanteur « Les sentiments ». Je vous en parle bientôt, ici, ainsi que du dernier film de Francis Ford Coppola « L’homme sans âge ».
L’actualité box-office de la semaine
« Les promesses de l’ombre » de David Cronenberg est en tête du box-office cette semaine avec 262572 spectateurs sur 256 salles alors que Marc Esposito est arrivé à 1236873 spectateurs avec Le cœur des hommes 2.
L’actualité générale
-Les caméras subjectives organisées par les étudiants du Master Ciné Création de la Sorbonne reprennent avec, de nouveau, un générique prestigieux et éclectique (Alain Corneau, Luc Besson, Benoît Poelvoorde, Jan Kounen et Jean-Jacques Rousseau, Raoul Ruiz) et pour thème étrange cette année « Qu’est-ce qu’une star? ».
C’est toujours au Centre Saint-Charles, 47 rue des Bergers dans le 15ème arrondissement, et c’est toujours le mardi de 19H à 21H, entre le 27 novembre et le 8 janvier 2008. Programme détaillé, ici : http://cinecreation.paris1.free.fr/camera_programme0708.php
-J’en profite pour signaler la sortie d’un ouvrage consacré aux Caméras subjectives organisées par la 1ère promotion du Master professionnel autour de la question des films à petit budget, avec Alain Cavalier, Pierre Chevalier, Raoul Coutard, Marin Karmitz, Claude Miller, Benoît Peeters et Gilles Sandoz. Ces Caméras Subjectives sont publiées aux éditions du Rocher, en partenariat avec Arte, Ciné-Cinéma, France Culture, Les Inrockuptibles, Le Monde2.
-Les scénaristes de cinéma et de télévision américains poursuivent leur grève réclamant notamment plus de droits d’auteur quand leur œuvre est diffusée sur les téléphones portables ou les baladeurs numériques. Ils souhaitent également un pourcentage plus élevé de leurs droits d’auteurs sur les vidéos DVD et l’extension des tarifs syndicaux et des avantages sociaux. La grève intervient après plus de trois mois de négociations infructueuses. Ces revendications ont été rejetées par le puissant syndicat des producteurs américains. En 1988 les scénaristes s’étaient mis en grève pendant 22 semaines et ce conflit avait coûté environ 500 millions de dollars aux studios (source AFP) A quand une grève en France pour un cinéma moins formaté, pas forcément destiné à une diffusion à 20H30 sur une chaîne généraliste potentiellement frileuse ?
A la semaine prochaine pour un nouveau numéro d’In the mood for news et en attendant retrouvez de nombreuses critiques inédites, avec demain, « Le rêve de Cassandre » de Woody Allen.
Sandra.M
16:05 Ecrit par Sandra.M dans CRITIQUES DES FILMS A L'AFFICHE(2004 à 2007), IN THE MOOD FOR NEWS (Festivals, Oscars etc) | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note
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06/11/2007
In the mood for news 8 : l’actualité cinématographique de la semaine du 7 novembre
Les sorties de la semaine
Cette semaine du 7 novembre est assez pauvre en sorties cinématographiques, du moins il n'y a pas vraiment de coup de cœur d’ « In the mood for cinema » cette semaine. Je précise néanmoins que je n’ai vu qu’un film dont la sortie est programmée demain, à savoir « Dans la vallée d’Elah » de Paul Haggis, ( le réalisateur du pourtant excellent film choral « Collision » qui avait reçu le grand prix au Festival du Cinéma Américain de Deauville, en 2005) programmé en avant-première au dernier Festival du Cinéma Américain de Deauville. Voici mon article à ce sujet publié sur « In the mood for Deauville », repris ci-dessous.
Chaque jour ou presque des images d’attentats suicides en Irak nous parviennent. Nous parviennent ou ne nous parviennent plus d’ailleurs car trop atroces pour sembler réelles, elles créent parfois une distance, elles nous paraissent parfois chimériques et factices comme les images d’un blockbuster outrancier. La réalité ressemble parfois dramatiquement à du mauvais cinéma. La difficulté mais aussi la nécessité pour le cinéma de s’en emparer est donc d’autant plus grande. Plusieurs films de ce festival ont ainsi pour cadre le conflit irakien notamment « Dans la vallée d’Elah » de Paul Haggis et « Grace is gone » de James C.Strouse. Le premier était particulièrement attendu, étant le seul oscarisé deux années de suite, pour « Million dollar baby » mais surtout « Collision » qui avait également remporté le grand prix à Deauville en 2005. Ce film portait d’ailleurs déjà sur les répercussions du 11 septembre 2001 et la paranoïa qui s’était alors emparée de l’Amérique. « Dans la vallée d’Elah » raconte la quête d’un père dont le fils, de retour d’Irak pour sa première permission, disparaît mystérieusement et est alors signalé comme déserteur. Quête de son fils puis de la vérité une fois ce dernier retrouvé mort et atrocement mutilé. Ce père, un ancien membre de la police militaire est interprété par Tommy Lee Jones. Il sera aidé dans ses recherches par Emily Sanders (Charlize Theron), officier de police de la juridiction du Nouveau Mexique où le jeune soldat a été aperçu pour la dernière fois… Paul Haggis avait visiblement un désir profond et violent d’évoquer ce sujet, de lutter et se révolter à sa manière. C’est un peu comme si les émotions, probablement sincères, s’étaient bousculées dans son esprit mais qu’il n’était pas parvenu à les canaliser, paralysé par l’enjeu, dépassant soudain le cinéma, et nous jetant ainsi en pleine figure sa révolte comme un magma incontrôlable et chaotique. Le but est tellement ouvertement affiché par le cinéaste, les moyens sont tellement flagrants qu’ils en perdent presque leur force. Plutôt que de nous montrer les images insoutenables du journal télévisé, Paul Haggis égrène les images de la guerre par petites touches, par le prisme d’un écran de téléphone avec lequel le jeune soldat avait filmé la guerre. Et puis l’horreur surgit brutalement, s’immisçant dans la réalité américaine apparemment si loin de ces images de guerre, d’un pays pourtant en guerre, si loin, là-bas de l’autre côté de l’écran de télévision et finalement donc si irréelles. La bonne idée est donc d’évoquer les conséquences de la guerre dans la société américaine, de la faire passer de la virtualité à la réalité : chaque américain peut alors s’identifier à ce père qui recherche son fils et le retrouve mutilé… davantage qu’à ces images de massacres pourtant non moins tragiques. Paul Haggis s’est donc intéressé au comportement des soldats une fois de retour du front : leur comportement est anormal et déséquilibré, inhumain (ou justement trop humain ?) et animal. La guerre, les horreurs dont ils ont été témoins et parfois les auteurs les ont déshumanisés….ou peut-être l’inverse , c’est selon… Ils ont le droit quasi divin de droit et de mort, ce droit qui n’appartenait auparavant qu’à ces fictions qu’ils regardaient probablement avec désinvolture, comme celles d’un ailleurs, d’une illusion impossibles, bref comme une fiction d’où la difficulté pour la fiction de s’emparer de ce qui apparaît déjà comme fictif. Ils ont perdu leurs repères et toute notion de normalité. Elah fut ainsi, selon la bible, le théâtre de l’affrontement de David et Goliath. Le titre évoque ainsi les suites tragiques d’une guerre qui semble perdue d’avance : le traumatisme des soldats de retour à la vie civile. Paul Haggis explique ainsi le titre : « Saül envoya David dans la vallée d’Elah avec seulement cinq pierres pour affronter Goliath. Je pose la question : Qui oserait cela aujourd’hui ? Qui demanderait à un enfant de se battre contre un géant ? Envoyer des jeunes hommes et des jeunes femmes faire la guerre engage notre responsabilité collective ».Si le dessein et le propos sont louables, le film est selon moi néanmoins raté (mais cela n’engage que moi, le film a été longuement ovationné lors de son projection en avant-première au CID, voir vidéos ) pour les raisons évoquées ci-dessus (l’impossibilité pour Paul Haggis de contenir son émotion et de produire un film « ordonné ») mais aussi parce que certaines situations sont totalement improbables recréant la distance de l’écran de télévision, notamment parce que les personnages secondaires sont caricaturés : ainsi va-t-il de l’épouse et mère évidemment éplorée (Susan Sarandon) mais aussi de la relation entre le père du jeune soldat et l’officier de police (Charlize Theron, remarquable néanmoins) : comment croire qu’on laisse un père ainsi s’immiscer dans une enquête en cours, tout ancien militaire qu’il soit ? Comment peut-on trouver crédible que l’officier de police l’invite chez lui à bavarder autour d’un verre, à raconter une histoire à l’enfant de l’officier de police (un fils évidemment, l’histoire de David contre Goliath évidemment aussi) etc ? Premier des 7 films qui vont sortir prochainement concernant la guerre en Irak, l’intérêt de ce film est donc son sujet davantage que le traitement de celui-ci. Reste l’image finale : celle d’un drapeau américain déchiquetée flottant dans l’air. Celle d’une Amérique blessée, coupable et victime, mais oui, blessée en tout cas, qui continue à se battre, aveugle ou aveuglée, malgré les stigmates de la guerre. Le combat de David contre Goliath. Mais ce n’est pas la vallée d’Elah. Mais ce ne sont pas que des images, juste que des images, surtout atroces chaque soir, entre l’entrée et le plat de résistance. C’est l’Irak. Un combat jusqu’à quand et jusqu’où… ?
Pour lire l’intégralité de cet article et voir mes vidéos exclusives de la présentation du film en avant-première au Festival du Cinéma Américain de Deauville, cliquez sur le lien suivant :
http://inthemoodfordeauville.hautetfort.com/archive/2007/...
En bonus, pour ne pas rester sur une note négative, ma critique de « Collision » publié lors de mon récit du Festival du Cinéma Américain de Deauville 2005, ici : http://www.inthemoodforcinema.com/festival_du_cinema_amer...
Crash (Collision) réalisé par Paul Haggis, également auteur du dernier film de Clint Eastwood Million dollar baby. Avant d’être celle des véhicules de ses protagonistes, cette collision est d’abord celle de destins qui s’entremêlent, s’entrechoquent : une femme au foyer et son mari procureur, deux inspecteurs de police, un réalisateur de télévision et sa femme, un serrurier mexicain, un voleur de voitures, une nouvelle recrue de la police, un couple de coréens. En 36 heures, tous ces destins vont basculer. Vers l’ombre ou la lumière. L’effroi souvent, avant. A priori leur seul point commun est de vivre à Los Angeles, d’être confrontés à la même incommunicabilité, à la même angoisse dans cette ville tentaculaire, cité des Anges aux allures diaboliques. Le film choral est un genre périlleux, son scénario se doit donc d’être particulièrement ciselé pour que ce soit une réussite et « Crash » en est une, indéniablement, magistralement. Tous ces destins se croisent, se mêlent, se frôlent, se heurtent, se fracassent sans que cela ne semble improbable ou artificiel grâce à la virtuosité de la mise en scène et du scénario. Dès les premières secondes du film, le spectateur se retrouve plongé dans l’obscurité menaçante et impersonnelle d’une Los Angeles effrayée plus qu’effrayante ou effrayante parce qu’effrayée, dans un crash qui fait exploser les limites que chacun s’était fixées, les vitres symboliques de ces véhiculent qui les isolent, les enferment dans leur monde dont ils ne veulent surtout pas sortir. Frénésie de bruits, d’images, de nationalités, de lumières scintillantes et aveuglantes, regards perdus, angoissés, menaçants : dès les premières secondes la tension est palpable. Los Angeles : ville affolée, cosmopolite, paranoïaque, en proie aux préjugés, ville emblématique des tensions exacerbées par l’après 11 septembre. La collision est ici celle de l’étrangeté qui s’immisce dans chaque existence, qui conduit chaque personnage à quitter sa bulle protectrice, parfois ses préjugés, un heurt impromptu dont aucun ne peut ressortir indemne. Cette collision est celle d’univers qui n’auraient jamais dû se croiser et est aussi engendrée par la collision de ces univers qui n’auraient jamais dû se rencontrer. Collision entre les principes et leur application, les préjugés et leurs dérives. Cette collision est intelligemment mise en scène, parfois soulignée par une « collision musicale » : leitmotiv, musique dissonante etc. L’intelligence réside aussi dans la caractérisation des personnages, a priori manichéens, se révélant finalement beaucoup plus ambigus, humains donc, que ce qu’ils auraient pu paraître de prime abord (au premier rang desquels Matt Dillon qui interprète d’une manière époustouflante un personnage de policier a priori foncièrement antipathique), beaucoup plus ambigus que ce qu’ils sont trop souvent dans le cinéma américain, un cinéma parfois trop consensuel. Lors de la conférence de presse Paul Haggis déclare avoir été lui-même victime d’un car-jacking à L.A et s’être vu braquer un revolver sur la tempe, évènement déterminant pour le début de l’écriture du scénario, d’où peut-être cette impression de réalisme malgré les nombreux effets stylistiques auxquels il recourt. Chacun des personnages de « Crash » est à la frontière du gouffre, des larmes, du « crash », d’une inéluctable et fatale collision. En résulte un film bouleversant, poétique aussi, comme ces face-à-face se faisant étrangement écho du père avec sa petite fille, ou du policier sauvant la vie à celle qu’il avait humiliée. Sans tomber dans le pathos, cette scène reste judicieusement elliptique et non moins intense. C’est encore un film intelligemment provocateur qui débusque les faux-semblants, l’absurdité de la peur irrationnelle de l’autre. Je ne vous en dis pas davantage pour qu’avec vous aussi la magie opère, pour que vous vous laissiez happer par les couloirs labyrinthiques et non moins limpides de ce film mosaïque et de ses hasards et coïncidences. Dans une société où l’on catégorise, classifie, range les individus à la vitesse de la lumière ou d’un simple regard, ce film devient salutaire. Peut-être pourrait-on reprocher à Paul Haggis des ralentis superflus mais son film n’en reste pas moins fascinant, fascination et poésie que ne suscitaient et ne possédaient pas les deux films desquels on peut rapprocher Crash : Magnolia de Paul Anderson et Short cuts de Robert Altman. Il vous heurtera très certainement, un choc nécessaire … L’instant magique du festival, très certainement.
Je n’ai pas encore vu le dernier Woody Allen « Le rêve de Cassandre » sorti la semaine dernière et que je ne manquerai pas de critiquer ici dès que ce sera fait ainsi que le dernier film de David Cronenberg, « Les promesses de l’ombre » qui sort demain que je ne manquerai également pas d’aller voir.
L’actualité bloguesque de la semaine
A moins d’avoir été totalement isolés du monde (bloguesque), vous avez certainement entendu parler de Facebook, la nouvelle plate-forme incontournable qui permet de créer des groupes et des réseaux sur internet, et sur laquelle les politiques, notamment, s’empressent de figurer dans la perspective des élections municipales, mais aussi les groupes et les idées les plus farfelus, et parfois intéressants.
« In the mood for cinema » ne pouvait pas ne pas y être, parce que c'est farfelu ou intéressant, à vous de choisir:-). J’ai donc créé 3 groupes, je vous invite à vous y inscrire…
Le premier est destiné aux lecteurs et lectrices d’ « In the mood for cinema » et/ou d’ « In the mood for Deauville » et « In the mood for Cannes ».
Le deuxième est destiné aux inconditionnels du Festival du Cinéma Américain de Deauville .
Le troisième s’intitule « Pour la création d’un festival de cinéma digne de ce nom à Paris » et, comme son nom l’indique partiellement, vise à récolter soutiens et idées pour la création d’un festival de cinéma à Paris, en profitant de l’approche des Municipales pour transmettre ensuite ces idées soit à la mairie du 6ème où je souhaitais initialement suggérer la création de ce festival, soit à la mairie de Paris. Nous avions déjà débattu de ce sujet sur "In the mood for cinema", ici: http://www.inthemoodforcinema.com/saint_germain_des_pres_... .
Par ailleurs, si vous avez un blog cinématographique, je vous recommande également de vous inscrire sur le groupe créé par Florian Lapotre du blog FilmGeek, intitulé « Blogs et cinéma » .
A la semaine prochaine pour de nouvelles informations cinématographiques et en attendant retrouvez de nouvelles critiques sur « In the mood for cinema » et comme chaque semaine n’oubliez pas de « plonger in the mood for cinema »... sans modération!
Sandra.M
16:19 Ecrit par Sandra.M dans CRITIQUES DES FILMS A L'AFFICHE(2004 à 2007), IN THE MOOD FOR NEWS (Festivals, Oscars etc) | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
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