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Critique de VICTOR COMME TOUT LE MONDE de Pascal Bonitzer

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Alors que Maigret et le mort amoureux de Pascal Bonitzer occupe encore les écrans, le mercredi 10 mars, Victor comme tout le monde (du même cinéaste) sortira en salle.

Chez lui, Robert Zuchini (Fabrice Luchini) savoure ces mots de Victor Hugo figurant sur une carte postale : « Deux devoirs : veiller et espérer. » Le grand écrivain est la passion du comédien, littéralement habité par son œuvre. Sa première au théâtre a lieu prochainement : une lecture de l’écrivain en question. Sa boulangère lui indique qu’une jeune femme a laissé un journal pour lui, insistant sur un avis de décès, celui de son ancienne compagne. Il comprend que la jeune femme est leur fille Lisbeth (Marie Narbonne). Il décide de partir à sa recherche, en allant d’abord au café-théâtre où il avait débuté, là où vivait son ancienne compagne. Il y rencontre trois jeunes comédiennes Pia, Suzanne et Georgia (interprétées par Suzanne de Baecque, Louise Orry-Diquéro et Iris Bry) qui travaillent avec Lisbeth et qui montent une pièce sur… Victor Hugo. Un spectacle qui se focalise sur les femmes, les compagnes et les maîtresses de Hugo : Adèle, son épouse, Juliette Drouet, sa maîtresse officielle qui l'a accompagné jusqu'à la fin de sa propre vie, et enfin Léonie d’Aunet, certes moins connue et grand amour de Hugo. Robert Zuchini semble heureux auprès de son épouse (Chiara Mastroianni). Il ne connaît rien de Lisbeth ou presque. Les livres d’Hugo qu’il lui envoyait à chacun de ses anniversaires (Les Contemplations à quatre ans quand même) constituaient quasiment leur seul lien….

Le scénario est inspiré d’un livre écrit par Thierry Consigny sur Victor Hugo, intitulé Léopoldine. Il a été entièrement écrit par Sophie Fillières. Le spectacle Fabrice Luchini lit Victor, que le comédien a joué en 2023-24, sur une mise en scène d’Emmanuelle Garassino, n’était pas encore envisagé quand le film a été écrit. Après la disparition de Sophie Fillières en 2023, Pascal Bonitzer a repris le projet, réalisant ainsi pour la première fois un long-métrage dont il n’a pas écrit le scénario, expliquant ainsi ce choix : « Je ne me sentais pas étranger à l’esprit de celui-ci puisque je connaissais très intimement Sophie dont j’avais partagé la vie, et aussi ses films que j’adorais. J’ai été charmé par l’histoire ainsi que par l’humour et la poésie dégagés par les personnages. » Bonitzer œuvra en revanche de nombreuses fois comme coscénariste pour Rivette, Téchiné, Fontaine, Breillat… Le réalisateur, mettant habituellement en scène ses propres textes, se fond ici dans l’humour et la poésie de Sophie Fillières, créant une œuvre délicieusement hybride.

À l’image du Crime du 3e étage qui sort le même jour (et que je vous recommande aussi vivement, d’ailleurs signé Rémi Bezaçon qui avait fait tourner Luchini dans le tout aussi jubilatoire Le Mystère Henri Pick), Victor comme tout le monde fait partie de ces films après lesquels la lumière semble plus prégnante, joyeuse, juste. Luchini excelle aussi chez Ozon, dans l’audacieux, sensuel et inquiétant Dans la maison et dans le grinçant Potiche (dans lequel il incarne un patron imbuvable). Il faudrait aussi citer Alceste à bicyclette de Philippe Le Guay. Là, il retrouve Pascal Bonitzer, des années après leur précédente collaboration pour Rien sur Robert (1989). Finalement, presque tous ces films sont des odes à l’imaginaire et au pouvoir des mots. Ici, Luchini laisse affleurer une certaine vulnérabilité qui lui sied particulièrement bien et donne finalement de l’épaisseur à son personnage. Il est d’autant plus engagé qu’il a soutenu aussi le film financièrement via sa société de production.  

Le jeu entre réalité et fiction constitue une des idées du film tout en ayant l’intelligence de ne pas se réduire à cela, Luchini étant lui-même grand admirateur d’Hugo et ayant partagé sa passion pour ce dernier sur scène. Les images filmées de son spectacle au Théâtre de la Porte Saint-Martin sont savoureuses. La monteuse Monica Coleman a judicieusement sélectionné les moments du spectacle qui s’intègrent au film et soulignent ce lien unique entre Fabrice/Robert et le public. L’intrigue se termine d’ailleurs à Guernesey, là où l’écrivain a vécu 15 ans.

Lisbeth n’apparaît pas tout de suite, ce qui permet à Robert de croiser une galerie de personnages et de le confronter à une autre vision d’Hugo : la boulangère et son apprentie (Sarah Touffic Othman-Schmitt), et surtout les trois amies actrices de Lisbeth. Alors que Robert vénère le génie, ces jeunes femmes portent un regard critique sur l'homme Victor Hugo.

Le film crée un parallèle entre la relation à la paternité de Victor et celle de Robert dont le quotidien semble rythmé par ce fameux « bonheur d’être triste » qu’évoquait Hugo : la mélancolie. Cette mélancolie se retrouve bousculée par la réapparition de sa fille dans sa vie, son « évènement ». « Le souvenir, c’est la présence invisible » lui dit-il, citant Hugo, ne sachant exprimer sa compassion autrement que par les mots du grand auteur. Et si aimer, pour une fois, valait mieux qu’admirer ?

Malgré le poids de la figure tutélaire de Hugo, le film évite le piège de la solennité. Il est au contraire tendrement burlesque, plein d’énergie, et teinté d’une mélancolie lumineuse grâce aux présences fantomatiques d’Hugo (lui-même passionné par les fantômes avec lesquels il disait communiquer), de la mère morte de Lisbeth, de la scénariste mais aussi grâce à la magnifique photographie d’Yves Angelo, avec lequel Bonitzer travaille pour la première fois.

La force ultime du film réside donc dans sa trajectoire finale qui nous mène à Guernesey. La fin réunit brillamment l’histoire de Victor et celle de Robert, et surtout de leurs deux filles. La mort de Léopoldine, à 19 ans, le 4 septembre 1843, d’une noyade, était le drame absolu de Hugo, à tel point qu’il cessa de publier pendant près de dix ans. Là où le deuil de sa fille avait plongé Hugo dans dix ans de silence littéraire, Robert Zuchini, lui, sort du silence pour enfin regarder et aimer sa fille.  

 Magnifié par la photographie d’Angelo, ce film transforme la mélancolie en énergie lumineuse. C’est une ode vibrante au pouvoir du romanesque qui nous rappelle que la magie du cinéma consiste aussi à redonner vie aux fantômes par le pouvoir des images et surtout des mots que ce film célèbre magnifiquement. Un vertigineux jeu de miroirs par lequel je vous encourage à vous laisser éblouir et qui, si vous n’en étiez pas encore convaincus, vous prouvera que si Victor s’appelait comme tout le monde, il était un génie qui dépeignait l’univers et les sentiments avec une singulière lucidité poétique, et surtout comme personne.

 « Ce n’est rien de mourir, c’est affreux de ne pas vivre » (Les Misérables).

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