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Par Sandra Mézière. Le 7ème art raconté avec passion depuis 2003. 4000 articles. Festivals de cinéma en direct : Deauville, La Baule, Cannes, Dinard... Critiques de films : avant-premières, à l'affiche, classiques. Actualité de romancière et nouvelliste.
« Je n’ai jamais eu de chagrin qu’une heure de lecture n’ait dissipé. » Montesquieu
« Un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous. » Franz Kafka
« Lire, c’est boire et manger. L’esprit qui ne lit pas maigrit comme le corps qui ne mange pas. » Victor Hugo
Réconforter, nourrir l’esprit, bouleverser nos certitudes et nous apporter une ouverture sur le monde : ces trois citations disent, chacune à leur manière, ce que la lecture peut offrir. Un livre nous accompagne dans les heures sombres, aiguise notre regard sur le monde et nous ouvre des portes vers des vies que nous n’aurions jamais connues autrement (ou au contraire éclaire nos ombres, en écho à celles-ci). Ce n’est donc pas moi qu’il faut convaincre de ses vertus.
Alors que les écrans disperse notre attention et alors que des chiffres nous révèlent l’ampleur du phénomène (33% des 16 à 19 ans ne lisent…jamais), et si les films et les séries pouvaient aussi nous ramener aux livres ? C’est là tout l’enjeu des adaptations. Nous oublions parfois qu’une part considérable des œuvres qui nous captivent à l’écran sont nées entre les pages d’un roman contemporain, d’une bande dessinée, d’une pièce de théâtre ou d’un classique de la littérature. L’adaptation n’est pas nécessairement une copie conforme : elle peut être (et c’est même souvent encore mieux) une trahison féconde, une nouvelle interprétation de l’oeuvre.
En 2026, les exemples ne manquent pas ! Le Mage du Kremlin, d’Olivier Assayas, transpose le roman de Giuliano da Empoli, Hurlevent revisite le grand roman d’Emily Brontë, Histoires de la nuit, adapté du livre de Laurent Mauvignier, est sorti en salles en septembre. La fin de l’année est aussi marquée par de nouvelles adaptations très attendues, parmi lesquelles Les Misérables de Victor Hugo, adaptés par Fred Cavayé, et un troisième volet de Dune, inspiré de l’univers imaginé par Frank Herbert. Ce sont là quelques exemples parmi tant d'autres. Autant de preuves que la littérature demeure une réserve d’histoires, de personnages et de mondes dans laquelle le cinéma continue de puiser.
Les exemples devenus cultes ne manquent pas non plus. En France, Le Comte de Monte-Cristo, sorti en 2024, a rappelé combien un grand récit littéraire pouvait encore conquérir les salles. Le mouvement fonctionne dans les deux sens : on va voir un film parce qu’on a aimé le livre, et l’on ouvre parfois un roman parce qu’un personnage, une scène ou une atmosphère nous ont charmés à l’écran.
Pour ma part, je rêve toujours de nouvelles adaptations de mes livres de chevet, notamment Belle du Seigneur, Martin Eden et Le Lys dans la vallée. Tous ont déjà connu une transposition à l’écran : Belle du Seigneur a été adapté par Glenio Bonder dans un film produit en 2012 et sorti en France en 2013, Martin Eden a inspiré le film de Pietro Marcello en 2019, Le Lys dans la vallée a notamment fait l’objet d’une adaptation télévisée réalisée par Marcel Cravenne en 1970. Je ne serais pas contre une nouvelle lecture de ces œuvres, tant elles offrent de matière à réinventer. J’attends plus particulièrement une nouvelle adaptation de Martin Eden dans lequel l’élan amoureux se mêle à la passion de l’écriture, tous deux dévorants. Accessoirement un livre que je relis chaque année.
C’est ce dialogue entre fidélité et liberté, entre l’œuvre originelle et le geste de création, que le Netflix Book Festival entend mettre à l’honneur.
Organisé par Netflix en association avec le Centre national du livre (CNL), qui fête cette année ses 80 ans, le Netflix Book Festival s’installe pour sa première édition à Ground Control, à Paris, du 16 au 18 octobre 2026. Mes deux passions, les livres et les images, s’y rencontrent : pendant trois jours, le festival célèbre les œuvres littéraires qui prennent vie à l’écran mais aussi les livres vers lesquels ces adaptations peuvent nous conduire.
Gratuit sur inscription préalable, l’événement propose rencontres, tables rondes, lectures, animations et bibliothèque éphémère.
La conférence de presse, organisée ce vendredi, a donné un aperçu de cette circulation entre les pages et les images avec la présentation d’extraits d’adaptations, parfois en avant-première, notamment À l’est d’Éden et La Part du mal.
Autour de cette première édition, deux voix ont notamment porté la conviction que livre et écran pouvaient se nourrir mutuellement : Régine Hatchondo, présidente du Centre national du livre, et Pauline Dauvin, vice-présidente de Netflix en charge de la création française. Pour Régine Hatchondo, le partenariat repose sur des « objectifs communs ». « Les adaptations sont un enjeu majeur pour la filière du livre », a-t-elle rappelé, soulignant qu’elles entraînent très souvent un regain d’achats des œuvres originales. Elle a également insisté sur l’importance de tout ce qui peut redonner aux jeunes l’envie de « replonger dans un récit écrit ».
Un chiffre évoqué lors de la rencontre résume l’ampleur du phénomène : en France, environ un film sur cinq et une série sur cinq seraient des adaptations. « Notre mission chez Netflix est de raconter des histoires, de divertir le monde, et évidemment la littérature est une source inépuisable d’histoires », « une très bonne adaptation n’est pas forcément fidèle mais un geste de création », a rappelé Pauline Dauvin.
Les chiffres le confirment : l’écran peut ramener au livre. L’étude consacrée aux liens entre adaptations audiovisuelles et lecture en France, réalisée par NielsenIQ BookData pour Netflix et présentée à l’occasion du festival apporte des éléments concrets pour le confirmer. Elle porte sur 58 programmes adaptés d’œuvres littéraires entre 2017 et 2026 et s’appuie sur une enquête menée auprès de 1 503 personnes âgées de 15 ans et plus, représentatives des acheteurs de livres en France. Ses résultats dessinent moins une opposition entre lecture et visionnage qu’une passerelle entre les deux pratiques :
84,2 % des programmes étudiés sont associés à un pic des ventes du livre d’origine autour de la sortie de leur adaptation.
64 % des personnes interrogées déclarent s’intéresser au livre dont est tiré le programme, 67 % disent acheter un livre à la sortie d’une adaptation.
48 % des lecteurs préfèrent lire le livre avant de regarder son adaptation, tandis que 32 % préfèrent le découvrir après.
Près d’un jeune de moins de 24 ans sur deux (49 %) choisit ses livres en fonction des films et des séries qu’il a regardés.
Après la sortie d’une adaptation, 84 % des moins de 24 ans déclarent acheter le livre d’origine, contre 67 % pour l’ensemble des répondants.
78 % des 18-24 ans estiment que les livres facilitent les échanges avec les autres et favorisent la sociabilité.
La mention « Vu sur Netflix » pourrait inciter 69 % des personnes interrogées à découvrir un livre, et 79 % des moins de 24 ans.
Certains succès illustrent de façon spectaculaire cet effet d’entraînement. La première saison de La Chronique des Bridgerton, lancée en décembre 2020, a provoqué un bond des ventes des romans de Julia Quinn : le rythme des ventes atteint ainsi 10000 exemplaires par semaine, soit 117, 6 fois le rythme observé avant le lancement. Lupin a, lui aussi, remis en lumière l’univers de Maurice Leblanc. Dans un cas, l’adaptation peut faire découvrir une œuvre à un nouveau public, dans l’autre, elle offre une seconde vie à un classique ou à un texte déjà connu. Dans les deux situations, l’écran devient une invitation à poursuivre l’histoire autrement.
Ces données ne signifient pas que toutes les adaptations conduisent mécaniquement à la lecture, ni qu’un écran puisse remplacer l’expérience singulière d’un livre. Elles montrent plutôt qu’une histoire peut circuler d’un support à l’autre et susciter la curiosité. On peut commencer par une série, vouloir ensuite découvrir le roman, puis se laisser entraîner vers d’autres titres, d’autres auteurs, d’autres univers.
Une bibliothèque éphémère pour prolonger l’expérience....Avec le soutien du CNL, une bibliothèque éphémère réunit au cœur du festival quelque 3 000 ouvrages (romans, mangas, bandes dessinées et romans graphiques) mis à disposition grâce à la participation de 40 maisons d’édition.
Quatre Book Nooks ont été imaginés selon les affinités des lecteurs : aventure et thriller, littérature classique, romance, bande dessinée et manga. Ces espaces font écho à des univers populaires tels que La Chronique des Bridgerton, Lupin, Frankenstein ou Astérix & Obélix : Le Combat des chefs.
Et parce que les histoires ont vocation à circuler, les ouvrages seront donnés à l’issue du festival au Samu social.
Tout au long de ces trois journées, la scène accueillera tables rondes, rencontres, clubs de lecture, lectures musicales, débats et animations. De la romance aux classiques, des voix qui donnent vie aux personnages aux auteurs qui voient leurs œuvres adaptées, la programmation explore les multiples façons dont les livres continuent de vivre dans notre culture commune.
Programmation complète
vendredi 16 octobre
19h30 - 20h30 · Charolais Club
Drag Quiz
Ta culture Netflix survivra-t-elle au quiz HitsuBlu ? En équipes de cinq maximum, on passe livres, et adaptations au crash-test : questions piégeuses, résumés franchement bancals, et autres joyeusetés. Trois manches pour départager les équipes et gagner des lots de cadeaux Netflix, avant une performance drag, pour refermer les copies.
Jane Austen n’a pas fini de faire parler d’elle. Camélia pose son book club à Ground Control pour une discussion autour d’Orgueil et Préjugés : personnages cultes, relations compliquées, lectures très personnelles et tout ce qui fait qu’on continue à revenir à ce classique plus de deux siècles après sa publication.
Rendez-vous le 3 octobre sur le compte instagram de @mimabycami pour plus d’info sur l’inscription. Gratuit sur inscription, dans la limite des places disponibles.
17h - 18h · Charolais Club
Table ronde : l’engouement autour de la romance
La romance vend, rassemble, fait parler et pourtant, on continue parfois à la regarder de travers. Pourquoi ce genre occupe-t-il aujourd’hui autant les librairies, BookTok et les écrans ? Une discussion sur nos imaginaires amoureux, les communautés de lecteur·ices et ce fameux « guilty pleasure » qu’il serait peut-être temps de laisser tranquille.
Avec : Marine Lambolez, Camélia @mimabycami, Anaïs - Basilic Tropical
Lecture musicale : You & La Chronique des Bridgerton
Les voix françaises de Joe Goldberg (Anatole de Bodinat) et Penelope Bridgerton (Valérie Bescht) quittent l’écran pour retrouver les pages qui les ont vu naître: au programme, une lecture des extraits des romans You (Parfaite de Caroline Kepnes, Ed. Pocket, trad: Camille de Peretti) et La Chronique des Bridgerton (de Julia Quinn, Ed. J’ai Lu, trad: Cécile Desthuilliers), accompagnée en direct au violoncelle par Cécile Lacharme. Puis on passe derrière le micro pour parler doublage, jeu et adaptation.
Avec : Anatole de Bodinat, Valérie Bescht et Cécile Lacharme.
Olivier Norek, auteur du roman Dans les brumes de Capelans (Éditions Michel Lafon, Pocket) échangera autour de son œuvre lors d'une rencontre ponctuée de lectures d'extraits. La lecture sera suivie d'une séance de dédicaces.
Une occasion privilégiée de découvrir son univers avant l'adaptation en une série créée et écrite par Matthieu Delaporte, Alexandre de La Patellière et Sylvain Caron, prochainement disponible sur Netflix.
Plongez dans l’univers drôle, malicieux et délicieusement irrévérencieux de Roald Dahl, à travers une lecture de ses œuvres emblématiques dont Les Deux Gredins (Éd. Gallimard Jeunesse, trad. Marie-Raymond Farré), portée par la voix française du film.
Pas besoin d’avoir mangé un Fruit du Démon pour créer son héros de live action. Pendant deux heures, les 10-15 ans apprennent les bases du dessin avec un illustrateur : silhouettes, expressions, crayonné, encrage et couleur. Tout le matériel est fourni. À la fin, chacun·e repart avec un personnage prêt à rejoindre son propre équipage.
Table ronde : comment adapter les classiques en restant moderne ?
Un classique doit-il rester fidèle à lui-même pour survivre à l’écran ? Pas sûr. De Lupin à À l'est d'Éden, on décortique ce qui se passe quand scénaristes et réalisateur·ices s’emparent du patrimoine littéraire pour le réimaginer sans perdre ce qui fait sa force.
Avec : Victoire Bocquillon, Ariane Hudelet, Florent Meyer
Avec Les Yeux Verts, Fanny Liatard et Jérémy Trouilh signent un conte initiatique d’une bouleversante beauté dans lequel la forêt et les rêves deviennent les derniers refuges de l’enfance meurtrie. Un film d’une grande ambition esthétique qui nous enveloppe de poésie pour contrer l’âpreté du réel. Lauréat du Prix Cinéma de la Fondation Barrière 2026, il sortira en salles le 11 novembre 2026.
Avant-hier soir, au cinéma Publicis, sur les Champs-Élysées, avait lieu la remise du Prix Cinéma de la Fondation Barrière, qui a distingué cette année Les Yeux Verts, le deuxième long-métrage de Fanny Liatard et Jérémy Trouilh, produit par Julie Billy et Carole Scotta, et distribué par Haut et Court Distribution.
Les Yeux Verts a été sélectionné parmi trois films finalistes par un jury, composé de Aure Atika, Damien Bonnard, Lucas Bravo, François Berléand, Mélanie Doutey, Pascal Elbé et Bérengère Krief.
J’étais d’autant plus impatiente de découvrir ce film que je gardais en mémoire la puissance poétique du premier long-métrage du duo de cinéastes, Gagarine, sorti en 2021, et que la Fondation Barrière a toujours su distinguer des œuvres singulières. L’an passé, c’est Louise, de Nicolas Keitel, qui avait été récompensé, après Une vie rêvée, de Morgan Simon, en 2024, Je verrai toujours vos visages, de Jeanne Herry, en 2023, Les Éblouis, de Sarah Suco, en 2019, ou encore Les Chatouilles, d’Andréa Bescond et Éric Métayer, en 2018. Parmi les lauréats des années précédentes figurent également Tête de turc, de Pascal Elbé, en 2010, et Je l’aimais, de Zabou Breitman, en 2009.
La sensibilité et la singularité, communes à tous ces films, se retrouvent dans Les Yeux Verts, avec en plus un supplément d’âme et de poésie. Ce film nous enveloppe dans un univers où l’imaginaire devient un moyen de résistance à la violence du monde.
Le premier plan nous montre des grues cendrées qui émergent de l’eau avant de prendre leur envol. De cette image émanent un mystère et une promesse de liberté que le récit va progressivement mettre à l’épreuve. La douceur de cette ouverture contraste avec la brutalité de la scène suivante, au tribunal, où le père et le grand frère de Chaya, Nour, sont interrogés. Lorsqu’il est demandé à Nour de raconter la fuite d’Irak, dont on comprend qu’elle fut tragique pour leur mère, le père prie sa fille de sortir. Déjà, Chaya est tenue à l’écart de la réalité.
Chaya a onze ans. Elle vit avec son père et son grand frère Nour dans les Landes, au bord de l’océan. Lorsque leur expulsion est annoncée, le monde fragile qu’ils ont tenté de reconstruire après l’exil menace de s’effondrer. Nour sombre alors dans un sommeil profond et mystérieux. Chaya va tout entreprendre pour le réveiller jusqu’à plonger dans ses rêves afin de le retrouver.
Ce qui aurait pu n’être qu’un drame social devient, sous le regard des deux cinéastes, un véritable conte initiatique. Le décor est ici un personnage à part entière. La forêt des Landes, dont les arbres semblent ici gigantesques, mystérieux et protecteurs, devient un antre magique où les enfants tentent de se soustraire à ce qui les menace. Avec ce phare au milieu de la forêt, la nature semble traversée d’étrangeté, une immensité qui leur offre un espace où respirer.
La première bonne idée de ce film (qui en fourmille) réside dans ce choix de situer cette histoire dans un paysage rural plutôt que dans un environnement urbain auquel on associe plus spontanément les récits contemporains de l’exil. Cette famille a fui un pays, traversé des épreuves dont nous ne percevons que des fragments, et tente de s’enraciner dans un territoire qui, malgré sa splendeur, ne lui garantit aucune sécurité. La beauté environnante rend leur situation plus poignante encore : ils vivent au cœur d’un paradis qui peut leur être retiré à tout instant et qui est désormais lui-même menacé.
Cette fragilité du paysage possède également une résonance écologique. Lors de la remise du prix, Jérémy Trouilh a rappelé combien les incendies qui avaient durement touché les Landes donnaient un autre sens à ce décor. Les habitants contraints de quitter leurs maisons devant les flammes ne sont pas dans la même situation que cette famille menacée d’expulsion mais une même précarité affleure : celle de voir disparaître, brutalement, le lieu qui sert de refuge.
Le point de départ du film est une réalité médicale aussi troublante que méconnue : le syndrome de résignation, observé notamment chez des enfants de familles demandeuses d’asile confrontées à des procédures interminables, à la perspective d’une expulsion et à l’effondrement de tout espoir. Dans certains cas, ces enfants se retirent progressivement du monde, jusqu’à atteindre un état d’immobilité profonde, proche du coma. Lors de la cérémonie de remise du prix, Fanny Liatard a raconté avoir découvert ce phénomène à travers une exposition photographique de Magnus Wennman. Parmi les images, celles de deux petites filles endormies dans leur lit d’enfant l’ont particulièrement marquée. Les cinéastes ont ensuite poursuivi leurs recherches et découvert le témoignage d’un enfant qui décrivait son sommeil comme une plongée au fond de l’océan, dans une cage de verre dont le moindre mouvement risquait de briser les parois.
Cette image les a accompagnés dans l’écriture du film. L’eau n’est pas seulement un élément du paysage, elle est la mémoire d’un traumatisme, celui de la traversée, de la fuite, du naufrage réel ou intérieur dont les enfants ne parviennent pas à se libérer. Dans les rêves de Nour, elle devient noire, presque vivante, témoignant du passé qui continue de circuler sous la surface du présent. Cela donne lieu à des images aussi marquantes que sublimes.
Le film ne cherche pas à expliquer entièrement ce qui demeure mystérieux. Il préfère nous rapprocher des sensations de l’enfant, nous faire éprouver cet enfermement, cette impossibilité de trouver une issue lorsque le monde extérieur ne laisse plus entrevoir de porte de sortie. Les images documentaires empruntées notamment à Réveil sur Mars, le film de Dea Gjinovci consacré au syndrome de résignation, viennent ponctuellement rappeler la réalité qui se tient derrière le conte. Elles laissent affleurer, sous la poésie, une souffrance bien réelle.
Ce syndrome n’est pas ici un simple ressort narratif. Il donne une incarnation à une violence administrative dont on parle trop souvent de manière abstraite, en oubliant les enfants qui la subissent. En choisissant de nous faire vivre cette histoire à travers Chaya, les cinéastes redonnent un visage, une voix et une sensibilité à ceux que les procédures risquent de réduire à des situations anonymes.
Le père des enfants, menacé d’expulsion, finit par partir travailler en Espagne, dans l’espoir de leur permettre ensuite de gagner l’Angleterre. Cette décision, déchirante, ne relève pas d’un abandon volontaire mais d’une tentative désespérée de leur ménager un avenir. Les deux enfants se retrouvent pourtant abandonnés à leur sort.
En découvrant Les Yeux Verts, j’ai pensé à Jeux interdits de René Clément (d’ailleurs cité par les cinéastes comme référence de réalité violente vue à hauteur d’enfant), ce film de 1952 dans lequel une petite fille et un jeune garçon, confrontés à l’horreur de la guerre, inventent leurs propres rites autour de la mort. Les deux films ne racontent évidemment pas la même histoire. Les deux films racontent cependant comment, au milieu du désastre, les enfants inventent des histoires et des territoires secrets qui leur permettent de continuer à vivre. Dans Jeux interdits, Paulette et Michel transforment leur rapport à la mort en un jeu qui leur appartient, une manière de donner forme à ce qu’ils ne peuvent comprendre. Dans Les Yeux Verts, Chaya refuse de laisser son frère disparaître dans le sommeil. Elle se lance à sa recherche, franchit les frontières du réel et de l’imaginaire. Dans les deux cas, les adultes n’ont plus les moyens de protéger véritablement les enfants ou sont eux-mêmes emportés par une violence qui les dépasse. Les enfants construisent alors leur propre langage
J’ai également pensé aux Bêtes du sud sauvage, de Benh Zeitlin, récompensé par le Grand Prix du Festival du cinéma américain de Deauville en 2012, après avoir obtenu la Caméra d’or à Cannes. Là aussi, une enfant nous entraîne dans un univers où le réalisme social se mêle au mythe, où un territoire menacé acquiert une dimension presque légendaire et où la puissance de l’imaginaire permet de raconter la précarité sans jamais réduire les personnages à leur condition. Dans ces deux œuvres, le regard de l’enfant transforme notre perception du monde.
Douae Butarbuch Mzaouki, qui interprète Chaya (son premier rôle), possède une intensité rare. Elle est à la fois fragile, déterminée et lumineuse. Face à elle, Sayyid El Alami donne à Nour une présence d’autant plus bouleversante que son retrait progressif du monde le rend presque inaccessible. L’amour qui unit le frère et la sœur constitue le véritable cœur battant du film. Chaya part à la recherche de Nour. C’est aussi une part d’elle-même qu’elle tente de sauver.
Avec Gagarine, leur premier long-métrage, Fanny Liatard et Jérémy Trouilh avaient déjà démontré leur capacité à transformer un lieu menacé de disparition en un univers de cinéma singulier. Youri, adolescent passionné d’astronomie, refusait de voir sa cité d’Ivry-sur-Seine disparaître sous les coups de la démolition. Il imaginait alors de la transformer en station spatiale, faisant de son immeuble un vaisseau et de son attachement à ce lieu une aventure vers les étoiles. Le film avait été salué pour sa poésie visuelle, son inventivité et son refus des représentations convenues des quartiers populaires. Il avait notamment été nommé au César du meilleur premier film en 2022.
Dans Les Yeux Verts, l’environnement urbain cède la place à la nature. Un monde familier est là aussi menacé et un enfant refuse de le voir disparaître sans tenter de le sauver. Youri cherchait à préserver son foyer en l’envoyant vers les étoiles alors que Chaya tente de retrouver son frère en pénétrant dans ses rêves. Chez ces deux personnages, l’imaginaire est une force de résistance.
Le cinéma de Fanny Liatard et Jérémy Trouilh se distingue ainsi par un mélange très personnel de réalisme social et d’onirisme, nourri notamment par la découverte du réalisme magique en Amérique du Sud, où les cinéastes ont vécu plus jeunes. Cette influence se ressent dans leur façon de laisser surgir l’étrangeté au cœur du quotidien.
Le scénario, auquel Guillaume Laurant (connu notamment pour Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain et Un long dimanche de fiançailles, et tant d’autres films) a collaboré aux côtés des deux réalisateurs, est habilement ciselé.
La musique d’Amine Bouhafa elle participe à la sensation d’enveloppement que procure le film. Déjà associé à Gagarine, le compositeur, récompensé notamment par le César de la meilleure musique originale pour Timbuktu d’Abderrahmane Sissako, construit ici une matière sonore qui semble provenir autant du paysage que de l’inconscient des personnages. L’eau est omniprésente, non seulement dans les images mais aussi dans les sons. Elle ramène sans cesse à la traversée, au naufrage et à cette mémoire traumatique qui continue de hanter les enfants. Peu à peu, les bruits naturels s’effacent ou se transforment, laissant place à des souffles, à des voix presque imperceptibles, à des réminiscences qui semblent remonter d’un monde englouti. Les sonorités singulières du cristal Baschet, instrument aux résonances étranges et aquatiques, contribuent à cette impression de flottement. Les voix et les chœurs, d’abord ténus, prennent progressivement de l’ampleur. La musique ne se contente pas d’accompagner les images : elle nous rapproche des sensations de Chaya.
Le film réussit alors à trouver un équilibre subtil entre réalisme et onirisme, qui se (con)fondent. Il en naît une étrangeté à la fois âpre et douce, inquiétante et enchanteresse, dont la poésie nous entraîne comme un ruban dans une sorte de danse hypnotique. La forte dimension sensorielle nous fait perdre momentanément nos repères. Lorsque la violence du réel revient à la surface, elle nous atteint avec d’autant plus de force.
Autour de Chaya et de Nour gravitent des personnages qui incarnent différentes façons de répondre à leur détresse. Marion, l’institutrice interprétée par Anamaria Vartolomei, représente d’abord le réflexe institutionnel : chercher de l’aide, s’adresser aux autorités, croire que les procédures permettront de trouver une issue. À l’inverse, Ben (Arcadi Radeff), marginal qui vit en retrait du monde avec sa grand-mère, cherche ailleurs et instinctivement la solution, quitte à se mettre hors-la-loi.
La situation de Nour et de Chaya nous serre d’autant plus le cœur qu’elle révèle un double abandon, familial et politique, même lorsque l’absence du père est elle-même dictée par le désespoir et la nécessité.
Créée en 1999 à l’initiative de Diane Barrière, la Fondation Barrière poursuit aujourd’hui son engagement en faveur de la création cinématographique, notamment à travers son Prix Cinéma et la bourse NOUVELLES VAGUES – Fondation Barrière, développée en partenariat avec le Biarritz Film Festival. Cette dernière accompagne des binômes de réalisateurs et de producteurs dans le développement de leurs projets de longs-métrages. Le Prix Cinéma 2026, doté de 40 000 euros, a cette particularité de soutenir plusieurs maillons essentiels de la création : 10 000 euros pour les réalisateurs, 20 000 euros pour le distributeur afin d’accompagner la promotion du film, et 10 000 euros pour les productrices.
Lors de la cérémonie, Joy Desseigne-Barrière, présidente de la Fondation, a rappelé combien il était précieux d’encourager des récits qui nous invitent à regarder le monde autrement. Cette ambition trouve une résonance particulière avec Les Yeux Verts, œuvre qui aurait pu se contenter de raconter un drame social et qui choisit, au contraire, de lui donner une forme cinématographique audacieuse, poétique et profondément sensorielle.
Je vous parle d’ailleurs régulièrement de cet engagement de Barrière à l’occasion du Festival du cinéma américain de Deauville, où le groupe contribue également à mettre en lumière la création littéraire, avec le prix Lucien-Barrière du roman américain décerné cette année à Ghost stories de Siri Hustvedt.
Dans un paysage où la visibilité des films dépend de nombreux impératifs commerciaux, les fondations et les prix qui accompagnent les œuvres exigeantes jouent un rôle crucial. Ils rappellent que le cinéma est là aussi pour défendre des regards singuliers et nous faire découvrir des mondes auxquels nous n’aurions pas forcément accès.
En distinguant Les Yeux Verts, la Fondation Barrière accompagne une démarche artistique qui fait confiance à l’intelligence sensible du spectateur, à sa capacité d’accepter l’étrangeté, de se laisser émouvoir et de regarder autrement une réalité trop souvent réduite à des chiffres ou à des débats abstraits.
Je suis sortie de la projection avec cette impression rare d’être encore enveloppée par le lyrisme, la lumière, la musique, les regards et la douceur de ce film dans lequel s’entremêlent beauté et souffrance, dans lequel la poésie est une forme de résistance. Le souvenir de ces yeux verts, d'une rare intensité, m’a accompagnée bien après la séance.
La projection fut suivie d’un cocktail dînatoire à l’hôtel Fouquet’s Barrière, situé à deux pas du cinéma Publicis. Pour prolonger la magie du film, peut-être, encore enveloppée dans celle-ci et dans l'atmosphère ouatée du célèbre établissement, alors que j’attendais mon taxi, une tornade de flashs attira soudain mon attention. Je relevai la tête et, dans un tourbillon de lumières et d’agitation, me retrouvai frôlée par une apparition fugace, presque irréelle. Un acteur américain, habituellement là où au milieu coule une rivière. (La présence de l’eau : nous y revenons.) Les « légendes d’automne » se poursuivent parfois même lorsque les lumières de la salle se sont rallumées…
(Retrouvez mes vidéos de la remise du prix sur mon compte Instagram @sandra_meziere).
Romancière et critique de cinéma, je vous emmène dans mon quartier parisien de prédilection, entre hôtels confidentiels, cafés mythiques, librairies, rooftops, cinémas et musées. Je vous propose de me suivre pour une journée hors du temps sur la rive gauche, vécue comme une scène de film. Laissez-moi vous guider pour 24 heures d’immersion dans « mon » Saint-Germain-des-Prés, dans le 6e arrondissement donc, avec quelques incursions dans le 5e et le 7e.
Pourquoi, au bout de tant d’années à le fréquenter, ce quartier m’ensorcelle-t-il toujours autant ? Sans doute en raison de son aura romanesque. Il est des lieux où la réalité s’efface doucement pour laisser place à une atmosphère fictionnelle. Saint-Germain-des-Prés est de ceux-là.
Dès que l’on franchit la Seine (de préférence par le si romantique pont des Arts, après être passé par la non moins romantique cour Carrée du Louvre) pour arriver sur la rive gauche, même la lumière semble s’adoucir et se teinter de romanesque. On devine l’ombre d’une Sagan filant à mille à l’heure dans la nuit, le fantôme d’un Hemingway ayant abandonné un instant le Ritz pour relire ses notes au Flore, ou un dialogue murmuré par les personnages d’un film d’Éric Rohmer.
Saint-Germain ne se visite pas : il se vit comme un scénario ou un roman dont vous êtes le héros ou l’héroïne. Pour moi qui partage ma vie entre l’écriture de romans et l’obscurité des salles de cinéma, Saint-Germain-des-Prés est un décor ultime qui ne cesse d’ailleurs de m’inspirer. Celui d’un luxe qui n’est jamais tonitruant mais se chuchote à l’abri des regards, de rues pavées intemporelles et de lieux mythiques.
Installez-vous. Le film commence. La première page se tourne.
Bienvenue dans mon Saint-Germain-des-Prés intime.
1.Commencer la journée par une promenade au jardin du Luxembourg
C’est presque toujours ainsi que commence (et/ou s’achève) pour moi une journée idéale à Saint-Germain-des-Prés. Par une promenade au jardin du Luxembourg. Mon îlot de sérénité et de romanesque. Jamais le même. Je l’aime tout particulièrement à la fin du printemps, quand il retrouve ses palmiers, quand il est écrasé de chaleur et presque désert (comme c’est arrivé certains jours de canicule de cet été 2026) mais aussi l’hiver quand les arbres sont décharnés et que la mélancolie s’empare des lieux. Maintes fois, j’ai écrit ici et (sur ce) jardin. Maintes fois, j’ai essayé de lui arracher son secret, d’en dessiner la puissance des silences. Mais je ne m’explique toujours pas le pouvoir magnétique, presque sacré, qu’il exerce sur moi. Là, je déambule dans un décor de film. Ou plutôt dans les pages d’un roman dont je serais à la fois l’autrice, l’héroïne, et la lectrice fiévreuse. Là, tout est pensable. Là, tout est jouable. Là, j’ai l’impression que des personnages d’une autre époque vont surgir pour m’embarquer dans une intrigue étourdissante. Un abri face au réel et à la brutalité de l’époque. Un enclos romanesque qui procure l’illusion enivrante de panser les blessures, qui redonne le goût de l’audace.
Ne résistez pas à la tentation de tirer une de ces mythiques chaises vertes jusqu’au bord du bassin ou sous un marronnier. Elles invitent à l’immobilité, à la lecture, à la rêverie. Peu de lieux à Paris procurent autant l’impression que le temps suspend son vol. Vous pourrez ainsi vous poser auprès du bassin central avec ses voiliers que vous pouvez louer pour vos enfants. Ne manquez pas non plus la romantique Fontaine Médicis. Mais aussi le kiosque à musique où, même vide, j’ai l’impression d’entendre un orchestre jouer et m’embarquer dans une valse étourdissante. Ma statue préférée demeure Le Marchand de masques (elle m’inspira même une nouvelle littéraire). Je vous laisse la découvrir et lire son histoire. Ne manquez pas non plus la réplique de La Statue de la Liberté, le théâtre des marionnettes, les terrains de pétanque, les serres de l’Orangerie. Observez les joueurs d’échec, de tennis de table ou de tennis, les ruches, les statues d’écrivains.
Vous repartirez de là reposés, revigorés, la tête pleine de rêves. Prêts à profiter pleinement de votre journée. Et peut-être avec l’impression, comme moi, d’avoir traversé non pas un jardin mais quelques siècles de littérature. Victor Hugo y fit se rencontrer Marius et Cosette dans Les Misérables et les statues de George Sand, Flaubert, Stendhal, Baudelaire ou Stefan Zweig semblent aujourd’hui veiller silencieusement sur les lecteurs. À Saint-Germain-des-Prés, la littérature n’est décidément jamais loin.
2. Acheter une viennoiserie chez Thévenin
Ensuite, je vais souvent rue de Buci m’acheter un journal chez Buci News, 4 rue Grégoire de Tours, puis un pain au chocolat chez Thévenin, 6 rue de Buci. Je vous recommande aussi leurs pâtisseries, traditionnelles et délicieuses, comme on n’en trouve presque plus. Je n’ai jamais vu ce lieu vide. La file d’attente est toujours impressionnante mais vous comprendrez rapidement pourquoi.
Il y a aussi la Maison Mulot, 76 rue de Seine. Là, je vous recommanderais plutôt les grands macarons, en particulier au chocolat. Mais il se fait encore tôt pour cela. Alors, allons plutôt prendre un café pour profiter de la tranquillité matinale.
3. Prendre un café au Café de la Mairie ou au Rostand
J’hésiterais entre le Café de la Mairie (8 place Saint-Sulpice) et Le Rostand (6 place Edmond-Rostand). Sans doute choisirais-je le premier car la vue sur la Fontaine Saint-Sulpice me rassérène toujours. J’aime y observer la vie qui va ou voir les premières pages d’un roman qui se soulèvent sous une légère brise. Les habitués arrivent un à un. Les touristes dorment encore. Saint-Germain m’appartient pendant quelques minutes. J’ai envie de dire « À nous deux » comme Rastignac. C’est d’ailleurs le livre avec lequel je me suis posée en terrasse il y a quelques jours : Le Père Goriot (photo prise en l’occurrence en plein après-midi).
Au Rostand, autre institution du quartier, vous pourrez aussi profiter de la vue sur le jardin du Luxembourg. Le café est ouvert dès 8 heures et jusqu’à minuit : une amplitude idéale pour y commencer ou y prolonger une journée germanopratine.
Vous pourrez aussi choisir de vous attabler au Café Madame (25 rue de Vaugirard), dans le jardin, ou bien chez Angelina, à côté du musée du jardin, ou encore au Bar du Marché (75 rue de Seine) pour profiter du spectacle et de l’agitation de la rue éponyme.
4. Passer par la rue Férou, la rue de Furstemberg et la rue Visconti
Il y a des rues dont le mystère romanesque fait que mes pas m’y conduisent presque toujours.
– La rue Férou est de celles-là. Sur l’un de ses murs, le poème Le Bateau ivre d’Arthur Rimbaud se déploie sur près de 300 m². On peut y lire les premiers vers : « Comme je descendais des Fleuves impassibles, / Je ne me sentis plus guidé par les haleurs. » Puis le regard se perd dans cette longue dérive de mots, comme si Rimbaud avait transformé la pierre parisienne en page immense. Difficile d’imaginer plus belle façon de rappeler que ce quartier est encore celui de la littérature même si de nombreuses librairies ont disparu. Restent encore notamment La Procure, 3 rue Mézières, à deux pas de là, ou encore Le neuvième pays, 84 rue Bonaparte.
– La rue Visconti. Je pourrais vous parler des rues moins obscures qu’elle relie, la rue Bonaparte et la rue de Seine, mais finalement elles ne me disent rien alors que cette rue est romanesquement loquace. Son étroitesse alambiquée et ses recoins me paraissent propices aux secrets murmurés, aux hasards troublants, aux rendez-vous mystérieux et aux pensées indociles. Cette rue se nomme Visconti donc. Comme le cinéaste. Déjà une bonne raison de l’admirer. Même si, en réalité, ce nom fait référence à son homonyme architecte. J’ai découvert seulement il y a peu que Racine y mourut le 21 avril 1699 et que Balzac y établit son imprimerie entre 1826 et 1828.
– Ne manquez pas non plus la rue de Furstemberg pour acheter des fleurs chez Oz Garden (au numéro 8), pour visiter le musée Delacroix et pour rêver à cette scène sublime de la fin du Temps de l’innocence de Martin Scorsese quand Newland Archer regarde la fenêtre de Madame Olenska, qu’il a tant aimée, puis repart, sans l’avoir revue.
5. Faire un tour au Bon Marché et à la Grande Épicerie
Ensuite, il me plaît souvent d’aller rêvasser entre les rayons du Bon Marché. Le matin, à certaines périodes de l’année, les travées sont presque vides et j’ai l’impression que cet antre du luxe et de la mode est ouvert juste pour moi. Vous y trouverez toutes les grandes marques, mais aussi des marques plus confidentielles. Le magasin se met souvent en scène sur une thématique.
Le Bon Marché est aussi un décor à lui seul. En 1852, Aristide et Marguerite Boucicaut prennent la direction du Bon Marché et le transforment en premier grand magasin parisien.
Il fut dès l’origine un lieu où le commerce se mêlait à la culture, à l’art et à l’invention. On y venait déjà pour flâner autant que pour acheter. J’aime cette idée que, près de deux siècles plus tard, on puisse encore y entrer sans autre projet que celui de se laisser surprendre.
Juste en face, poussez jusqu’à La Grande Épicerie de Paris. Son histoire est intimement liée à celle du Bon Marché : dès le début du XXe siècle, l’enseigne proposait thés, épices, cacao et chocolats. En 1923, un véritable « coin des gourmets » fut installé dans le bâtiment de la rue du Bac. Aujourd’hui, c’est moins une épicerie qu’un immense cabinet de curiosités gastronomiques où je pourrais passer des heures à chercher des produits que je ne trouverai nulle part ailleurs.
6. Visiter le musée Rodin ou le musée du Luxembourg
Le musée du Luxembourg (19 rue de Vaugirard) propose toujours de remarquables expositions. Voici quelques photos de l’exposition Soulages qui m’avait particulièrement marquée.
J’étais quasiment seule à déambuler entre les toiles. Entourée de tout ce noir captivant, intrigant, ensorcelant. Happée. Envoûtée. Comme si un ruban de ténèbres rassurantes me capturait délicieusement, m’enveloppait dans son entrelacs obscur et m’entraînait dans une danse suave vers la lumière, et vers les délices du mystère. Je voyais là la possibilité de la lueur même au fond du gouffre. Je voyais la possibilité du secret dans un monde avide de transparence. La possibilité apaisante de l’opacité et du foudroiement. D’une danse (d’une transe même) consolatrice. Et surtout la possibilité de l’émotion irrationnelle et insaisissable. Il en va des œuvres comme des êtres, non ? Ce sont leurs ombres insondables qui les rendent irrésistibles, grâce auxquelles la lumière qu’ils laissent sourdre est plus éblouissante encore.
J’avoue un peu honteusement avoir découvert seulement récemment le musée Rodin qui certes vous fait sortir de Saint-Germain-des-Prés (situé au 77 rue de Varenne, dans le 7e). Ces quelques kilomètres en plus valent vraiment la peine pour découvrir ce musée peu fréquenté, avec un magnifique parc mais surtout des œuvres d’une beauté et d’une puissance à couper le souffle comme Le Baiser, La porte de l’Enfer, Le Secret, les Bourgeois de Calais ou encore les œuvres de Camille Claudel et même des Van Gogh et Monet.
Ne manquez pas non plus le musée national Eugène Delacroix (6 rue de Furstemberg) précédemment cité.
7. Déjeuner chez Agata ou à Casa di Mario ou aux Éditeurs
Pour recharger les batteries, rien de mieux qu’une bonne pizza. Il n’est pas rare que j’aille chez Agata (168 Boulevard Saint-Germain), me poser au son de la musique italienne pour observer la vie qui bouillonne sur le Boulevard Saint-Germain. J’apprécie aussi particulièrement les pizzas de la Casa di Mario, au 132 rue du Bac, pour les pizzas autant que pour l’amabilité des propriétaires, juste derrière le Bon Marché. Si vous aimez la cuisine italienne, je ne peux aussi que vous recommander l’incontournable Marco Polo, restaurant auquel j’avais consacré un article ici il y a dix ans : Mon avis sur Marco Polo : restaurant italien coup de coeur à Saint-Germain-des-Prés (rue Saint-Sulpice) – IN THE MOOD FOR HÔTELS.
Je peux aussi me poser aux Éditeurs (4 Carrefour de l’Odéon), emblème de l’âme littéraire du quartier. Jusqu’au 23 août, le restaurant vous propose une formule pus abordable (Fish and chips sauce tartare ou Filet de poulet fermier français ou Cœur de faux filet de bœuf français et frites à volonté et sauce verte secrète. Dessert et boisson non compris. Midi et soir. L’endroit idéal pour aller ensuite au jardin du Luxembourg, à deux pas.
8. Aller au cinéma au Saint-Germain-des-Prés
Là, c’est mon domaine de prédilection et même si le choix est cornélien tant les cinémas art et essai avec une remarquable programmation sont nombreux dans le quartier, je vous suggèrerais en premier mon cinéma préféré, le cinéma Saint-Germain-des-Prés rénové et réouvert en juin 2026 (22 rue Guillaume Apollinaire), avec une incroyable programmation, notamment estivale (juste une semaine de fermeture en août, du 5 au 11).
Le Champo (51 rue des Écoles) aussi avec la programmation Tati actuellement (je vous en parle, ici, dans mon compte-rendu du Festival du Film de La Rochelle). Mais aussi la Filmothèque du Quartier Latin (9 rue Champollion), L’Arlequin (76 rue de Rennes), les Trois Luxembourg (67 rue Monsieur le Prince), le Christine Cinéma Club (4 rue Christine) …
9. Aller au spa
Après plusieurs heures à parcourir le quartier, pourquoi ne pas ralentir le rythme ? Plusieurs hôtels du quartier permettent aux visiteurs extérieurs de réserver un soin donnant accès à leur espace bien-être. Une parenthèse idéale entre deux promenades avant de replonger dans l’effervescence de Saint-Germain.
Mon coup de cœur va au Spa de La Belle Juliette (92 rue du Cherche Midi), avec son bassin de relaxation et son hammam, véritable refuge au cœur de la rive gauche. Les clients extérieurs peuvent accéder au spa en réservant un soin d’une heure minimum.
Les amateurs d’adresses confidentielles pourront également pousser les portes du Da Vinci Hotel & Spa (25 rue des Saints-Pères). Le spa est inspiré de Léonard de Vinci et possède une petite piscine intérieure privatisable selon les créneaux.
Vous pourrez aussi profiter du spa du Pavillon Faubourg Saint-Germain & Spa (5 rue du Pré-aux-Clercs), où une piscine intérieure prolonge agréablement l’expérience.
La Villa-des-Prés (29 rue de Buci) dispose d’un superbe espace bien-être avec piscine intérieure réservé principalement aux clients, mais certaines offres «&nb sp;spa » ou « day experience » peuvent être proposées selon les périodes. Mieux vaut appeler avant.
Et évidemment, si vous avez le budget pour cela, le Spa du Lutetia (45 boulevard Raspail) reste le summum du luxe. Voir descriptif plus bas.
10. Prendre une glace ou un chocolat chaud aux Deux Magots
Vous pouvez bien sûr vous arrêter au très charmant et germanopratin Ladurée Bonaparte (21 rue Bonaparte),
ou au Café Ladurée Luxembourg (4 place Edmond Rostand), plus récent, à côté du jardin du Luxembourg (le premier a plus de charme) ou profiter d’un chocolat chaud au bar de l’hôtel Dame des Arts. Mais pour ressentir l’âme littéraire de Saint-Germain-des-Prés, ma préférence va indéniablement aux Deux Magots (6 place Saint-Germain-des-Prés).
Le café existe depuis 1884 et son histoire ressemble presque à une anthologie de la littérature française du XXe siècle : Apollinaire, Aragon, Gide, Prévert, Hemingway… Puis les surréalistes autour d’André Breton et les existentialistes autour de Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir. Le Prix des Deux Magots, créé en 1933, prolonge encore aujourd’hui cette vocation littéraire.
J’aime m’asseoir quelques instants à la terrasse d’un lieu devenu mythique, et me demander, en regardant les passants, ce que serait le prochain roman qui pourrait naître ici. J’aime tout particulièrement m’installer sous la verrière côté Église Saint-Germain.
Face au Bon Marché, vous trouverez aussi désormais le Comptoir du Ritz (45 rue de Sèvres), où vous pourrez acheter les pâtisseries du célèbre palace de la rive droite, ou bien en été, savourer quelques glaces. Vous pourrez aussi en trouver au célèbre Bac à glaces (109 rue du Bac), ou au Glacier des Prés, accolé à la Brasserie des Prés (6 rue du Commerce Saint-André), l’occasion de faire un tour dans cette rue à l’âme ensorcelante.
11. Ou un tea time au Lutetia
Là, c’est évidemment le lieu si vous souhaitez transformer une simple pause sucrée en véritable séquence de cinéma. Sous la verrière historique du Salon Saint-Germain, la lumière auréole les lieux de douceur. Elle tombe suavement sur les fauteuils, les tables, les pâtisseries et les livres. On pourrait presque croire que le temps, lui aussi, a décidé de s’attarder quelques heures au Lutetia. C’est ici que je choisirais de m’installer pour écrire quelques pages ou relire un chapitre. Le luxe du Lutetia tient aussi à cela : un lieu où l’on peut ne rien faire, et où ne rien faire devient soudain une activité parfaitement jubilatoire. Le service y est absolument irréprochable. L’endroit idéal pour une pause solo (nombreux sont les clients à venir y travailler ou se poser avec un livre), venir en duo ou avec des amis.
Et si vous préférez observer la vie du quartier, la Brasserie Lutetia, à l’angle du boulevard Raspail et de la rue de Sèvres, possède une terrasse qui permet de retrouver, après cette parenthèse feutrée, le mouvement de Saint-Germain-des-Prés.
12. Faire un tour à la boutique Ralph Lauren et au Ralph’s
Avant que la nuit ne s’installe tout à fait, cap sur la cour pavée du Ralph’s. Franchir le portail du 173 boulevard Saint-Germain revient à s’offrir un fondu enchaîné immédiat : vous quittez la Rive Gauche pour plonger dans un décor digne d’un film de Francis Ford Coppola ou de Woody Allen.
L’hôtel particulier du XVIIe siècle abrite l’un des secrets les plus chics du quartier.
L’été, la cour végétalisée offre un romantisme fou avec ses coussins rayés et ses lanternes tamisées. L’hiver, le salon intérieur, avec ses boiseries sombres, ses banquettes en cuir patiné et sa cheminée crépitante, prend des airs de club très privé. On y commande un cocktail signature ou un café serré dans une atmosphère de luxe décontracté, délicieusement romanesque.
Ma boutique préférée, étant inconditionnelle de la marque. Ne manquez pas les robes de soirée, au premier étage, mais aussi la collection Polo avec les indétrônables de la marque. Il y a souvent très peu de monde dans l’endroit idéal pour essayer les modèles de la marque américaine au cavalier.
13. Dîner chez Evi Evane
Je vous ai parlé maintes fois de ce restaurant. Tant pis, cela fera une fois de plus. Cela reste pour moi l’adresse incontournable du quartier. Vous serez reçus par Brahim qui saura vous conseiller mieux que quiconque, parfait connaisseur de la carte du restaurant, aussi chaleureux que le lieu, d’une amabilité rare. Il contribue beaucoup à l’âme de l’endroit.
Dans ce bistrot gourmand et confidentiel, le luxe prend la forme d’un voyage sensoriel sous le soleil de la Méditerranée. Les plats sont de véritables poèmes : mezze raffinés, moussaka réinventée, huile d’olive divine… L’ambiance y est intime, presque complice. On s’attarde à table, les rires fusent, le vin grec coule doucement, et l’on refait le monde jusqu’à tard dans la nuit.
L’amoureuse inconditionnelle de la Grèce que je suis retourne toujours avec autant de plaisir dans ce qui est non seulement LE restaurant grec de Paris mais aussi un des meilleurs restaurants du 6e, et de la capitale. Il se situe dans la très animée rue Guisarde, au numéro 10, juste à côté de la place Saint-Sulpice, au pied d’un immeuble du XVIIème siècle. Sa façade discrète ne vous laissera pas forcément présager de l’excellent moment que vous y passerez…mais, croyez-moi, cela vaut la peine de franchir le seuil. Déjà, la musique (grecque évidemment, pour moi nostalgie assurée), et surtout l’accueil d’une gentillesse non feinte de Maria ou de Brahim vous transporteront immédiatement ailleurs, à l’image du nom du restaurant qui signifie « À votre santé » en grec ancien et qui est un cri de joie de vivre. Chez Evi Evane, tout est cuisiné à base de recettes méditerranéennes, traditionnelles, généreuses, authentiques et familiales.
C’est la sœur de Maria, Dina Nikolaou (aussi affable et souriante que Maria, très connue en Grèce où elle anime des émissions de cuisine, enseigne la gastronomie et signe de nombreux livres sur la gastronomie et les produits grecs) qui en est la cheffe. S’inspirant du serment d’Hippocrate « Que notre nourriture soit notre médecine », Maria et Dina proposent une nourriture saine, équilibrée, et non moins copieuse, conscientes que l’alimentation est la base de notre santé. Je ne saurais quoi vous recommander tant tout est créatif, délicieux, de qualité (excellents produits, cela se sent, cela se voit aussi), très bien présenté…et le Baklava est sans aucun doute le meilleur qu’il me soit arrivé de déguster de même que la moussaka.
Rien à voir avec les « attrape-touristes » de la rue de la Harpe. Evi Evane est une véritable adresse, gastronomique et d’une rare convivialité. La carte des vins grecs est également particulièrement bien fournie. Je vous recommande le rosé ! J’y vais régulièrement et je n’ai jamais été déçue et un détail qui ne trompe pas : nombreux sont les clients grecs à y venir et revenir. Le meilleur restaurant grec de Paris où vous trouverez soleil et hospitalité helléniques, et je vous mets au défi de trouver un accueil aussi chaleureux et ensoleillé ailleurs dans le quartier.
Maria et Dina ont choisi d’y représenter les petits producteurs de différentes régions de Grèce dont Evi Evane est le prestigieux ambassadeur mais elles possèdent aussi plusieurs boutiques (notamment rue Saint-Placide, face au Bon Marché, vous pouvez aussi manger sur place) et un service traiteur. Vous y trouverez : de nombreux fromages et vins grecs, la fameuse pita grecque, du thé ou des tisanes biologiques évidemment grecs, diverses huiles d’olive, et même les livres de Dina et à vrai dire tous les produits possibles et (in)imaginables en provenance de Grèce mais toujours des produits de qualité, soigneusement sélectionnés, le plus souvent totalement introuvables ailleurs qu’en Grèce. L’été, la rue Guisarde est piétonnisée à certaines heures. Vous pourrez ainsi profiter d’un déjeuner ou dîner en terrasse.
Je vous conseille également de faire un tour sur le site internet Evi Evane qui est à l’image des deux établissements et de leurs cuisines : accueillant et alliant tradition et inventivité avec beaucoup de goût : http://www.evievane.com.
Si vous aimez les brasseries plus traditionnelles, je vous recommande Vagenende situé au 142 boulevard Saint-Germain, pour le décor autant que pour les plats.
Ouverte récemment, la brasserie Brass, 131 boulevard Saint-Germain, connaît un joli succès avec un décor plus moderne.
14. Prendre un verre à l’Hôtel Dame des Arts, sur le rooftop
Pour embrasser tout Paris du regard après le dîner, il faut prendre de la hauteur et grimper au sommet de l’hôtel Dame des Arts (4 rue Danton). Le changement de décor est saisissant : après la tradition germanopratine, place à une modernité léchée, très cinématographique. Arriver sur cette terrasse suspendue, c’est comme pénétrer dans la séquence d’ouverture d’un long-métrage contemporain.
La tour Eiffel scintille à l’horizon, Notre-Dame se dessine dans la pénombre, et les toits de zinc s’étendent à perte de vue. Un verre de vin à la main, le vent frais sur le visage, on domine la ville dans une ambiance jazzy et vibrante.
C’est le plan d’ensemble idéal pour marquer la bascule vers la nuit. La vue est réellement à couper le souffle. Votre regard pourra embrasser tout Saint-Germain-des-Prés.
La réservation est fortement conseillée, avec empreinte bancaire. Il est accessible au grand public, pas seulement aux clients de l’hôtel.
15. Faire un tour à la librairie L’Écume des pages
Une bonne journée à Saint-Germain-des-Prés se termine toujours pour moi par un passage à ma librairie préférée, L’Écume des Pages, au 174 boulevard Saint-Germain. Et surtout le soir, tard.
J’aime ce moment où le quartier commence à ralentir et où, derrière la vitrine encore éclairée, les livres semblent attendre leurs lecteurs. Je peux y passer de longues minutes à lire les quatrièmes de couverture, ouvrir un roman au hasard, parcourir quelques pages et ressortir avec un livre que je n’avais absolument pas prévu d’acheter.
L’Écume des Pages est ouverte jusqu’à minuit du lundi au samedi et jusqu’à 21 heures le dimanche : une particularité assez rare pour une librairie parisienne et une raison supplémentaire d’y faire un dernier détour avant de rentrer.
Je vous recommande aussi, un peu plus loin, près du Panthéon, la Librairie du Cinéma du Panthéon (15 rue Victor Cousin, dans le 5e), véritable institution pour les amoureux du septième art, où j’avais eu le plaisir de dédicacer mes ouvrages. Vous y trouverez tous les livres ayant un lien avec le cinéma.
Enfin, je vous recommande la péniche Nanna à l’inauguration de laquelle j’ai eu le plaisir d’assister, le 11 juin dernier. Vous y trouverez 5000 livres en libre accès. Au programme de ce lieu situé au pied de Notre-Dame, dans le port de Montebello : une vingtaine d’évènements par mois pour faire vivre la littérature comme des lancements de livres, séances de dédicaces, ateliers d’écriture, rendez-vous BookTok… Nanna, lieu d’échanges entre auteurs et lecteurs, compte bien montrer à quel point le livre est un objet vivant. Surtout quand vient l’heure bénie à laquelle la nuit tombe sur la Ville Lumière. Alors, les mots s’allument, les ombres de la littérature surgissent, rassurantes soudain, et le souffle des livres que j’ai aimés et intégrés à ma propre vie, m’insuffle une joie rêveuse.
16. Prendre un verre au Flore
Et puis il reste le Flore (172 boulevard Saint-Germain).
Je pourrais vous raconter son histoire. Vous dire qu’il fut fréquenté par Apollinaire, Breton, Prévert, Camus, Sartre, Simone de Beauvoir, Hemingway, et tant d’autres. Je pourrais vous rappeler qu’il fut, après-guerre, l’un des épicentres de cette incroyable effervescence intellectuelle qui fit de Saint-Germain-des-Prés l’un des lieux les plus libres et les plus créatifs du monde.
Mais ce n’est pas pour cela que j’aime y revenir.
J’aime le Flore parce qu’il suffit de pousser la porte pour avoir la sensation étrange de pénétrer dans une histoire qui a commencé bien avant nous et qui, peut-être, continuera après nous. J’aime m’asseoir, commander quelque chose, observer les serveurs, les tables, les visages, les conversations qui s’ébauchent. Imaginer les phrases qui ont été écrites ici, les déclarations d’amour, les ruptures, les idées révolutionnaires, les premières pages de romans et les conversations qui n’ont probablement mené nulle part mais dont quelqu’un, des années plus tard, se souviendra.
Sartre racontait qu’ils avaient fini par être « chez eux au Flore ». Un café devient véritablement mythique lorsqu’il cesse d’être seulement un lieu où l’on vient boire quelque chose et devient une sorte de chambre d’écriture à ciel ouvert.
17. Rentrer à l’hôtel
Puis vient l’heure de retrouver votre hôtel.
– Le Mandarin Oriental Lutetia (45 boulevard Raspail) :
Si le 6e ne compte qu’un seul palace, le Lutetia, c’est aussi certainement l’arrondissement qui compte le plus d’hôtels de charme.
– Si vous disposez d’un budget conséquent, c’est donc le Mandarin Oriental Lutetia que je vous recommande, sans hésiter. Le service y relève de la perfection depuis que l’hôtel a rejoint le groupe Mandarin Oriental. L’amabilité y est exemplaire. L’endroit possède une âme, une Histoire, et une multitude d’atouts, à commencer par sa situation centrale et son décor Art déco ensorcelant mais aussi son bar, sa brasserie, son sublime spa.
12 juillet 2018, le mythique établissement germanopratin Le Lutetia, ainsi nommé en hommage aux origines romaines de la capitale (dont il adopta même la devise « Fluctuat nec mergitur » qui signifie « Il est battu par les flots, mais ne sombre pas »), ouvrait ses portes après quatre années de travaux pharaoniques. Il fallait bien ça pour ce symbole de la rive gauche, son seul palace, quintessence de l’âme germanopratine. Dans le passionnant livre de Pierre Assouline qui lui est consacré, nous y croisons Matisse, Joyce et son secrétaire Samuel Beckett ou encore André Gide ou Albert Cohen qui y écrivit le sublime Belle du Seigneur, son chef-d’œuvre. Charles et Yvonne de Gaulle y passèrent leur nuit de noces le 7 avril 1921. Les célébrités y ont aussi souvent élu domicile, de Joséphine Baker à, bien plus tard, Serge Gainsbourg, Isabelle Huppert, David Lynch, Catherine Deneuve, …
J’ai d’ailleurs eu le plaisir de visiter récemment pour vous la suite Isabelle Huppert, un véritable cocon, une loge d’artiste luxueuse où l’actrice a laissé son empreinte.
L’hôtel servit de décor à des films comme Le parfum d’Yvonne de Patrice Leconte. Par ailleurs, la série The White Lotus, saison 4, y a actuellement posé ses caméras.
C’est à ces histoires qui ont souvent constitué et croisé la grande que je pense toujours en allant au Lutetia, celui d’hier et celui d’aujourd’hui. Mais aussi à la grande Histoire dont il fut le témoin et le décor.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, le Lutetia fut en effet réquisitionné par les services allemands, avant de devenir, à la Libération, un centre d’accueil où furent reçus les déportés et prisonniers de retour des camps. L’hôtel fut notamment utilisé par l’Abwehr, le service de renseignement militaire allemand avant de devenir un centre de rapatriement pour les survivants des camps. Les sources mémorielles consacrées au Lutetia estiment qu’environ 18 000 à 20 000 déportés y sont passés en 1945.
L’emplacement est idéal, entre le Bon Marché et sa Grande Épicerie. Situé au 45 Boulevard Raspail. L’hôtel a été initié par le directoire du Bon Marché en 1907 et inauguré en 1910. Pour les héritiers de la Famille Boucicaut, fondatrice du Bon Marché, c’était alors l’idéal pour accommoder clients et fournisseurs. Les rénovations ont eu lieu sous la direction de l’architecte Jean-Michel Wilmotte.
Ainsi, ce qui marque le visiteur dès l’entrée, c’est la lumière qui inonde les espaces, l’impression de grandeur, de majesté, la magnifique mosaïque du hall et son imposant lustre mais aussi la sculpture de Gustave Eiffel réalisée par César qui prend place dans la conciergerie.
On retrouve bien sûr l’influence Art déco dont l’établissement fut précurseur. Ainsi, dans la galerie, murs, sols, moulures et ferronneries Art déco ont été restaurés à l’identique parfois même sortis de l’oubli grâce à une photo d’archive ou un écrit du passé… Un important travail sur la lumière a été opéré, avec des éclairages tamisés pour souligner de manière subtile le détail d’une frise ou d’un ornement.
Les 233 chambres que l’hôtel comptait lors de sa fermeture en 2014 ont laissé place à 184 élégantes chambres et suites réparties sur 7 étages. Parmi elles, sept suites signature dont deux s’ouvrant sur de superbes terrasses panoramiques. De grands noms apporteront leur créativité unique aux autres suites « signature ».
Faire entrer la lumière a été le maître mot de la rénovation de l’hôtel avec notamment la création d’un patio, la mise en lumière de la verrière historique du Saint Germain (là aussi suite à des travaux pharaoniques, mais cela valait la peine tant l’endroit est lumineux et donne envie d’y rester à écrire, se restaurer, discuter, rêvasser…) ainsi que la révélation du somptueux bar Joséphine dans lequel se marient astucieusement la fresque historique du Bar (pour laquelle 17 000 heures de travail ont été nécessaires à sa restauration, les artisans de l’Atelier de Ricou ont ainsi remis en lumière la magnifique fresque d’Adrien Karbowsky, découverte sous six couches de peinture, une fresque qui rend hommage au jardin de l’Abbaye-aux-Bois, sur lequel fut construit le Lutetia) et la vision contemporaine de l’architecte Jean-Michel Wilmotte.
Vous pouvez également profiter du Salon Saint Germain et de sa splendide bibliothèque, sous sa verrière historique rehaussée d’une œuvre contemporaine et colorée de l’artiste Fabrice Hyber qui vous invite à un voyage onirique.
Le Spa du Mandarin Oriental Lutetia constitue l’une des expériences bien-être les plus spectaculaires du quartier. Le spa s’étend sur 700 m² et conserve l’un de ses atouts les plus rares sur la rive gauche : une piscine intérieure de 17 mètres baignée de lumière naturelle. Sauna, hammam, bassin d’hydrothérapie, salle de fitness de plus de 100 m² et espaces de soins complètent cette parenthèse de luxe sous les rues de Saint-Germain-des-Prés.
L’espace est accessible aux visiteurs extérieurs dans le cadre de soins et d’expériences bien-être. Les conditions et tarifs d’accès évoluant selon les offres du moment, je vous conseille de vous renseigner directement auprès de l’hôtel avant votre visite.
Ce que j’aime particulièrement ici, c’est ce contraste presque irréel : quelques mètres au-dessus, le boulevard Raspail, les voitures, les terrasses, le tumulte parisien ; sous terre, une piscine de 17 mètres, de la lumière et un silence presque absolu.
L’accueil irréprochable. La luminosité incandescente et reposante des lieux. La part belle faite à l’art. Sa piscine unique pour un hôtel sur la rive gauche. Ses suites majestueuses. Sa discrète et chaleureuse bibliothèque. Son spectaculaire bar Joséphine. Son somptueux salon Saint-Germain et son patio hors de l’agitation parisienne et en son cœur. Son respect de l’Histoire (sublimes, les fresques et mosaïques restaurées et/ou reconstituées) tout en s’inscrivant dans la modernité, ce qui l’apparente lui-même à une véritable œuvre d’art. Sa large offre gastronomique. Autant de raisons de choisir l’unique palace de la rive gauche.
– L’Hôtel (13 rue des Beaux-Arts)
Passer les portes de cet hôtel situé rue des Beaux-Arts, tout près de l’école éponyme, c’est quitter le Paris contemporain pour plonger dans une scénographie signée Jacques Garcia en 2000, à la théâtralité assumée. On imagine aisément Oscar Wilde y murmurer ses derniers bons mots, ou un couple s’y retrouver à l’abri des regards. L’escalier en colimaçon est un vertige, une spirale hitchcockienne qui mène à des chambres pensées comme des boudoirs. Tissus lourds, pénombre calculée, dorures patinées… Chaque chambre est une alcôve. Un hôtel secret où chaque chambre semble attendre un écrivain insomniaque, guidé par l’âme d’Oscar Wilde, dans une mise en scène théâtrale. La décoration, respectueuse de l’Histoire des lieux, en souligne la particularité.
L’Hôtel est aujourd’hui la propriété de « A Curious Group of Hôtels » (depuis 2009), une société britannique qui regroupe une collection de boutique-hôtels (Cowley Manor en Angleterre, l’hôtel Canal House à Amsterdam…).
Adresse presque confidentielle, L’Hôtel fait partie de ces lieux où les personnalités du monde de l’art et du spectacle aiment séjourner en toute discrétion au cœur de la vie germanopratine. Parmi elles : les Stones, Jim Morrison, Ava Gardner, Grace de Monaco, Salvador Dali et, plus récemment, Daniel Craig. Serge Gainsbourg y vécut un an avec Jane Birkin…et y composa même le sublime album Histoire de Melody Nelson. Dès sa construction, le bâtiment fut entouré de légendes puisqu’il fut édifié pour abriter les amours secrètes de la Reine Margot. Les premières pierres de l’édifice actuel furent posées en 1824, sous la Restauration. En 1963, un industriel du textile, Edmond Dreyfus racheta l’immeuble. Et l’hôtel devint alors…L’Hôtel. Un imposant miroir baroque domine le vertigineux escalier et l’époustouflante cage d’escalier, véritable puits de lumière, qui mènent aux chambres Toutes les chambres sont décorées différemment (avec un vrai souci du détail, des meubles chinés d’où une disparité visuelle parfois mais qui contribue au charme et à l’authenticité du lieu) et vous inviteront au voyage, à l’évasion, dans un luxe discret, exhalant un parfum de romanesque, de théâtre, d’Histoire qui plaira aux doux rêveurs dont je suis. Marco Polo, Viollet-Le-Duc, Mistinguett, Pierre Loti… : tels sont les noms prestigieux et évocateurs des chambres dont la décoration reflète la personnalité de ceux qui l’ont inspirée.
Évidemment, aux amoureux de littérature, je recommande la chambre Oscar Wilde. Ce dernier termina ses jours à L’Hôtel, son point de chute après ses années d’emprisonnement en Angleterre. Vous y trouverez notamment une lettre du directeur de l’hôtel de l’époque lui demandant de régler sa note et ses frais de toilettes. « Je meurs au-dessus de mes moyens » écrivit-il. Malade et abandonné de tous, Wilde ne quittait plus son lit et ses droits d’auteur ne suffisaient plus à payer ses dettes. La chambre la n°16 possède une terrasse (qui n’existait pas à l’origine). Au mur, se trouve une fresque en émail émeraude représentant des paons qui est la réplique de celle qui figurait dans la salle à manger de l’auteur à Londres. L’atmosphère de cette chambre oscille entre ensorcèlement et étrangeté et y plane l’ombre de l’auteur du Portrait de Dorian Gray. Les salles de bains sont pour la plupart pourvues de baignoires à l’ancienne nichées dans une alcôve.
Attention : en raison de son succès et de son petit nombre de chambres, l’hôtel est souvent complet. Réservez longtemps à l’avance si vous souhaitez absolument y séjourner. Le restaurant qui se prolonge par un mini jardin est propice à la dégustation et aux conversations secrètes. Le bar est un lieu propice à la conversation, la discrétion, lieu intemporel et confortable avec ses murs habillés de soie mauve et ses tableaux originaux. Vous pourrez ainsi y déguster les cocktails signature ou encore une tisane pour le moins détonante et étonnante qui associe la verveine-menthe au gin, le tout servi dans une tasse. Rares sont les hôtels du quartier, et même de la Rive gauche, à posséder une piscine. Celle de L’Hôtel fait cinq mètres sur trois et permet de se relaxer ou nager à contre-courant dans le décor presque mystique des caves voûtées du XVIIIe siècle. Le lieu est privatisé pour les résidents de l’Hôtel qui ont également accès à un hammam et à une gamme complète de massages.
La visite, il y a quelques années, par son directeur passionné des lieux et de son Histoire, avait été un enchantement et m’avait transportée dans ce lieu hors du temps, à la fois moderne et intemporel, au cœur de Paris et loin des vicissitudes de la capitale. En plein cœur de Saint-Germain-des-Prés, il en possède l’âme, la singularité ineffable, et exhale le parfum de mystère de ce quartier que j’aime tant. Ce lieu est indéniablement unique et à part et plaira à une clientèle en quête de luxe discret, d’authenticité, d’originalité, amoureuse d’art et d’Histoire, pas en quête d’exubérance et de gigantisme mais d’intimité. Le lieu, mythique, possède un charme envoûtant, presque mystique et est à mon sens le lieu idéal pour un couple qui désirerait séjourner dans Saint-Germain-des-Prés, et en ressentir l’atmosphère si particulière et délicieusement envoûtante. Le seul bémol (mais qui est simplement lié à la configuration intrinsèque du lieu) concerne l’exiguïté de certains espaces (claustrophobes s’abstenir), ce qui contribue d’ailleurs à sa singularité.
« J’adore les plaisirs tout simples ; ils constituent le dernier refuge des êtres complexes ». Oscar Wilde
– Le Relais Christine (3 rue Christine)
Le refuge secret : un hôtel caché derrière une cour pavée, parfait pour ceux qui rêvent d’un Paris confidentiel et feutré. Laura Gonzalez qui a insufflé le renouveau de la maison tout en conservant son esprit hors du temps. L’hôtel possède notamment un spa Guerlain. Un hôtel labellisé Clé verte. L’Hôtel Relais Christine est un hôtel de luxe 5 étoiles intime qui se compose de 48 chambres et suites. Membre de la prestigieuse collection Relais & Châteaux, l’établissement propose un spa Guerlain aménagé sous des voûtes du XIIIe siècle et un cadre paisible entre cour et jardin. Caché derrière une cour pavée et un jardin privé, cet hôtel donne l’impression d’avoir découvert une maison particulière plutôt qu’un hôtel. Son spa voûté et son décor prolongent cette sensation de refuge hors du temps.
– le Pavillon Faubourg Saint-Germain (5 rue du Pré-aux-Clercs)
Cet hôtel appartient au groupe Chevalier, une famille déjà propriétaire du Pavillon de la Reine (situé Place des Vosges) mais aussi du Pavillon des Lettres (Quartier Faubourg Saint-Honoré) et de l’Hôtel du Petit Moulin (dans le Marais). Situé dans le 7e arrondissement de Paris, dans la si calme et coquette rue du Pré-aux-clercs, à l’angle de la rue de l’Université, entre le Boulevard Saint-Germain et la Seine, cet hôtel respire l’âme chic, chaleureuse et discrète de Saint-Germain-des-Prés. Entre son salon bibliothèque composé uniquement de livres de la collection blanche de Gallimard, son spa, son restaurant Les Parisiens et son bar James Joyce, vous éprouverez immédiatement une sensation de délicieux ailleurs.
C’est l’architecte Vincent Bastie qui a été en charge du projet avec, à ses côtés, l’architecte d’intérieur Didier Benderli qui avait déjà œuvré pour Le Pavillon de la Reine et pour Le Pavillon des Lettres. Le haut plafond du lobby que prolonge le salon aussi cosy que lumineux vous donnera immédiatement une impression de bien-être. Mélange astucieux de classique et de moderne, l’hôtel&nb sp;se compose de 47 chambres et suites lumineuses et chaleureuses de 20 m² minimum. Avec vue sur les façades et les toits du quartier qui, là aussi, donnent envie de crier « À nous deux » tel Rastignac. Dans les chambres, la décoration a été soigneusement pensée et les tissus ont été sélectionnés parmi les grandes maisons telles que Nobilis, Dedar ou Edmond Petit, afin de procurer à chacune des chambres de catégorie « Classique » une atmosphère personnalisée. C’est dans une chambre qui appartient aujourd’hui au Pavillon Faubourg Saint-Germain que l’écrivain irlandais James Joyce acheva sa « cathédrale de prose », Ulysse. Pour lui rendre hommage, l’hôtel lui attribue sa suite Signature sous les toits, d’une superficie de 70 m². Une suite qui transpose dans une réalité luxueuse l’imaginaire bohème : avec ses poutres apparentes, ses parties mansardées et sa vue dégagée sur les toits de Paris.
C’est par ailleurs en hommage à son ouvrage Dubliners que le restaurant est baptisé Les Parisiens dirigé par le Chef Thibault Sombardier, figure de la haute-bistronomie parisienne, accompagné de Matthieu Pirola. Une néo-brasserie qui porte une attention toute particulière aux produits et aux saisons et qui, en quelques mois, est déjà devenue une adresse incontournable du quartier. Pour cette nouvelle néo-brasserie, le chef défend ici les valeurs de la haute-bistronomie qui lui sont chères, dans des recettes qu’il veut accessibles, lisibles, simples d’apparence et précises dans le « travail de fond ».
Enfin, vous pourrez profiter du Spa des Prés by Codage. Au XXe siècle, les caves voûtées du Pavillon Faubourg Saint-Germain abritaient le Quod Libet, un cabaret mythique où Léo Ferré entre autres, débuta sa carrière. Les marches qui mènent dans cet ancien temple de la chanson sont aujourd’hui classées Monument Historique. Le Spa intègre ainsi : un bassin profond avec jets d’eau, une salle de fitness, une salle de méditation et yoga, deux cabines de massage et un hammam. Le Spa des Près est ouvert tous les jours de 7h30 à 21h00.Bref, un véritable havre de paix et de bien-être germanopratin, lieu idéal pour les touristes qui souhaiteront visiter Paris en séjournant dans un quartier mythique mais aussi idéal pour les Parisiens qui voudront déjeuner ou dîner ou boire un verre à l’abri du tumulte dans une atmosphère hors du temps…surtout qu’y sont aussi organisées des soirées live jazz auxquelles le caractère intime et historique des lieux se prête tout particulièrement, l’occasion de découvrir la nouvelle carte de cocktails Signatures imaginés par le chef barman Clément Lepage.
Cet hôtel possède indéniablement une âme, littéraire et réconfortante.
– L’Hôtel Dame des Arts (4 rue Danton)
C’est un de mes lieux de prédilection, autant pour prendre un chocolat chaud au bar l’hiver que pour profiter de son spectaculaire Roof top l’été. Cet hôtel incarne le Paris d’aujourd’hui avec des chambres baignées de lumière, avec une esthétique contemporaine. L’hôtel compte 109 chambres et suites, certaines avec terrasses, et a été conçu par Raphaël Navot. Il possède aujourd’hui le restaurant Pimpan du chef Clément Courtemanche, un jardin intérieur, un sauna, une salle de fitness et le fameux rooftop. Bois, matières naturelles, œuvres d’art, chambres avec terrasse et, surtout, un rooftop qui transforme Paris en décor panoramique. Et le plus : une entrée très discrète qui vous donne la sensation d’entrer dans un lieu confidentiel, réservé aux initiés.
– L’hôtel Esprit Saint Germain (22 rue Saint-Sulpice)
L’adresse des habitués et des adeptes de la discrétion : on s’y sent moins client qu’invité dans une maison d’amis très cultivés. Comme le souligne l’établissement sur son site internet « L’hôtel Esprit Saint Germain, avec ses 28 chambres et suites et son appartement, a été imaginé à la manière d’une maison particulière. Dans cet hôtel 5* totalement rénové en 2021, la discrétion est de mise. Rien d’ostentatoire mais un esprit : délicat mélange d’élégance, de confort et de raffinement. » On n’y séjourne pas comme dans un hôtel mais comme chez un ami très élégant : bibliothèque, cheminée, boissons offertes, accueil chaleureux… la version la plus intime et la plus « maison d’écrivain » de Saint-Germain.
– L’Hôtel Bel Ami (7 – 11 rue Saint Benoît)
Le chic sans ostentation là aussi. Le compromis idéal entre luxe discret, emplacement parfait et confort moderne : à deux pas du Flore et des Deux Magots, c’est l’hôtel de ceux qui veulent tout faire à pied sans renoncer au calme. Au 7 rue Saint-Benoît, dans un bâtiment du XIXᵉ siècle qui abritait en 1885 l’imprimerie du roman Bel-Ami de Guy de Maupassant, l’Hôtel Bel Ami incarne avec élégance et modernité l’âme vibrante du 6ᵉ arrondissement, une adresse idéale pour un séjour sur la rive gauche de Paris. Une adresse pour vivre Paris et Saint-Germain-des-Prés au plus près de son histoire et de son effervescence culturelle. Propice au confort et à la détente, cet hôtel 5 étoiles compte 102 chambres, suites et appartements aux prestations luxueuses, véritables refuges élégants pour se ressourcer après une journée dans la capitale.
L’Hôtel d’Aubusson (33 rue Dauphine)
Depuis le 1er Novembre 2025, l’hôtel de la rue Dauphine a fermé ses portes pour une période de transformation, avant une réouverture prévue à la fin de l’été 2026. 44 chambres rénovées, entre l’île de la Cité et le jardin du Luxembourg. 400 m2 dédiés au bien-être. L’une des piscines les plus longues de Paris de 20 mètres.
Une renaissance que je suivrai évidemment de près.
L’Hôtel Montalembert (3 rue Montalembert)
Un hôtel particulier du XVIIe siècle où l’on vient autant pour dormir que pour écouter un concert dans l’un des plus beaux bars à jazz de la rive gauche, sous des voûtes qui semblent résonner des nuits parisiennes. L’Hôtel Montalembert, premier hôtel 5 étoiles boutique de la rive gauche, cultive depuis longtemps une élégance discrète et très germanopratine. Avec seulement 50 chambres et un espace bien-être Calma Paris, il privilégie l’intimité et le service personnalisé plutôt que le gigantisme.
– La Villa des prés (29 rue de Buci)
Le plus récent des refuges germanopratins : Villa-des-Prés mêle design, art et esprit résidentiel dans une adresse de la rue de Buci. Son patio, ses œuvres d’art, ses terrasses privées et son espace bien-être avec piscine intérieure en font une maison contemporaine où l’on a immédiatement envie de poser ses valises.
Un havre d’élégance et de tranquillité, imaginé par l’architecte d’intérieur Bruno Borrione. Des œuvres d’art originales s’invitent dans les espaces communs comme les chambres, dans l’esprit d’une collection privée. Le petit patio végétalisé constitue un lieu intime où profiter de chaque moment de la journée tandis que les terrasses ou balcons privatifs de certaines des 34 chambres et suites permettent de saisir l’air germanopratin. De la piscine intérieure au mobilier sur-mesure, chaque détail concorde à créer un cadre raffiné et confortable où vous détendre et goûter à l’esprit de Saint-Germain-des-Prés. Poussez la porte de cette maison d’exception ! Dans l’espace bien-être comme partout à Villa-des-Prés, raffinement et élégance sont de mise. Offrez-vous une parenthèse de douceur dans la piscine intérieure, avec un large sauna en demi-lune. L’ensemble offre un lumineux mariage de pierre et de bois, illuminé par de vastes miroirs. Le plus récent des hôtels de luxe de Saint-Germain : lignes contemporaines, piscine intérieure et emplacement idéal rue de Buci pour ceux qui veulent conjuguer bien-être, gastronomie et vie de quartier.
– L’Hôtel Madison (143 boulevard Saint-Germain)
Le Madison, nouvelle scène de Saint-Germain : né en 1925, face aux Deux Magots et au Café de Flore, l’hôtel vient d’entrer dans un nouveau chapitre après une rénovation de ses espaces communs signée Friedmann & Versace. Nouveau lobby, bar Jay, verrière et espace dédié à la photographie contemporaine : le Madison cherche désormais moins à être un hôtel qu’une maison ouverte sur le quartier. Une évolution particulièrement intéressante pour ceux qui aiment les adresses où l’hôtel et la vie parisienne se confondent.
Né en 1925, le Madison veille depuis un siècle sur Saint-Germain-des-Prés, face aux Deux Magots et au Café de Flore. Hôtel historique et ancré dans son quartier, il partage l’élégance vivante de la Rive Gauche. Pousser sa porte, c’est entrer dans une maison parisienne singulière : un salon à la lumière tamisée, une bibliothèque d’art, une cuisine généreuse. Autour, galeries, artisans et cafés prolongent naturellement l’expérience. Le Madison unit héritage et modernité avec justesse. Des chambres pensées comme des refuges : lumières douces, voilages légers, matières chaleureuses et touches Art Déco qui murmurent l’élégance des années folles. Sous les lumières dorées du bar, les soirées prennent un autre tempo. Cocktails inspirés, bougies scintillantes, rires feutrés : un salon vibrant où l’on savoure autant l’instant que la conversation. L’esprit Gatsby, revisité avec douceur. Au Jay, la carte du Madison (très abordable) propose des assiettes à partager, élégantes et de saison. Des produits soigneusement sélectionnés, des associations inspirées et une cuisine pensée pour la convivialité, à savourer autour d’un verre au bar, sous la verrière, ou dans l’intimité de votre chambre. Le meilleur point de vue sur l’âme de Saint-Germain : face à l’église Saint-Germain, au cœur même de la légende.
– Hôtel La Folie des prés (50 rue du Four)
Le charme des petites adresses : un hôtel à taille humaine, parfait pour ceux qui préfèrent les coulisses aux projecteurs. Plus petit, plus abordable et plein de personnalité : une adresse confidentielle pour ceux qui préfèrent les hôtels à taille humaine aux grandes machines du luxe.
– Hôtel La Louisiane (60 rue de Seine)
Et puis il y a La Louisiane. Ici, on ne vient pas chercher le luxe spectaculaire d’un palace. On vient chercher quelque chose de beaucoup plus rare : l’Histoire.
L’hôtel appartient toujours à la famille Blanchot, qui l’a racheté au début du XXe siècle et dont plusieurs générations ont entretenu cette tradition d’accueil des artistes.
C’est ici que Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre s’installèrent en 1943. Albert Camus, Boris Vian, Juliette Gréco, Miles Davis, puis Albert Cossery et tant d’autres figures de la littérature, de la musique et des arts fréquentèrent ou habitèrent les lieux. Albert Cossery y vécut notamment pendant 57 ans. L’hôtel reste aujourd’hui l’antre des auteurs du quartier.
La chambre 10, celle de Simone de Beauvoir, est devenue mythique. Les murs portent encore quelque chose de cette époque où l’on pouvait écrire, refaire le monde, tomber amoureux, se disputer et inventer une philosophie dans quelques rues autour du Flore.
Ce qui me plaît surtout, c’est que La Louisiane n’a pas transformé cette histoire en musée. Le lieu continue d’accueillir des rencontres littéraires, des lectures et des événements artistiques. L’histoire n’y est donc pas figée derrière une vitrine : elle continue de s’écrire.
C’est probablement l’une des adresses où je dormirais le plus volontiers si je voulais, le temps d’une nuit, avoir l’illusion d’entrer dans un roman. D’ailleurs plusieurs ont été écrits à son sujet, dont un signé de la compagne du propriétaire des lieux, Charlotte Saliou (Le Refuge des étoiles). Julie Duchatel vient également de sortir un roman intitulé Hôtel Louisiane, qui raconte l’histoire de l’hôtel.
Hôtel très abordable avec un emplacement de rêve au cœur de Saint-Germain-des-Prés. Si vous cherchez le luxe, choisissez un autre établissement. Mais si vous voulez vous immerger dans l’ambiance germanopratine et en ressentir l’âme, c’est là qu’il vous faut aller.
Moins spectaculaire mais très rive gauche, avec un joli jardin intérieur. Une adresse discrète où le jardin intérieur offre une respiration inattendue au cœur du tumulte germanopratin.
– Hôtel Récamier (3 bis place Saint-Sulpice)
Le plus discret de la place Saint-Sulpice : l’Hôtel Récamier, avec ses seulement 24 chambres toutes différentes, cultive une élégance de maison particulière. Les chambres Club, notamment, offrent une double exposition sur la place et la cour : un luxe rare, celui de pouvoir regarder Saint-Germain vivre tout en conservant le calme d’une adresse confidentielle.
– Hôtel de Buci (22 rue de Buci)
Le plus XVIIIe : l’Hôtel de Buci cultive un Saint-Germain de boudoir, chaleureux et intimiste, avec ses 24 chambres et suites et son décor inspiré de l’élégance du siècle des Lumières. Rénové en 2024 et désormais labellisé Green Key, il offre surtout un emplacement rêvé, au cœur de la rue de Buci et de son effervescence.
– Hôtel Baume (7 rue Casimir Delavigne)
Cet hôtel ne ressemble à aucun autre et respecte parfaitement l’atmosphère artistique, le luxe discret et l’Histoire du quartier. Un lieu qui possède une âme et ne cherche pas à ressembler aux établissements standardisés et impersonnels qui fleurissent dans Paris. Ce chaleureux hôtel 4 étoiles de 35 chambres allie savamment confort et élégance dans une ambiance 1930 revisitée.
L’hôtel est aussi une invitation au voyage imaginaire. Ainsi, au travers de l’histoire de 6 personnages (qui s’exposent à l’entrée de chaque étage) et à travers 6 thématiques de décoration vous pourrez vous évader tout en restant dans l’établissement qui tient son nom de Vicki Baum, romancière autrichienne contemporaine de la période Art Déco qui partit tenter sa chance à Hollywood où elle devint une scénariste célèbre. Les histoires de ses romans sont ainsi construites de la même façon que celles de cet hôtel : des groupes d’individus qui se croisent et traversent les époques. Le lieu se singularise également par sa signature olfactive. Le parfum, secteur phare des années 30 est ainsi également à l’honneur dans les couloirs de l’hôtel qui exhalent un parfum ensorcelant. Le parfum est ainsi un des 6 thèmes à l’honneur, les autres étant : la mode, la joaillerie, le cinéma, l’architecture, le club. Ces 6 thématiques se retrouvent à tous les étages et dans toutes les catégories de chambres. Ma préférence va aux chambres cinéma mais aussi aux chambres club dans lesquelles des photos et certains détails du mobilier évoquent les années festives des clubs de Shanghai… Vous y croiserez aussi des figures emblématiques du cinéma de Wong Kar Wai… Des chambres au charme envoûtant, véritables cocons au cœur de la capitale.
Vous pourrez également profiter du lobby dans lequel vous retrouverez les habillages en macassar qui rappellent le Club et les luminaires à l’esprit bijou qui évoquent le thème de la Joaillerie. Les plus : l’élégance discrète et originale des chambres, a fortiori les chambres cinéma et club, la décoration singulière (bijoux exposés dans les tables vitrines des chambres Joaillerie, créations d’Anna Rivka, les gravures qui sont des originaux pour la collection 1932 de la Maison Pernet par Mme Jeannest, splendides miroirs surplombant les lits…) un lieu qui sied parfaitement au quartier et à son charme ensorcelant. Et pour ceux qui veulent se faire plaisir en s’offrant une véritable bulle de bien-être en plein cœur de Paris, je recommande la chambre l’Unique qui bénéficie d’une somptueuse terrasse de 20 m² vous procurant une douce sensation d’ailleurs et de quiétude.
Générique de fin
Les lumières s’éteignent doucement sur Saint-Germain-des-Prés. Les derniers verres tintent derrière les vitres des hôtels, les libraires ferment leurs portes, les silhouettes disparaissent dans les rues pavées. Demain, d’autres voyageurs écriront leur propre scénario. Quant à moi, je continuerai à savourer le bonheur de flâner dans ce quartier, persuadée qu’il existe peu d’endroits où le cinéma, la littérature et le luxe dialoguent avec une telle évidence. Saint-Germain n’est pas seulement un quartier. C’est un décor qui attend ses personnages. Peut-être serez-vous le prochain.
Où dormir à Saint-Germain-des-Prés ? Ma sélection d’hôtels en un tableau :
Hôtel
Pour qui ?
Mon qualificatif
Lutetia
Luxe absolu
La grande évasion
L’Hôtel
Couples, littérature
Le film noir
Relais Christine
Romantisme
Le refuge secret
Pavillon Faubourg
Littérature
L’hôtel de l’écrivain
Dame des Arts
Design
Le Paris contemporain
Esprit Saint-Germain
Intimité
La maison d’amis
Bel Ami
Emplacement
Le parfait germanopratin
Villa-des-Prés
Design + bien-être
Le nouveau venu
Madison
Actualité + culture
La renaissance
Montalembert
Luxe discret
La rive gauche chic
Hôtel Récamier
Confidentialité
La maison Saint-Sulpice
Hôtel de Buci
Romantisme
Le boudoir
Baume
Cinéma / Art déco
Les années 1930
La Louisiane
Littérature
La légende
Grands Voyageurs
Cinéma / voyage
Le transatlantique
Vous êtes hôtelier, attaché de presse ou professionnel du tourisme ?
Vous souhaitez faire découvrir votre établissement à une communauté de voyageurs sensibles au cinéma, à la littérature, à l’art de vivre et aux belles adresses ?
Romancière, journaliste et critique de cinéma (cf aussi mon site http://inthemoodforcinema.com), je partage depuis de nombreuses années mes adresses et mes expériences sur Inthemoodforhotelsdeluxe.com, avec un regard qui privilégie autant l’histoire et l’atmosphère d’un lieu que ses prestations.
Pour une invitation, une visite, un reportage ou une collaboration éditoriale :
Retrouvez également mes escapades, mes hôtels et mes adresses préférées sur Instagram : @inthemoodforhotels. Retrouvez aussi de nombreux clichés de Saint-Germain-des-Prés sur mon compte Instagram de romancière et critique de cinéma @Sandra_Meziere (compte dont sont extraites presque toutes les photos illustrant cet article).
Cet article pourra aussi être complété avec des adresses que j’aurais oubliées ou de nouvelles bonnes adresses germanopratines que je découvrirais. Alors, n’hésitez pas aussi à me contacter si vous souhaitez me faire découvrir votre adresse à Saint-Germain-des-Prés.
« Un film ne parle pas seulement à l’intellect mais aussi à l’âme. » Orson Welles
Lorsque nous sommes émus par un film ou par un lieu, il en va de même : se réveillent en nous des émotions bien souvent indicibles, liées à des réminiscences, à des résonances lointaines. C’est sans doute pour cela que du cinéma-hôtel mk2 Paradiso qui allie les deux (lieu et cinéma) émane cette aura émouvante, d’emblée, dès l’entrée.
Le paradis des cinéphiles : mk2, inventeur de rêves
Il y a quelques semaines, j’évoquais, ici, la formidable programmation de Cinéma Paradiso Louvre qui eut lieu du 2 au 5 juillet 2025, dans la cour carrée du Musée du Louvre. Mk2, premier circuit art-et-essai en France, défend en effet depuis sa création une volonté de sélection, de transmission et d’ouverture à l’autre, à travers divers évènements, de l’Hôtel Paradiso, un projet mûri pendant plus de 6 ans, à des projections exceptionnelles sous la nef Grand Palais ou ailleurs. Créée par mk2 au début des années 2010, la marque Paradiso entend créer des expériences de vie autour du cinéma.
Je voulais depuis longtemps découvrir cet hôtel que j’imaginais (à raison) comme un paradis pour cinéphiles. Cet article inaugure ainsi une nouvelle rubrique que je consacrerai régulièrement aux hôtels, dans la lignée de ce que j’écris pour cet autre site. Aucun hôtel n’aurait pu réaliser aussi bien le pont entre ces deux domaines. Hôtellerie et cinéma contribuent à nous emmener en voyage et à nous émerveiller (pas seulement concernant le second, certes, évidemment). L’alliance des deux représente donc une sorte de quintessence de l’évasion.
Sans doute aviez-vous déjà vu ces deux collages monumentaux signés JR, visibles depuis certaines chambres de l’hôtel. Le photographe et réalisateur français nommé à l’Oscar du meilleur film documentaire en 2018 pour Visages, villages (2017), coréalisé avec Agnès Varda, connu notamment grâce à ses portraits gigantesques collés dans l’espace public (les séries Face 2 Face ou Women Are Heroes), a créé deux collages, apposés sur les façades aveugles des immeubles d’en face, qui s’affichent sur plus de 15 mètres de haut et 3 mètres de large. Visibles uniquement par les clients de l’hôtel des chambres avec fenêtres sur cour, l’œuvre rend hommage à deux grands classiques de l’histoire du cinéma. Le premier est une réinterprétation d’un plan du Kid de Charlie Chaplin (1921) ; le second reprend l’image iconique d’Harold Lloyd suspendu aux aiguilles d’une horloge dans Monte là-dessus ! de Fred C. Newmeyer et Sam Taylor (1924). Qui mieux que Chaplin, qui a lui seul représentait et sublimait tous les métiers du septième art, pour nous inviter à cette échappée belle ? Une échappée belle qui nous convie au cinéma mais aussi à savourer l’art en général. Dans ce cinéma-hôtel, vous trouverez aussi bien du cinéma classique, des nouveautés, des séries, de la musique, des jeux vidéo, de l’art contemporain…
Derrière la façade avec ses bow windows aux proportions d’écrans de cinéma, lien d’échange entre la ville et le cinéma, osmose entre architecture haussmannienne et architecture contemporaine, intemporelle, au 135 Boulevard Diderot, l’entrée discrète de l’hôtel quatre étoiles jouxte ainsi celle du cinéma mk2 Nation.
Derrière la porte se trouvent le café-restaurant et la réception, presque confidentielle : on n’entre pas portes grandes ouvertes et avec tonitruance dans un tel antre pour cinéphiles, mais presque religieusement. Puis, s’offrent aux regards émerveillés et aux pas précautionneux les murs de béton bruts où sont exposées des affiches collectors de films, images et livres de la collection personnelle mk2, scènes de films diffractées par l’artiste Ruben Brulat. Vous y trouverez notamment l'affiche du poignant Juste la fin du monde de Xavier Dolan dont je vous avais parlé avec enthousiasme, ici.
Sous la plume de la décoratrice Alix Thomsen, c’est tout l’univers du 7ème art qui se décline ; son atmosphère, ses codes et ses couleurs. L’atmosphère est discrète mais chaleureuse, épurée mais stylisée.
L’architecte d’intérieur signe la décoration de l’hôtel, orchestrant le dialogue entre convivialité et cinéma.
L’escalier qui mène aux étages et aux chambres est travaillé comme une sortie de cinéma, des couloirs feutrés énigmatiques où en perspective un fragment de film nous invite à le rejoindre.
L’expérience cinéma se vit aussi dans les 6 salles obscures du cinéma mk2 Nation, situé au rez-de-chaussée, dans les couloirs tapissés d’affiches mythiques et d’une collection de 2 000 DVD et Blu ray à emprunter (des trésors du cinéma mondial parmi les catalogues mk2, Arte, Ciné Tamaris, Carlotta Films, Potemkine ou Criterion) -j’ai pris en photo Ariane de Billy Wilder dont je vous parlais il y a quelques jours en visitant un autre hôtel dans le cadre duquel l’intrigue se déroule…mais vous pourrez évidemment trouver une multitude d’autres chefs-d’œuvre-, ou même sur le toit-terrasse et son cinéma en plein air - avec une imprenable vue sur les toits et monuments de Paris.
L'hôtel Paradiso est donc un concept inédit, le tout premier cinéma-hôtel qui ouvrit ses portes en mars 2021. À travers ce lieu alliant confort, cinéphilie et convivialité, Nathanaël et Elisha Karmitz, les deux frères à la tête de mk2, ont souhaité prolonger l’ambition initiale de la société fondée par leur père, Marin Karmitz, en 1974 : offrir une autre idée du cinéma
Emplacement et équipements
Situé au-dessus du cinéma mk2 Nation, cet hôtel si bien nommé, rappelant le titre du chef-d’œuvre de Giuseppe Tornatore est un lieu unique au monde qui bouleverse les codes de l’hôtellerie mais aussi du cinéma puisqu’il offre une expérience singulière, que ce soit sur son toit-terrasse (avec une remarquable programmation pour cet été 2025, je vous la détaille plus bas), dans sa loge (formidable innovation qui vous permet d’assister aux projections du cinéma mk2 Nation depuis une loge située dans l’hôtel, seul ou à plusieurs) ou dans les chambres (films accessibles sur les plateformes) ou suites (le rêve : vous pourrez y voir des films à l’affiche).
Les 34 chambres et deux suites-cinéma ont ainsi été imaginées pour être le meilleur endroit pour visionner un film. Les chambres ont toutes pour point de convergence l’écran de projection. La scénographie allie confort, chaleur et convivialité avec, selon les termes de la décoratrice « un certain dénuement et une retenue pour créer une narration abstraite. J’ai choisi de mettre en scène une neutralité pour privilégier la projection fantasmagorique de chacun. J’ai joué avec le spectre lumineux, dans une gamme allant de l’ultraviolet au rouge pour finir sur la lumière blanche. Je me suis aussi appuyée sur l’iconographie très riche de mk2. »
Elles sont toutes équipées d’un vidéoprojecteur laser, d’un écran de 3 mètres de large et se métamorphosent en quelques secondes en salles de cinéma. Un parcours 100% digitalisé sur tablette donne un accès illimité à une programmation hebdomadaire de films et de séries et aux meilleures plateformes de SVOD - le cinéma d’auteur est mis à l’honneur avec mk2 Curiosity et des partenariats avec MUBI le Vidéo Club Carlotta Films, complété par les offres d’Arte, Netflix, MyCanal ou encore Disney+. En ce moment, au programme : David Lynch, Robert Guédiguian, Quentin Tarantino, Steven Spielberg et Lena Dunham avec Blue Velvet, Marius et Jeannette, Pulp Fiction, E.T.,l’extra-terrestre et Too Much (série). En projection privée, dans la suite cinéma, vous pourrez même découvrir L’Accident de piano de Quentin Dupieux, actuellement à l’affiche.
La tablette permet de piloter tout son séjour directement depuis son lit : playlist musicale, lumière, films, ainsi qu’un accès à tous les services de l’hôtel comme le menu à commander en room service. L’interface développée avec l’entreprise Bowo permet au client de profiter de tous les services de conciergerie digitalisés : du room service, à la commande d’un VTC en passant par le e-shop de l’hôtel ou le City Guide des lieux recommandés par mk2 à Paris. La tablette permet également de manière simple de piloter tous les équipements de la chambre : lumières, son, vidéoprojecteur et écran.
L’expérience cinéma : dans la chambre
Les différentes catégories de chambres (Paradiso, Paradiso Supérieure, Grande Paradiso et Paradiso Twins) sont pensées pour répondre à toutes les façons de voyager et s’adressent aussi bien aux parisiens avides d’une expérience inédite (vous pouvez ainsi réserver la chambre en journée, à partir de 100 euros), aux touristes qui souhaitent découvrir Paris en famille, qu’aux voyageurs d’affaire à la recherche d’un lieu pratique, connecté à la ville et à la programmation riche.
Fidèle aux valeurs de sélection et de transmission de mk2, l’Hôtel Paradiso propose chaque semaine une programmation éditorialisée de films et de séries recommandés par les équipes de programmation de mk2 et du magazine Trois Couleurs, à découvrir en chambre. Accessible directement sur la tablette tactile et envoyée tous les lundis aux abonnés de la newsletter, cette sélection rassemble des films classiques ou récents, séries incontournables, pépites méconnues ou blockbusters tout juste sortis.
C’est face au lit que la séance commence vraiment, à travers une fenêtre qui se transforme en une toile de cinéma de trois mètres de large ou un mur qui s’habille d’un écran de projection, sublimé par de longs rideaux de velours. Une fois le film choisi, il suffit de lancer la lecture depuis la tablette tactile fournie dans chaque chambre pour que les lumières s’éteignent, que l’écran se déploie, que le vidéoprojecteur se mette en route et que le film débute.
Et en guise de mini-bar, une série d’indispensables à grignoter vient accompagner l’expérience : pop-corn bio et friandises japonaises au thé vert entre autres. Les clients auront aussi accès à un room service grâce à la carte bien fournie imaginée par Marc Grossman du Bob’s Juice Bar.
Mais, sans aucun doute, le meilleur écrin pour vivre le cinéma pour quelques heures ou quelques nuits se situe au 7ème et dernier étage : dans les deux Suites-Cinéma qui viennent compléter l’offre hôtelière, proposant de vivre une expérience totalement inédite. Outre tous les services déjà disponibles en chambre s’ajoute la possibilité de visionner seul ou en couple, en famille ou entre amis, les derniers films à l’affiche. Ici, ambiance feutrée, pimpée par les créations d’affiches de films cultes de l’artiste Flore Maquin (à qui on doit notamment les affiches des éditions 2018 et 2019 du Festival de Cannes), grands volumes, terrasse spacieuse avec vue dégagée, douche géante et véritable salle de projection privée. Les cinéphiles se coupent du monde pour entrer dans un univers qui traverse l’écran.
Toutes les chambres sont dotées d’un projecteur laser Optoma ZU506Te, compatible 4K et HDR pour projeter sur un écran de 3 mètres de large. Côté son, une barre Yamaha MusicCast YSP-5600, installée au-dessus de l’écran et comptant pas moins de 34 haut-parleurs, permet de reproduire un son 3D. De quoi simuler du 7.1.2 en se servant des murs en béton extrêmement bien isolés pour faire rebondir les sons jusqu’au spectateur installé sur le lit. Les volumes maximum sont réglés selon les standards des salles de cinéma ; jusqu’à 85dB, les sons ne s’entendent pas d’une chambre / salle à l’autre.
Les deux suites sont équipées comme un véritable cinéma : une cabine de projection contient un projecteur DCI Cinema DP2K-6E et un processeur son cinéma CP950 permettant une diffusion en 5.1. Un système Line Array (utilisé dans les spectacles et les concerts) haut de gamme K-ARRAY a été installé, avec l’aide de Cinemeccanica France, pour coller aux normes cinéma à respecter. Ces salles sont agréées par la CST (commission qui effectue le contrôle technique des cinémas) et sont aux normes DCI (standard technologique du cinéma numérique)
L’Hôtel Paradiso prolonge la volonté de mk2 d’ouvrir la culture et le cinéma au plus grand nombre, notamment aux enfants et aux ados qui ne sont pas en reste. Quatre chambres sont communicantes : d’un côté une chambre Paradiso avec lit double et de l’autre une chambre Twin avec deux lits jumeaux. Chacune étant indépendante techniquement, les enfants peuvent voir un programme différent de celui de leurs parents, parmi une offre adaptée au jeune public. Un contrôle parental est activable sur tablette pour permettre aux enfants un parcours autonome en toute sécurité. En outre, chaque semaine les équipes mk2 concoctent une sélection de films parmi l’offre disponible sur les différentes plateformes de streaming, incluant une proposition jeune public éditorialisée.
J’ai eu un vrai coup de cœur pour cette loge qui surplombe la salle 2 du mk2 Nation (100 places), cet écrin de 24 m2, accessible sur réservation et pouvant accueillir jusqu’à 8 spectateurs se configure selon les envies. On peut assister à la séance de cinéma, confortablement installé dans les célèbres LoveseatsTM conçus pour mk2 par Martin Szekely mais revisités pour l’occasion dans un tissu Kvadrat. On peut aussi se faire sa propre sélection une fois la dernière séance de la journée terminée ou encore jouer aux jeux vidéo sur l’écran de la salle de cinéma. Enfin, il est possible de profiter du room service pendant sa séance sans gêner le reste de la salle. Pour partager un moment cinématographique unique, vous disposerez ainsi du grand écran (ainsi que d’un bar) jusqu’au bout de la nuit.
Chaque dimanche et lundi à 21h30, le Rooftop se transforme ainsi en cinéma à ciel ouvert. Cocktail à la main, coucher de soleil sur la tour Eiffel, et une programmation signée mk2 : le spot parfait pour vos soirées d’été. Vous pourrez y admirer la vue panoramique sur la Ville Lumière (à couper le souffle, non ?).
Parquet boisé, cadre végétalisé, bar à cocktail et barbecue privé. Accessible à tous, il propose des ciné-clubs thématiques et des projections sur l’écran de 4 mètres de large. Pouvant accueillir jusqu’à 45 personnes, il peut se privatiser à volonté pour tout type d’événements : showcase, séance de cinéma ou de sport, bar éphémère, corner de marque, soirée VIP, ateliers, meeting...
Ce mois d’août 2025, au programme : La vie est un roman d’Alain Resnais (dimanche 3 et lundi 4 août à 21H30), Chat noir, chat blanc d’Emir Kusturica (dimanche 10 et lundi 11 août à 21H30), Laurence anyways de Xavier Dolan (dimanche 17 et lundi 18 août à 21h30), L’amour à la mer de Guy Gilles (dimanche 24 et lundi 25 août à 21H30), Les Temps modernes de Charlie Chaplin (lundi 1er septembre à 21h »).
Le karaoké
Vous trouverez aussi une salle de karaoké dédiée aux musiques de films, nommée La La Land, évidemment en référence à la comédie musicale de Damien Chazelle. L’espace privé de 17m² est totalement modulable et peut accueillir jusqu’à 8-10 personnes. Un lieu inédit avec système son audiophile et vidéo de très haute qualité grâce à un écran géant full HD de 80 pouces.
Le Café-Restaurant
Le Café-Restaurant Paradiso, vous permet de vous installer au comptoir du bar, sur la terrasse extérieure ou à l’une des 28 places intérieures.
Le cinéma mk2 Nation
Le mk2 Nation est un vrai cinéma de quartier. Petit plus pour les clients de l’hôtel qui se voient offrir un ticket de cinéma pour découvrir les films à l’affiche dans ses salles pendant leur séjour. Situé au rez-de-chaussée de l’hôtel, le cinéma a été entièrement rénové en 2019. Lieu de culture incontournable de l’Est parisien, il accueille toute l’année, en plus de sa programmation de films, des événements, masterclass et rencontres. Ses six salles sont privatisables, avec des espaces allant de 40 à 130m2 et des jauges de 17 à 226 personnes. Un chaleureux loft de 97m2 disposant d’un accès direct à l’hôtel et aux salles de cinéma s’adapte à tous les besoins : studio de podcast, plateau TV, livestream, meeting room ou atelier.
En conclusion...
J’ai commencé en évoquant le film de Tornatore, Cinema Paradiso. Rappelez-vous : ce lieu suintant de vie et de chaleur, au cœur de la Sicile, où se trouve le Cinema Paradiso, ce lien si touchant entre Toto et d’Alfredo, ces extraits de films qui transpirent la passion du cinéma. Tout ce que l’enfance laissait deviner, et ce que l’âge adulte a permis d’expérimenter. La nostalgie. La mélancolie. L’écoulement du temps qui emporte tout, même les êtres chers. L 'inoubliable musique d’Ennio Morricone qui vient renforcer toute la poésie mélancolique qui se dégage du film et du visage de Jacques Perrin. De ce "rêve merveilleux" comme Elena qualifiera son histoire d'amour avec Salvatore. Un rêve merveilleux, comme l'est le cinéma...Cinema Paradiso, c'est le récit nostalgique d'une époque révolue. Une ode au rêve. À la puissance du cinéma à laquelle le film par ses nombreux extraits de classiques rend le plus beau des hommages. Mais aussi par ce dernier plan sur le visage de Jacques Perrin qui, par le pouvoir magique du 7ème art, retrouve les émotions de son enfance et le message d'amour que lui envoie Alfredo, par-delà la mort. Un parfum d'éternité. Le cinéma est décidément un paradis. Celui des vivants. Peut-il y avoir plus belle invention que celle qui nous permet d'accéder vivants à ce paradis ? Comment ne pas aimer un film dont toute l'histoire traduit ainsi la magie du cinéma ?
Cinéma Paradiso est avant tout cela, une déclaration d’amour fou au cinéma. À sa capacité à procurer à tout ce qui est éphémère des accents d’éternité. Le cinéma, dans ce film, est plus que jamais une fenêtre ouverte sur les rêves, ceux qui bercent d’illusions réconfortantes. Il en est de même de cet hôtel dans lequel j’ai retrouvé mon regard d’enfant émerveillé. Vraiment, un paradis pour cinéphiles : pour une séance en loge ou sur le rooftop, pour une après-midi à découvrir un film dans une de ses chambres ou suites, pour un karaoké. Là, le temps s’écoule au rythme de 24 images par seconde. Un film « fantastique» dans lequel vous pouvez vous immerger. Un rêve de cinéphile, non ?!
Merci à Augustin Kedzia de l'Agence Melchior pour la découverte personnalisée de l'établissement et au directeur de l'hôtel, Fabien Beauvallet, pour l'accueil.
Trois ans après En corps, et après une incursion dans la série avec Salade grecque en 2023, Cédric Klapisch revient au cinéma avec ce film grâce auquel il a pour la première fois intégré la sélection cannoise. Ce quinzième long-métrage du cinéaste, coécrit (comme le précédent) avec Santiago Amigorena, fut ainsi projeté hors-compétition dans le cadre du 78ème Festival de Cannes.
Alors que son avant-dernier long métrage, Deux moi (2019), s’achevait par un cours de danse lors duquel les destinées parallèles de ses protagonistes se croisaient enfin, son précédent, En corps, était entièrement consacré à cet art. En corps commence ainsi par quinze minutes fascinantes. Quinze minutes entre la scène et les coulisses. Un tourbillon éblouissant de bleu et de rouge. Une explosion étourdissante de couleurs et de mouvements (déjà évoquant presque ce geste pictural qu'exalte La Venue de l’avenir). Klapisch y célèbre la force des fragilités. La beauté du ballet aussi, qu’il soit classique, aérien, poétique même, presque abstrait et celle de la danse contemporaine, une beauté brute, presque véhémente et pourtant tout aussi vibrante. Ce film lumineux met le cœur en joie, vous cueille quand vous ne vous y attendez pas, par un flashback et un plan, de loin, d’un père qui enlace sa fille, filmés tout en pudeur. Une fois de plus, Klapisch, dans En corps, capte la beauté et le romanesque de Paris mais aussi l’air du temps.
C’était déjà le cas, dans le film Paris (2008), dans lequel il filme comme nul autre cette ville au cœur battant. Klapisch dans ce film choral, sublime et confronte l’éphémère dans la ville éternelle. Des destins d’abord présentés comme autant de quartiers épars. Des destins vus ou entrevus ou même imaginés peut-être par Pierre (Romain Duris) qui, du haut de son balcon démiurgique qui surplombe la capitale, atteint d’une maladie cardiaque, ne sachant pas s’il va survivre, porte un regard neuf et différent sur Paris et ceux qui s’y croisent, s’y manquent. Chacun devient le héros des histoires qu’il s’invente, sorte de double de Klapisch scénariste car que fait d’autre le scénariste que de faire des gens qu’il croise, connaît ou devine, les héros d’histoires qu’il s’invente ? Rien ne les rassemble a priori si ce n’est cette ville, les ramifications du destin, telles des lignes de métro qui de toute façon finissent en un même point : le cœur. Tous les chemins mènent au cœur de Paris. Le cœur, justement, celui qui menace de lâcher à tout instant. L’éphémère face à l’éternel. L’insignifiant face à l’essentiel. La vie face à la mort. La ville vue par le prisme d’un condamné à mort : une ville dont le cœur bat, insouciante, une ville qui vibre, qui danse, une ville de tous les possibles, une ville et une vie où rien n’empêche personne de « donner une chance au hasard », de faire valser les fils du destin comme il le fait du haut de son balcon.
Alors, justement, les fils du destin, Klapisch les fait plus que jamais danser et s’entrelacer dans La Venue de l’avenir qui est une nouvelle fois une ode à l’art : la peinture et la photographie, après la danse, mais aussi à nouveau une ode à la beauté romanesque de Paris.
Il s’agit également une nouvelle fois d’un récit choral comme il les affectionne et comme les affectionnent ceux qui, comme moi, aiment son cinéma dans lequel les destins se tissent en s'entrecroisant. Pour son premier film en costumes, il n’a pas choisi la facilité puisqu’il se déroule sur deux périodes distinctes, 1895 et 2025, principalement à Paris. Peut-être (1999) se déroulait déjà sur deux époques…et aurait d’ailleurs aussi pu s’intituler La Venue de l’avenir.
Ainsi, dans ce nouveau film de Cédrid Klapisch qui commence en 2025, une trentaine de personnes issues d’une même famille apprennent qu’ils vont recevoir en héritage une maison située en Normandie, abandonnée depuis des années. Quatre d'entre eux, Seb (Abraham Wapler), le créateur de contenus digitaux, Abdel (Zinedine Soualem), le professeur bientôt à la retraite, Céline (Julia Piaton), l’ingénieure en état dépressif, et Guy (Vincent Macaigne), l’apiculteur idéaliste, sont chargés d’en faire l'état des lieux. Ces lointains « cousins » vont alors découvrir des trésors cachés dans cette vieille maison normande dont le terrain est convoité par des promoteurs immobiliers qui souhaitent y construire un hypermarché avec parking écoresponsable. Ils vont se retrouver sur les traces d'une mystérieuse Adèle Vermillard (Suzanne Lindon) qui a quitté sa Normandie natale, à 20 ans. Cette Adèle se retrouve à Paris en 1895 (quelle année..., évidemment que ce soit celle de la naissance du cinéma n'est pas un hasard), au moment où cette ville est en pleine révolution industrielle et culturelle. Cette fille de la campagne veut y retrouver sa mère (Sara Giraudeau) qu’elle n’a pas connue. Là, elle croisera la route de Sarah Bernhardt, Nadar, Claude Monet…
Les quatre cousins vont alors découvrir cette période charnière de la fin du XIXème siècle, la naissance d’un nouvel art, la photographie, et d’un courant pictural, l’impressionnisme. Ce voyage dans le passé va les conduire à se questionner sur leur présent et leur avenir et va questionner aussi l’héritage que nous laissent la peinture et la photographie, mémoires d’une époque, et l’art en général.
Le premier court-métrage de Cédric Klapisch, Ce qui me meut, avait déjà pour cadre de Paris de la fin du XIXème siècle. Avec ce nouveau long-métrage, il mêle les histoires et l’Histoire. Le roman Scènes de la vie de bohème d’Henri Murger a particulièrement nourri le travail du réalisateur et de son coscénariste.
Chacun des quatre cousins incarne un rapport différent au progrès, le professeur représentant celui pour qui finalement les choses ne changent guère, celui-ci exerçant de surcroît le métier qui devint celui de son ancêtre, Adèle. « Il y a deux manières d'envisager l’avenir : une logique continue du présent ou une rupture » dit ainsi le personnage de Julia Piaton. Lors de la conférence de presse du Festival de Cannes, Klapsich (précisant que sa mère était psychanalyste) a ainsi expliqué : « On a plus dessiné les personnages sur les rapports qu'ils ont avec le futur. Chaque personnage a été construit en fonction de son impact sur le futur »
Klapisch oppose et relie deux époques, deux façons de regarder le monde qui nous entoure (la première scène, au musée, montre des visiteurs qui tournent le dos aux Nymphéas, plus occupés à regarder leurs smartphones et à faire des selfies qu’à admirer l’œuvre de Monet), et deux rapports au temps : les uns se téléportent quasiment en TGV quand les autres éprouvent le temps long et enrichissant du voyage. Un temps de rencontre aussi puisque c’est à cette occasion qu’Adèle rencontrera le peintre et le photographe, incarnés par Paul Kircher et Vassili Schneider, qui changeront eux aussi son regard sur la vie. Le montage avec des transitions toujours très (bien) pensées rend les passages d’une époque à l’autre fluides et ludiques.
Le chef opérateur Alexis Kavyrchine a par ailleurs réalisé un travail remarquable en cherchant à imiter les autochromes, premières photos en couleur, pour les scènes ayant lieu en 1895 qui nous immergent dans un Montmartre à la beauté picturale. Ils ont aussi repris des cadrages directement inspirés de tableaux de Monet ou Degas, autre manière de rendre hommage à cette période de la peinture que le film narre.
La musique fait aussi souvent le lien entre les deux époques. Pour la première fois, Cédric Klapisch a travaillé avec le compositeur Rob -Robin Cudert - (ancien peintre !) pour créer une musique instrumentale moderne qui évoque aussi l’univers de Debussy ou de Satie. Une musique impressionniste qui crée un pont judicieux entre les époques et souligne la majesté des paysages. Le mélange de musique classique (Mozart, Mendelssohn, Schubert, Debussy, Donizetti), d'électro, pop, variété française et de techno (Sawtooz, Alexzavesa, Bequadro, Yvette Guilbert, Léon Malaquais, Aphex Twin, Kompromat) permet aux deux époques de se fondre astucieusement. Et la chanson de Pomme, La Nuit, intégrée à l’intrigue, renforce l’impression de douceur mélancolique qui se dégage film et sublime sa beauté picturale. D’ailleurs sur sa palette, Klapisch mêle les époques mais aussi les tonalités, le film oscillant toujours habilement entre humour et émotion.
Cela commence sur un portable dos tourné aux œuvres, au milieu de la foule, avec une influenceuse qui se demande si on la voit assez et qui veut changer la couleur des Nymphéas - !- (en opposition au personnage de Pomme qui demande si on ne la voit pas trop devant le spectacle splendide de Paris). Et cela se termine comme si le passé avait imprégné le présent de sa lenteur et de sa douceur. Entre les deux, un film aussi riche, foisonnant, captivant et rassurant qu’un tableau impressionniste. On entre ainsi dans un film de Klapisch, comme dans une œuvre picturale avec une vision d’ensemble, celle qui s’offre à notre premier regard, avant d’en découvrir les multiples nuances. Chacun y trouve sa résonance avec son histoire. Et on en ressort avec la même envie que devant un tableau réussi : le revoir pour en capter les détails et pour ressentir à nouveau les émotions multiples qu’il nous a procurées.
Comme dans tout film de Klapisch, il est évidemment aussi question d’amour, dans le présent comme dans le passé. Selon Guy : « L’amour c'est une réinvention de la vie et réinventer l'amour, c'est une réinvention de cette réinvention. »
Dans une sorte de mise en abyme, Klapisch dépeint la venue du jour, immortalise la beauté fugace de l’instant. Et, pour notre plus grand plaisir, fait revivre Monet dessinant Impression, soleil levant : « C'est pas le port que je peins mais juste un instant. » Une réalité à la fois abstraite et poétique...comme le titre du film avec ses allitérations en v et en n.
L'équipe du film lors de la conférence de presse au 78ème Festival de Cannes - Photo par Inthemoodforcinema.com
« J’aime bien mettre de la poésie dans le réel. J'aimais par exemple ce qu'était le réalisme poétique du temps de Marcel Carné. » a déclaré Klapisch lors de la très joyeuse conférence de presse du film à Cannes. Il y a en effet du réalisme poétique dans ce film, du Prévert, et du Carné, peintre « des choses derrière les choses ». On imagine à tout instant Garance elle aussi traverser le temps, faire un bond en 1895, surgir et dire : « Paris est tout petit pour ceux qui s'aiment d'un aussi grand amour. »
Comme toujours, le voyage dans l’univers de Klapisch fait du bien, donne envie d’embrasser la vie : « Il vaut mieux regretter de choses qu'on a faites plutôt que de choses qu'on n’a pas faites. » C’est finalement Vincent Macaigne qui en a parlé le mieux lors de la conférence de presse cannoise : « Le film est comme une sorte de caresse sur nos peurs. À toute époque, on essaie d'être ensemble, de se lier, de tomber amoureux, on a peur de l'avenir et finalement ce qui reste ce sont les œuvres d'art. Ce film nous donne envie et de créer et d'être ensemble et tous les personnages portent ça en eux. »
C’est le personnage incarné par Abraham Wapler, Seb, élevé par son grand-père avec lequel il vit toujours, pour lequel ce voyage dans le passé va le plus éclairer le présent et l’avenir. Le jeune photographe va se trouver des liens avec ses illustres aïeux, ce qui éclaire ainsi la voie qu’il doit emprunter, personnellement et professionnellement. : « Je regardais toujours devant et cela m'a fait du bien de réparer derrière. » La transmission est toujours très présente dans le cinéma de Klapisch qui y avait même consacré un film : Ce qui nous lie (2017). Et c’est en effet avant tout de liens qu’il est question ici : des liens avec le passé, des liens amoureux, des liens amicaux, des liens familiaux, des liens que nous entretenons avec l’art. Cet art qui traverse le temps, crée un présent éternel et qui relie les générations.
Si Abraham Wapler est la découverte du film, lui aussi teintant son jeu sobre de mille nuances, les seconds rôles comme dans les films du réalisme poétique sont aussi savoureux : Cécile de France en historienne de l’art aussi snob que passionnée et finalement attachante, Claire Pommet (Pomme), douce enchanteresse comme sa voix, Sara Giraudeau dont le timbre si particulier apporte toujours une touche d’enfance à ses personnages écorchés, François Berléand dans le rôle de Victor Hugo… Et, en premiers rôles, le quatuor des cousins fonctionne parfaitement, et Suzanne Lindon est parfaite pour nous transporter dans les dédales du Paris du XIXème siècle, avec sa beauté à la fois intemporelle et singulière.
Klapisch entremêle brillamment fantaisie et mélancolie, tendresse et nostalgie. Par ce dialogue inventif entre les générations, il brosse le portrait de ce qui nous lie, l’amour et l’art. C’est reposant, coloré, festif, et gaiement nostalgique comme une promenade à Giverny, comme une avenue de l’Opéra qui s’illumine et trace le chemin au milieu d’un Paris plongé dans l’obscurité, comme un tableau de Monet, comme une rencontre sur un bateau qui mène vers le passé. Une fresque qui relève de la fable savoureuse, teintée de nostalgie. Woody Allen, avec son conte jubilatoire, Minuit à Paris, d’une autre manière, avait réenchanté le présent, en montrant qu’on peut s’enrichir du passé pour en saisir l’étendue de la beauté. Klapisch, lui, veut réenchanter le présent et l’avenir, sous l’éclairage du passé, et nous enjoint à ne jamais délaisser l’éblouissement auquel invitent l'amour et surtout l'art, que ce soit la photographie, la peinture...ou le cinéma, et même à les réinventer. Ce film en suscite aussi un, réjouissant.
Avant de revenir à l'actualité cinématographique, je fais une petite incursion dans l'autre domaine qui m'est cher, la littérature, pour vous parler d'un formidable évènement qui aura lieu la semaine prochaine, à Saint-Germain-des-Prés.
Ce quartier, c'est celui où, en un instant d'éblouissement, dans un envol enivrant d'illusions, se dissolvent les chagrins glaçants et naissent les élans fiévreux.
C'est celui qui me donne l'impression de vivre dans un décor de cinéma, de mon cinéaste préféré : celui dans les films duquel les vitres des brasseries sont battues par la pluie pour mieux s'y réfugier, parler, quereller, et aimer.
C'est celui du Marchand de masques et de la place la plus charmante de Paris avec son banc du Temps de l'innocence, lieux emblématiques de mon roman La Symphonie des rêves.
C'est celui où mon âme incurablement romanesque, même ébréchée, finit toujours par trouver des interstices de rêves pour se faufiler hors de la réalité.
C'est celui de la littérature, et de la rue Saint-Benoît, d'une certaine Marguerite pour qui "Écrire, c'est hurler sans bruit" (tellement).
C'est celui des allées du Luxembourg, antre protecteur où s'esquissent en cadences indociles les songes languissants des passants insaisissables (et les allitérations en s).
C'est celui dans lequel rien ne semble impossible (et le redeviendra sitôt le Pont des arts franchi).
C'est celui où, quand le présent se fait trop sombre, des projets insensés finissent toujours par éclore et éclairer l'avenir.
C'est celui où bat le cœur de Paris, de la littérature et des habitants tel qu'il le devrait toujours. Passionnément. Éperdument.
C'est celui où devait forcément avoir lieu un festival littéraire.
Alors que j'ai initié récemment mes "chroniques germanopratines" ( à retrouver sur mon compte Instagram), je ne pouvais pas ne pas vous parler de ce Salon du Livre de Saint-Germain-des-Prés, Des Pages avant la plage, fondé par Carole Fernandez, dont la deuxième édition aura lieu les 28 et 29 juin, autour de la place Saint-Germain-des-Prés.
Au programme : des rencontres, une dictée géante, un atelier d'écriture.
Un festival en partenariat avec ma librairie fétiche, l'Ecume des pages (entre les rayons de laquelle vous pouvez rêver jusqu'à une heure tardive -la librairie est ouverte tard le soir-, plaisir indicible de lecteur).
Le vendredi 13 juin 2025, le Ciné-Mélo Club de la Filmothèque du Quartier Latin vous propose une conférence sur le chef-d'œuvre de Claude Sautet, Un coeur en hiver. Ce séminaire autour de Claude Sautet aura lieu à 17H : Claude Sautet ou le (mélo) drame discret de la bourgeoisie (française), une conférence proposée par Damien Marguet, maître de conférences. Elle sera suivie de la projection du film, présenté par l'auteur David Lagain.
CRITIQUE de UN COEUR EN HIVER de Claude Sautet
Lorsqu’on me demande mon film culte, je cite le plus souvent soit Le Guépard de Luchino Visconti, soit Un cœur en hiver de Claude Sautet, suscitant régulièrement la perplexité chez mes interlocuteurs concernant le second, et la mienne en retour de constater que beaucoup ne connaissent pas ce film. Bien que l'ayant revu une multitude de fois, il me bouleverse, me fascine et m’intrigue toujours autant. Si vous ne l’avez pas encore vu, ou si vous l’avez vu mais n’en gardez qu’un souvenir mitigé, je vais essayer de vous convaincre de (re)voir ce film que je considère comme un chef d’œuvre. Un cœur en hiver est une adaptation d'un roman de Lermontov mais est également inspiré de la vie de Maurice Ravel.
Maxime (André Dussolier) et Stéphane (Daniel Auteuil) sont (apparemment) amis et travaillent ensemble dans l’atmosphère feutrée d’un atelier de lutherie. Les violons sont toute la vie de Stéphane, contrairement à Maxime qui vient de tomber amoureux d’une jeune violoniste, Camille (Emmanuelle Béart), rapidement intriguée puis attirée par la retenue singulière de Stéphane. Pour Stéphane, véritable « cœur en hiver », ce n’est qu’un jeu dont il conte l’évolution à son amie Hélène (Elisabeth Bourgine). Stéphane semble n’aimer qu’une seule personne au monde : son maître de violon, Lachaume (Maurice Garrel).
Sur la tombe de Claude Sautet au cimetière Montparnasse, il est écrit : « Garder le calme devant la dissonance », voilà probablement la phrase qui définirait aussi le mieux son cinéma et peut-être même le mieux Un cœur en hiver : d’abord parce que son cinéma est un cinéma de la dissonance, de l’imprévu, de la note inattendue dans la quotidienneté (ici, l’arrivée de Camille dans la vie de Maxime et par conséquent dans celle de Stéphane comme c’est le cas de l’arrivée de David dans César et Rosalie ou de Nelly dans Nelly et Monsieur Arnaud ) et ensuite parce que cette épitaphe fait référence à la passion de Claude Sautet pour la musique, une passion qui s’exprime pleinement ici puisque la musique est un personnage à part entière. Le tempo des films de Sautet est ainsi réglé comme une partition musicale, impeccablement rythmée, une partition dont on a l’impression qu’en changer une note ébranlerait l’ensemble de la composition.
C’est par elle, la musique, que Camille s’exprime (d’ailleurs Maxime le dira, elle ne se livre que lorsqu’elle joue) : tantôt sa mélancolie, sa violence (ainsi cette scène où elle enregistre en studio et qu’elle manie l’archet comme une lame tranchante), son désarroi, ses espoirs. C’est aussi à travers elle que Stéphane ressent et exprime ses (rares) émotions notamment lorsqu’un « c’est beau » lui échappe après avoir écouté Camille jouer. La musique ici, aussi sublime soit-elle (celle des sonates et trio de Ravel) n’est pas forcément mélodieuse mais exprime la dissonance émotionnelle que ressentent les personnages. C’est un élément d’expression d’une force rare, bien plus que n’importe quel dialogue.
La passion est donc celle pour la musique mais aussi celle qui s’exprime à travers elle, l’autre : la passion amoureuse. Celle qui s’empare de Camille pour cet homme hermétique au regard brillant, transperçant, qui la fascine, l’intrigue, la désempare. Le trouble s’empare d’elle dès sa première répétition à laquelle Stéphane assiste. Elle ne parvient pas à jouer, dit qu’elle reprendra un autre jour et puis quand Stéphane quitte la pièce, elle reprend comme si de rien n’était. Ensuite, venue rejoindre Maxime dans l’atelier de lutherie, ce dernier occupé, elle l’attend en compagnie de Stéphane et lui confie ce qu’elle n’avait jamais dit à personne, lui parlant de ses rapports compliqués avec son agent et amie Régine (Brigitte Catillon). Enfin, troisième rencontre déterminante : Stéphane vient la voir jouer, seul, sans Maxime pour la première fois. Ils s’évadent un instant de la répétition pour aller boire un café après avoir traversé la rue sous la pluie. Leurs mains s’effleurent presque subrepticement, négligemment. Stéphane la protège de la pluie avec sa veste. Puis, il l’écoute assis au café, avec son regard scrutateur. Puis, c’est l’absence et le silence de Stéphane mais c’est trop tard : Camille est déjà bouleversée, amoureuse. A priori, racontées ainsi rien d’extraordinaire dans ces trois scènes, pourtant le scénario et la mise en scène de Sautet et surtout ses personnages sont d’une telle richesse que chacune d’elle est plus haletante qu’une scène d’un palpitant thriller. Aucun plan n’est inutile. Comme dans un thriller, chaque plan a une implication sur la résolution.
Tous les films de Sautet se caractérisent d’ailleurs aussi par le suspense (il était fasciné par Ford et Hawks ) : le suspense sentimental avant tout, concourant à créer des films toujours haletants et fascinants. Claude Sautet citait ainsi souvent la phrase de Tristan Bernard : « il faut surprendre avec ce que l’on attend ». On ne peut certainement pas reprocher au cinéma de Claude Sautet d’être démesurément explicatif, c’est au contraire un cinéma de l’implicite, des silences et du non-dit. Pascal Jardin disait de Claude Sautet qu’il « reste une fenêtre ouverte sur l’inconscient ».
Le souffle du spectateur est suspendu à chaque regard (le regard tellement transperçant de Stéphane, ou de plus en plus troublé de Camille) à chaque note, à chaque geste d’une précision rare. Je n’ai encore jamais trouvé au cinéma de personnages aussi « travaillés » que Stéphane, ambigu, complexe qui me semble avoir une existence propre, presque exister en dehors de l’écran. Là encore comme un thriller énigmatique, à chaque fois, je l’interprète différemment, un peu aussi comme une sublime musique ou œuvre d’art qui à chaque fois me ferait ressentir des émotions différentes. Stéphane est-il vraiment indifférent ? Joue-t-il un jeu ? Ne vit-il qu’à travers la musique ? « La musique c’est du rêve » dit-il. Ou, selon cette citation de La Rochefoucauld que cite Sautet fait-il partie de ceux qui pensent que« Peu de gens seraient amoureux si on ne leur avait jamais parlé d’amour » ? A-t-il peur d’aimer ? Ou n’y croit-il simplement pas ? Est-il sincère quand il dit avec une froide tranquillité que Maxime n’est pas un ami, juste « un partenaire ».
Le film commence ainsi de nuit dans l’atelier et se termine de jour dans un café et entre ces deux moments, Stéphane passera de l’ombre à la lumière, d’une personnalité ombrageuse à (peut-être, là aussi, l’interprétation varie à chaque visionnage) un homme capable d’aimer. Un personnage assez proche du personnage de Martial dans Quelques jours avec moi (un autre film de Sautet méconnu que je vous recommande, où son regard se fait encore plus ironique et acéré, un film irrésistiblement drôle et non dénué de - douce - cruauté). « Les films de Claude Sautet touchent tous ceux qui privilégient les personnages par rapport aux situations, tous ceux qui pensent que les hommes sont plus importants que ce qu’ils font (..). Claude Sautet c’est la vitalité » disait ainsi Truffaut.
Et puis certaines scènes font pour moi partie des plus belles et cruelles du cinéma. Cette scène où dans une voiture, Camille lui avoue l’amour qu’il lui inspire et se livre à lui, ce à quoi Stéphane répond avec tranquillité, jubilation peut-être, froidement en tout cas : « je ne vous aime pas ». Cette scène me glace le sang à chaque fois. Et puis la scène où Camille veut l’humilier à son tour. Elle se maquille outrageusement, le rejoint au café où il a ses habitudes où il dîne avec son amie Hélène. Camille lui crie sa rancœur, sa passion, cherche à l’humilier. La scène est tranchante, violente et sublime comme la musique de Ravel jouée par Camille.
Et puis comment ne pas parler de la distribution, absolument parfaite, à commencer par Daniel Auteuil et Emmanuelle Béart, sans aucun doute leurs meilleurs rôles auxquels ils semblent se livrer (ou se cacher) corps et âme, d’autant plus ambigus puisqu’ils vivaient alors ensemble. Emmanuelle Béart est à la fois mystérieuse, sensuelle, forte, fragile, fière, brisée, passionnée et talentueuse (elle apprit ainsi le violon pendant un an). Daniel Auteuil donne vie à ce Stéphane énigmatique, opaque, cinglant, glacial, austère qui se définit lui-même comme sournois, parfois révoltant, parfois touchant avec ce regard perçant, tantôt terriblement là ou terriblement absent. L’un comme l’autre, dans leurs regards, expriment une multitude d’émotions ou de mystères. Mais il ne faudrait pas non plus oublier les seconds rôles : André Dussolier, personnage digne qui échappe au cliché de l’amant trompé et qui obtint d’ailleurs le César du meilleur second rôle. Jean-Luc Bideau qui dans une scène courte mais intense aligne les clichés sur la culture et l’élitisme (magnifique scène de dialogue où là aussi Stéphane dévoile une trouble facette de sa personnalité, troublante pour Camille. Myriam Boyer, Brigitte Catillon, Elisabeth Bourgine (les femmes de l’ombre avec, chacune à leur manière, une présence forte et déterminante).
Un Cœur en hiver obtint le Lion d’argent à Venise. Daniel Auteuil et Emmanuelle Béart passèrent à côté des César de meilleurs acteurs (que leur ravirent Claude Rich pour Le souper et Catherine Deneuve, pour Indochine). Claude Sautet obtint néanmoins le César du meilleur réalisateur (le seul avec celui de Dussolier malgré sept nominations) et celui du meilleur film fut cette année-là attribué à Cyril Collard pour Les nuits fauves. Tous les postes du film auraient mérités d’être récompensés : l’image d’Yves Angelo, le travail sur la musique de Philippe Sarde, le scénario de Jacques Fieschi, Jérôme Tonnerre et Claude Sautet avec la collaboration de Yves Ulmann…
On retrouve là encore ce qui caractérise les films de Claude Sautet : les scènes de groupe (dont Vincent, François, Paul et les autres est le film emblématique) et la solitude dans et malgré le groupe, l’implicite dans ce qui n’est pas -les ellipses- comme dans ce qui est -les regards- (Ah le regard tranchant de Daniel Auteuil ! Ah, ce dernier plan !), des scènes de café ( « A chaque film, avouait Sautet, je me dis toujours : non, cette fois tu n’y tournes pas. Et puis, je ne peux pas m’en empêcher. Les cafés, c’est comme Paris, c’est vraiment mon univers. C’est à travers eux que je vois la vie. Des instants de solitude et de rêvasseries. »), les personnages filmés à travers les vitres de ces mêmes cafés, des scènes de pluie qui sont souvent un élément déclencheur, des scènes de colère (peut-être inspirées par les scènes de colère incontournables dans les films de Jean Gabin, Sautet ayant ainsi revu Le jour se lève …17 fois en un mois!), des femmes combattives souvent incarnées par Romy Schneider puis par Emmanuelle Béart, des fins souvent ouvertes et avant tout un cinéma de personnages : César, Rosalie, Nelly, Arnaud, Vincent, François, Paul, Max, Mado, …et les autres, des personnages égarés affectivement et/ou socialement, des personnages énigmatiques et ambivalents.
On a souvent dit de Claude Sautet était le peintre de la société des années 70 mais en réalité la complexité des sentiments de ses personnages disséquée avec une rare acuité est intemporelle. S’il est vrai que la plupart de ses films sont des tableaux de la société contemporaine, notamment de la société d’après 1968, et de la société pompidolienne, puis giscardienne, et enfin mitterrandienne, ses personnages et les situations dans lesquelles il les implique sont avant tout universels, un peu comme La Comédie Humaine peut s’appliquer aussi bien à notre époque qu’à celle de Balzac.
Le personnage de Stéphane ne cessera jamais de m’intriguer, intrigant le spectateur comme il intrigue Camille, exprimant tant d’ambiguïté dans son regard brillant ou éteint. Hors de la vie, hors du temps. Je vous le garantis, vous ne pourrez pas oublier ce crescendo émotionnel jusqu’à ce plan fixe final polysémique qui vous laisse ko et qui n’est pas sans rappeler celui de Romy Schneider à la fin de Max et les ferrailleurs ou de Michel Serrault (regard absent à l’aéroport) dans Nelly et Monsieur Arnaud ou de Montand/Frey/Schneider dans César et Rosalie. Le cinéma de Claude Sautet est finalement affaire de regards, qu’il avait d’une acuité incroyable, saisissante, sur la complexité des êtres. Alors que le cinéma est de plus en plus univoque, explicatif, c’est plus que salutaire.
Une histoire d’amour, de passion(s), cruelle, intense, poétique, sublime, dissonante, mélodieuse, contradictoire, trouble et troublante, parfaitement écrite, jouée, interprétée, mise en lumière, en musique et en images.
Un peu comme l’ours en peluche duJour se lève qui a un œil qui rit et un autre qui pleure, nous ressortons des films de Sautet et de celui-là en particulier, entre rires et larmes, bouleversés, avec l’envie de vivre plus intensément encore car là était le véritable objectif de Claude Sautet : nous « faire aimer la vie »…et il y est parvenu, magistralement. Personne après lui n’a su nous raconter des « histoires simples » aux personnages complexes qui nous parlent aussi bien de « choses de la vie ».
Claude Sautet, en 14 films, a su imposer un style, des films inoubliables, un cinéma du désenchantement enchanteur, d’une savoureuse mélancolie, de l’ambivalence et de la dissonance jubilatoires, une symphonie magistrale dont chaque film est un morceau unique indissociable de l’ensemble, et celui-ci pour moi le plus beau et bouleversant.