11/01/2012
Littérature - « Le Fantôme du capitaine » de Gilles Jacob
Le « roman » épistolaire est décidément à la mode, en tout cas sur ce blog (malheureusement ailleurs parfois jugé suranné à l’époque du « règne de la tiédeur et du zapping » comme la qualifie si justement Gilles Jacob) puisque, hasards et coïncidences, après avoir remporté la semaine dernière un concours d’écriture avec une nouvelle épistolaire, et avant de vous parler des « Liaisons dangereuses » (que je ne me lasse jamais de relire, la perfection du genre) mis en scène par John Malkovich au Théâtre de l’Atelier (que j’ai eu le plaisir d’interviewer avant-hier soir à cette occasion, je vous en reparlerai et vous livrerai ma vidéo tout à l'heure), je me suis plongée avec bonheur dans le dernier livre de Gilles Jacob (récemment réélu à la présidence du Festival de Cannes) « Le Fantôme du Capitaine », justement une correspondance imaginaire, une soixantaine de lettres comme autant de nouvelles que j’ai dévorées comme un roman (qu’il est d’ailleurs aussi, certains destinataires, réels, comme Julienne Binoche à qui il adresse pas moins de cinq lettres qui sont en revanche imaginaires -quoique ...:le degré d'imaginaire et de réel est laissé à l'appréciation du lecteur-, ou des destinataires imaginaires, comme une marchande de chaussures inspirée par Delphine Seyrig, inoubliable Fabienne Tabard dans « Baisers volés », ou encore certains thèmes, servant de fils directeurs, se retrouvant judicieusement ou malicieusement au fil des lettres) .
Moi qui ai souvent l’impression de venir d’une autre époque, qui ai si souvent rêvé de fréquenter des personnages de romans qui m’ont dès l’enfance accompagnée (ne me dîtes pas que Félix de Vandenesse, Solal, Julien Sorel, Martin Eden, Gatsby n’existent pas, je ne m’en remettrais pas), et qui ai rêvé si souvent en voyant « La rose pourpre du Caire » de voir la réalité et la fiction s’entremêler, se confondre et se rejoindre, j’ai imaginé le plaisir que Gilles Jacob a dû éprouver à écrire ces lettres, même si ce fut sans doute parfois aussi « un supplice », « une joie et une souffrance » comme aurait dit Truffaut, la joie seule est en tout cas ici communicative.
D’ailleurs, il n’est pas étonnant qu’il cite si souvent Woody Allen car, au-delà de cette réflexion commune sur la frontière entre cinéma et réalité (que l’on retrouvait une nouvelle fois dans le réjouissant « Minuit à Paris », une déclaration d’amour à Paris, au pouvoir de l’illusion, de l’imagination, à la magie de Paris et du cinéma qui permet de croire à tout, même qu’il est possible au passé et au présent de se rencontrer et s’étreindre, le cinéma, évasion salutaire « dans une époque bruyante et compliquée »), on retrouve la même tendre impertinence, la même ironie jubilatoire, le même humour, sans doute cette « politesse du désespoir », et cette passionnante réflexion sur la vérité, « la vérité, le simulacre du cinéma » : « L’art permet-il tout absolument tout ?» se demande-t-il ainsi. Une question, ainsi que celle de la frontière entre art et vérité, que pose d’ailleurs aussi souvent le cinéma comme récemment encore Aronofsky dans « Black swan ».
Le fond et la forme se rejoignent ainsi, la forme (des lettres imaginaires avec un fond de vérité) étant une manière malicieuse de répondre (ou, d’ailleurs, de ne pas y répondre) aux questions posées sur ce sujet. Et évidemment, impossible de ne pas songer à ce qui était pour moi le film de l'année 2010, "Copie conforme" d'Abbas Kiarostami (avec une certaine Juliette Binoche qui a d'ailleurs obtenu le prix d'interprétation à Cannes pour ce film). Kiarostami y responsabilise le spectateur. A lui de construire son propre film. Les personnages regardent souvent face caméra en guise de miroir, comme s'ils se miraient dans les yeux du spectateur pour connaître leur réelle identité. « Copie conforme » est un film de questionnements plus que de réponses et c'est justement ce qui le rend si ludique, unique, jubilatoire. Le jeu si riche et habité de Juliette Binoche, lumineuse et sensuelle, peut ainsi se prêter à plusieurs interprétations. Un film qui nous déroute, un film de contrastes et contradictions, un film complexe derrière une apparente simplicité. A l'image de l'art évoqué dans le film dont l'interprétation dépend du regard de chacun, le film est l'illustration pratique de la théorie énoncée par le personnage (de James) sur l'art. De magnifiques et longs plans-séquences, des dialogues brillants, une mise en scène d'une redoutable précision achèvent de faire de ce film en apparence si simple une riche réflexion sur l'art et sur l'amour. William Shimell (chanteur d'opéra dont c'était le premier rôle) et Juliette Binoche excellent et sont aussi pour beaucoup dans cette réussite. Un film sur la réflexivité de l'art qui donne à réfléchir (un point commun d'ailleurs avec le livre de Gilles Jacob). Un dernier plan délicieusement énigmatique et polysémique qui signe le début ou le renouveau ou la fin d'une histoire plurielle. Voilà que je digresse, mais il m'était impossible de ne pas le faire tant l'intelligence ce film m'avait totalement envoûtée et tant je ne manque jamais une occasion de le faire découvrir.
Quel bonheur aussi au détour d’une lettre de retrouver des chefs d’œuvre comme « La Règle du jeu », « On connaît la chanson », « César et Rosalie » et de donner envie de découvrir d’autres films comme « Irène » que je n’ai ignominieusement pas encore vu mais que son évocation émouvante m’a donné envie de regarder, ou d’en redécouvrir d’autres comme « Lady Chatterley » de Pascale Ferran à qui il adresse une de ses nombreuses lettres) et quel bonheur de retrouver des scènes de cinéma, de les voir utiliser, détourner, rejoindre une réalité incertaine, comme de retrouver la Fabienne Tabard de « Baisers volés », ou son double imaginaire, ou comme cette lettre à Mélanie Thierry qui permet d’évoquer ce très beau film de Bertrand Tavernier, « La Princesse de Montpensier » (malheureusement mésestimé à sa sortie) dans lequel elle incarne « une amoureuse qui aime à la folie » pour qui « l’amour n’est possible qu’en rêve ».
Je ne peux m’empêcher de digresser à nouveau pour vous parler de ce film empreint de cette retenue qui seyait à l'époque que certains sans doute auront assimilée à un manque de fièvre mais qui rend au contraire plus bouleversants encore le dénouement et l'émotion qui vous saisit (qui en tout cas m'a saisie) puisque c'est après la mort de … (je ne vous dirai pas qui) que Marie de Mézières comprend la profondeur de l'amour de celui qu'elle a trop souvent ignoré, prêt pour elle à tous les sacrifices, même à la voir libre et amoureuse d'un autre alors que les autres voulaient uniquement la posséder comme une propriété. Avec son coscénariste Jean Cosmos, Bertrand Tavernier a fait de ce roman du XVIIème siècle un film intemporel (comme le thème de la perte des illusions et de l'innocence que symbolise cette princesse de Montpensier), lyrique, romantique et romanesque, tout en décrivant la violence d'une époque, destructrice pour les sentiments plus nobles et passionnés qu'elle muselait, et la théâtralité impitoyable de la cour. Les chevauchées fantastiques magnifiquement filmées sur la musique envoûtante d'Alain Sarde, la sublime photographie de Bruno de Keyzer, l'élégance des dialogues et de la mise en scène en font un film d'une âpre beauté dont la fièvre contenue explose au dénouement en un paradoxal et tragique silence.
Mais revenons au livre de Gilles Jacob d’ailleurs parsemé de digressions (savoureuses). Le Fantôme du capitaine, c’est ainsi aussi, au-delà de « Mrs Muir », celui de l’enfance quand sa grand-mère lui racontait des histoires « autant d’invitations au voyage et à l’aventure » et il y a sans aucun doute un plaisir enfantin dans ce livre, celui pour son auteur de se déguiser, de jongler avec les mots et l’imaginaire, d’endosser de multiples personnalités, d’être tout le monde et personne, là, ailleurs, et nulle part, pour mieux (dé ?)voiler la sienne, celui pour le lecteur, ludique, de tenter de déceler la vérité, de s’immiscer dans les coulisses de son imaginaire et du cinéma parfois, évidemment. Même si, souvent, il se glisse dans une toute autre personnalité que la sienne, Gilles Jacob, avec malice et fantaisie, nous en dit finalement plus sur lui que dans son précédent ouvrage (comme dans cette lettre d’un employé dans l’hôtellerie puis photographe de plateau qui laisse entrevoir son admiration pour Anouk Aimée), cela devenant même jubilatoire pour le lecteur quand il frôle l’absurde ou digresse allègrement et subtilement.
Le livre fourmille aussi d’anecdotes réjouissantes qui raviront les inconditionnels de Cannes et les passionnés de cinéma (chaque lettre transpirant plus ou moins explicitement de sa passion intacte pour le 7ème art mais pas seulement d’ailleurs, également de sa passion pour la musique dans certaines d’entre elles), comme cette lettre à Mourousi qui vous en dira plus sur la naissance de la montée des marches ou cette autre qui vous apprendra où Woody Allen a puisé la fameuse scène où Mia Farrow est rejointe par le héros du film, parmi tant d’autres anecdotes instructives.
Mais derrière l’aspect ludique, la malice et la fantaisie, affleurent une mélancolie, parfois même les regrets (la disparition de son père et un dialogue inachevé), et quelques -toujours pudiques- confidences (finalement malgré -ou grâce à- toutes ces « admirations amoureuses », c’est avant tout une magnifique déclaration d’amour à sa discrète épouse « qui lui a consacré sa vie ») mais aussi le témoignage de sa lucidité», sur la profession, une lucidité jamais hargneuse ou rageuse mais toujours teintée de salutaire dérision ( comme lorsqu’il évoque « Ridicule » de Patrice Leconte, et ce miroir que ne perçoit pas tout de suite le public). Il prouve ainsi qu’il est « homme de sentiments plus que de ressentiments » mais surtout qu’il éprouve beaucoup d’admirations (la liste est longue : Jane Fonda, Rita Hayworth, Youssef Chahine et tant d’autres à qui il rend hommage sans que cela en ait le caractère pompeux et solennel), qu’il possède toujours le regard brillant du « petit garçon timide et peureux » après tant de rencontres (réelles, imaginaires, cinématographiques) si palpitantes, qu'il possède encore cette qualité devenue si rare à l'ère du cynisme, l'enthousiasme, et souvent un regard décalé qui lui permet d’être gentiment incisif (comme dans cette lettre au Maire de Paris ou dans cette lettre à Catherine Deneuve dans laquelle il nous emmène aux Rencontres de Cortina D’Ampezzo par un récit hilarant d’(auto)dérision) qui, là encore, lorgne du côté de Woody Allen. C’est aussi une réflexion sur le temps qui passe, la vieillesse (notamment dans « Regrets éternels », lettre à Michel Piccoli, qui lui permet d’évoquer la mort de Don Corleone dans « Le Parrain » qui « en pratiquement un seul plan s’apparente à un chef d’œuvre » et de dire que « En vérité quand on a compris le dérisoire de l’existence, on ne peut plus être qu’un vieux sale gosse ») pour conclure comme l’aurait sans doute aussi bien dit Woody Allen que « Tout est bien qui finit mal ».
Plus qu’au cinéma (et aux cinéastes et aux actrices), c’est enfin un hommage à l’écriture, au pouvoir salvateur et jouissif des mots qui vous permettent les rêveries les plus audacieuses, les bonheurs les plus indicibles, et un hommage au pouvoir de l’imaginaire, à la fois sublime et redoutable, ce pouvoir qui fait « passer la vie comme un rêve », mais qui lui fait se demander et se dire aussi : « Est-ce que trop d’imagination nous empêcherait de vivre ? », « Et que pour le rêveur que je suis l’imagination l’emportera toujours sur le réel » , « Seulement à rêver trop ne passe-t-on pas à côté de la -vraie-vie ? » et citant Tchekhov dans « La Mouette » « Il faut peindre la vie non pas telle qu’elle est, ni telle qu’elle doit être, mais telle qu’elle se représente en rêve » et qui me fait songer à cette citation de Proust « Il vaut mieux rêver sa vie que la vivre, encore que la vivre, ce soit encore la rêver» ou une fois encore à celle de Truffaut extraite de "La Nuit Américaine" et que je cite si souvent ici "Les films sont plus harmonieux que la vie. Il n'y a pas d'embouteillages dans les films, il n'y a pas de temps morts."
Voilà. Nous y revenons. La vie passera comme un rêve. Tout le mal que je me et vous souhaite. Je vous laisse. Félix de Vandenesse, Solal, Julien Sorel, Martin Eden m’attendent… Qui a dit qu’il fallait choisir entre le cinéma, l’imaginaire et la réalité…, et se contenter de la tiédeur de cette dernière car, sans doute, « les liaisons imaginaires donnent l'illusion d'un bonheur immatériel et permettent de traverser la vie sans la prendre à bras-le-corps», mais l’illusion d’un bonheur, c’est certainement déjà une part de bonheur, non? Ou d’autres liaisons dangereuses, peut-être…
Je ne vous en dis pas plus pour vous laisser le plaisir de la découverte de ce livre, une évasion pleine de fantaisie (mais pas fantaisiste) dans le cinéma et la cinéphilie, la littérature, l'imaginaire, et en filigrane une réflexion sur l'art, qui réjouira tous ceux qui aiment passionnément le cinéma et la littérature, et aiment s'y perdre délicieusement, au point parfois de les confondre ou même les préférer à la réalité, un livre dans lequel Gilles Jacob, vous fait voyager avec élégance, avec savoureuse et malicieuse (auto)dérision, entre mensonge et vérité, imaginaire et réalité qu'il interroge et manipule brillamment (copie conforme ou non, le lecteur y retrouve le plaisir du spectateur dans le film éponyme de Kiarostami suscité par cette question bien heureusement non résolue), et qui exhale un enivrant parfum de vérité, la plus troublante et réjouissante des illusions, une illusion rassurante pour l'incurable rêveuse que je suis.
En complément :
- Si vous voulez soutenir mes velléités littéraires (qui m’ont d’ailleurs permis de remporter un concours suite à une nouvelle épistolaire) et mon hypothétique publication, inscrivez-vous comme "fan" sur ma page « My Major Company Books » et découvrez-y mes nouvelles sur le cinéma (et souvent sur Cannes d'ailleurs)
-Critique de « Baisers volés » de François Truffaut
-Critique de « La vie passera comme un rêve » de Gilles Jacob
-Critique de « Black swan » de Daren Aronofsky
-Critique de « Ridicule » de Patrice Leconte
-"César et Rosalie" et décryptage du cinéma de Claude Sautet
Et pour le plaisir, en bonus, puisque dans "Baisers volés" de Truffaut, il est question de Balzac, et du fameux Félix de Vandenesse évoqué ci-dessus, mais aussi parce que dans cet extrait vous pourrez y découvrir Delphine Seyrig (à qui Gilles Jacob adresse une lettre) alias Fabienne Tabard alias Madame de Mortsauf. Un extrait magique qui reflète tout le talent de Truffaut et de ses interprètes :
15:10 Écrit par Sandra Mézière dans CHRONIQUES LITTERAIRES, FESTIVAL DE CANNES 2012 | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note |
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05/11/2011
Retrouvez ma chronique sur My Major Company Books sur le thème "Qu'est-ce qu'un bon livre?"
Vous connaissez certainement le site My Major Company qui s'est d'abord fait connaître par les artistes qu'il a lancés dans le domaine musical (Grégoire, Irma, Joyce Jonathan notamment) sur le principe de la contribution des internautes.
Depuis plus d'un an, le site a développé une déclinaison dans le domaine littéraire: My Major Company Books, site sur lequel je suis inscrite en tant qu '"auteur" et pour lequel j'ai écrit une chronique sur un thème imposé "Qu'est-ce qu'un bon livre?" (depuis un mois, le site propose à des blogueurs et/ou auteurs de rédiger une chronique sur un thème, le mois dernier "Qu'est-ce qu'un bon auteur?")...et sur lequel, accessoirement, en furetant un peu sur le site, vous pourrez me retrouver en tant qu' auteur (ou du moins utopiste aspirant à le devenir officiellement). Si vous êtes curieux et téméraires, vous pourrez aussi lire et donner votre avis...
Je vous invite en tout cas à lire ma chronique très personnelle en cliquant sur le lien suivant et à me dire éventuellement ce que vous en pensez et ce qu'est un bon livre pour vous:
Lire ma chronique sur My Major Company Books
et retrouvez-la également désormais en intégralité ci-dessous et retrouvez ma page d'auteur sur My Major Company Books, là et n'hésitez pas à devenir "fan" et à donner votre avis!
Lettre à un Inconnu
Cher bon livre,
Paradoxalement, cher Inconnu, je te « connais » depuis toujours ou presque. J’espère donc que tu ne me tiendras pas rigueur de ce tutoiement plus affectueux que familier. Imagines-tu que l’on me demande de parler de toi, toi le « bon livre » ! Je suis ravie d’avoir aujourd’hui un prétexte pour t’écrire ce que je n’ai jamais osé te dire, en usant des armes qui sont les tiennes, avec toute la modestie que m’inspirent la reconnaissance et l’admiration sans bornes que j’éprouve pour toi…
Un bon livre. Quel euphémisme pour décrire celui dont, à chaque relecture, je découvre une nouvelle facette, un nouveau pouvoir, et qui me procure une réflexion et une jubilation presque miraculeusement renouvelées ! Mes mots seront sans doute bien impuissants et faibles face au pouvoir indicible des tiens, j’essaierai néanmoins de partager ce que j’éprouve pour l’ami très cher et indéfectible que tu es avec tout l’enthousiasme et toute la délicatesse nécessaires. Quand d’autres découvraient les joies du patin à roulettes ou de la corde à sauter, c’est avec toi que, déjà, je passais le plus clair de mon temps. Plaisir coupable (de ne pas avoir ceux des enfants de mon âge) et à la fois d’une jubilation ineffable de voir défiler les mots jusqu’à l’amnésie de leur existence, de voir s’y substituer des êtres et des lieux plus vrais que nature, de découvrir d’autres réalités, d’autres possibles, d’oublier des peines d’enfant en dévorant des pages faisant défiler des destins, souvent d’adultes, et d’en peupler mon imaginaire. Bien sûr, parfois je me suis égarée avec certains de tes semblables moins recommandables, les médiocres, les ennuyeux (même si c’est là un autre débat, le bon livre ne devant pas être à tout prix divertissant, le livre récalcitrant ou retors n’étant pas synonyme de mauvais, parfois bien au contraire), les prétentieux, les sentencieux.
Parmi tous les visages que tu empruntes, il y en a bien sûr de plus remarquables que je revois avec plus d’enthousiasme, sans doute ce dénommé bon livre, qualifié ainsi non pas pour ta bonté (je sais à quel point tu peux être cruel parfois, je me souviens ainsi de tes « Liaisons dangereuses » et des cruautés que j’avoue sans honte avoir lu avec délectation, et même parfois relu, sans parler des misères vécues par ce pauvre Jean Valjean ou par bien d’autres victimes de ta lucidité) mais par tes qualités littéraires qui recouvrent bien des réalités.
J’aime ainsi tout aussi passionnément la célèbre musique des mots de Sagan qui, tant de fois, m’a conduite à relire plusieurs fois le même livre ou la même phrase (je devine ton ironie qui sait être cruelle, non pas que je n’avais pas compris mais parce que je souhaitais en ressentir pleinement la beauté sensuelle et clairvoyante) que les descriptions ciselées et somptueuses de Balzac (selon moi, celui qui a le plus souvent fait honneur à ta qualification), des descriptions d’une beauté vertigineuse, à l’affût du moindre frémissement des âmes, souvent tourmentées, et des lieux qui les reflètent créant ainsi une Comédie humaine époustouflante de justesse, d’humanité, de beauté, de lucidité, de modernité, d’intemporalité. La quintessence du bon livre.
Tu peux, cher bon livre, recouvrir des phrases très longues ou très courtes, un langage cru ou poétique mais toujours émane de toi cette sorte de magie qui donne le sentiment de s’élever. Tu es comme un bon mets qui se déguste inlassablement sans jamais nous faire parvenir à l’écœurement, métaphore bien pauvre pour te rendre hommage à toi qui en recèles tant d’étourdissantes. Combien de fois grâce à toi ai-je eu l’impression que le vol du temps était suspendu ? Combien de fois ai-je dévoré tes pages avec gourmandise, avidité, au mépris du temps qui passe, de la réalité, d’une fatigue subitement indolore, tout en réalisant que tu nous la fais aimer et redécouvrir cette réalité, et parfois, il est vrai, aussi, tout en la rendant bien fade à côté des aventures palpitantes en lesquels tu nous conduis à croire ? C’est sans doute ce qui te distingue souvent de tes semblables, le commun des mortels des livres, face à toi l’immortel : cette capacité à nous emmener ailleurs par le simple pouvoir de tes mots… Mais te résumer à cela serait aussi réducteur, ta complexité et ta rudesse font parfois aussi ton charme.
Tu es aussi celui qui arrive à nous faire croire à l’impossible. Parfois même, te côtoyer relève de l’expérience plus que de la lecture. Je songe ainsi à cette « Belle du Seigneur », relue chaque année ou presque, dont la satire si acerbe et juste d’une société avide d’ascension sociale- ah le pathétisme hilarant d’Adrien Deume et de sa médiocrité !- mais dont, surtout, l’histoire d’amour qui voit la passion étouffer ceux qui la vivent (sublimes et tragiques Ariane et Solal) font de ce roman flamboyant, éblouissant et terrifiant, une expérience inoubliable revécue et ressentie à chaque relecture, qui décrit mieux que personne la naissance et la désagrégation d’une passion et qui nous emporte dans son tourbillon échevelé.
Tu es aussi celui qui traverse le temps et les frontières, aussi universel qu’intemporel. L’ambition des Eugène de Rastignac, Lucien de Rubempré, Georges Duroy n’ont pas pris une ride. Tu es aussi celui qui inspire les autres arts. Combien de fois, parmi tant d’autres illustres exemples, tes « Crimes et châtiments » ont-ils été cités par le cinéma ?
Tu es celui qui se déguste ou se dévore, se lit et se relit à l’infini, se dévoile et se découvre, et nous dévoile une part du monde ou de nous-mêmes. Tu es une réminiscence inexplicable : tu as indéniablement aussi un rapport avec et à l’enfance.
Que ceux qui disent que tu n’es que temps perdu partent à sa recherche ou lisent Rainer Maria Rilke et ses « Lettres à un jeune poète » pour voir que tu peux être aussi une édifiante leçon de vie.
Tu es aussi celui dont l’abandon s’apparente à un déchirement…comme ce fut le cas pour moi en refermant les pages de « Martin Eden » de Jack London, roman d’un romantisme désenchanté empreint de passion puis de désillusions, roman sur la fièvre créatrice et amoureuse qui emprisonnent, aveuglent et libèrent à la fois, un roman qui me bouleverse à chaque relecture. Là est ton secret, aussi, sans doute, dans les émotions, les sentiments même, ou les réflexions qui surgissent de cet assemblage prodigieux des mots.
Tu es celui qui m’a donné cette envie viscérale d’écrire mais qui me fait rougir rien que d’y songer.
Tu es tellement plus que cela encore, le compagnon des nuits d’insomnie, des jours d’ennui ou de tristesse (tu sais « ce sentiment inconnu dont l'ennui, la douceur m'obsèdent » *) mais aussi le complice ou l’instigateur des évasions exquises et des escapades imaginaires. Et puis parmi toutes tes vertus, tu possèdes celle, inestimable, de l’éternité, qui nous donne parfois à nous aussi, ce fugace sentiment d’éternité. Tu restes un mystère, celui de l’habileté de ton auteur qui a su si bien jongler avec les mots, les habiller, les ordonner, les faire résonner en moi, en nous, lecteurs.
J’ai bien conscience que tous ces exemples s’apparentent davantage à des chefs d’œuvre (terme galvaudé mais classification à laquelle, je crois, appartient chacun des livres précités) qu’à des bons livres, mais leurs caractéristiques sont souvent similaires, avec ce supplément d’âme et d’éternité pour les premiers.
La passion m’emporte, je pourrais continuer ainsi longtemps à faire ton éloge. Pour toi qui as donné naissance à une fameuse et une merveilleuse « Lettre d’une inconnue », j’en achève ainsi une aujourd’hui à mon tour, à un Inconnu que je côtoie si fréquemment, évidemment sans commune mesure avec celle de Stefan Zweig. J’ai écrit cette lettre pour toi le bon livre, l’Inconnu si proche, héros immortel, ami fidèle et parfois délicieusement cruel, pour te dire simplement merci d’être ce que tu es, tour à tour ou tout à la fois : énigmatique, intemporel, réjouissant, instructif, universel et immortel. Et auréolé de l’exquis et insondable mystère de l’Inconnu.
Affectueusement.
Une lectrice éperdument reconnaissante.
(*Phrase extraite du début de « Bonjour tristesse » de Françoise Sagan)
11:33 Écrit par Sandra Mézière dans CHRONIQUES LITTERAIRES, ECRITURE(mes scénarii, romans, nouvelles, prix...) | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note |
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02/12/2010
63ème journée dédicaces de sciences-po le 4 décembre
Une petite exception à l'actualité cinématographique pour vous parler de la journée dédicaces de sciences-po qui permet de rencontrer vos auteurs préférés et qui existe depuis 1947(!) mais aussi d'assister à un débat, cette année "Lire et écrire à l'ère du numérique". Le thème de cette 63ème édition est "Littératures au singulier". Rendez-vous donc de 14H à 18H dans les locaux de sciences-po pour rencontrer, notamment: Jacques Attali, Laurent Fabius, David Foenkinos, Max Gallo, Jules Gassot, Camille Laurens, Alain Minc, Olivier et Patrick Poivre d'Arvor, Bertrand Tavernier, Amanda Sthers, Rama Yade.
14:21 Écrit par Sandra Mézière dans CHRONIQUES LITTERAIRES | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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22/10/2010
Critique de « L’homme qui voulait vivre sa vie » de Douglas Kennedy : quand la lecture devient consommation …
Avant de voir, ce soir, en avant-première, l’adaptation du roman « L’homme qui voulait vivre sa vie » par Eric Lartigau avec Romain Duris dans le rôle principal, quelques mots sur le roman de Douglas Kennedy. Il est vrai que la rubrique littéraire de ce blog a été quelque peu délaissée après une profusion de critiques l’an passé, à l’occasion de ma participation au jury des lectrices ayant la lourde tâche, et non moins agréable, de décerner le prix littéraire du magazine Elle. Il est vrai aussi que si je lis beaucoup, je (re)lis beaucoup plus de classiques que de littérature contemporaine, peut-être est-ce aussi ce qui explique (en partie) mon opinion sur le livre en question.
Le « pitch » d’abord (j’emploie ce terme à dessein car il s’agit pour moi beaucoup plus d’un pitch scénaristique que d’un résumé de roman) tel que publié en quatrième de couverture : « Ben Bradford a réussi. La trentaine, avocat compétent, un beau poste dans l'un des plus grands cabinets de Wall Street, un salaire à l'avenant, une femme et deux fils tout droit sortis d'un catalogue Gap. Sauf que cette vie, Ben la déteste. Il a toujours rêvé d'être photographe. Quand il soupçonne que la froideur de son épouse est moins liée à la dépression postnatale qu'à une aventure extraconjugale, ses doutes reviennent en force, et avec eux la douloureuse impression de s'être fourvoyé. Ses soupçons confirmés, un coup de folie meurtrier fait basculer son existence, l'amenant à endosser une nouvelle identité... »
Ce qui m’avait marquée dans le cadre de ma participation au jury précité, c’était à quel point un grand nombre de romans (dans le fond comme dans la forme) étaient calqués sur les blockbusters cinématographiques américains (à moins qu’il ne s’agisse d’un pléonasme, alors disons sur les blockbusters), et « L’homme qui voulait vivre sa vie » me semble être la quintessence de ce style de roman. Ainsi, le style est simple, pour ne pas dire enfantin (on ne sait jamais, le lecteur pourrait se heurter à un mot inconnu et donc devoir ralentir sa lecture qui, ici, ne doit pas se déguster mais être ingurgitée). Le lecteur devient un consommateur vorace et insatiable, un comble pour un livre qui feint de dénoncer la consommation frénétique.
Certes un chef d’œuvre de la littérature peut aussi se dévorer, mais les mots n’y sont pas de simples outils destinés à faire uniquement avancer l’histoire. Ils ont leur existence propre et le plaisir du lecteur provient alors autant de leur alliance ou mésalliance que de l’histoire. Oui, je sais, sans doute suis-je anachronique. Quelle idée d’exiger d’un livre qu’il soit bien écrit. Revenons au blockbuster : une situation inextricable et donc souvent hors du commun (souvent vécue par un homme ordinaire), un style qui vise avant tout l’efficacité, des scénaristes qui ne s’embarrassent pas de psychologie, un sujet faussement subversif (personnage amoral voire immoral mais qui finit toujours pas se racheter et critique faussement ravageuse, ici de la réussite à l’Américaine) et une fin ouverte histoire de pouvoir écrire/réaliser une suite. Le but est l’efficacité avant tout. A n’en pas douter si, pour moi, le livre n’est pas une œuvre littéraire le film a de grandes chances d’être réussi (ce que me confirme d’ailleurs la bande-annonce).
Une fois passée cette désagréable impression, stylistiquement parlant, de lire le journal plutôt qu’un roman, je me suis donc laissé entraîner, tournant les pages avec avidité (efficace, vous dis-je), impatiente de savoir ce qui arrivait à ce Ben Bradford et de voir donc, selon Douglas Kennedy, en quoi consistait « vivre sa vie ». Sans doute le but du pitch est-il de susciter l’identification d’un maximum de lecteurs partant du principe qu’un grand nombre souhaite changer de vie, le pitch le plus accrocheur pouvant se résumer ainsi « Que seriez-vous prêt à faire pour tour recommencer à zéro et changer de vie ?» et qui selon moi serait plutôt « A quel point pourriez-vous être lâche et égoïste si vous n’aviez d’autre choix que de changer de vie ?» (mais c’est tout de suite moins accrocheur, j'en conviens). Seulement, je ne sais pas combien sont capables de tuer, découper le cadavre, inventer une histoire abracadabrantesque pour s’enfuir, abandonner femme et enfants (avec un peu de scrupule tout de même, il ne faudrait pas non plus choquer le lecteur/consommateur). Certes, je n’ai aucune envie de changer de vie mais si tel avait été le cas, je ne me serais sans doute pas plus identifiée à Ben Bradford et n’aurais pas été plus compréhensive.
Là est pour moi le second problème : non seulement c’est totalement invraisemblable (sans parler de sa rencontre avec une journaliste qui lui écrit je t’aime au bout de quelques heures, sur des accidents vraiment opportuns et totalement improbables, et sur le fait que pour quelqu’un qui a mis autant d’énergie à disparaître il en met aussi beaucoup à se retrouver dans des situations susceptibles de le faire reconnaître ), c’est que je n’ai éprouvé aucune sympathie ni empathie pour ce personnage égoïste et lâche.
Je suis donc d’autant plus curieuse de découvrir l’adaptation cinématographique dont je ne manquerai pas de vous parler dès demain et en attendant n’hésitez pas à me donner votre avis sur le roman, étant assez étonnée par le concert de louanges dont il fait l’objet.
12:28 Écrit par Sandra Mézière dans CHRONIQUES LITTERAIRES | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : littérature, livres, roman, douglas kennedy, l'homme qui voulait vivre sa vie, eric lartigau |
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22/03/2010
Le Salon du livre 2010 en direct
Je vous en ai déjà parlé à plusieurs reprises: je fait partie du jury du Prix littéraire des lectrices de Elle 2010. Outre le privilége de recevoir une vingtaine de livres, j'ai la chance, vendredi prochain, d'être invitée au Salon du livre pour rencontrer quelques auteurs: Antonin Varenne, Camille de Villeneuve, Véronique Ovaldé, Sarah Kaminsky, Hélène Castel, Dominique Torres et Jean-Marie Pourtaut, Gérard Garouste, Judith Perrignon, Eric Fottorino. Je vous raconterai bien entendu cet après-midi d'exception sur ce blog. Si vous aussi faîtes partie du jury Elle, n'hésitez pas à laisser un message dans les commentaires ou via email (inthemoodforcinema@gmail.com ).
Le Salon fête cette année ses 30 ans et il se tiendra, comme chaque année, Porte de Versailles, au Parc des Expositions, du 26 au 31 Mars.
Cliquez ici pour accéder au site officiel du Salon du Livre 2010
18:45 Écrit par Sandra Mézière dans CHRONIQUES LITTERAIRES | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : littérature, livre, salon |
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30/04/2009
« La vie passera comme un rêve » : autobiographie de Gilles Jacob, entre rêve et réalité
Alors que dans 15 jours aura débuté le 62ème Festival de Cannes et retentira à nouveau l’électrisante musique de Saint-Saens indissociable du festival, la fébrilité qui précède toujours le plus grand festival de cinéma au monde s’accroît peu à peu, pour ceux qui auront la chance d’y aller en tout cas, encore que… je me souviens, il y a 10 ans déjà, avant d’aller au Festival pour la première fois, et même bien avant, lorsque je suivais cet évènement avec la plus grande attention et avec une curiosité insatiable, de mon canapé alors ou dans les journaux de cinéma que je dévorais déjà, ce festival illuminait les mois de Mai les plus sombres.
Cette fébrilité est pour moi à son comble cette année d’une part parce que le programme de cette 62ème édition est particulièrement réjouissant avec un nombre record de grands cinéastes (de grands auteurs dirait, à juste titre, Gilles Jacob), d’autre part parce que, pour de nombreuses raisons sur lesquelles je reviendrai ultérieurement, cette édition s’annonce pour moi particulièrement riche et palpitante.
« La vie passera comme un rêve ». La phrase du titre de l’ouvrage de Gilles Jacob est aussi celle que pourraient s’approprier tous ceux qui veulent faire de leur passion une profession, une vie même. Faire que la vie passe comme un rêve. Ressemble à du cinéma, que l’un et l’autre se confondent dans un tango passionné. Et passionnant. Que la vie soit un tourbillon étourdissant comme l’est le Festival de Cannes tout comme il peut, parfois, aussi, être effrayant, ravageur, déstabilisant (mais l’étourdissement l’emporte toujours, la preuve : depuis 9 ans, ce rendez-vous cannois est pour moi incontournable).
Même si vous n’êtes pas des habitués de la Croisette, vous connaissez forcément Gilles Jacob, cet homme à la silhouette longiligne, à l’élégance joliment surannée (tout comme l’est son écriture), au sourire imperturbable, au regard rassurant qui accueille les invités du Festival en haut des marches (ou descendant parfois jusqu’au parvis pour les accueillir, ce dont on apprend dans le livre qu’il s’agit là du privilège suprême).
Plutôt que de n’évoquer que ce tourbillon étourdissant, qui l’est évidemment d’autant plus pour lui qu’il en occupe les plus hautes fonctions depuis plus de trente ans, Gilles Jacob a eu la bonne idée d’y mêler sa propre histoire personnelle et notamment son enfance qu’il a en partie vécue caché dans un séminaire pour échapper aux nazis, après avoir échappé à une arrestation qui aurait probablement été fatale. Sa deuxième bonne idée est la construction de l’ouvrage, d’ailleurs très cinématographique, une (dé)construction judicieuse un peu à la Mankiewicz ou à la Orson Welles, un ouvrage assaisonné d’humour et d’autodérision à la Woody Allen dont Gilles Jacob est un fervent admirateur. La dernière bonne idée est de n’avoir pas céder à cette mode du déballage personnel sans pour autant que ce soit inintéressant ou convenu. Bien au contraire.
Ce livre qui mêle astucieusement les lumières, souvent aveuglantes de la Croisette (mais par lesquelles il ne s’est jamais laissé éblouir sans pour autant en être blasé), et la mélancolie de l’enfance en apprendra beaucoup à ceux qui ne connaissent rien du festival et ravira encore davantage ceux qui le fréquentent.
On imagine qu’il a dû être difficile de choisir entre la multitude de souvenirs qu’il a engrangés toutes ces années., de choisir ce qui devait rester dans l’ombre ou pouvait passer dans la lumière.
Parmi les anecdotes les plus passionnantes :
La concurrence avec la Quinzaine des Réalisateurs dont on comprend l’origine et la teneur. Son admiration pour les actrices, en particulier Juliette Binoche ; Isabella Rossellini ; Jeanne Moreau qu’il définit comme sensuelle, intelligente, malicieuse , talentueuse ; Catherine Deneuve dont il rappelle la peur de parler en public (et qui avait eu l’immense modestie aussi de l’évoquer, lors de sa venue à SciencesPo ) mais là aussi l’intelligence et l’élégance ; Isabelle Huppert qu’il a choisie comme présidente pour ce festival 2009 et dont deux phrases pourraient justifier le choix :« Je n’ai connu aucune actrice au monde ayant obtenu autant de sélections à Cannes » et « elle est à la fois au centre et à la marge. » Comment Benigni aura le Grand Prix alors que son film ne correspond pas à la définition de ce prix qui est « un film qui manifeste un esprit de recherche et d’originalité. » Les démons attendrissants de Lars Van Triers. Que deux réalisateurs ont refusé la présidence : Carlos Saura et Andrzej Wajda. Son amitié pour Daniel Toscan du Plantier. Les caprices de certains politiques et, plus encore, de leurs entourages. Son émotion lors du cinquantième anniversaire. L’élégance imperturbable de Clint Eastwood, lors d’un tremblement de terre. Le pourquoi du pin’s star d’Alain Delon et son admiration, aussi, pour celui-ci. L’explication des trois récompenses attribuées à « Barton Fink » des frères Coen, l’année où Roman Polanski présidait le jury et les caprices d’enfant gâté de ce dernier. Le cyclone Depardieu, aussi talentueux qu’imprévisible. Les délibérations, les constitutions épiques des jurys. Les revirements de situations. Les tractations palpitantes et invraisemblables pour obtenir un film. Et autant de personnalités qui deviennent ici des personnages dont il dévoile le plus souvent une facette touchante, sans pour autant édulcorer leurs aspects les plus sombres, notamment ceux de Pialat dont il parle à de nombreuses reprises. Et puis évidemment, le personnage principal : le cinéma qu’il sert si bien et que Cannes honore si bien depuis trente ans.
Comme l’écrit Gilles Jacob : « Cannes n’est pas un paradis pour les âmes sensibles ». On imagine aisément (d’autant plus que je l’ai parfois constaté) la violence que peut parfois représenter une projection cannoise pour une équipe. Cannes ne connaît pas la demi-mesure dans la majesté comme dans la brutalité, dans le rêve comme dans le cauchemar, mais c’est aussi ce qui rend ce festival irrésistible et unique.
C’est le livre savoureux d’un homme passionné (de cinéma, par les cinéastes, par son festival évidemment mais aussi par la vie), enthousiaste et enthousiasmant, qui mêle intelligemment, cinéma et réalité, son histoire et l’Histoire, et évidemment l’Histoire du cinéma, un homme doucement ironique, empathique, au regard sensible et aiguisé, pétri de cette inquiétude bien légitime, qui ne l’a pas quitté depuis la guerre, et qui fait qu’il a peut-être aussi toujours gardé ce regard d’enfant inquiet et curieux. Un homme qui a l’humilité et l’élégance des grands. L’élégance de ne pas trop en dire. L’élégance de nous faire partager ce rêve. L’élégance de partager sa passion. L’élégance de faire passer les artistes et les films avant tout. L’élégance qui nous fait comprendre pourquoi Cannes est encore et toujours le premier festival de cinéma au monde. L’élégance mais aussi la folie des passionnés car, comme il le dit lui-même : « Il faut être vraiment fou pour continuer à relever ce défi : révéler, surprendre, faire rêver ». Gageons d’ores et déjà que ce Festival 2009 remplira à nouveau ce beau défi. Révéler. Surprendre. Faire rêver. Un Festival 2009 qui, à n’en pas douter, à nouveau « passera comme un rêve ».
Si je ne devais garder qu’un souvenir de Cannes, ce serait bien difficile, tant j’en ai déjà, même « seulement » après 8 éditions, mais ce serait peut-être la mémorable soirée des 60 ans- voir mon article, mes photos et vidéos de cette soirée en cliquant ici- (dont il est dommage que Gilles Jacob n’ait pas parlé, peut-être dans un tome 2 ?), et un souvenir de Gilles Jacob, ce serait son hommage mémorable, ému et émouvant à Catherine Deneuve (voir mon récit ici) qu’il évoque d’ailleurs dans le livre.
Rendez-vous sur "In the mood for Cannes" et sur « In the mood for cinema », du 13 au 25 mai, de l’ouverture à la clôture, des salles de projection aux soirées cannoises, pour en avoir le récit de ce 62ème Festival de Cannes.
Sandra.M
19:05 Écrit par Sandra Mézière dans CHRONIQUES LITTERAIRES | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : cinéma, gilles jacob, festival de cannes, la vie passera comme un rêve, citizen cannes |
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11/02/2009
"Petits poisons": un récit pudique et poignant de Stanislas Merhar
Encore un coup marketing, une énième biographie complaisante et impudique d’un acteur que ce dernier a de surcroît signée sans en écrire une ligne vous direz-vous peut-être. Non, rien de tout cela. « Petits poisons » est un vrai roman (autobiographique, certes), pudique et bouleversant, que Stanislas Merhar a signé ET écrit.
Pour ceux qui ne le connaîtraient pas encore, Stanislas Merhar est cet acteur au teint diaphane, aux cheveux trop blonds, « d’un blond indécent », et incorrigiblement indisciplinés, au regard blessé et évanescent, mélancolique et perçant, à la fois glacial et fiévreux, terriblement ailleurs quand il ne joue pas, terriblement et magnifiquement là quand il joue. Il m’est arrivé de le croiser dans les rues de Saint-Germain-des-Prés et je me suis souvent demandé quelle était cette affliction dont son visage portait invariablement la belle et douloureuse tristesse, cette blessure dont sa démarche nonchalante et chaotique portait le poids. Ce roman m’a apporté la réponse…
Il a été découvert, en 1997, alors qu’il était doreur sur bois, lors d’un casting sauvage effectué par Dominique Besnehard (alors encore agent) alors qu’il marchait dans la rue. Suite à ce casting, il a été choisi pour tourner dans « Nettoyage à sec » d’Anne Fontaine pour lequel il obtiendra le César du meilleur espoir masculin en 1998. Il a également été le « Adolphe » de Benoît Jacquot et bien que sollicité par les plus grands réalisateurs il a surtout tourné dans beaucoup de films de jeunes réalisateurs. Au théâtre, il a joué dans la pièce de Florian Zeller, « L’Autre ».
J’ai acheté ce livre hier soir, l’ai commencé hier soir et terminé hier soir et il peut difficilement en être autrement tant ce récit qui livre « une mémoire d’amour, de frayeur et d’exil autour de la figure d’un père disparu, Bogdan, dit Bogo « tué-suicidé » quand l’auteur avait 18 ans » distille un poison ensorcelant à la fois étrange(r) et familier.
Petit poison c’est le surnom d’une de ses amoureuses mais c’est surtout, au pluriel, ces blessures, conscientes ou inconscientes, ces fantômes du passé qui nous hantent et portent, à la fois brutaux et tendres.
Pour Stanislas, ce fantôme c’est d’abord et avant tout son père, un exilé slovène fantasque et cultivé qui travaillait à la bibliothèque Mazarine qui a mis fin à ses jours en se pendant au chêne de son jardin. Ce père à qui il a dédié son césar. Ce père après la mort duquel il n’a « plus jamais cherché à avoir une journée heureuse ». Un manque incurable, une douleur et une brûlure insolubles, un fantôme qui rend la vie tragique et exceptionnelle, désespérément désespérante et essentielle. Alors depuis, il y a la peur : la peur d’être abandonné par ses amoureuses et par sa mère, surtout, dont il vérifie sans cesse qu’elle respire, pour attendre et atteindre le sommeil, sa drogue. Et puis il y a le fantôme de la musique. Il a d’abord été musicien, pianiste. Cette musique, cette passion qui l’a porté et dévoré.( « Parfois, elle menace de devenir comme la vie, un bruit de fond… Je m’en dégoûte. ») Et puis il y a le fantôme de Mirabelle, de Madame, … ces blessures apparemment insignifiantes et silencieuses qui ne cicatrisent jamais tout à fait. Ces blessures qui, comme des petits poisons, se répandent dans votre âme, et l’empêchent à jamais d’être heureuse tout à fait. Des blessures qui font forcément écho aux nôtres, et rendent ce récit pourtant si personnel universel (la peur de la perte des êtres aimés et notamment la peur de la perte de sa mère qui donne parmi les plus belles pages du roman et lui insufflent ce souffle tragique ; la douleur insurmontable d’une absence…), et d’autant plus poignant.
Peu à peu, tout comme au fil des pages revient ce qui inconsciemment le hante depuis toutes ces années, bien avant la mort de son père, bien avant qu’il soit né même, un souvenir auquel ses cheveux indécemment blonds, son teint pâle et ses yeux clairs font dramatiquement écho, un souvenir d’un jour de 1944 qu’il n’a pas vécu mais dont il porte la souffrance, peu à peu donc, le vague à l’âme qu’il dépeint roule jusqu’à nous et nous emporte dans sa poésie mélancolique et désenchantée. Comme un air de piano, lancinant et ensorcelant. Comme une musique sublime mais dévastatrice, dévastatrice mais sublime. Ne reste plus que le refuge du silence et ce chagrin insurmontable qui « plait tant aux petites filles ». Et puis le cinéma : son nouvel instrument qu’il aime aussi passionnément qu’il a aimé la musique, son père, C, son premier, grand et éternel amour, tout ce et tous ceux qu’il aime d’ailleurs toujours, différemment.
« Petits poisons » est un roman poétique, tendre et violent, parfois désespérément drôle, un roman d’amour d’un écorché vif (à son père mais aussi à C et à sa mère…) d’une brutalité fragile. Un livre terriblement personnel et incroyablement universel. Le livre d’un acteur, certes, mais avant tout d’un homme qui porte en lui les blessures du petit garçon qu’il a été, et que son père a été, ce père pour lequel ce roman serait sans doute le plus beau des témoignages d’amour et d’admiration.
Un roman que, vous l’aurez compris, je vous recommande… (« Petits poisons » de Stanislas Merhar, paru aux Editions Fayard).
C’est promis : les critiques de films reviennent après cette semaine chargée. Demain j’assisterai à deux avant-premières évènements dont je vous reparle très bientôt. Très bientôt aussi de nouvelles rubriques sur « In the mood for cinema » !
Sandra.M
12:55 Écrit par Sandra Mézière dans CHRONIQUES LITTERAIRES | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : littérature, livres, roman, récit, stanislas merhar, petits poisons, cinéma |
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18/10/2007
« Lire en fête » du 19 au 21 octobre : mes déambulations littéraires
Du 19 au 21 octobre, comme chaque année, à cette même période, se tient l’opération « Lire en fête ». Elle se déroule en France et dans 150 pays et propose des milliers de manifestations liées à la lecture et l'écriture, organisées parfois dans des lieux originaux. Cela commencera demain avec « la nuit de l’écrit » : lectures dans des lieux insolites, déambulations poétiques etc. La thématique de cette année est « Une ville, une œuvre » . Si vous voulez tout savoir sur cette opération et connaître le programme régions par régions, je vous renvoie vers le site officiel : http://www.lire-en-fete.culture.fr/.
Lire en fête ce sont aussi des concours de nouvelles comme celui des nouvelles sur le thème du cinéma pour lequel j’ai été sélectionnée trois fois (2002, 2004, 2005) mais aussi des initiatives novatrices comme celle du Concours des insomniaques qui consiste à proposer un sujet le 19 octobre à 19H et à devoir rendre la copie le lendemain au plus tard à 7H. Tous les renseignements figurent ici : http://nuitecriture.hautetfort.com/ . Faute d’avoir pu réunir un jury professionnel (ce qui sera vraisemblablement le cas pour l’édition 2008), les organisateurs ne proposent qu’un titre honorifique en guise de prix, l’initiative n’en demeure pas moins louable. Attention cependant, si vous craignez que votre prose soit plagiée : les textes seront envoyés aux autres rédacteurs alors ensuite tous promus jurés et publiés sur internet.
Parce que j’ai aimé, dévoré la littérature bien avant le cinéma, parce que les deux sont plus que jamais liés (on dénombre de plus en plus d’adaptations de livres au cinéma, et de nombreux livres que je cite ci-dessous ont d’ailleurs été adaptés), parce que ce sont mes deux passions qui s’entremêlent et me sont tout autant indispensables, et à l’occasion de « Lire en fête", voici mon top 29 de mes romans incontournables (Pourquoi 29 me direz-vous! Tout simplement parce que moins c’était totalement impossible ! J’en conviens, la littérature contemporaine que je lis pourtant avec avidité n’est gère présente dans ce classement, tout simplement parce qu’elle arrive après la 29ème proposition, je n’ai pas encore trouvé LE roman contemporain qui me donne envie de le lire et le relire), du moins ceux que j’ai (re) lus le plus souvent, aussi différents soient-ils, qui m’ont accompagnée, chamboulée, éclairée (assombrie aussi :-)). Je vous les recommande tous ! Je les ai classés par ordre alphabétique...
Mes 29 romans incontournables:
1. Anna Karénine - Léon Tolstoï (le plus romanesque)

2. Belle du Seigneur- Albert Cohen (celui qui me bouleverse le plus et que je dévore, invariablement, à chaque lecture, celui qui m’emmène le plus loin et me paraît le plus proche, celui au style inimitable mais aussi pour sa satire si acerbe et juste d’une société avide d’ascension sociale- ah le pathétisme hilarant d’Adrien Deume et de sa médiocrité-. Roman d’amour pour certains, anti-roman d’amour pour d’autres qui voit la passion étouffer ceux qui la vivent, sublimes et tragiques Ariane et Solal, c’est un roman flamboyant, inoubliable. Cohen décrit mieux que personne la naissance et la désagrégation de la passion. Un roman éblouissant et terrifiant. Comme les sentiments qu’il dépeint, qu’il dissèque. Un roman, une expérience même, que vous adorerez ou détesterez mais qui ne vous laissera sûrement pas indifférent. Ce roman réputé inadaptable devrait sortir prochainement au cinéma ; je ne suis pas certaine de souhaiter le voir au cinéma…. )
3. Bonjour tristesse -Françoise Sagan( le plus tristement et joliment insouciant)
4.Candide-Voltaire (le plus « sage » conte philosophique)
5 .Cyrano de Bergerac -Edmond Rostand (le plus pic-cap-péninsulaire, le plus lyrique)
6. Crime et châtiment - Fedor Dostoïevski (la plus belle morale immorale)
7. Des souris et des hommes - John Steinbeck (pour son aspect universel)
8. Gatsby le magnifique – Francis Scott Fitzgerald (le plus éblouissant, le plus désenchanté aussi)
9. Illusions perdues-Honoré de Balzac (J’aurais pu citer TOUS les Balzac pour ce classement, toute la Comédie humaine
sans aucun doute mériterait de figurer dans ce classement, ce sont en tout cas ceux que j’ai lus le plus tôt et le plus relus. Finalement les plus contemporains, intemporels, multiples, à la fois romanesques et si réalistes. Et puis évidemment les incomparables descriptions balzaciennes qui nous plongent dans les moindres frémissements des âmes et des lieux qui les reflètent. Il y aurait tant à dire qu’un blog entier n’y suffirait pas !:-))
10. La force de l’âge - Simone de Beauvoir (l'analyse la plus pertinente, entre vie quotidienne et vie littéraire germanopratine, un quartier au-dessus duquel planent toujours les ombres majestueuses de Sartre et Beauvoir)

11. La peau de chagrin- Honoré de Balzac (le plus touchant et allégorique)
12. Le dernier jour d’un condamné -Victor Hugo (le plus introspectif)
13. Le portrait de Dorian Gray -Oscar Wilde ( le plus troublant, dualiste, métaphorique et saisissant)
14. Le rouge et le noir-Stendhal (le plus passionné, passionnel, passionnant, pour le talent de psychologue de Stendhal, sa description si précise et bouleversante des élans amoureux, parce que la vie n’est belle que teintée de rouge et de noir)

15. Les Dieux ont soif - Anatole France (le plus « révolutionnaire », historique)
16. Les Faux-monnayeurs - André Gide (le plus novateur, l’ancêtre du « nouveau roman »)
17. Le silence de la mer-Vercors (le plus « résistant»)
18. Les liaisons dangereuses -Choderlos de Laclos (le plus jubilatoire, le plus machiavélique aussi)
19. Lettre à un jeune poète-Rainer Maria Rilke (celui qui me « porte » le plus)
20. Lutétia -Pierre Assouline (A quand une adaptation cinématographique ? Le plus documenté, poignant aussi, l'Histoire à travers l'histoire d'un lieu emblématique) - Lire ma critique en cliquant ici_
21. Madame Bovary - Gustave Flaubert (le plus juste tableau de la province, du romantisme et ses excès)
22. Martin Eden-Jack London (celui qui se dévore le plus rapidement, celui qui fait résonner le plus d’échos en moi peut-être)
23. Les Misérables -Victor Hugo ( l’un des plus beaux souvenirs de mes études, le roman le plus clairvoyant aussi )
24. Rhinocéros-Eugène Ionesco (le plus « intemporel », malheureusement car toujours d’actualité)
25. Roméo et Juliette-William Shakespeare (la plus belle et éternelle tragédie, évidemment)
26. Tartuffe -Molière (l'un et l'autre tant de fois imités...cachez cette hypocrisie qu'il sait si bien nous faire voir)
27. Thérèse Raquin - Emile Zola (pour le naturalisme inégalable de Zola)
28. Une vie – Maupassant (le plus désespéré, pessimiste, sans espoir, le plus sensible et tragique portrait de femme)
29. Un tramway nommé désir - Tennessee Williams (le plus incandescent)
A vous : Laissez, vous aussi, votre top 30...ou 29:-) (ou 20 ou 10 ou 5) et n’hésitez pas non plus à faire connaître ici des manifestations originales à l’occasion de « Lire en fête » si vous en connaissez…
Je réalise que j’ai oublié de citer « Bel ami », et tant d’autres certainement, je réalise aussi qu’aucun roman policier ou qu’aucun roman britannique, deux genres que j’affectionne également, ne figurent dans cette liste, et j’ai aussi honteusement oublié Henry James...ce sera pour une prochaine fois !
Sandra.M
13:10 Écrit par Sandra Mézière dans CHRONIQUES LITTERAIRES | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : cinéma, littérature, lire en fête, albert cohen, belle du seigneur, martin eden, honoré de balzac |
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12/11/2005
Les ouvrages concourant pour le prix du livre de société 2005
Le 24 novembre prochain sera décerné le prix du livre de société 2005 dont je suis membre du jury et dont Franz Olivier-Giesbert est le président. En attendant le palmarès et sans rien vous dévoiler de mon vote, retrouvez ci-dessous mes 10 critiques des ouvrages en compétition.
Second rôle d'Alexandre Moix
Second rôle pourrait n’être que la complainte larmoyante d’un homme aigri et désemparé, frustré par la mise en lumière de son protagoniste de frère, écrivain célèbre de son état. C’est avant tout un cri de douleur aux accents houellebecquiens, aux phrases incisives et percutantes dont la sincérité le rend aussi mordant que touchant. Ce qui n’aurait pu être qu’un roman voyeur ou impudique devient un témoignage sociétal, disséquant avec cynisme ou ironie les préjudices de la célébrité pour ceux qui vivent dans son ombre tentaculaire dans une société qui cultive le culte du paraître, où la médiatisation est érigée en qualité suprême et intrinsèque. Lecteur de Proust et inconditionnel de Truffaut, ce « second rôle » vit autant dans l’ombre des monstres sacrés du septième art que dans celle, étouffante et omniprésente, de ce frère qui l’ignore, dont il se croit séparé d’une distance infranchissable, celle de l’indifférence et du mépris. L’enfer c’est l’autre, l’autre qui devient l’unique aux yeux d’un monde ébloui et aveuglé par ceux qui resplendissent sous les feux de la rampe. La plus grande distance à franchir est probablement néanmoins celle qui le sépare de la lucidité, de la réalité qui, retrouvées, lui permettront peut-être enfin de décrocher le premier rôle…
Mauvais Génie de Marianne Denicourt et Judith Perrignon
Mauvais génie est la réponse vindicative et acerbe de Marianne Denicourt à Rois et Reines de Desplechin qui a, selon cette dernière, pillé son existence pour écrire son scénario. Ce roman s’apparente néanmoins davantage à une vengeance aigrie dénuée de véritable trame narrative qu’à une véritable histoire. Cela pourrait être une lettre restée dans la sphère privée mais pour évacuer sa douleur, sa rancœur Marianne Denicourt a préféré livrer son histoire au public. Sa vengeance est peut-être réussie, ou du moins son désir de rétablir la vérité et sa dignité, rassasié, il en va autrement de cette histoire nous contant les mesquineries de ce Duplancher qui ne présenterait pas le plus infime intérêt s’il n’était pas Desplechin. Fallait-il répondre à une mesquinerie par une autre? Peut-être Marianne Denicourt a-t-elle oublié que « la vengeance est un plat qui se mange froid » … L’intérêt du roman réside surtout dans les questions qu’il suscite: jusqu’à quel point la création peut-elle puiser dans sa vie et celle de ses proches sans devenir indécente ? Peut-on encore parler d’œuvre d’art lorsque sa source est malséante, au mépris de la dignité d’autrui et donc de celle de l’auteur ? Après tout une œuvre d’art doit être décente ou morale ou la fin justifie-t-elle tous les moyens ?
Les maisons hantées de Meyer Levin de Tereska Torrès
Les maisons hantées nous emmènent dans l’intériorité tourmentée, « hantée » d’un homme. L’homme c’est Meyer Levin, et celle qui le hante c’est Anne Franck. Tereska Torrès, sa femme, décrit avec minutie et par le truchement d’anecdotes significatives cet aller sans retour de l’obsession jusqu’à la folie d’un homme guidé par le sentiment d’injustice que cristallise le livre d’Anne Franck selon lui exploitée sous son seul aspect sentimental, symbole d’un monde qui préfère ignorer plutôt que regarder avec lucidité. Tereska Torrès va elle aussi jusqu’à frôler, s’immiscer dans sa folie ; pour mieux comprendre, pour le soutenir, malgré tout. Plus qu’un roman d’introspection, Tereska Torrès cherchant les racines de cette dévorante et possessive obsession, c’est avant tout un roman d’amour, roman « d’amour fou » avec toute la polysémie qu’implique l’expression. Un roman qui hante le lecteur longtemps après sa lecture.
Musulman de Zahia Rahmani
Musulman c’est avant tout une quête d’identité, un parcours dont la langue est le fil conducteur. Récit vocal, dérive musicale parsemée de contes, de poèmes, de langues, de cris, de silences. Zahia Rahmani dissèque les mots et la destinée qu’ils peuvent impliquer à commencer par celui que désigne le titre de son roman, mot synonyme de confusion et dont elle est prisonnière comme elle le sera d’une prison qui ressemble étrangement à Guantanamo. Par une écriture incisive et percutante elle dénonce autant les amalgames et les extrémismes que son identité peut susciter ou engendrer.
Toute l’histoire du monde de Jean-Claude Barreau et Guillaume Bigot
Jean-Claude Barreau et Guillaume Bigot ont signé un ouvrage dont le titre paraît quelque peu présomptueux, nous promettant toute l’histoire du monde « de la préhistoire à nos jours » ! Comme pour s’excuser de cette ambition démesurée et de cette entreprise hasardeuse, ils nous préviennent d’emblée, le récit sera incomplet, nous évoquant même un « conte »… qui n’est « pas destiné aux historiens de métier » ! D’où peut-être cette impression d’approximation, de raccourcis hâtifs ou parfois même aléatoires. Pour vulgariser, fallait-il simplifier à l’extrême ? Faut-il être simpliste (autant dans la forme que dans le fond) pour intéresser à l’Histoire ? Les auteurs ambitionnent certes de donner un passé aux « immémorants » que nous sommes selon eux mais ils semblent néanmoins être tombés dans le culte de l’immédiateté contre lequel ils s’érigent ! Indéniablement ce livre se lit simplement, se zappe presque… Ce livre chronologique et subjectif est avant tout destiné à des lecteurs de prime abord réfractaires à l’Histoire pour les réconcilier avec la matière…une simple mise en bouche qui aura peut-être au moins le mérite de mettre en appétit… Les auteurs auront au moins eu l’honnêteté de proclamer l’aspect « rudimentaire » de ce « résumé » et le mérite de nous donner des repères chronologiques, certes (un peu trop) arbitrairement choisis…et parcellaires.
Le photographe de Guibert, Lefèvre, Lemercier.
D. Lefèvre immortalise ce périlleux périple, nous livrant un documentaire captivant entremêlant judicieusement photographie, et bande dessinée d’E.Guibert. Nous franchissons avec lui les cols abruptes, traversons les routes escarpées, les paysages arides, rudes, côtoyons les vies et ce pays ravagés, déchirés, mutilés par la guerre entre Soviétiques et Moudjahidin. L’originalité formelle procure une véracité, une émotion prégnantes au reportage, le transformant en une singulière expérience autant pour l’auteur que le lecteur. Il ne dissimule ni ses doutes, ni ses craintes, ne tombe jamais dans l’écueil du voyeurisme, n’hésitant pas à déposer son appareil quand l’image qui s’offre à lui devient trop insoutenable. Il fige des images touchantes, poignantes, insolites, âpres, des regards désarçonnés, égarés qui nous happent dans leurs précipices de douleur. Son regard est empreint d’empathie, d’admiration même pour ces médecins sans frontières qui franchissent, transcendent avec tant de courage celles de la peur. Une symphonie picturale à plusieurs mains aux couleurs de l’Orient, soulignant ses différences avec l’Occident et l’universalité de la douleur et de l’humanisme. Un voyage d’une rare intensité, aux résonances contemporaines indéniables, auquel je vous convie vivement.
L’ami de Bono de Jean Grégor
Cela débute comme une photo de classe, instantané d’adolescence aux relents d’éternité. Puis, J. Grégor portraiture chacun de ceux qui y figurent notamment à travers la musique qu’ils aiment : Daho, Dire Straits, U2... Il dresse ainsi le tableau d’une génération de trentenaires, une peinture aux traits parfois cruels, le choix arbitraire de « morceaux » de leur vie mettant en exergue les désillusions de chacun. La musique devient alors un moyen de communication, de singularisation, même d’exclusion. L’ami de Bono, c’est avant tout le récit initiatique de celui que désigne le titre éponyme, Dany Dane, envoûté par U2. Ce périple le mènera jusqu’au chanteur, en Irlande, voyage crucial signifiant un pansement sur la plaie des illusions perdues. La musique, mélancolique, rythme aussi les phrases harmonieuses du livre comme elle rythme l’existence des personnages, musiques impitoyablement ou délicieusement immortelles malgré le temps qui passe, les regrets et remords qui s’amoncellent, un flash-back sonore sur les rêves souvent déchus du passé de ces êtres «libres et fiers» devenus «tristes et soumis». Un refrain lancinant qui résonne longtemps après la dernière ligne, nostalgique et délicieusement ensorcelant, une composition lucide et salutaire sur une génération désenchantée.
Lutétia de Pierre Assouline
Depuis ce palace de la rive gauche dont il narre l’histoire de 1938 à 1945 par le prisme du regard du détective chargé de l’hôtel et de la sécurité de ses clients, on voit, on imagine, on ressent la montée des périls et on assiste avec effroi au glissement du monde vers la tragédie, vers l’innommable, vers l’irrationnel. Assouline a choisi délibérément le seul palace de la Rive Gauche, antre de l’intelligentsia, qui vit l’Histoire dont il fit partie intégrante se dérouler sous ses yeux. Avec lui tantôt horrifiés, tantôt fascinés nous parcourons les couloirs du Lutétia et découvrons les secrets qu’il recèle, les destins qui s’y croisent et qui basculent parfois. Par une sorte d’empathie et grâce au talent de son auteur, le lecteur a l’impression de ressentir la même impuissance que le protagoniste qui, confiné dans ce lieu, voit le monde dériver vers l’inéluctable tragédie. Avec lui nous voyons avec horreur l’Abwehr, le contre-espionnage allemand, prendre possession des lieux, transformer le symbole d’insouciance en celui de l’Occupation. Assouline aurait pu se contenter d’écrire un livre d’Histoire ou un roman mais toute la richesse et la singularité de ce livre résident dans le judicieux mélange des deux sans jamais que cela n’alourdisse le récit ou n’entrave le plaisir du lecteur. Le Lutétia devient un microcosme de la société française, cristallise les angoisses que connaît alors le monde terrassé par le joug nazi. Assouline nous transporte avec lui dans ce lieu, à cette époque troublée par ce roman à la démesure de son sujet, traité sans emphase grandiloquente mais avec pudeur. De surcroît, il a su créer un personnage nuancé, ambigu, qui aime les Allemands et l’Allemagne tout en haïssant les nazis. Il évite ainsi l’écueil du manichéisme, de la complaisance aussi. A l’image du Lutétia, tantôt lâche, tantôt courageux, aveugle puis lucide, le protagoniste oscille entre passivité coupable (puisque le Lutétia hébergea le contre-espionnage allemand) et engagement dans la Résistance presque malgré lui (le Lutétia hébergea les déportés alors appelés « rapatriés » après la Libération )Le Lutétia est ainsi un personnage à part entière d’ailleurs personnifié puisque chacun l’appelle Lutétia, emblème vivant et immortel, symbole d’occupation puis de libération, d’insouciance puis de tragédie, de liberté puis d’enfermement. Assouline esquisse une véritable Comédie humaine n’oubliant ni l’héroïsme, ni les petitesses que cette époque a engendrés. Le protagoniste est aussi épris de la comtesse Clary qu’il connaît depuis l’enfance et qu’il y croise fréquemment. Cette histoire d’amour ajoute un souffle épique et romanesque et enrichit encore le récit. L’histoire et l’Histoire se mêlent donc astucieusement : la guerre 14, le scandale Stavisky, l’Occupation, la déportation, la Résistance ont jalonné le parcours du protagoniste qui verra la guerre commencer puis se terminer, qui assistera à des actes de lâcheté et d’héroïsme, qui aimera, haïra, résistera…sans jamais quitter l’hôtel Lutétia. Nous y croisons Matisse, Joyce et son secrétaire Samuel Beckett ou encore André Gide ou Albert Cohen dont nous apprenons qu’il y écrivit le sublime Belle du Seigneur. Les illustres clients de ce lieu mythique qui jalonnent le récit en accroissent l’intérêt. Le Lutétia devient alors le cadre d’un huis clos tel un théâtre dans lequel se déroule une tragédie qui le dépasse, mais qu’il symbolise aussi. Assouline retranscrit avec minutie l’atmosphère de ce majestueux édifice qui sombre avec les heures noires de l’Histoire puis renaît avec la Libération. Il parvient à nous émouvoir et nous bouleverser et là où d’autres n’auraient réussi qu’un ouvrage historique didactique de plus, Assouline a signé un roman historique passionnant, édifiant, un livre hybride sur les méandres du destin et de l’Histoire.
Désormais quand je passe devant le somptueux édifice, je songe à toutes ces histoires qu’il a vu naître puis mourir, à ces destins dont il a assisté, impuissant, au basculement et je ne peux m’empêcher moi aussi de l’appeler à mon tour Lutétia en me prenant à rêver qu’une réponse murmurée provienne de l’imposante personnalité du Boulevard Raspail, témoin impassible de l'Histoire, qui me livrerait alors ses douloureux secrets…
Prof is beautiful de Jean-Luc Despax
Jean- Luc Despax dresse un inventaire acide des petitesses du milieu professoral à travers le regard de l’un d’entre eux victime des mesquineries de ses collègues sur lesquels il porte un regard impitoyable. Dans ce qui est à la fois une étude sociologique et un récit acerbe ces « profs » sont tout sauf « beautiful ». Son récit est volontairement déstructuré comme un cahier d’écoliers, en l’espèce celui d’un professeur égaré dans celui de ses collègues tyranniques et pinailleurs. Cette forme parcellaire du récit, son style inégal et son aspect parfois didactique dispersent un peu l’attention du lecteur telle celle d’un écolier distrait, celui-ci n’en demeure pas moins caustique et corrosif, et souvent jubilatoire notamment la retranscription d’interminables babillages administratifs et pédagogiques vains et dérisoires.
Jamais je n’oublierai Beslan de Florence Schaal
Florence Schaal signe là un témoignage poignant, pudique et surtout nécessaire nous emmenant avec elle en Ossétie du Nord, au cœur de l’horreur indicible nous obligeant salutairement à nous arrêter et nous interpeller sur le drame que cette région a connue malgré un zapping incessant, une actualité effroyable en chassant malheureusement une autre avec une amnésie déconcertante. Au-delà de cette obscure et innommable tragédie qu’elle retranscrit brillamment elle met en lumière le drame Tchétchène et l’affairisme qui ronge encore la Russie en terminant judicieusement son récit sur une note d’espoir avec la révolution orange en Ukraine. On ressort bouleversés de ce voyage déroutant et saisissant, Florence Schaal ayant eu l’intelligence de ne jamais tomber dans l’écueil du pathos ou de l’indifférence feinte nous livrant avec lucidité et courage ses craintes, ses impressions. Grâce à son précieux et bouleversant témoignage si personnel nous n’oublierons jamais l’ignominie de Beslan.
15:29 Écrit par Sandra Mézière dans CHRONIQUES LITTERAIRES | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note |
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18/04/2005
"Lutétia" de Pierre Assouline: un huis-clos passionnant
Les premières critiques du prix du livre de société dont je suis membre sont parues aujourd’hui dans DS, fortement amputées comme vous le constaterez si vous comparez avec leur version intégrale figurant sur ce blog.
Je vous livre ci-dessous mes impressions sur « Lutétia » de Pierre Assouline, également en compétition.
Depuis ce palace de la rive gauche dont il narre l’histoire de 1938 à 1945 par le prisme du regard du détective chargé de l’hôtel et de la sécurité de ses clients, on voit, on imagine, on ressent la montée des périls et on assiste avec effroi au glissement du monde vers la tragédie, vers l’innommable, vers l’irrationnel. Assouline a choisi délibérément le seul palace de la Rive Gauche, antre de l’intelligentsia, qui vit l’Histoire dont il fit partie intégrante se dérouler sous ses yeux. Avec lui tantôt horrifiés, tantôt fascinés nous parcourons les couloirs du Lutétia et découvrons les secrets qu’il recèle, les destins qui s’y croisent et qui basculent parfois. Par une sorte d’empathie et grâce au talent de son auteur, le lecteur a l’impression de ressentir la même impuissance que le protagoniste qui, confiné dans ce lieu, voit le monde dériver vers l’inéluctable tragédie. Avec lui nous voyons avec horreur l’Abwehr, le contre-espionnage allemand, prendre possession des lieux, transformer le symbole d’insouciance en celui de l’Occupation. Assouline aurait pu se contenter d’écrire un livre d’Histoire ou un roman mais toute la richesse et la singularité de ce livre résident dans le judicieux mélange des deux sans jamais que cela n’alourdisse le récit ou n’entrave le plaisir du lecteur. Le Lutétia devient un microcosme de la société française, cristallise les angoisses que connaît alors le monde terrassé par le joug nazi. Assouline nous transporte avec lui dans ce lieu, à cette époque troublée par ce roman à la démesure de son sujet, traité sans emphase grandiloquente mais avec pudeur. De surcroît, il a su créer un personnage nuancé, ambigu, qui aime les Allemands et l’Allemagne tout en haïssant les nazis. Il évite ainsi l’écueil du manichéisme, de la complaisance aussi. A l’image du Lutétia, tantôt lâche, tantôt courageux, aveugle puis lucide, le protagoniste oscille entre passivité coupable (puisque le Lutétia hébergea le contre-espionnage allemand) et engagement dans la Résistance presque malgré lui (le Lutétia hébergea les déportés alors appelés « rapatriés » après la Libération )Le Lutétia est ainsi un personnage à part entière d’ailleurs personnifié puisque chacun l’appelle Lutétia, emblème vivant et immortel, symbole d’occupation puis de libération, d’insouciance puis de tragédie, de liberté puis d’enfermement. Assouline esquisse une véritable Comédie humaine n’oubliant ni l’héroïsme, ni les petitesses que cette époque a engendrés. Le protagoniste est aussi épris de la comtesse Clary qu’il connaît depuis l’enfance et qu’il y croise fréquemment. Cette histoire d’amour ajoute un souffle épique et romanesque et enrichit encore le récit. L’histoire et l’Histoire se mêlent donc astucieusement : la guerre 14, le scandale Stavisky, l’Occupation, la déportation, la Résistance ont jalonné le parcours du protagoniste qui verra la guerre commencer puis se terminer, qui assistera à des actes de lâcheté et d’héroïsme, qui aimera, haïra, résistera…sans jamais quitter l’hôtel Lutétia. Nous y croisons Matisse, Joyce et son secrétaire Samuel Beckett ou encore André Gide ou Albert Cohen dont nous apprenons qu’il y écrivit le sublime Belle du Seigneur. Les illustres clients de ce lieu mythique qui jalonnent le récit en accroissent l’intérêt. Le Lutétia devient alors le cadre d’un huis clos tel un théâtre dans lequel se déroule une tragédie qui le dépasse, mais qu’il symbolise aussi. Assouline retranscrit avec minutie l’atmosphère de ce majestueux édifice qui sombre avec les heures noires de l’Histoire puis renaît avec la Libération. Il parvient à nous émouvoir et nous bouleverser et là où d’autres n’auraient réussi qu’un ouvrage historique didactique de plus, Assouline a signé un roman historique passionnant, édifiant, un livre hybride sur les méandres du destin et de l’Histoire.
Désormais quand je passe devant le somptueux édifice, je songe à toutes ces histoires qu’il a vu naître puis mourir, à ces destins dont il a assisté, impuissant, au basculement et je ne peux m’empêcher moi aussi de l’appeler à mon tour Lutétia en me prenant à rêver qu’une réponse murmurée provienne de l’imposante personnalité du Boulevard Raspail, témoin impassible de l'Histoire, qui me livrerait alors ses douloureux secrets…
Sandra.M
18:40 Écrit par Sandra Mézière dans CHRONIQUES LITTERAIRES | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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