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  • 71ème Festival de Cannes - Création du prix de la citoyenneté : interview de Line Toubiana (cofondatrice du prix)

    Prix de la Citoyenneté du Festival de Cannes 2018.png

    Line Toubiana (retrouvez son interview en bas de cet article), Françoise Camet, Guy Janvier, Jean-Marc Portolano ont créé en 2017 une association, Clap Citizen Cannes. Ces quatre fondateurs de l'association, tous critiques et cinéphiles passionnés, sont attachés aux valeurs d'humanisme, d'universalisme et de laïcité de la Citoyenneté.   Le président  de l'association est Laurent Cantet (palme d'or 2008 pour  son mémorable Entre les murs).

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    Photo - Copyright Haut et Court

    Cette association a pour but de décerner le prix de la citoyenneté  à un des films de la sélection officielle du Festival du Film International de Cannes dont l'édition 2018 aura lieu du 8 au 19 Mai.

    Le film primé incarnera des valeurs humanistes, laïques et universalistes. Le président du jury de la première édition du prix de la citoyenneté sera le cinéaste Abderrhamane Sissako.

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    Le prix a obtenu le soutien et l’appui logistique de Pierre Lescure et Thierry Frémaux, respectivement Directeur général et Délégué général du Festival de Cannes pour décerner ce "Prix de la Citoyenneté" qui sera remis à un film de la sélection officielle et pour la première fois à l’issue du Festival de  Cannes 2018.

    Encore un prix vous direz-vous certainement. Certes, mais celui-ci me semble tout particulièrement nécessaire "parce que le monde change et parce que notre société est de plus en plus ouverte sur le monde". Il  est ainsi  destiné à accompagner son évolution : "Quel meilleur vecteur que le cinéma et sa puissance créatrice pour évoquer, analyser et réfléchir à l'évolution des réalités humaines, sociales, politiques, territoriales ?" peut-on ainsi lire sur le site officiel du prix.

    Ce Prix s'inscrit dans 2 traditions :

    • Celle de la citoyenneté telle qu’elle a été définie dans la Déclaration des droits de l’homme et du Citoyen de 1789 
    - Article 11 : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi. » 
    • Celle de la résistance à l’oppression
     ...sous toutes ses formes que symbolise si bien Jean Zay, ministre de l’Education nationale et des Beaux-Arts qui a créé le premier Festival de Cannes en 1939, en opposition à la Mostra de Venise soutenue à l'époque par le pouvoir fasciste. 
     
    Cet prix met en avant des valeurs humanistes, des valeurs universalistes et des valeurs laïques. Ce nouveau « Prix »  célèbre ainsi l'engagement d'un film, d'un réalisateur et d'un scénariste en faveur de ces valeurs.   "Le prix de la citoyenneté du Festival International du Film de Cannes doit permettre l'émergence de valeurs humanistes, universelles et laïques, fondatrices d'une communauté de destins". Je vous recommande ainsi les pages passionnantes du site officiel du prix de la citoyenneté qui définissent ces valeurs.
     
    Abderrhamane Sissako  présidera le jury. Le Prix de la citoyenneté pour sa première édition pouvait difficilement trouver meilleur président tant ses films, dont son chef-d'œuvre Timbuktu, défendent ces valeurs.
    A ses côtés :
    -Francescoa Giai Via, critique de cinéma et professionnel de la culture et notamment directeur artistique du festival Annecy cinéma italien.
    -Danièle Heymann, journaliste française et critique de cinéma officiant notamment au Masque et la plume sur France inter. Elle a également été membre du jury du Festival de Cannes 1987.
    -Patrick Bézier, directeur général d'Audiens, groupe de protection sociale des secteurs de la culture, de la communication et des médias.
    -Léa Rinaldi, réalisatrice et productrice indépendante (Alea Films), spécialisée dans le documentaire d'immersion.

    Pour en savoir plus, je vous encourage à découvrir le site internet du prix de la citoyenneté, extrêmement bien conçu sur lequel vous pourrez également participer à un quizz sur la citoyenneté et ainsi tester vos connaissances : https://www.prix-de-la-citoyenneté.fr

    Pour adhérer à l'association (vous recevrez alors une invitation à la remise des prix au salon des Ambassadeurs à Cannes. Une projection privée du film primé sera par ailleurs réalisée à l'automne 2018 à Paris, en compagnie de Laurent Cantet et des membres du jury) : https://www.helloasso.com/associations/clap-citizen-cannes/adhesions/bulletin-adhesion-prix-de-la-citoyennete-festival-de-cannes-2018

     INTERVIEW DE LINE TOUBIANA

    Line Toubiana est cofondatrice du prix de la citoyenneté, elle est aussi romancière. Je vous recommande vivement Un lieu à soi, écriture croisée sur deux lieux très différents, Cannes  et Beaumont du Gâtinais, petit village ignoré en campagne française, savoureux jeu d'oppositions et d'échos symboliques. Elle est également journaliste : retrouvez ici sa passionnante interview de Gilles Jacob dans son émission Le cinéma parlant pour son excellent Dictionnaire amoureux du Festival de Cannes (dont je vous parle également longuement, ici, LE livre incontournable pour tous ceux que le Festival de Cannes intrigue ou intéresse). 

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    Dictionnaire amoureux du Festival de Cannes de Gilles Jacob - Plon.gif

     

    Bonjour Line Toubiana,

    -Vous êtes cofondatrice de ce nouveau prix, le prix de la citoyenneté, une judicieuse initiative qui permettra de récompenser un film défendant des valeurs citoyennes parmi les films de la compétition officielle du Festival de Cannes. Pouvez-vous nous parler de la genèse de ce prix ?  En quoi, selon vous, un nouveau prix et celui-ci en particulier, était-il nécessaire ?

    L'idée de ce prix est née à la faveur du 70 ème anniversaire du Festival de Cannes qui rappelle la mémoire de Jean Zay, fondateur du Festival de Cannes. Il nous a semblé nécessaire de remettre à l'honneur les valeurs essentielles de la citoyenneté qui étaient siennes : résistance à l’oppression, humanisme, universalisme et laïcité.

    - On imagine aisément que la création d’un tel prix au sein du plus grand festival de cinéma au monde nécessite une importante logistique mais aussi des moyens conséquents. Pourquoi est-ce important d’adhérer à l’association ?

    Nous avons d’abord obtenu l’accord du président Pierre Lescure qui nous a assuré du soutien logistique du Festival. Nous avons de ce fait créé notre association Clap Citizen Cannes et avons demandé à Laurent Cantet (Palme d’or 2008) d’en être le Président. Les trois autres membres fondateurs, Françoise Camet, Guy Janvier, Jean-Marc Portolano  et moi-même sommes fiers de la constitution de notre jury dont le président est Abderrhamane Sissako.

    La mise en œuvre de ce Prix en amont, et sur place à Cannes, exige un investissement important et des partenaires. Si nous avons quelques contributions, celles-ci restent encore très justes. C’est pourquoi le soutien d’adhérents nombreux nous aiderait à réaliser cette manifestation dans de bonnes conditions. Je ne peux qu’encourager l’adhésion qui est en ligne sur notre site. Je tiens à signaler, si besoin est, que nous sommes tous les 4 fondateurs et organisateurs de ce Prix, parfaitement bénévoles.  Le site : https://www.prix-de-la-citoyenneté.fr

    Les adhérents seront invités à la projection du film primé en avant-première lors de la sortie nationale du film, à Paris ou à Cannes, en présence du réalisateur.

    Nous sommes ravis d’avoir également un partenariat au Festival de Cannes avec France média Monde qui va contribuer à donner un rayonnement et une visibilité internationale à notre prix.

    -Vous êtes également auteure (vous avez notamment coécrit Un lieu à soi  - Editions L’Harmattan, déclaration d’amour à Cannes, pleine de sensibilité et de douce mélancolie) mais aussi critique de cinéma. Vous animez ainsi une émission de cinéma. Et vous couvrez le Festival de Cannes depuis de nombreuses années. Depuis quand couvrez-vous ainsi le festival ? Quel regard portez-vous sur celui-ci et sur son évolution ? Si un film projeté dans le cadre du festival depuis sa création devait pour vous symboliser les valeurs que défend le prix de la citoyenneté, quel serait-il ?

    Cela fait effectivement très longtemps que je suis passionnée de cinéma, du Festival de Cannes et de la ville de Cannes. Comme l’indique le titre de mon ouvrage Un lieu à soi je me sens cannoise à part entière, mais aussi citoyenne du monde ! J’ai couvert le festival aussi bien pour la presse écrite que pour la radio et je l’ai vu grandir et évoluer jusqu’à devenir le plus grand évènement artistique mondial. Grâce à Gilles Jacob, ses prédécesseurs et successeurs, le Festival promeut le cinéma international d’auteur, de qualité, de haut niveau artistique. Si je garde bien sûr un regard quelque peu nostalgique sur l’Ancien Palais et le Blue bar, je ne suis pas moins admirative des proportions gigantesques qu’a pris ce festival d’année en année.

     Il est difficile de choisir un film le plus citoyen parmi des centaines, mais je mettrais en avant le cinéma  des frères Dardenne qui est le plus en accord avec les valeurs de ce prix.

    - Si vous aviez eu à remettre le prix de la citoyenneté parmi un film de la compétition officielle du Festival de Cannes  2017, lequel selon vous aurait le mieux incarné les valeurs défendues par le prix ?

    Sans hésiter pour le film The Square de Ruben Ostlund, film dérangeant et provocateur mais qui prône sans concession, avec force et talent, la nécessité de la vraie solidarité et de l’altruisme dans notre société en proie à la violence et à la misère.

    -Que pensez-vous de la sélection officielle 2018, en particulier au regard du prix de la citoyenneté qui sera décerné parmi un de ces films ?

    Il y a beaucoup de cinéastes engagés dans cette sélection très prometteuse des valeurs que défend ce Prix : Asghar Farhadi, Stéphane Brizé, Spike Lee, Kirill Serebrennikov… Mais un film citoyen n’est pas seulement militant. Je pense que le Jury a pour cette première année, la chance d’avoir une matière idéologique et artistique à débattre, de superbe tenue.

    - Vous avez l’honneur d’avoir pour président de l’association Laurent Cantet et pour président du jury de la première édition, Abderrhamane Sissako. Pouvez-vous nous dire en quoi ils incarnent les valeurs défendues par ce prix, les raisons de ces choix et comment ces derniers ont accueilli la création de ce prix ?

    Ces deux grands cinéastes se sont imposés tout naturellement dans le choix des deux présidences. Nous avons eu effectivement le grand honneur qu’ils acceptent tout aussi volontiers d’être les personnalités phares de l’association et du premier Jury du Prix de la citoyenneté.

    Leurs filmographies respectives interrogent le monde sur les questions de liberté, de tolérance, de transmission, de respect de l’homme et de sa dignité.. Aussi bien les films Timbuktu d’Abderrhamane Sissako qu’Entre les murs de Laurent Cantet portent, chacun à sa manière, au plus haut point, les valeurs que défend ce Prix d’une citoyenneté toujours vigilante.

    Pour plus de précision consulter le site : https://www.prix-de-la-citoyenneté.fr

     

  • A savourer sans modération : le DICTIONNAIRE AMOUREUX DU FESTIVAL DE CANNES de Gilles Jacob (Plon)

     

    Dictionnaire amoureux du Festival de Cannes de Gilles Jacob - Plon.gif

    Qui mieux que Gilles Jacob pouvait écrire un dictionnaire amoureux du Festival de Cannes, lui qui en connaît les arcanes mieux que nul autre pour l’avoir fréquenté depuis 1964  « 52 fois 3 semaines, 5 ans » de sa vie, comme journaliste, comme directeur, comme président,  lui dont chaque livre est une déclaration d’amour au cinéma et à ceux qui le font ? Personne, sans aucun doute ! Ne vous laissez pas impressionner ou rebuter par ce mot de dictionnaire, n’oubliez pas l’adjectif amoureux qui lui est adjoint (cette collection comprend ainsi de nombreux ouvrages qui vont de l’architecture à la politique en passant par les chats, Versailles, Mozart..., à chaque fois écrits par des spécialistes dans ces domaines). Dans chaque page palpite et transpire ainsi cet amour éperdu, et non moins lucide, du cinéma, de ses artistes et de ses artisans. C’est d’ailleurs le point commun à chacun des livres de Gilles Jacob, qu’il s’agisse de romans, d’autobiographies, d’échanges épistolaires, réels ou imaginaires avec, aussi, cet amour des mots avec lesquels il jongle malicieusement qui nous emportent dans une valse étourdissante, la valse dont il possède l’élégance qui imprègne ce livre. Plus qu’un dictionnaire, il s’agit ici d’histoires amoureuses du cinéma et même d’Histoire, la grande, qui souvent s’invite au festival et dans ces pages. C’est instructif comme le serait un dictionnaire. Mais c’est surtout captivant et ciselé comme le serait un roman.

    J’étais impatiente de me délecter de ce dictionnaire amoureux, après avoir savouré :

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     - La vie passera comme un rêve (2009 – Robert Laffont), autobiographie entre rêve et réalité dans laquelle s’entremêlent les lumières de la Croisette et les ombres mélancoliques de l’enfance, une (dé)construction judicieuse un peu à la Mankiewicz ou à la Orson Welles, un ouvrage assaisonné d’humour et d’autodérision à la Woody Allen.

    -  Les pas perdus (2013 – Flammarion), savoureux et mélodieux tourbillon de (la) vie, de mots et de cinéma, « en-chanté » et enchanteur dont  les pages exhalent et exaltent sa passion du cinéma mais aussi des mots, avec lesquels il jongle comme il y jongle avec les années, les souvenirs, les films. Avec une tendre ironie. Un voyage sinueux et mélodieux dans sa mémoire, une vie et des souvenirs composés de rêves et, sans doute, de cauchemars.

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    - Le Fantôme du Capitaine ( 2011 – Robert Laffont), une correspondance imaginaire, une soixantaine de lettres comme autant de nouvelles, une évasion pleine de fantaisie dans le cinéma et la cinéphilie, la littérature, et en filigrane une réflexion sur l'art, un  hommage à l’écriture, au pouvoir salvateur et jouissif des mots qui vous permettent les rêveries les plus audacieuses, les bonheurs les plus indicibles, et un hommage au pouvoir de l’imaginaire, à la fois sublime et redoutable, ce pouvoir qui fait « passer la vie comme un rêve ».

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    - Le Festival n’aura pas lieu ( 2015 – Grasset).  Un roman  qui vous emmène notamment sur le tournage de Mogambo sur lequel Lucien Fabas est envoyé en reportage en 1952, au Kenya, où il côtoie John Ford, Clark Gable, Ava Gardner et Grace Kelly.  Et quand Gilles Jacob y écrit à propos de son personnage Lucien Fabas, « Le bonheur de transmettre s’imposait à lui comme une évidence » on pense a fortiori après la lecture de ce Dictionnaire amoureux que ce personnage est loin de lui être étranger.

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    - J’ai vécu dans mes rêves (2015 – Grasset). Ping-pong jubilatoire entre deux rêveurs, passionnants passionnés de cinéma, Michel Piccoli et Gilles Jacob. Caustiques échanges épistolaires (je vous recommande tout particulièrement la lecture des morceaux choisis qui figurent à la fin du livre et qui vous donneront une idée de leurs joutes verbales) mais aussi  confidences sous forme de correspondance. Au gré des évocations des autres, c’est finalement le portrait de Piccoli qui se dessine. Sa liberté. Sa franchise. Sa complexité. Sa peur de paraître prétentieux. Ses blessures. Et surtout son amour immodéré pour son métier, sa passion plutôt en opposition à ses parents, son « contre-modèle », dont il regrette tant qu’ils en fussent dénués.

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    - Mon préféré, enfin, Un homme cruel (2016 - Grasset). Un voyage à travers une vie aussi romanesque que celles des personnages que Sessue Hayakawa (l’homme cruel) a incarnés. Une vie tumultueuse entre  Tokyo, Los Angeles, Monaco et Paris. La vie multiple d’un homme qui de star mondiale et adulée en passant par « agent péril jaune » pour la résistance française termina sa vie comme frère Kintaro, avec les moines bouddhistes. En paix, enfin. L’histoire de Sessue Hayakawa  est  surtout l’histoire vraie d’une star tombée dans l’oubli. L’éternelle histoire de la versatilité du public et du succès, de la gloire éblouissante et de l’oubli assassin.  C’est bien sûr cette dichotomie entre son être et l’image qui est passionnante mais aussi le portrait de l’être plus sensible, avec sa femme,  Tsuru Aoki.  Un homme cruel nous raconte aussi une passionnante histoire d’amour qui a surmonté le temps et la distance et le succès et les infidélités, et une autre, impossible, chacune révélant une autre facette du personnage. Gilles Jacob décrit magnifiquement les tourments de l'âme et du cœur, une autre histoire dans l'Histoire. C’est aussi un trépidant voyage dans l’Histoire du 20ème siècle qui nous fait croiser ses figures illustres : Claudel, Stroheim, et tant d’autres. Mais aussi les drames du 20ème siècle entre séisme meurtrier, racisme, guerre ("Sessue hait le racisme, la chasse aux migrants et aux réfugiés") là aussi tristement intemporels. Je n’ai pas résisté à l’envie de vous en dire à nouveau quelques mots tant ce livre m’avait enthousiasmée…

    Je me souviens encore à quel point j’avais le cœur en vrac après les dernières lignes d'Un homme cruel qui résonnaient en écho avec   "ce quelque chose plus fort que la mélancolie" dont Gilles Jacob parlait dans J’ai vécu dans mes rêves mais aussi en écho avec le chapitre  "Vieillir" dans Le festival n’aura pas lieu, un chapitre sur le temps ravageur, destructeur, impitoyable qui emporte tout, nous rappelant l’essentiel aux ultimes instants ou parfois même trop tard. Nous rappelant aussi la célèbre phrase de Mme de Staël en exergue du roman précité "La gloire, le deuil éclatant du bonheur." Ce petit flashback pour dire que c’est aussi tout cela que l’on retrouve dans ce dictionnaire amoureux, bien éloigné d’un dictionnaire classique donc… Comme dans ses précédents ouvrages, Gilles Jacob n’est jamais aussi passionnant lorsqu’il laisse la mélancolie affleurer, ou lorsque qu’il devine et dépeint celle des autres même si toujours l’humour, cette si bien surnommée "politesse du désespoir", vient judicieusement contrebalancer la mélancolie qui surgit.

    Chaque mot et chaque nom sont autant de déclarations d’amour enflammées et passionnantes au cinéma, caustiques, tendrement ironiques, admiratives, sincères, parfois délicatement saupoudrées de jeux de mots ou de regrets. Gilles Jacob porte sur chacun un regard à l’image de ce que le sien, pétillant, reflète : bienveillance et malice, affabilité et curiosité, élégance et ironie. S’il a surplombé pendant tant d’années les marches les plus convoitées et célèbres au monde, il n’a pas pour autant regardé ceux qui les gravissaient avec hauteur, ce qui n’empêche pas la clairvoyance et la facétie, souvent réjouissantes, ce qui ne l’empêche pas d’être en phase avec son temps (incroyablement), avec les cinéphiles comme avec les grands cinéastes.

    Alors qu’il vient d’être injustement évincé du conseil d’administration du festival à la renommée et à l’essor duquel il a tant contribué, Gilles Jacob a récemment répondu avec beaucoup de malice dans une émission, C à vous, au sujet d’une question sur son meilleur souvenir du Festival que ce fut le jour de son départ parce que Cannes, ce jour-là, l’avait fêté. Si la réponse était malicieuse, son intérêt réciproque pour ce Cannes-là n’est pas feint. Ce Cannes, c’est cette "armée des ombres" qu’il n’oublie jamais (surtout pas dans ce livre) et qui le lui rend bien. Cette déclaration d’amour à Cannes, au cinéma, n’en est ainsi pas pour autant aveugle et c’est ce qui la rend passionnante. Elle est érudite sans être pédante. Elle lève le voile sur certains secrets  sans jamais être impudique ni faire perdre au festival de son mystère. Et s’il est parfois et même souvent admiratif, il n’est jamais dupe. Au fil des pages se construit le portrait du festival mais aussi celui de son auteur dont les vies sont à jamais indissociables (Gilles Jacob est toujours président d’honneur du Festival et président de la Cinéfondation, une autre de ses initiatives destinée à la recherche de nouveaux talents, créée en 1998). C’est un tableau du festival en autant de petites touches dont la citation d’exergue signée Jeanne Moreau résume si bien le ton : "Du Festival de Cannes, je connais bien les visages : la foire aux vanités, la comédie des erreurs, le marché du film et la vitrine des films du monde,

    Ceux qui en disent pis que pendre s’y précipitent chaque année, pour retrouver leurs habitudes et piétiner aux mêmes endroits en smoking ou en robe décolleté. J’attends les rencontres inespérées, les beaux films, les nouvelles gloires. J’entends les voix, les rires de ceux que j’aime tant et que ne viendront plus…".

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    Je vais essayer de ne pas trop en dévoiler mais ce dictionnaire amoureux est si riche et foisonnant d’anecdotes, d’histoires, d’Histoire, de descriptions flamboyantes  et amoureuses de films que chacun s’attardera certainement sur des passages différents selon sa sensibilité. En parcourant ces pages, en y croisant des cinéastes ou des films que j’aime tant, je me suis souvenue pourquoi j’aimais ce festival et le cinéma, follement, parce que, comme l’avait aussi écrit Gilles Jacob dans un autre livre si « Cannes n’est pas un paradis pour les âmes sensibles » c’est aussi et avant tout cela, le lieu des « beaux films », ceux qui vous transportent et vous élèvent l’âme, ceux qui sont une « fenêtre ouverte sur le monde ». Cannes, c’est cette bulle d’irréalité, ce lieu où une sorte de « fièvre » qui vous coupe de la réalité s’empare de vous, paradoxalement tout en projetant des films qui souvent sont un miroir grossissant de cette réalité. Et surtout comme  le rappelle si justement Gilles Jacob, « la passion collective réunificatrice  est logée là. »

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    La première vertu de ce livre qui, pour cette raison notamment, intéressera autant les cinéphiles que les simples curieux ou amateurs de cinéma, c’est de donner envie de voir ou de revoir un grand nombre de films, certains ayant figuré au palmarès, d’autres non. Ainsi m’a-t-il donné furieusement envie de découvrir Accident de Losey grand prix spécial du jury 1967, moi qui aime tant son Monsieur Klein, j’avoue honteusement qu’il s’agit d’une lacune dans ma culture cinématographique, mais aussi de revoir tant de classiques que j’ai déjà vus tant de fois  dont il parle avec une contagieuse émotion :   l’Eclipse d’Antonioni, Irène de Cavalier , Le salaire de la peur de Clouzot, Le troisième homme de Reed,  Ascenseur pour l'échafaud de Malle (ah, quand il évoque son solo de trompette de Miles Davis sur l'errance nocturne de Jeanne Moreau, Boulevard Haussmann !), PlayTime et son « échec terrible » à cause duquel Tati fut ruiné, « son chef-d’œuvre qu’il faut voir à plusieurs reprises pour en déceler toutes les intentions, les finesses et les beautés ».

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    Copyright Solaris Distribution

    Il m’a donné envie de revoir encore Partie de campagne de Jean Renoir dont il rappelle « Quel grand cinéaste français peut se vanter de ne rien devoir à Jean Renoir ? Sûrement pas Pialat, ni Rivette, ni Truffaut,  ni Tavernier, ni Dumont, ni Beauvois, ni Patricia Mazuy, pour n’en citer que quelques-uns.». Il m’a aussi donné envie de revoir des films plus récents comme Toni Erdmann « qui part lentement et devient au fur et à mesure de plus en plus mirobolant » dont il regrette l’absence au palmarès 2016  alors que le jury avait « l’occasion rêvée de récompenser un film allemand, réalisé par une femme (Maren Ade) ».

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    Parfois il m’a donné envie de revoir des filmographies entières tant il aime les auteurs.  « Il ne faut pas reprocher aux grands auteurs un manque d’humilité, pour ne pas dire une arrogance : c’est la contrepartie des humiliations qu’ils subissent de toute part», souligne-t-il ainsi. Il m’a ainsi donné envie de revoir tous les films de Naomi Kawase,  de revoir tous les films de « Leone qui a porté le western-spaghetti à un point d’incandescence inégalé »,  les films de Visconti qui tous «  méritent la Palme, il le sait, il en est sûr…» et encore mon film préféré, le Guépard,  «  le génie à l’état pur, l’accomplissement artistique le plus sacré», « l’art à son apogée, l’art total » ou encore tous les films de Lynch car « surréalistes ou intimes,  ses films plaisent aux jurys, aux critiques et au public parce qu’ils sont l’essence même du cinéma, c’est-à-dire des rêves éveillés. »

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    Et puis on est heureux d’apprendre que de grands cinéastes sont aussi de belles personnes comme Jane Campion « lady Jane », présidente du jury l’année où il quitta celle du festival, 2014,  Wong Kar Wai avec son regard qui « possède un éclat d’une singulière noblesse » (il évoque avec lyrisme In the mood for love qui « restera  comme une des œuvres les plus acclamées du Festival de Cannes »),  Almodovar dont il fait l’éloge de la classe et qui n’a accédé au festival qu’en 1999 avec son 15ème film. Chacun y trouvera des phrases sur les cinéastes qu’il affectionne comme Sautet  pour moi « Et, qu’on l’accepte ou non, il était injustement frappé du sceau dédaigneux pour ne pas dire infamant de la perfection à la française, alors qu’en réalité « en hiver » ou pas, il serre le cœur ».

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    L’évocation de ses regrets est encore prétexte à la description émue de films  « J’aurais adoré montrer au Festival 1997 On connaît la chanson, cette réussite parfaite où Agnès Jaoui interprète une guide étudiante préparant une thèse sur « les chevaliers paysans de l’an mil au lac de Paladru », sans compter la belle brochette de comédiens et les irrésistibles départs de chanson célèbres, en allusion à la situation. »  Tout aussi vibrante est sa colère face au jury qui n’a pas su aimer et récompenser Two lovers de James Gray comme il aurait dû l’être, très grand film d’une mélancolie d’une beauté déchirante  « Ils n’ont pas senti les pulsions, les tristesses raisonnées, le New York des petites blanchisseries, l’anti-Mélodie du bonheur… »,  résume-t-il ainsi après avoir fait l’éloge du film en question.

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    Il regrette aussi que certains qui, à n’en pas douter, auraient été de grands présidents du jury, n’aient jamais exercé cette fonction comme Alain Resnais « parti à quatre-vingt-onze ans sans avoir eu le temps d’assumer cette fameuse présidence où son élégance morale, son sérieux et sa parfaite connaissance du cinéma mondial auraient fait merveille. Au lieu de quoi, rarement un grand metteur en scène a été aussi maltraité le festival ». Parmi les regrets encore, n’avoir pas su honorer le cinéma japonais, Mizoguchi, Ozu,  et Godard, qui n’a jamais été sélectionné au cours des années soixante.

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    Chaque évocation de cinéaste est comme une nouvelle leçon de cinéma, une  nouvelle définition de celui-ci aussi. Ainsi évoque-t-il Milos Forman dont la leçon de cinéma se résume par ces mots "Dites la vérité, sans être ennuyeux. C'est tout.".  Ou ainsi évoque-t-il Pialat " Plus sérieusement, Pialat a une hantise : l'art doit capter la vie. À n'importe quel prix, fût-ce celui de mettre le film en danger. Pour lui, quelques minutes de vérité sauvent un film inégal, c'est à cela qu'il s'est toujours efforcé de parvenir." Ou parfois une phrase suffit à brosser le portrait d’un cinéaste comme lorsqu’il évoque ce déjeuner en tête à tête avec le mystérieux Terrence Malick lors de sa venue à  Cannes pour L'arbre de vie "J'avais enfin deviné son secret qui n'est autre que savourer la liberté de disparaître" ou comme lorsqu’il parle de Louis Malle "Le goût de Malle pour la perfection technique venait peut-être aussi d'un manque de confiance en soi". "..., il y avait surtout que Louis était un cinéaste qui doutait d'abord de lui-même, ayant fait le tour des rébellions. Défections pardonnées au cinéaste de la mauvaise  conscience, sauf pour Au revoir les enfants (1987) qui est notre lien puisqu'il s'est inspiré en partie de ma propre histoire, quand je m'étais caché derrière l'harmonium tandis que les enfants allemands fouillaient le séminaire où j'étais réfugié. » Et soudain, je me souviens, à la cérémonie de clôture 2014, l’année du  départ de Gilles Jacob de la présidence du Festival, avoir assisté au bouleversant « au revoir les enfants » inscrit sobrement sur la scène du palais des festivals lorsque ce dernier avait remis la caméra d’or, comme un passage de relai, cette caméra d’or qu’il a initiée et qui a révélé tant de grands cinéastes, une inscription qui, à la lecture de ces mots, résonne encore plus fort.

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    Photo ci-dessus copyright Inthemoodforcinema.com, cérémonie de clôture 2014 Gilles Jacob et Nuri Bilge Ceylan avec sa palme d'or reçue pour "Winter Sleep"

    Il évoque autant ceux que l'on nomme les habitués (Ken Loach, 18 fois à Cannes dont 4 en sélection parallèle,  Haneke sur 12 films tournés 11 sélectionnés)  que des cinéastes émergents ou des cinéastes dont la carrière n’a pas éclos après leur passage en sélection et qui n’ont fait qu’un passage éclair au festival. Un savant équilibre comme doit l’être la sélection du festival (ce passage sur la sélection et son alchimie est aussi passionnant). Que de vibrantes déclarations !  Aux films. Aux cinéastes. Aux acteurs. Aux actrices. Les actrices, bien sûr, dont il brosse le portrait  comme il le ferait pour des personnages de romans. D’ailleurs, souvent, ce sont des personnages de romans. Comme Adjani « Elle apparaît, elle disparaît. Elle se toque, elle s’aperçoit qu’elle est trahie, elle jette. Les déceptions laissent des bleus à l’âme et les regrets des cicatrices invisibles. Elle croit qu’on les voit, alors il lui arrive d’oublier sa main le long de sa joue, trouve des poses nonchalantes qui masquent à demi son visage de déesse pour toujours. »

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    Il faudrait aussi citer, parmi d’autres, les sublimes portraits d’Anouk Aimée, de Juliette Binoche, de Catherine Deneuve "sans conteste la plus grande actrice française de sa génération" venue 19 fois à Cannes et qui " aurait mérité mille fois le prix d'interprétation qui lui est toujours passé sous le nez", Huppert "...aujourd'hui, après le long règne de Jeanne Moreau et de Catherine Deneuve, elle est devenue la patronne." Et bien sûr l’inoubliable Jeanne Moreau qu’il décrit en  reprenant ainsi la célèbre formule de Truffaut : "Elle a toutes les qualités qu'on attend d'une femme, plus celles qu'on attend d'un homme, sans les inconvénients des deux..." à laquelle Gilles Jacob ajoute "Car il est des comédiennes pour lesquelles, indépendamment de leur gloire, la classe et l'élégance morale sont un art de vivre. Jeanne Moreau était de celles-là.  C'est pourquoi, à la Bresson, un seul mot pour conclure : Ô, Jeanne." En une formule, poignante, tout est dit, avec pudeur…

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    Les acteurs ne sont pas oubliés. Là aussi, il a le don de percer à jour, de nous laisser deviner l’être parfois blessé et mélancolique derrière l’acteur joyeux et exubérant:

    -  Rochefort, ainsi magnifiquement portraituré « Jean était revenu à la case départ, à sa nostalgie existentielle et ce désespoir solaire qu’il cachait derrière des pulls de couleur et des absurdités délicieuses », « cette voix sans pareille dans l’éloquence tranquille et la verve narquoise », « Jean méritait l’admiration collective de ses contemporains ; c’était quelqu’un ».

    -Depardieu, "Gérard n'est pas d'aujourd'hui ; comme les génies, il est de toujours." 

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    - Cary Grant, "L'aisance. Comme celle de ses personnages."

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    -Piccoli, "Il aura tout joué avec la même sincérité, la même virtuosité, la même force intérieure capable d'exprimer la folie furieuse comme la tendresse la plus délicate. C'est aussi un homme de bien qui inspire les plus beaux mots de la langue française : allure, générosité, élégance, pudeur, tendresse, extravagance ..."

    -Ou encore DiCaprio  qui sait « faire preuve d’une incroyable authenticité », qui « peut tout se permettre », un « grand » qui se reconnaît au fait de « passer sans dommages » (comme dans Les Infiltrés) « pour l’être le plus inhumain de la terre. »

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    Au-delà de ces déclarations d’amour à ceux qui font le cinéma, c’est aussi une passionnante plongée dans l’Histoire du festival. A qui en douterait encore, ce dictionnaire démontre l’importance du Festival de Cannes et de son palmarès pour une œuvre ou un auteur lorsqu'ils y figurent. Ainsi, rappelle-t-il qu’un tiers des Français seraient plus enclins à voir un film s’il a été primé à Cannes. Gilles Jacob donne au lecteur l’impression d’être une petite souris qui, avec lui, se faufile dans l’histoire du festival. Ainsi nous apprenons comment ET  de Spielberg fut le film le clôture le plus prisé, comment fut élaborée cette folle et merveilleuse idée qui a donné lieu aux pépites cinématographiques de Chacun son cinéma, comment le Festival de Cannes aurait pu être celui de Biarritz...

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    Est  aussi minutieusement décrite la création d’Un Certain Regard (à l’origine de laquelle il se trouve, comme la Caméra d’or) ou encore la difficile opération de la sélection des films, mais aussi du film d’ouverture (celui que l’on doit "quitter heureux") ou de l’affiche. Par exemple, pour l’affiche, nous apprenons comment très vite l’hommage à un grand cinéaste s’associa à l’œuvre commandée. Fellini en eut ainsi les honneurs 3 fois.  Il y eut aussi cette sublime affiche reprenant Le baiser des Enchaînés d’Hitchcock. Et pour Gilles Jacob, s’il ne devait en garder que deux, ce seraient celle de 1985 et 2007.

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    affiche du Festival de Cannes 1985.jpg

    affiche du Festival de Cannes 2007.jpg

    C’est aussi passionnant de voir comment le  festival a influé sur des destins personnels mais aussi des cinématographies entières, comment par exemple le grand prix du jury  2010 pour Saleh Haroun pour L’homme qui crie a changé tant de choses pour le cinéma tchadien. On réalise qu’il n’y a eu qu’une seule palme d’or africaine en 1975, Chronique des années de braise de Mohammed Lakhdar-Hamina et une seule palme d'or chinoise avec Adieu ma concubine en 1993. On se souvient qu’une seule femme a obtenu la palme d’or, Jane Campion pour La leçon de piano (la même année, ex-aequo). On découvre comment il n’y eut qu’une seule séance de Il était une fois en Amérique, séance payante au profit de l’institut  Pasteur. On comprend la malédiction de l’année 2003 ou encore comment le festival a sauvé Cinéma Paradiso. Et tant et tant de choses encore…

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    Et puis il y a ce ton singulier, cette élégance distanciée, cette lucidité caustique que résume si bien cette description de sa première fois à Cannes en 1964 que pourraient s’approprier tant de festivaliers, cette envie bravache de crier devant Cannes comme Rastignac devant Paris "A nous deux maintenant".

    "La Méditerranée était froide, je m'en fichais, c'est dans le bonheur que je nageais. Je me sentais particulier,  différent, promis à quelque chose d'extraordinaire. Je pense qu'il en est de même pour tous les nouveaux venus, à toutes les époques, tant l'excitation naît de l'aventure du festival, de la découverte des films, de l'attrait des rencontres... (...)Même si plus tard, l'occasion me serait donnée de réviser quelque peu cette naïve appréciation". 

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    Le livre est aussi parsemé d’anecdotes savoureuses et le moins épargné est sans doute lui-même car il sait  toujours faire preuve de cette autodérision exquise à lire.  Nous apprenons ainsi comment il a confondu deux maîtres du cinéma (je vous laisse découvrir lesquels…), ou encore comment Adjani présidente du jury du 50ème a traité Mike Leigh de nain de jardin ou comment il avait pris The end of violence de Wenders par amitié, « j’assume » conclut-il et c’est tout à son honneur. Parfois, l’espace d’un instant, on a l’impression de humer l’atmosphère comme dans le passage intitulé La Veille du festival, une véritable nouvelle qui nous plonge amoureusement dans l’ambiance et qui nous donne envie et même la sensation d’y être. Et quand il nous emmène avec lui à la villa Domergue avec le jury en délibérations, on le remercie de nous en laisser deviner tant sans en dire trop, d’avoir à la fois conscience de la préciosité, de l’importance et du dérisoire de l’instant. Bien sûr, on retrouve ce regard acéré dans la description de la montée des marches, « montée vers la gloire ou la guillotine en cas d’échec », un des rites du festival qui se devait d’être là.

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    On regrette de ne pas avoir été là le jour de l’ouverture avec Ridicule, ce film que je ne peux en effet jamais voir sans penser au festival tant ceux prêts à tuer pour et avec un bon mot, pour voir une lueur d'intérêt dans les yeux de leur public roi, pour briller dans le regard  du pouvoir ou d'un public, fut-ce en portant une estocade lâche, vile et parfois fatale, dans leur quête effrénée du pouvoir et des lumières, rappellent tant les manigances de certains au moment du festival : « Un triomphe salué comme tel. Entourages de ministres, de hauts fonctionnaires, de puissants, voire de directeurs de festivals, salués de rire devant ce ballet des courtisans sans voir le miroir que Leconte leur tendait », raconte ainsi Gilles Jacob.

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    Irrésistibles sont les pages dans lesquelles il évoque le choix d’Intolérance de Griffith en ouverture et ce qui en découla, leTBO (tribunal de bouche à oreille),  quand il n’ épargne pas, mais toujours le sourire et l’ironie aux lèvres, les flagorneurs, les hypocrites,  les fêtes (c’est bien connu, la plus fastueuse et mémorable est forcément celle où vous n’étiez pas), la posture péremptoire de la critique (excellent passage Ah, la critique !), les journalistes, "Ces journalistes qui critiquent sans avoir vu les films ou parce qu'ils ne les ont pas vus", " La mer est bleue. Il sait qu'elle est là, mais dans son parcours du combattant il ne la voit même pas", quand il évoque  ces lieux où il faut être, "en être", "On peut tout diagnostiquer aux 140000 personnes voire davantage qui assistent au Festival de Cannes, sauf une carence en égocentrisme".

    Le livre foisonne aussi de réflexions sur le cinéma : "que vont devenir les festivals alors que la cinéphilie elle-même s'est profondément transformée ? Que les séries télévisuelles rendent le jeune spectateur impatient ?", "Dans ce monde qui sacrifie au superficiel, au zapping, à la banalisation, ce qui fait notre force, c'est l'enracinement dans  une passion pour le Cinéma d'auteur et pour ceux qui la portent : les grands."

    "Quand j'ai pris mon poste à la tête du festival je me suis fait une promesse. Celle de promouvoir un cinéma populaire intelligent ou, comme je l'ai dit alors, du cinéma d'auteur pour grand public- et j'ai tenu parole" écrit Gilles Jacob.  Oui, promesse tenue, indéniablement. Et c’est ce que reflète magnifiquement ce livre qui est une plongée dans l’âme du festival, une âme vivante, vibrante, constituée de tant de tumultueux et joyeux paradoxes.

    La rose pourpre du Caire.jpg

     

    Son livre Les Pas perdus s’achevait par un hommage à la vie, une douce confusion entre cinéma et réalité, et par « Woody », évidemment par Woody Allen dont le plaisir à mélanger fiction et réalité, l’enthousiasmante et enthousiaste curiosité, l’amour du cinéma et plus encore l’humour, décidément, le rapprochent tant. Et cette rose pourpre qui à nouveau clôt ce dictionnaire qui mêle là aussi astucieusement cinéma et réalité…

    Vous  pourrez lire ce dictionnaire dans l’ordre comme un roman (Cannes et ses mythologies, quel décor, si romanesque !) ou piocher au gré de vos envies et de vos curiosités et vous immerger dans la Comédie humaine cannoise qui, sous le regard espiègle, d’une étonnante modernité, de Gilles Jacob et sous sa plume alerte devient plus attendrissante et non moins ravageuse que celle de Balzac.

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    En terminant ce livre, j’ai pensé à la sublime affiche du film Café Society sur laquelle une larme dorée coule sur un visage excessivement maquillé tel un masque. Celui de la société que ce café d’apparats et d’apparences métaphorise.  Un « café society » qui nous laisse longtemps avec le souvenir de deux âmes seules au milieu de tous, d’un regard lointain et d’un regard songeur qui, par-delà l’espace, se rejoignent. Deux regards douloureusement beaux. Bouleversants. Comme un amour impossible, aux accents d’éternité. Un inestimable et furtif instant qui, derrière la légèreté feinte, laisse apparaître ce qu’est ce film savoureux : un petit bijou de subtilité dont la force et l’émotion vous saisissent à l’ultime seconde. Lorsque le masque, enfin, tombe. C’est aussi l’impression que m’a laissée ce livre, comme si cette palme en laissant voir ce qu’elle dissimule derrière ses dorures, bien loin d’en perdre son éclat, en devenait plus émouvante encore.

    A 34 jours de l’ouverture du 71ème Festival de Cannes, doucement commence à renaitre cette insatiable envie de découvertes cinématographiques dans laquelle nous immerge le plus grand festival de cinéma au monde et déjà il me semble entendre la musique de Saint-Saëns qui nous appelle de ses notes envoûtantes, réminiscences de tant d’instants magiques de vie et de cinéma qui, à Cannes plus qu’ailleurs, s’entrelacent. Ceux qui résisteraient à cette mélopée ensorcelante, à n’en pas douter,  à la lecture  de cette déclaration d’amour au Festival de Cannes et plus largement au cinéma, devraient y succomber. Ce dictionnaire amoureux du Festival de Cannes est et restera l’ouvrage indispensable pour les curieux et amoureux du festival et du cinéma, et pour ceux qui veulent découvrir le festival par le regard de celui qui le connaît le mieux et qui en parle si amoureusement, avec à la fois l’honnêteté et les élans passionnés qu’implique l’amour véritable : « Citizen Cannes ». Oui, amoureux, ce dictionnaire aux accents si romanesques l'est indubitablement, terriblement. A savourer et  à relire sans modération !

    Et pour en savoir plus, la quatrième de couverture :

    "Il y a les films, les évènements, les palmarès. Il y a l’air du temps.
    Les stars que j’ai aimées et dont je tire le portrait - personnel, artistique, réel, rêvé.
    Il y a les metteurs en scène venus de partout, et qui me sont proches. Les pays, les
    écoles, les genres. La presse. Les photos.
    Les jurys, les discussions, les rires. Les pleurs aussi.
    Il y a la palme d’or.
    Il y a les fêtes, les surprises, les polémiques, les excentricités.
    Il y a les festivaliers, tout ce monde mystérieux du cinéma que le public envie et
    auquel chacun voudrait appartenir.
    Ce  dictionnaire amoureux conte le roman vrai du plus grand festival de cinéma au
    monde, et en révèle quelques secrets.
    Tour à tour historien, romancier, diariste, commentateur,  j’ai souhaité témoigner de
    ces moments tragi-comiques qui forment la folle aventure du Festival.
    J’aimerais que le lecteur se coule dans l’esprit d’un sélectionneur, d’un juré, d’un
    critique, d’un cinéaste, et suive en coulisses le spectacle inouï de ces années éblouissantes."

  • Littérature - Roman - UN HOMME CRUEL de Gilles Jacob (Grasset)

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    La vie passera comme un rêve. Les pas perdus. Le Fantôme du Capitaine. Le festival n’aura pas lieu. J’ai vécu dans mes rêves. Et désormais  Un homme cruel. Les titres des livres de Gilles Jacob sont de belles promesses d’évasion, des invitations au voyage. Promesses tenues, toujours. Il me tardait d’autant plus de découvrir ce dernier livre que son auteur en parlait avec enthousiasme (l’enthousiasme, voilà d’ailleurs une autre qualité commune à ses ouvrages) et avec d’autant plus d’impatience  que l’adjectif cruel n’est pas celui qui lui sied le mieux, moins bien que l'adjectif malicieux en tout cas. Ce titre, forcément en trompe-l’œil donc, qui contrastait avec ceux de ses précédents livres, aiguisait davantage encore ma curiosité.

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     A propos de son personnage de Lucien Fabas dans son roman Le festival n’aura pas lieu,  Gilles Jacob écrivait, « Le bonheur de transmettre s’imposait à lui comme une évidence ». A Gilles Jacob certainement aussi. Comme ce fut le cas dans ses savoureux échanges épistolaires avec Michel Piccoli ( J’ai vécu dans mes rêves, ainsi s'intitulait ce dernier livre, encore une invitation au rêve que je vous recommande d’ailleurs de lire.  Et qui raconte déjà la complexité de l’acteur, derrière l’image, d'homme cruel ou de "bizarres" comme Michel Piccoli qualifiait lui-même ses personnages, leur trouvant là une caractéristique commune écrivant qu'il avait "beaucoup joué les bizarres mais pas tellement les voyous"). Ce bonheur de transmettre de Fabas, revenons-y, se retrouve aussi dans Un homme cruel. Un homme qui lui aussi a vécu dans ses rêves. Un destin hors du commun qu’Hollywood n’aurait peut-être même pas osé inventer. Une star. Une vraie. Même si ce substantif est aujourd’hui tellement galvaudé qu’il en perd toute signification. Sessue Hayakawa en était pourtant une...

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    Sessue Hayakawa. Peut-être comme à moi, ignominieusement comme à moi plutôt, ce nom ne vous dira-t-il rien ? Certainement avez-vous néanmoins vu Forfaiture (celui de 1915, The Cheat, ou son remake d'ailleurs, signé Marcel L'Herbier, en 1937, Sessue Hayakawa y reprenait son rôle) et Le Pont de la rivière Kwaï ? Comment oublier Haka Arakau, riche collectionneur birman surnommé le roi de l'ivoire dans le film de Cecil B. DeMille de 1915 ? Comment oublier le colonel Saïto dans l’adaptation du roman de Pierre Boulle, le film aux 7 Oscars de David Lean ? Un de mes premiers souvenirs de cinéma à la télévision, le 28 mars 1987, comme l'avait scrupuleusement écrit mon père sur ces petites fiches sur lesquelles il notait les titres des films que je voyais dans mon enfance, et la date associée au visionnage, et que j'ai retrouvées, non sans émotion, à cette occasion. Le Pont de la rivière Kwaï était le tout premier de cette très longue liste qui dura des années et remplit une multitude de fiches,  immortalisant ces moments de cinéma.

    Et, pourtant, celui qui a incarné ces deux personnages inoubliables est, lui, tombé dans l’oubli…

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    Comment peut-on pourtant oublier ce visage ? Sur la couverture du livre de Gilles Jacob, l’air ombrageux, mystérieux, féroce (ou simplement le masque de la mélancolie ?), résigné peut-être, les traits d’une finesse rare, d’une beauté indéniable et ce titre qui semble trop bien lui convenir pour ne pas dissimuler une autre vérité. « Ses lèvres retroussées lui donnent un air énigmatique, c’est la Joconde au masculin » comme l’écrit si bien Gilles Jacob. Une couverture qui est déjà une invitation. Une nouvelle. Et c’est en effet à un nouveau voyage que nous convie Gilles Jacob. Un voyage à travers une vie aussi romanesque que celles des personnages que Sessue Hayakawa a incarnés. Une vie tumultueuse entre  Tokyo, Los Angeles, Monaco et Paris. La vie multiple d’un homme qui de star mondiale et adulée en passant par « agent péril jaune » pour la résistance française termina sa vie comme frère Kintaro, avec les moines bouddhistes. En paix, enfin.

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    Né au Japon en 1889, parti très jeune pour l'Amérique mais déjà éprouvé par la vie (une tentative avortée de hara-kiri et un accident l’ayant rendu sourd d’une oreille étant déjà passés par là), Sessue Hayakawa devient, dès les années 1910, au temps du muet, la première grande star d'origine asiatique de Hollywood. « Et l’un de ses plus grands séducteurs. Son charisme, son charme, son regard ont fait fondre de nombreuses comédiennes, provoquant auprès de ses admiratrices des scènes d’hystérie. » Ses réceptions fabuleuses dans son château californien firent la une des journaux de l’époque, des réceptions auxquelles le Gatsby de Fitzgerald n’aurait rien eu à envier. "Jusqu’au jour où le racisme anti-japonais provoque la chute de l’idole et une vertigineuse fuite en avant. L’opium, le jeu, les tentatives d'assassinats, les années folles, la résistance pendant la Seconde guerre mondiale, sans oublier le tournage du mythique Pont de la rivière Kwaï, le film aux 7 Oscars"…même si celui du second rôle pour lequel il fut pourtant nommé lui échappa.

    L’histoire de Sessue Hayakawa  est donc l’histoire vraie d’une star tombée dans l’oubli. Un comédien qui fut aussi renommé que Charlie Chaplin ou Rudolf Valentino (« Sa venue au monde coïncide, à deux mois près, avec celles d’Adolf Hitler et de Charlie Chaplin. Mais comment soupçonner qu’il croiserait l’un et serait ami de l’autre ? », « l’égal en popularité de Chaplin, Douglas Fairbanks  et autres William Hart »), "un personnage de légende qui n’occupe plus aujourd’hui que quelques lignes dans les histoires du cinéma".  Une vie qui dépasse la fiction. De lui, en 1917, le critique Louis Delluc écrivit: « On ne peut rien en dire : c’est un phénomène ». Au sommet de sa carrière, il enchaîna même « 11 films en 2 ans » !

    Le destin de Sessue est absolument passionnant et il l’est d’autant plus que si sa vie est bien sûr unique, singulière, et même exceptionnelle, l’histoire est aussi universelle. L’éternelle histoire de la versatilité du public et du succès, de la gloire éblouissante et de l’oubli assassin. Finalement un peu aussi la métaphore de notre époque qui, plus violemment qu'aucune autre, encense et glorifie aussi vite et bien qu’elle dévore, déshonore, détruit et oublie. Course insatiable et carnassière contre le temps et l’oubli voraces. Et qui mieux que Gilles Jacob, qui fut à la tête du Festival de Cannes de 1978 à 2014 (et qui est toujours président de la Cinéfondation) pouvait nous raconter cette histoire avec lucidité, malice et bienveillance, lui qui, du haut de ses marches, et mieux que nul autre, surtout depuis qu’il ne les surplombe plus, a certainement constaté et observé la versatilité des amitiés, la veulerie des opportunistes, l’injustice du succès parfois,  la duplicité et la force enjoliveuse ou destructrice de l’image et bien sûr l’univers, fascinant et lunatique, du cinéma ?

    Sessue « obsédé par son propre reflet » n’avait rien de cruel, contrairement au(x) personnage(s) qu’il a incarné(s) ( « il a atteint son apogée dès ses débuts grâce à un rôle génial, inquiétant, cruel.»). Ou du moins rien de plus que la plupart d'entre nous. C’est d’ailleurs aussi l’histoire de sa vie. Celle d’un homme entre deux identités. Enfermé dans une image, une apparence : « Je me rends compte que j’étais devenu un homme d’affaires américain, au lieu de l’artiste japonais que j’ai toujours rêvé d’être. », « Ses films ont fait de lui un traitre à la patrie. En interprétant des individus lâches, dépravés, il a donné de son pays une image déshonorante. », « Il est trop occidentalisé pour les Japonais  et trop moralisateur pour les Américains. » , « Durant toute sa vie, Sessue s’est senti japonais aux Etats-Unis et américain au Japon. »

    C’est bien sûr cette dichotomie entre son être et l’image qui est passionnante mais aussi le portrait de l’être plus sensible, avec sa femme,  Tsuru Aoki.  « Un homme cruel » nous raconte aussi une passionnante histoire d’amour qui a surmonté le temps et la distance et le succès et les infidélités, et une autre, impossible, chacune révélant une autre facette du personnage. Gilles Jacob décrit magnifiquement les tourments de l'âme et du cœur, une autre histoire dans l'Histoire. C’est aussi un trépidant voyage dans l’Histoire du 20ème siècle qui nous fait croiser ses figures illustres : Claudel, Stroheim, et tant d’autres. Mais aussi les drames du 20ème siècle entre séisme meurtrier, racisme, guerre ( « Sessue hait le racisme, la chasse aux migrants et aux réfugiés. » ) là aussi tristement intemporels.

    Aussi photographe, Gilles Jacob, avec son regard décidément malicieux et aiguisé, a le don en quelques mots de brosser un portrait, de décrire une scène et de la rendre terriblement vivante (celle du séisme notamment qui m’a donné la sensation de cheminer au milieu des décombres)ou de transcrire la mélancolie. Et je n’ai plus lâché ce livre de sa première à sa dernière ligne pour laisser à regrets Sessue sous le charme duquel l’écriture incisive de Gilles Jacob nous fait une fois de plus tomber. Le cœur en vrac après les dernières lignes d' Un homme cruel qui résonnent en écho avec   "ce quelque chose plus fort que la mélancolie" dont il parlait dans le livre avec Michel  Piccoli   mais aussi en écho avec le chapitre  « Vieillir » dans Le festival n’aura pas lieu, un chapitre sur le temps ravageur, destructeur, impitoyable qui emporte tout, nous rappelant aux ultimes instants ou trop tard, l’essentiel. Nous rappelant aussi la célèbre phrase de Mme de Staël en exergue du roman « La gloire, le deuil éclatant du bonheur. »

    Un palpitant périple mais surtout le roman passionnant d’une vie passionnée qui mérite d’être à nouveau sous les feux des projecteurs même si je regrette que ceux des médias  ne se braquent pas davantage sur ce livre, comme si par une tragique ironie, ils confirmaient là cyniquement et sinistrement la réflexion sur la gloire et l’oubli à laquelle le livre nous invite, incarnant à eux tous l’homme cruel que le titre désigne malicieusement… Avides de tonitruances, de scandales, de simplification plutôt que de l'élégance, rare, et de la complexité que l'auteur et son sujet incarnent. Grâce à Gilles Jacob, pourtant, et ce n'est pas rien, Sessue Hayakawa, rentre à nouveau dans la légende par laquelle il n'aurait jamais dû être englouti. Et le lecteur, à n'en pas douter, jamais non plus n'oubliera le nom, et ses belles assonances et allitérations (tout un poème...) ni le vrai visage de celui qui se dissimulait derrière le personnage d'homme cruel. Sessue Hayakawa...

  • Festival du Film Francophone d'Angoulême 2016: un programme éclectique et enthousiasmant

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    Voilà un festival qui me tente depuis sa première édition tant son programme consacré au meilleur du cinéma francophone me semble chaque année enthousiasmant et tant les échos à son propos sont élogieux. Cette édition, qui sera déjà la 9ème, ne devrait pas déroger à la règle au regard de cet alléchant programme. 

    Ajoutez à cela un festival créé par Marie-France Brière et par l'ancien agent devenu producteur (de la série à succès "Dix pour cent" mais aussi de magnifiques films comme "Je suis un soldat" ou "J'enrage de son absence"), Dominique Besnehard, et un jury cette année coprésidé par l'ancien et irremplaçable Président du Festival de Cannes (toujours président de la Cinéfondation), Gilles Jacob . Et vous obtiendrez un festival particulièrement alléchant!

    Dans le jury, aux côtés de Gilles Jacob,  en tant que coprésidente nous retrouverons la comédienne Virginie Efira. Ils seront entourés de Thierry Chèze (journaliste), Danielle Arbid (réalisatrice), Sophie Desmarais (actrice), Nicolas Dumont (Directeur du Cinéma Français - Canal +), David Foenkinos (romancier),  Salim Kechiouche (acteur), Sara Martins (actrice).

    L'actrice et scénariste Anne Richard présidera le jury étudiant.

    L'édition 2016 aura lieu du 23 au 28 août. Pour certains films, le festival était en concurrence avec Venise, et Angoulême l'a emporté pour "1:54" et "Wulu", notamment, deux films qui ont préféré être en compétition à Angoulême plutôt qu'en sélection parallèle à la Mostra, ce qui démontre, à qui en douterait encore, le bel essor et la prestigieuse réputation que s'est forgé ce festival en quelques années.

    Parmi les nombreuses personnalités attendues: Sophie Marceau, Isabelle Huppert, Mélanie Laurent, Romain Duris, Karin Viard, Lambert Wilson, Michel Blanc, Virginie Efira, Gaspard Ulliel, Mimie Mathy,... et la très rare Isabelle Adjani.

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    Parmi les multiples événements que je vous laisse découvrir en détails ci-dessous: "Tour de France", le troisième film de Rachid Djaïdani avec Gérard Depardieu ou encore le thriller social "Carole Matthieu" de Louis-Julien Petit projeté le 25 août en présence d'Isabelle Adjani mais aussi "L'Odyssée" de Jérôme Salle, "Juste la fin du monde" de Xavier Dolan, Grand Prix du dernier Festival de Cannes dont vous pouvez retrouver ma critique en bas de cet article mais aussi un focus sur la réalisatrice Catherine Corsini, un hommage au cinéma libanais etc.

    Au programme, plus de 40 films:

    • 10 films en compétition inédits en France, venus de la francophonie (cette année la Tunisie, la Belgique, le Québec, la Suisse, le Luxembourg, le Mali, le Sénégal, et la France,  ),
    • 12 avant-premières en exclusivité mondiale.
    • Un Focus à la réalisatrice Catherine CORSINI,
    • Les bijoux de famille d’un distributeur : Les films du Losange
    • Les flamboyants
    • Un premier rendez-vous.
    • Un hommage au cinéma libanais
    mais aussi : les courts-métrages des Talents Cannes Adami (toujours de qualité, à ne pas manquer) et des courts-métrages avant les projections des longs-métrages en compétition.
     
     

    Voici les 10 films en lice:

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    • « Cigarettes et Chocolat Chaud » (France), de Sophie Reine, avec Gustave Kervern et Camille Cottin
    • « Hedi » (Tunisie, Belgique) de Mohamed Ben Attia, avec Majd Mastoura et Rym Ben Messaoud
    • « Les Mauvaises Herbes » (Québec) de Louis Bélanger avec Alexis Martin et Gilles Renaud
    • « Ma vie de Courgette » (Suisse), un film d'animation de Claude Barras, fabriqué en partie à Angoulême par la société Blue Spirit
    • « Mercenaire » (France) de Sacha Wolff
    • « Souvenir » (Luxembourg) de Bavo Defurne, avec Isabelle Huppert
    • « Voir du Pays » (France) de Delphine et Muriel Cousin
    • « Wulu » (Mali, Sénégal) de Daouda Coulibaly
    • "1:54" (Québec) de Yan England
    • "Noces" de Stephan Streker

    A ces films en compétition, s'ajouteront 17 avant-premières.

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    Le film d’ouverture sera ainsi « L'Odyssée » (en salles le 12 octobre 2016), le biopic de Jérôme Salle sur le commandant Cousteau  avec Lambert Wilson, Pierre Niney et Audrey Tautou. Le film de clôture sera « Le Fils de Jean » de Philippe Lioret avec Pierre Deladonchamps.

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    En plus de « Juste la Fin du monde » de Xavier Dolan, mon coup de cœur du Festival de Cannes 2016 dont je vous propose de retrouver ma critique à la fin de cet article, vous pourrez également découvrir « La Taularde » d'Audrey Estrougo, avec Sophie Marceau, « Ouvert la nuit » d’Edouard Baer, "Victoria" de Justine Triet parmi une liste de films très éclectiques.

    Les films en avant-première :

    • L'Odyssée de Jérôme Salle (film d'ouverture)
    • Cessez-le-feu de Emmanuel Courcol
    • La mécanique de l'ombre de  Thomas Kruithof
    • Maman a tort de Marc Fitoussi
    • Going to Brazil de Patrick Mille
    • Le ciel attendra de Marie Castille Mention Schaar
    • Il a déjà tes yeux de Lucien Jean Baptiste
    • Juste la fin du monde de Xavier Dolan
    • Le locataire de Nadege Loiseau
    • Ouvert la nuit d’Edouard Baer
    • Un petit boulot de Pascal Chaumeil
    • Tamara d’Alexandre Castagnetti
    • La Taularde d’Audrey Estrougo
    • Victoria de Justine Triet
    • Toril de Laurent Teyssier
    • Carole Matthieu de Louis-Julien Petit
    • Le Fils de Jean de  Philippe Lioret (film de clotûre)

     

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     Les Flamboyants:

    . "Chouf" de Karim Dridi

    ."Corniche Kennedy" de Dominique Cabrera

    . "Tour de France" de Rachid Djaïdani

    Au programme également les Premiers rendez-vous:

    • L'indomptée de Caroline Deruas
    • Fleur de Tonnerre de Stéphanie Pillonca
    • Venise sous la neige d'Elliott Covrigaru

    En plus de l’ hommage au cinéma libanais, le festival proposera une sélection de films du distributeur Les films du Losange :

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    . La vallée

    . Noce blanche

    . Les nuits de la pleine lune

    . Caché

    . Louis enfant roi

    La réalisatrice Catherine Corsini sera également à l’honneur avec cinq de ses films projetés :

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     . Les amoureux

    . La nouvelle Eve

    . La Répétition

    . Les Ambitieux 

    . La belle saison

    Vous pourrez également revoir le documentaire de l’année, « Demain » de Mélanie Laurent et Cyril Dion, en plein air, au Champ-de-Mars.

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    Sera également projetée « La folle histoire de Max et Léon » de Jonathan Barré.

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    Vous pourrez également découvrir  " Made in France" de Nicolas Boukhrief sorti en e-cinéma , coup de cœur de Dominique Besnehard et Marie-France Brière. "On veut aussi montrer notre témoignage avec tout ce qu’il s’est passé cette année en présentant ce film", a ainsi déclaré Dominique Besnehard.

    Une chaîne éphémère du festival vous proposera en haute définition une programmation spéciale.  En direct, Jean-Pierre Lavoignat recevra les plus grandes stars du cinéma Français, et tous ceux qui, avec passion, fabriquent ces moments de rêve. Autant de rencontres exclusives qui vous feront pénétrer dans les coulisses du cinéma.

    Pour en savoir plus:

    -Le site officiel du festival: http://www.filmfrancophone.fr

    - Le festival sur twitter: @ffangouleme

    -Le festival sur Instagram:@ffangouleme

    -Le festival sur Facebook: http://facebook.com/ffangouleme

    Critique et bande-annonce de JUSTE LA FIN DU MONDE de Xavier Dolan


    La formidable bande-annonce de "Juste la fin du monde" de Xavier Dolan qui vient d'être dévoilée (un film en soi à découvrir ci-dessus) est pour moi l'occasion de vous livrer à nouveau ma critique du film, à découvrir absolument en salles le 21 septembre 2016.

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    Il y a des films, rares, qui possèdent ce supplément d’âme, qui exhalent cette magie indescriptible (la vie, au fond,  cette « vitalité » que François Trufffaut évoquait à propos des films de Claude Sautet) qui vous touchent en plein cœur, qui vous submergent d’émotion(s). Au-delà de la raison. Oui, c’est cela : un tourbillon d’émotions dévastatrices qui emportent notre raison avec elles. Comme un coup de foudre…Un coup de foudre cinématographique est ainsi comme un coup de foudre amoureux. Il anesthésie notre raison, il emporte notre rationalité, nous transporte, nous éblouit, et nous procure une furieuse envie d’étreindre le présent et la vie.

    Voilà ce que j’écrivais il y a deux ans à propos de Mommy en sortant de sa projection cannoise, film pour lequel Xavier Dolan avec obtenu le Prix du Jury du Festival de Cannes 2014. Voilà ce que je pourrais tout aussi bien écrire à propos Juste la fin du monde qui a reçu le Grand Prix du Festival de Cannes 2016 -dont vous pouvez lire mon premier bilan en cliquant ici- (mais aussi le prix du jury œcuménique dont le but est de récompenser des films « aux qualités humaines qui touchent à la dimension spirituelle »). « Cette récompense est inattendue et extrêmement appréciée » a ainsi déclaré Xavier Dolan à propos de son Grand Prix lors de la conférence de presse des lauréats après la clôture du festival.

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    Conférence de presse des lauréats du 69ème Festival de Cannes

    Juste la fin du monde est déjà le sixième film du jeune cinéaste québécois et marque déjà sa cinquième sélection cannoise : après J’ai tué ma mère, son premier film, sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs en 2009, après Les Amours imaginaires dans la sélection Un Certain Regard en 2010 puis en 2012 dans cette même sélection avec Laurence Anyways avant ses sélections en compétition officielle, en 2014 pour Mommy et en 2016 pour  Juste la fin du monde (avant lequel il avait aussi sorti Tom à la ferme).

    Adapté de la pièce de théâtre éponyme de Jean-Luc Lagarce, le film se déroule sur une après-midi. Un jeune auteur, Louis (incarné par Gaspard Ulliel), après 12 ans d’absence, retrouve sa famille pour lui annoncer sa mort prochaine. Il y a là sa mère (Nathalie Baye), son frère aîné (Vincent Cassel), sa petite soeur (Léa Seydoux) et sa belle-sœur qu’il rencontre pour la première fois (Marion Cotillard).

    Dès les premiers plans, dans cet avion qui emmène Louis vers sa famille et dès les premières notes et la chanson de Camille (dont le titre résonne comme un poignant avertissement, Home is where it hurts), une fois de plus, Dolan m’a embarquée dans son univers si singulier, m’a happée même, m’a enfermée dans son cadre. Comment ne pas l’être quand à la force des images et de la musique s’ajoute celle des mots, avec la voix de Louis qui, off, nous annonce son funeste programme : « leur annoncer ma mort prochaine et irrémédiable. En être l’unique messager. […] Me donner, et donner aux autres, une dernière fois, l’illusion d’être responsable de moi-même et d’être‚ jusqu’à cette extrémité‚ mon propre maître. » Tout ce qu’il ne parviendra jamais à dire, une annonce qui place les 1H35 qui suivent sous le sceau de la fatalité, et nous mettent dans la situation rageuse et bouleversante de témoin impuissant.

    J’ai eu la sensation de retenir mon souffle pendant 1H35, un souffle suspendu aux mots de Louis et de sa famille, et plus encore à leur silence, et de ne recommencer à respirer que bien après cette fin et ce dernier plan, sans aucun doute le plus beau de ce 69ème Festival de Cannes.

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    Louis est un auteur, un homme des mots et pourtant, ici, ses mots sont vains. Ils ne servent qu’à cacher, qu’à taire ce que les silences semblent crier avec éloquence. Sur le chemin qui  mène Louis vers sa famille, une pancarte entrevue sur le côté de la route interroge « Besoin de parler ? ». Oui, certainement, mais comment quand les logorrhées des uns et des autres l’en empêchent, quand sa famille ne sait communiquer que dans l’ironie, la colère ou l’invective ?

    Certains, peut-être, diront qu’il ne se passe rien. Sans doute n’auront-ils rien vu de tout ce que sous-entendent les regards, les silences, les excès, les cris, le bruit et la fureur. C’est pourtant hitchcockien. Un regard, un souffle, un mot de travers, un silence paralysant et tout semble pouvoir basculer dans l’irréversible. Le spectateur est à l’affut du moindre souffle, du moindre murmure, du moindre frémissement. Le MacGuffin, ce sont ces mots prononcés dans l’avion à l’attention du spectateur et qui attendent d’être délivrés et de s’abattre. Menace constante. « Le plus prenant c’est la nervosité et la prolixité de tous les personnages qui expriment des choses profondément superficielles, nerveuses, inutiles sauf ce qu’ils devinent être la raison de la venue de Louis » a ainsi expliqué Xavier Dolan lors de la conférence de presse des lauréats du festival.

    Sa caméra, par les gros plans dont est majoritairement composé le film, entoure, enserre, emprisonne, englobe les visages, au plus près de l’émotion, pour capter le mensonge, le non dit, pour débusquer ce qui se cache derrière le masque, derrière l’hystérie. Elle les asphyxie, isole Louis dans sa solitude accablante, absolue, les met à nu, les déshabille de ces mots vains, déversés, criés qui ne sont là que pour empêcher l’essentiel d’être dit. Comme un écho au format 1:1 qui, dans Mommy, par ce procédé et ce quadrilatère, mettait au centre le visage -et donc le personnage-, procédé ingénieux, qui décuplait notre attention. Dans Les Amours imaginaires, la caméra de Xavier Dolan était aussi au plus près des visages, ignorant le plus souvent le cadre spatial à l’image de cet amour obsédant qui rendait les personnages aveugles au monde qui les entourait. La mise en scène non seulement y épousait déjà le propos du film mais devenait un élément scénaristique : puisque les protagonistes s’y « faisaient des films » (l’un se prenant pour James Dean, l’autre pour Audrey Hepburn), et étaient enivrés par leur fantasmagorie amoureuse, par ce destructeur et grisant vertige de l’idéalisation amoureuse, le film en devenait lui-même un vertige fantasmatique.

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    Mais revenons à Juste la fin du monde. Que de douleur, de beauté, de significations dans les silences comme lors de cette scène, sublime, quand Louis prend sa mère dans les bras, qu’il s’y blottit, et qu’une petite parcelle de lumière caresse son visage en grande partie dans la pénombre, et que la musique sublime l’instant, qu’il regarde le vent qui s’engouffre dans les rideaux comme un appel de la vie qui s’enfuit. Que de choses la sensible Catherine dit-elle aussi dans ses silences, dans son flot de phrases absconses, dans ses hésitations, dans ses répétitions, elle qui semble dès le début savoir, et implorer une aide, elle que tout le monde semble mépriser et qui a compris ce que tous ignorent ou veulent ignorer ? Marion Cotillard, dans un rôle radicalement différent de celui de cette femme sauvagement vivante, enfiévrée, en quête d’absolu, qu’elle incarne dans le film de Nicole Garcia Mal de pierres (également en compétition officielle de ce Festival de Cannes 2016), est une nouvelle fois parfaite et semble converser dans ses silences.  « Sa parole était presque un silence sonore » a-t-elle dit lors de la conférence de presse, à propos de Catherine, son personnage, choisissant ses mots avec soin pour évoquer son rôle, toujours justes et d’une étonnante précision. "L'essentiel est que les gens entendent le murmure de la souffrance de chacun des personnages" a ainsi déclaré Xavier Dolan en conférence de presse. C’est indéniablement réussi. Cette souffrance étouffée tranche chacun des silences.

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    Nathalie Baye, comme dans  Laurence Anyways incarne la mère, ici volubile, outrancièrement maquillée, comme pour mieux maquiller, masquer, cette vérité qu’il ne faut surtout pas laisser éclater. « Dans ces imperfections, j’ai vu l’occasion de travailler avec des acteurs que j’admire pour leur demander d’exprimer ces imperfections humaines », a ainsi expliqué Xavier Dolan en conférence de presse. Gaspard Ulliel, remarquable dans le rôle du « roi » Louis, quant à lui, apporte au personnage une infinie douceur, et dans la lenteur de chacun de ses gestes, dans la tendresse mélancolique de chacun de ses regards et dans chacun de ses silences semble crier sa détresse indicible.

    Le langage est d’ailleurs au centre du cinéma de Xavier Dolan. Suzanne Clément, dans Mommy, mal à l’aise avec elle-même, bégayait, reprenant vie au contact de Diane et de son fils, comme elle, blessé par la vie, et communiquant difficilement, par des excès de violence et de langage, déjà. Et dans Laurence Anyways, Laurence faisait aussi de la parole et de l’énonciation de la vérité une question de vie ou de mort : « Il faut que je te parle sinon je vais mourir » disait-il ainsi.

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    Placé sous le sceau de la mort et de la fatalité, Juste la fin du monde n’en est pas moins parsemé de scènes étincelantes. Ainsi, quand Louis s’évade dans le passé, tout s’éclaire et rend le présent encore plus douloureux. La musique, de Gabriel Yared, somptueuse, apporte une note romanesque à l’ensemble, et des musiques judicieusement choisies et placées, souvent diégétiques, constituent des entractes musicaux et des échappées belles et lumineuses, presque oniriques, qui nous permettent de respirer comme cette chorégraphie de la mère et de la sœur de Louis sur un tube d’O-Zone ou lors de réminiscences d’un amour passé sublimé par le souvenir.

    Une fois de plus Xavier Dolan nous envoûte, électrise, bouleverse, déroute. Sans doute le film le plus intense de ce Festival de Cannes 2016, mais aussi le plus intense de Xavier Dolan, dans lequel chaque seconde, chaque mot ou plus encore chaque silence semblent vitaux ou meurtriers. J’en suis ressortie épuisée, éblouie, en larmes, après une fin en forme de valse de l’Enfer qui nous embrasse dans son vertige étourdissant et éblouissant, un paroxysme sans retour possible. Comme une apothéose : une fin du monde. Comme le bouquet final d’une démonstration implacable sur la violence criminelle de l’incommunicabilité. Tellement symptomatique d’une société qui communique tant et finalement si mal, incapable de dire et d’entendre l’essentiel ( ce qu’avait aussi si bien exprimé un film primé du prix de la mise en scène à Cannes, en 2006, Babel).

    Xavier Dolan se fiche des modes, du politiquement correct, de la mesure, de la tiédeur et c’est ce qui rend ses films si singuliers, attachants, bouillonnants de vie, lyriques et intenses. Que, surtout, il continue à filmer  les personnages en proie à des souffrances et des passions indicibles, qu'il continue à les filmer ces passions (et à les soulever), à préférer leur folie à « la sagesse de l’indifférence », c’est si rare... Surtout qu’il continue à laisser libre cours à sa fougue contagieuse, à son talent éclatant et iconoclaste, à nous emporter, nous happer dans son univers, et à nous terrasser d’émotions dans ses films et sur scène, comme lors de son discours de clôture, grand et beau moment qui a marqué la fin de ce 69ème Festival de Cannes :

    « L’émotion ce n’est pas toujours facile, il n’est pas toujours facile de partager ses émotions avec les autres.   La violence sort parfois comme un cri. Ou comme un regard qui tue ». « J’ai tenté au mieux de raconter les histoires et les émotions de personnages parfois méchants ou criards mais surtout blessés et qui vivent comme tant d’entre nous dans le manque de confiance dans l’incertitude d’être aimé. Tout ce qu’on fait dans la vie on le fait pour être aimé, pour être accepté. » […] « Plus je grandis plus je réalise qu’il est difficile d’être compris et paradoxalement plus je grandis et plus je me comprends et sais moi-même qui je suis. Votre témoignage, votre compréhension me laissent croire qu’il faut faire des films qui nous ressemblent, sans compromis, sans céder à a facilité, même si l’émotion est une aventure qui voyage parfois mal jusqu’aux autres, elle finit toujours par arriver à destination. J’étais ici il y a deux ans et je vivais un événement déterminant dans ma vie et en voici un autre qui changera encore mon existence. La bataille continue. Je tournerai des films toute ma vie qui seront aimés ou non et comme disait Anatole France, je préfère la folie des passions à la sagesse de l’indifférence. »

    Le film sortira en salles le 21 septembre 2016. Sans aucun doute y retournerai-je pour, à nouveau, être étourdie d’émotions par ce film palpitant. Merci Xavier Dolan et surtout continuez à oser, à délaisser la demi-mesure, la frilosité ou la tiédeur, à vous concentrer sur ceux qui voient ce que dissimulent le masque, la fantasmagorie, l’excès, la flamboyance et à ignorer ceux que cela aveugle et indiffère… et, surtout, continuez à nous foudroyer de vos coups que vous nous portez au cœur. En plein cœur.

    Remarque : le film a été produit par Nancy Grant à qui on doit notamment la production de Mommy mais aussi du  très beau Félix et Meira de Maxime Giroux.