18/10/2007
« Lire en fête » du 19 au 21 octobre : mes déambulations littéraires
Du 19 au 21 octobre, comme chaque année, à cette même période, se tient l’opération « Lire en fête ». Elle se déroule en France et dans 150 pays et propose des milliers de manifestations liées à la lecture et l'écriture, organisées parfois dans des lieux originaux. Cela commencera demain avec « la nuit de l’écrit » : lectures dans des lieux insolites, déambulations poétiques etc. La thématique de cette année est « Une ville, une œuvre » . Si vous voulez tout savoir sur cette opération et connaître le programme régions par régions, je vous renvoie vers le site officiel : http://www.lire-en-fete.culture.fr/.
Lire en fête ce sont aussi des concours de nouvelles comme celui des nouvelles sur le thème du cinéma pour lequel j’ai été sélectionnée trois fois (2002, 2004, 2005) mais aussi des initiatives novatrices comme celle du Concours des insomniaques qui consiste à proposer un sujet le 19 octobre à 19H et à devoir rendre la copie le lendemain au plus tard à 7H. Tous les renseignements figurent ici : http://nuitecriture.hautetfort.com/ . Faute d’avoir pu réunir un jury professionnel (ce qui sera vraisemblablement le cas pour l’édition 2008), les organisateurs ne proposent qu’un titre honorifique en guise de prix, l’initiative n’en demeure pas moins louable. Attention cependant, si vous craignez que votre prose soit plagiée : les textes seront envoyés aux autres rédacteurs alors ensuite tous promus jurés et publiés sur internet.
Parce que j’ai aimé, dévoré la littérature bien avant le cinéma, parce que les deux sont plus que jamais liés (on dénombre de plus en plus d’adaptations de livres au cinéma, et de nombreux livres que je cite ci-dessous ont d’ailleurs été adaptés), parce que ce sont mes deux passions qui s’entremêlent et me sont tout autant indispensables, et à l’occasion de « Lire en fête", voici mon top 29 de mes romans incontournables (Pourquoi 29 me direz-vous! Tout simplement parce que moins c’était totalement impossible ! J’en conviens, la littérature contemporaine que je lis pourtant avec avidité n’est gère présente dans ce classement, tout simplement parce qu’elle arrive après la 29ème proposition, je n’ai pas encore trouvé LE roman contemporain qui me donne envie de le lire et le relire), du moins ceux que j’ai (re) lus le plus souvent, aussi différents soient-ils, qui m’ont accompagnée, chamboulée, éclairée (assombrie aussi :-)). Je vous les recommande tous ! Je les ai classés par ordre alphabétique...
Mes 29 romans incontournables:
1. Anna Karénine - Léon Tolstoï (le plus romanesque)

2. Belle du Seigneur- Albert Cohen (celui qui me bouleverse le plus et que je dévore, invariablement, à chaque lecture, celui qui m’emmène le plus loin et me paraît le plus proche, celui au style inimitable mais aussi pour sa satire si acerbe et juste d’une société avide d’ascension sociale- ah le pathétisme hilarant d’Adrien Deume et de sa médiocrité-. Roman d’amour pour certains, anti-roman d’amour pour d’autres qui voit la passion étouffer ceux qui la vivent, sublimes et tragiques Ariane et Solal, c’est un roman flamboyant, inoubliable. Cohen décrit mieux que personne la naissance et la désagrégation de la passion. Un roman éblouissant et terrifiant. Comme les sentiments qu’il dépeint, qu’il dissèque. Un roman, une expérience même, que vous adorerez ou détesterez mais qui ne vous laissera sûrement pas indifférent. Ce roman réputé inadaptable devrait sortir prochainement au cinéma ; je ne suis pas certaine de souhaiter le voir au cinéma…. )
3. Bonjour tristesse -Françoise Sagan( le plus tristement et joliment insouciant)
4.Candide-Voltaire (le plus « sage » conte philosophique)
5 .Cyrano de Bergerac -Edmond Rostand (le plus pic-cap-péninsulaire, le plus lyrique)
6. Crime et châtiment - Fedor Dostoïevski (la plus belle morale immorale)
7. Des souris et des hommes - John Steinbeck (pour son aspect universel)
8. Gatsby le magnifique – Francis Scott Fitzgerald (le plus éblouissant, le plus désenchanté aussi)
9. Illusions perdues-Honoré de Balzac (J’aurais pu citer TOUS les Balzac pour ce classement, toute la Comédie humaine
sans aucun doute mériterait de figurer dans ce classement, ce sont en tout cas ceux que j’ai lus le plus tôt et le plus relus. Finalement les plus contemporains, intemporels, multiples, à la fois romanesques et si réalistes. Et puis évidemment les incomparables descriptions balzaciennes qui nous plongent dans les moindres frémissements des âmes et des lieux qui les reflètent. Il y aurait tant à dire qu’un blog entier n’y suffirait pas !:-))
10. La force de l’âge - Simone de Beauvoir (l'analyse la plus pertinente, entre vie quotidienne et vie littéraire germanopratine, un quartier au-dessus duquel planent toujours les ombres majestueuses de Sartre et Beauvoir)

11. La peau de chagrin- Honoré de Balzac (le plus touchant et allégorique)
12. Le dernier jour d’un condamné -Victor Hugo (le plus introspectif)
13. Le portrait de Dorian Gray -Oscar Wilde ( le plus troublant, dualiste, métaphorique et saisissant)
14. Le rouge et le noir-Stendhal (le plus passionné, passionnel, passionnant, pour le talent de psychologue de Stendhal, sa description si précise et bouleversante des élans amoureux, parce que la vie n’est belle que teintée de rouge et de noir)

15. Les Dieux ont soif - Anatole France (le plus « révolutionnaire », historique)
16. Les Faux-monnayeurs - André Gide (le plus novateur, l’ancêtre du « nouveau roman »)
17. Le silence de la mer-Vercors (le plus « résistant»)
18. Les liaisons dangereuses -Choderlos de Laclos (le plus jubilatoire, le plus machiavélique aussi)
19. Lettre à un jeune poète-Rainer Maria Rilke (celui qui me « porte » le plus)
20. Lutétia -Pierre Assouline (A quand une adaptation cinématographique ? Le plus documenté, poignant aussi, l'Histoire à travers l'histoire d'un lieu emblématique) - Lire ma critique en cliquant ici_
21. Madame Bovary - Gustave Flaubert (le plus juste tableau de la province, du romantisme et ses excès)
22. Martin Eden-Jack London (celui qui se dévore le plus rapidement, celui qui fait résonner le plus d’échos en moi peut-être)
23. Les Misérables -Victor Hugo ( l’un des plus beaux souvenirs de mes études, le roman le plus clairvoyant aussi )
24. Rhinocéros-Eugène Ionesco (le plus « intemporel », malheureusement car toujours d’actualité)
25. Roméo et Juliette-William Shakespeare (la plus belle et éternelle tragédie, évidemment)
26. Tartuffe -Molière (l'un et l'autre tant de fois imités...cachez cette hypocrisie qu'il sait si bien nous faire voir)
27. Thérèse Raquin - Emile Zola (pour le naturalisme inégalable de Zola)
28. Une vie – Maupassant (le plus désespéré, pessimiste, sans espoir, le plus sensible et tragique portrait de femme)
29. Un tramway nommé désir - Tennessee Williams (le plus incandescent)
A vous : Laissez, vous aussi, votre top 30...ou 29:-) (ou 20 ou 10 ou 5) et n’hésitez pas non plus à faire connaître ici des manifestations originales à l’occasion de « Lire en fête » si vous en connaissez…
Je réalise que j’ai oublié de citer « Bel ami », et tant d’autres certainement, je réalise aussi qu’aucun roman policier ou qu’aucun roman britannique, deux genres que j’affectionne également, ne figurent dans cette liste, et j’ai aussi honteusement oublié Henry James...ce sera pour une prochaine fois !
Sandra.M
13:10 Écrit par Sandra Mézière dans CHRONIQUES LITTERAIRES | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : cinéma, littérature, lire en fête, albert cohen, belle du seigneur, martin eden, honoré de balzac |
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12/11/2005
Les ouvrages concourant pour le prix du livre de société 2005
Le 24 novembre prochain sera décerné le prix du livre de société 2005 dont je suis membre du jury et dont Franz Olivier-Giesbert est le président. En attendant le palmarès et sans rien vous dévoiler de mon vote, retrouvez ci-dessous mes 10 critiques des ouvrages en compétition.
Second rôle d'Alexandre Moix
Second rôle pourrait n’être que la complainte larmoyante d’un homme aigri et désemparé, frustré par la mise en lumière de son protagoniste de frère, écrivain célèbre de son état. C’est avant tout un cri de douleur aux accents houellebecquiens, aux phrases incisives et percutantes dont la sincérité le rend aussi mordant que touchant. Ce qui n’aurait pu être qu’un roman voyeur ou impudique devient un témoignage sociétal, disséquant avec cynisme ou ironie les préjudices de la célébrité pour ceux qui vivent dans son ombre tentaculaire dans une société qui cultive le culte du paraître, où la médiatisation est érigée en qualité suprême et intrinsèque. Lecteur de Proust et inconditionnel de Truffaut, ce « second rôle » vit autant dans l’ombre des monstres sacrés du septième art que dans celle, étouffante et omniprésente, de ce frère qui l’ignore, dont il se croit séparé d’une distance infranchissable, celle de l’indifférence et du mépris. L’enfer c’est l’autre, l’autre qui devient l’unique aux yeux d’un monde ébloui et aveuglé par ceux qui resplendissent sous les feux de la rampe. La plus grande distance à franchir est probablement néanmoins celle qui le sépare de la lucidité, de la réalité qui, retrouvées, lui permettront peut-être enfin de décrocher le premier rôle…
Mauvais Génie de Marianne Denicourt et Judith Perrignon
Mauvais génie est la réponse vindicative et acerbe de Marianne Denicourt à Rois et Reines de Desplechin qui a, selon cette dernière, pillé son existence pour écrire son scénario. Ce roman s’apparente néanmoins davantage à une vengeance aigrie dénuée de véritable trame narrative qu’à une véritable histoire. Cela pourrait être une lettre restée dans la sphère privée mais pour évacuer sa douleur, sa rancœur Marianne Denicourt a préféré livrer son histoire au public. Sa vengeance est peut-être réussie, ou du moins son désir de rétablir la vérité et sa dignité, rassasié, il en va autrement de cette histoire nous contant les mesquineries de ce Duplancher qui ne présenterait pas le plus infime intérêt s’il n’était pas Desplechin. Fallait-il répondre à une mesquinerie par une autre? Peut-être Marianne Denicourt a-t-elle oublié que « la vengeance est un plat qui se mange froid » … L’intérêt du roman réside surtout dans les questions qu’il suscite: jusqu’à quel point la création peut-elle puiser dans sa vie et celle de ses proches sans devenir indécente ? Peut-on encore parler d’œuvre d’art lorsque sa source est malséante, au mépris de la dignité d’autrui et donc de celle de l’auteur ? Après tout une œuvre d’art doit être décente ou morale ou la fin justifie-t-elle tous les moyens ?
Les maisons hantées de Meyer Levin de Tereska Torrès
Les maisons hantées nous emmènent dans l’intériorité tourmentée, « hantée » d’un homme. L’homme c’est Meyer Levin, et celle qui le hante c’est Anne Franck. Tereska Torrès, sa femme, décrit avec minutie et par le truchement d’anecdotes significatives cet aller sans retour de l’obsession jusqu’à la folie d’un homme guidé par le sentiment d’injustice que cristallise le livre d’Anne Franck selon lui exploitée sous son seul aspect sentimental, symbole d’un monde qui préfère ignorer plutôt que regarder avec lucidité. Tereska Torrès va elle aussi jusqu’à frôler, s’immiscer dans sa folie ; pour mieux comprendre, pour le soutenir, malgré tout. Plus qu’un roman d’introspection, Tereska Torrès cherchant les racines de cette dévorante et possessive obsession, c’est avant tout un roman d’amour, roman « d’amour fou » avec toute la polysémie qu’implique l’expression. Un roman qui hante le lecteur longtemps après sa lecture.
Musulman de Zahia Rahmani
Musulman c’est avant tout une quête d’identité, un parcours dont la langue est le fil conducteur. Récit vocal, dérive musicale parsemée de contes, de poèmes, de langues, de cris, de silences. Zahia Rahmani dissèque les mots et la destinée qu’ils peuvent impliquer à commencer par celui que désigne le titre de son roman, mot synonyme de confusion et dont elle est prisonnière comme elle le sera d’une prison qui ressemble étrangement à Guantanamo. Par une écriture incisive et percutante elle dénonce autant les amalgames et les extrémismes que son identité peut susciter ou engendrer.
Toute l’histoire du monde de Jean-Claude Barreau et Guillaume Bigot
Jean-Claude Barreau et Guillaume Bigot ont signé un ouvrage dont le titre paraît quelque peu présomptueux, nous promettant toute l’histoire du monde « de la préhistoire à nos jours » ! Comme pour s’excuser de cette ambition démesurée et de cette entreprise hasardeuse, ils nous préviennent d’emblée, le récit sera incomplet, nous évoquant même un « conte »… qui n’est « pas destiné aux historiens de métier » ! D’où peut-être cette impression d’approximation, de raccourcis hâtifs ou parfois même aléatoires. Pour vulgariser, fallait-il simplifier à l’extrême ? Faut-il être simpliste (autant dans la forme que dans le fond) pour intéresser à l’Histoire ? Les auteurs ambitionnent certes de donner un passé aux « immémorants » que nous sommes selon eux mais ils semblent néanmoins être tombés dans le culte de l’immédiateté contre lequel ils s’érigent ! Indéniablement ce livre se lit simplement, se zappe presque… Ce livre chronologique et subjectif est avant tout destiné à des lecteurs de prime abord réfractaires à l’Histoire pour les réconcilier avec la matière…une simple mise en bouche qui aura peut-être au moins le mérite de mettre en appétit… Les auteurs auront au moins eu l’honnêteté de proclamer l’aspect « rudimentaire » de ce « résumé » et le mérite de nous donner des repères chronologiques, certes (un peu trop) arbitrairement choisis…et parcellaires.
Le photographe de Guibert, Lefèvre, Lemercier.
D. Lefèvre immortalise ce périlleux périple, nous livrant un documentaire captivant entremêlant judicieusement photographie, et bande dessinée d’E.Guibert. Nous franchissons avec lui les cols abruptes, traversons les routes escarpées, les paysages arides, rudes, côtoyons les vies et ce pays ravagés, déchirés, mutilés par la guerre entre Soviétiques et Moudjahidin. L’originalité formelle procure une véracité, une émotion prégnantes au reportage, le transformant en une singulière expérience autant pour l’auteur que le lecteur. Il ne dissimule ni ses doutes, ni ses craintes, ne tombe jamais dans l’écueil du voyeurisme, n’hésitant pas à déposer son appareil quand l’image qui s’offre à lui devient trop insoutenable. Il fige des images touchantes, poignantes, insolites, âpres, des regards désarçonnés, égarés qui nous happent dans leurs précipices de douleur. Son regard est empreint d’empathie, d’admiration même pour ces médecins sans frontières qui franchissent, transcendent avec tant de courage celles de la peur. Une symphonie picturale à plusieurs mains aux couleurs de l’Orient, soulignant ses différences avec l’Occident et l’universalité de la douleur et de l’humanisme. Un voyage d’une rare intensité, aux résonances contemporaines indéniables, auquel je vous convie vivement.
L’ami de Bono de Jean Grégor
Cela débute comme une photo de classe, instantané d’adolescence aux relents d’éternité. Puis, J. Grégor portraiture chacun de ceux qui y figurent notamment à travers la musique qu’ils aiment : Daho, Dire Straits, U2... Il dresse ainsi le tableau d’une génération de trentenaires, une peinture aux traits parfois cruels, le choix arbitraire de « morceaux » de leur vie mettant en exergue les désillusions de chacun. La musique devient alors un moyen de communication, de singularisation, même d’exclusion. L’ami de Bono, c’est avant tout le récit initiatique de celui que désigne le titre éponyme, Dany Dane, envoûté par U2. Ce périple le mènera jusqu’au chanteur, en Irlande, voyage crucial signifiant un pansement sur la plaie des illusions perdues. La musique, mélancolique, rythme aussi les phrases harmonieuses du livre comme elle rythme l’existence des personnages, musiques impitoyablement ou délicieusement immortelles malgré le temps qui passe, les regrets et remords qui s’amoncellent, un flash-back sonore sur les rêves souvent déchus du passé de ces êtres «libres et fiers» devenus «tristes et soumis». Un refrain lancinant qui résonne longtemps après la dernière ligne, nostalgique et délicieusement ensorcelant, une composition lucide et salutaire sur une génération désenchantée.
Lutétia de Pierre Assouline
Depuis ce palace de la rive gauche dont il narre l’histoire de 1938 à 1945 par le prisme du regard du détective chargé de l’hôtel et de la sécurité de ses clients, on voit, on imagine, on ressent la montée des périls et on assiste avec effroi au glissement du monde vers la tragédie, vers l’innommable, vers l’irrationnel. Assouline a choisi délibérément le seul palace de la Rive Gauche, antre de l’intelligentsia, qui vit l’Histoire dont il fit partie intégrante se dérouler sous ses yeux. Avec lui tantôt horrifiés, tantôt fascinés nous parcourons les couloirs du Lutétia et découvrons les secrets qu’il recèle, les destins qui s’y croisent et qui basculent parfois. Par une sorte d’empathie et grâce au talent de son auteur, le lecteur a l’impression de ressentir la même impuissance que le protagoniste qui, confiné dans ce lieu, voit le monde dériver vers l’inéluctable tragédie. Avec lui nous voyons avec horreur l’Abwehr, le contre-espionnage allemand, prendre possession des lieux, transformer le symbole d’insouciance en celui de l’Occupation. Assouline aurait pu se contenter d’écrire un livre d’Histoire ou un roman mais toute la richesse et la singularité de ce livre résident dans le judicieux mélange des deux sans jamais que cela n’alourdisse le récit ou n’entrave le plaisir du lecteur. Le Lutétia devient un microcosme de la société française, cristallise les angoisses que connaît alors le monde terrassé par le joug nazi. Assouline nous transporte avec lui dans ce lieu, à cette époque troublée par ce roman à la démesure de son sujet, traité sans emphase grandiloquente mais avec pudeur. De surcroît, il a su créer un personnage nuancé, ambigu, qui aime les Allemands et l’Allemagne tout en haïssant les nazis. Il évite ainsi l’écueil du manichéisme, de la complaisance aussi. A l’image du Lutétia, tantôt lâche, tantôt courageux, aveugle puis lucide, le protagoniste oscille entre passivité coupable (puisque le Lutétia hébergea le contre-espionnage allemand) et engagement dans la Résistance presque malgré lui (le Lutétia hébergea les déportés alors appelés « rapatriés » après la Libération )Le Lutétia est ainsi un personnage à part entière d’ailleurs personnifié puisque chacun l’appelle Lutétia, emblème vivant et immortel, symbole d’occupation puis de libération, d’insouciance puis de tragédie, de liberté puis d’enfermement. Assouline esquisse une véritable Comédie humaine n’oubliant ni l’héroïsme, ni les petitesses que cette époque a engendrés. Le protagoniste est aussi épris de la comtesse Clary qu’il connaît depuis l’enfance et qu’il y croise fréquemment. Cette histoire d’amour ajoute un souffle épique et romanesque et enrichit encore le récit. L’histoire et l’Histoire se mêlent donc astucieusement : la guerre 14, le scandale Stavisky, l’Occupation, la déportation, la Résistance ont jalonné le parcours du protagoniste qui verra la guerre commencer puis se terminer, qui assistera à des actes de lâcheté et d’héroïsme, qui aimera, haïra, résistera…sans jamais quitter l’hôtel Lutétia. Nous y croisons Matisse, Joyce et son secrétaire Samuel Beckett ou encore André Gide ou Albert Cohen dont nous apprenons qu’il y écrivit le sublime Belle du Seigneur. Les illustres clients de ce lieu mythique qui jalonnent le récit en accroissent l’intérêt. Le Lutétia devient alors le cadre d’un huis clos tel un théâtre dans lequel se déroule une tragédie qui le dépasse, mais qu’il symbolise aussi. Assouline retranscrit avec minutie l’atmosphère de ce majestueux édifice qui sombre avec les heures noires de l’Histoire puis renaît avec la Libération. Il parvient à nous émouvoir et nous bouleverser et là où d’autres n’auraient réussi qu’un ouvrage historique didactique de plus, Assouline a signé un roman historique passionnant, édifiant, un livre hybride sur les méandres du destin et de l’Histoire.
Désormais quand je passe devant le somptueux édifice, je songe à toutes ces histoires qu’il a vu naître puis mourir, à ces destins dont il a assisté, impuissant, au basculement et je ne peux m’empêcher moi aussi de l’appeler à mon tour Lutétia en me prenant à rêver qu’une réponse murmurée provienne de l’imposante personnalité du Boulevard Raspail, témoin impassible de l'Histoire, qui me livrerait alors ses douloureux secrets…
Prof is beautiful de Jean-Luc Despax
Jean- Luc Despax dresse un inventaire acide des petitesses du milieu professoral à travers le regard de l’un d’entre eux victime des mesquineries de ses collègues sur lesquels il porte un regard impitoyable. Dans ce qui est à la fois une étude sociologique et un récit acerbe ces « profs » sont tout sauf « beautiful ». Son récit est volontairement déstructuré comme un cahier d’écoliers, en l’espèce celui d’un professeur égaré dans celui de ses collègues tyranniques et pinailleurs. Cette forme parcellaire du récit, son style inégal et son aspect parfois didactique dispersent un peu l’attention du lecteur telle celle d’un écolier distrait, celui-ci n’en demeure pas moins caustique et corrosif, et souvent jubilatoire notamment la retranscription d’interminables babillages administratifs et pédagogiques vains et dérisoires.
Jamais je n’oublierai Beslan de Florence Schaal
Florence Schaal signe là un témoignage poignant, pudique et surtout nécessaire nous emmenant avec elle en Ossétie du Nord, au cœur de l’horreur indicible nous obligeant salutairement à nous arrêter et nous interpeller sur le drame que cette région a connue malgré un zapping incessant, une actualité effroyable en chassant malheureusement une autre avec une amnésie déconcertante. Au-delà de cette obscure et innommable tragédie qu’elle retranscrit brillamment elle met en lumière le drame Tchétchène et l’affairisme qui ronge encore la Russie en terminant judicieusement son récit sur une note d’espoir avec la révolution orange en Ukraine. On ressort bouleversés de ce voyage déroutant et saisissant, Florence Schaal ayant eu l’intelligence de ne jamais tomber dans l’écueil du pathos ou de l’indifférence feinte nous livrant avec lucidité et courage ses craintes, ses impressions. Grâce à son précieux et bouleversant témoignage si personnel nous n’oublierons jamais l’ignominie de Beslan.
15:29 Écrit par Sandra Mézière dans CHRONIQUES LITTERAIRES | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note |
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18/04/2005
"Lutétia" de Pierre Assouline: un huis-clos passionnant
Les premières critiques du prix du livre de société dont je suis membre sont parues aujourd’hui dans DS, fortement amputées comme vous le constaterez si vous comparez avec leur version intégrale figurant sur ce blog.
Je vous livre ci-dessous mes impressions sur « Lutétia » de Pierre Assouline, également en compétition.
Depuis ce palace de la rive gauche dont il narre l’histoire de 1938 à 1945 par le prisme du regard du détective chargé de l’hôtel et de la sécurité de ses clients, on voit, on imagine, on ressent la montée des périls et on assiste avec effroi au glissement du monde vers la tragédie, vers l’innommable, vers l’irrationnel. Assouline a choisi délibérément le seul palace de la Rive Gauche, antre de l’intelligentsia, qui vit l’Histoire dont il fit partie intégrante se dérouler sous ses yeux. Avec lui tantôt horrifiés, tantôt fascinés nous parcourons les couloirs du Lutétia et découvrons les secrets qu’il recèle, les destins qui s’y croisent et qui basculent parfois. Par une sorte d’empathie et grâce au talent de son auteur, le lecteur a l’impression de ressentir la même impuissance que le protagoniste qui, confiné dans ce lieu, voit le monde dériver vers l’inéluctable tragédie. Avec lui nous voyons avec horreur l’Abwehr, le contre-espionnage allemand, prendre possession des lieux, transformer le symbole d’insouciance en celui de l’Occupation. Assouline aurait pu se contenter d’écrire un livre d’Histoire ou un roman mais toute la richesse et la singularité de ce livre résident dans le judicieux mélange des deux sans jamais que cela n’alourdisse le récit ou n’entrave le plaisir du lecteur. Le Lutétia devient un microcosme de la société française, cristallise les angoisses que connaît alors le monde terrassé par le joug nazi. Assouline nous transporte avec lui dans ce lieu, à cette époque troublée par ce roman à la démesure de son sujet, traité sans emphase grandiloquente mais avec pudeur. De surcroît, il a su créer un personnage nuancé, ambigu, qui aime les Allemands et l’Allemagne tout en haïssant les nazis. Il évite ainsi l’écueil du manichéisme, de la complaisance aussi. A l’image du Lutétia, tantôt lâche, tantôt courageux, aveugle puis lucide, le protagoniste oscille entre passivité coupable (puisque le Lutétia hébergea le contre-espionnage allemand) et engagement dans la Résistance presque malgré lui (le Lutétia hébergea les déportés alors appelés « rapatriés » après la Libération )Le Lutétia est ainsi un personnage à part entière d’ailleurs personnifié puisque chacun l’appelle Lutétia, emblème vivant et immortel, symbole d’occupation puis de libération, d’insouciance puis de tragédie, de liberté puis d’enfermement. Assouline esquisse une véritable Comédie humaine n’oubliant ni l’héroïsme, ni les petitesses que cette époque a engendrés. Le protagoniste est aussi épris de la comtesse Clary qu’il connaît depuis l’enfance et qu’il y croise fréquemment. Cette histoire d’amour ajoute un souffle épique et romanesque et enrichit encore le récit. L’histoire et l’Histoire se mêlent donc astucieusement : la guerre 14, le scandale Stavisky, l’Occupation, la déportation, la Résistance ont jalonné le parcours du protagoniste qui verra la guerre commencer puis se terminer, qui assistera à des actes de lâcheté et d’héroïsme, qui aimera, haïra, résistera…sans jamais quitter l’hôtel Lutétia. Nous y croisons Matisse, Joyce et son secrétaire Samuel Beckett ou encore André Gide ou Albert Cohen dont nous apprenons qu’il y écrivit le sublime Belle du Seigneur. Les illustres clients de ce lieu mythique qui jalonnent le récit en accroissent l’intérêt. Le Lutétia devient alors le cadre d’un huis clos tel un théâtre dans lequel se déroule une tragédie qui le dépasse, mais qu’il symbolise aussi. Assouline retranscrit avec minutie l’atmosphère de ce majestueux édifice qui sombre avec les heures noires de l’Histoire puis renaît avec la Libération. Il parvient à nous émouvoir et nous bouleverser et là où d’autres n’auraient réussi qu’un ouvrage historique didactique de plus, Assouline a signé un roman historique passionnant, édifiant, un livre hybride sur les méandres du destin et de l’Histoire.
Désormais quand je passe devant le somptueux édifice, je songe à toutes ces histoires qu’il a vu naître puis mourir, à ces destins dont il a assisté, impuissant, au basculement et je ne peux m’empêcher moi aussi de l’appeler à mon tour Lutétia en me prenant à rêver qu’une réponse murmurée provienne de l’imposante personnalité du Boulevard Raspail, témoin impassible de l'Histoire, qui me livrerait alors ses douloureux secrets…
Sandra.M
18:40 Écrit par Sandra Mézière dans CHRONIQUES LITTERAIRES | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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06/03/2005
Le photographe de Guibert/Lefèvre/Lemercier
Didier Lefèvre immortalise ce périlleux périple en Afghanistan
où il accompagna une mission humanitaire en 1986, nous livrant un documentaire captivant entremêlant judicieusement photographie, et bande dessinée d’E.Guibert. Nous franchissons avec lui les cols abruptes, traversons les routes escarpées, les paysages arides, rudes, côtoyons les vies et ce pays ravagés, déchirés, mutilés par la guerre entre Soviétiques et Moudjahidin. L’originalité formelle procure une véracité, une émotion prégnantes au reportage, le transformant en une singulière expérience autant pour l’auteur que le lecteur. Il ne dissimule ni ses doutes, ni ses craintes, ne tombe jamais dans l’écueil du voyeurisme, n’hésitant pas à déposer son appareil quand l’image qui s’offre à lui devient trop insoutenable. Il fige des images touchantes, poignantes, insolites, âpres, des regards désarçonnés, égarés qui nous happent dans leurs précipices de douleur. Son regard est empreint d’empathie, d’admiration même pour ces médecins sans frontières qui franchissent, transcendent avec tant de courage celles de la peur. Une symphonie picturale à plusieurs mains aux couleurs de l’Orient, soulignant ses différences avec l’Occident et l’universalité de la douleur et de l’humanisme. Un voyage d’une rare intensité, aux résonances contemporaines indéniables, auquel je vous convie vivement. Ce livre fait partie de la sélection du livre de société 2005 dont je suis membre du jury.
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04/03/2005
"L'ami de Bono" de Jean Grégor
Cela débute comme une photo de classe, instantané d’adolescence aux relents d’éternité. Puis, J. Grégor portraiture chacun de ceux qui y figurent notamment à travers la musique qu’ils aiment : Daho, Dire Straits, U2... Il dresse ainsi le tableau d’une génération de trentenaires, une peinture aux traits parfois cruels, le choix arbitraire de « morceaux » de leur vie mettant en exergue les désillusions de chacun. La musique devient alors un moyen de communication, de singularisation, même d’exclusion. L’ami de Bono, c’est avant tout le récit initiatique de celui que désigne le titre éponyme, Dany Dane, envoûté par U2. Ce périple le mènera jusqu’au chanteur, en Irlande, voyage crucial signifiant un pansement sur la plaie des illusions perdues. La musique, mélancolique, rythme aussi les phrases harmonieuses du livre comme elle rythme l’existence des personnages, musiques impitoyablement ou délicieusement immortelles malgré le temps qui passe, les regrets et remords qui s’amoncellent, un flash-back sonore sur les rêves souvent déchus du passé de ces êtres «libres et fiers» devenus «tristes et soumis». Un refrain lancinant qui résonne longtemps après la dernière ligne, nostalgique et délicieusement ensorcelant, une composition lucide et salutaire sur une génération désenchantée. Ce livre est sélectionné pour le prix du livre de société dont je suis membre du jury. Il est publié au Mercure de France. (2005)
18:20 Écrit par Sandra Mézière dans CHRONIQUES LITTERAIRES | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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11/02/2005
"Martin Eden" de Jack London
De Jack London, je ne connaissais que « Croc Blanc » et « L’appel de la forêt ». Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir le ténébreux « Martin Eden » . Dès l’instant où mes yeux se sont posés sur ce roman, je n’ai pu les en détacher, le dévorant littéralement jusqu’à la dernière ligne. Pour ne pas en gâcher le plaisir de la découverte, je ne vous en résumerai pas l’histoire. C’est à la fois une brillante histoire romanesque et une peinture de la société, de son hypocrisie, de la superficialité de la réussite, des bas-fonds de San Francisco aux salons de la bourgeoisie. C’est l’itinéraire d’un être passionné et idéaliste qui sombrera dans le désappointement. C’est un roman d’un romantisme désenchanté empreint de passion puis de désillusions. C’est aussi et avant tout un roman sur la fièvre créatrice et amoureuse qui emprisonnent, aveuglent et libèrent à la fois. Le roman le plus autobiographique de Jack London publié en 1909 et réédité aux Editions Phébus (collection Libretto).
Je vous le recommande vivement.
22:05 Écrit par Sandra Mézière dans CHRONIQUES LITTERAIRES | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note |
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26/01/2005
Membre du jury du Prix du livre de Société 2005
Après avoir intégré de nombreux jurys dans des festivals de cinéma, je vais pouvoir expérimenter les jurys littéraires. Je viens en effet d’être sélectionnée sur critique littéraire et questionnaire par http://www.avoir-alire.com/ pour intégrer le jury du livre de société 2005, une nouvelle expérience qui s’annonce très enrichissante et passionnante et dont je ne manquerai pas de vous faire le récit dans ces pages.
La remise du prix aura lieu en octobre 2005, au Procope. D’ici là chaque mois, vous pourrez retrouver mes critiques sur le site internet du magazine partenaire et parfois dans le magazine en question, et bien entendu sur ce blog et d’ores et déjà retrouvez quelques lignes à ce sujet et la présentation du jury dans le magazine du 18 février.
En attendant, pour en savoir plus rendez-vous sur :
Après Bernard Werber et Georges Wolinski, l’an passé le jury était présidé par Frédéric Ferney .
Livres primés les années précèdentes:
• 2004 Jean Hatzfeld Une saison de machettes (Seuil)
• 2003 Pierre Péan, Philippe Cohen La Face cachée du Monde : Du contre-pouvoir aux abus de pouvoir (Mille et Une Nuits)
• 2002 Noëlle Châtelet La Tête en bas (Seuil)
Sandra.M
19:45 Écrit par Sandra Mézière dans CHRONIQUES LITTERAIRES | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note |
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23/01/2005
« Mauvais génie » de Marianne Denicourt et Judith Perrignon
Mauvais génie c’est la réponse vindicative et caustique de Marianne Denicourt à « Rois et Reines » d’Arnaud Desplechin qui a pillé son existence (mort de son père, du père de son enfant, dernière séquence inspirée de la lettre de Desplechin au fils de Marianne Denicourt etc) pour écrire son scénario. On comprend aisément les raisons de cette réaction mais ce roman s’apparente davantage à une vengeance aigrie dénuée de véritable trame narrative qu’à une véritable histoire. Cela pourrait être une simple lettre adressée à Despechin, restée dans la sphère privée mais pour évacuer sa douleur, sa rancœur Marianne Denicourt a préféré livrer son histoire au public. Sa vengeance est peut-être réussie, ou du moins son désir de rétablir la vérité, rassasié, il en va autrement de cette histoire nous contant les mesquineries de cet Arnold Duplancher qui n’aurait très certainement pas été éditée et ne présenterait pas le plus infime intérêt si Arnold Duplancher n’était pas Arnaud Desplechin. Fallait-il répondre à une mesquinerie par une autre mesquinerie? Peut-être Marianne Denicourt a-t-elle oublié que « la vengeance est un plat qui se mange froid » et cette réaction à chaud manque-t-elle par conséquent de recul et de subtilité. Peut-être juste nous pose-t-elle une question plus qu’elle n’apporte de réponse, question que peut aussi susciter le dernier film de Claude Berri « L’un reste, l’autre part » : jusqu’à quel point la création peut-elle puiser dans sa vie et celle de ses proches sans devenir indécente ? Mais une œuvre d’art doit-elle être décente ou bien en est-elle encore une lorsque sa source est malséante, au mépris de la dignité d’autrui et donc de celle de l’auteur ? Sandra.M
Editions Stock- Pour en savoir plus voir aussi ci-dessous
ma critique de « Rois et reines » de Desplechin-
15:08 Écrit par Sandra Mézière dans CHRONIQUES LITTERAIRES | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note |
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