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Cinéma

  • Critique - ADIEU PARIS d’Édouard Baer

    cinéma, film, critique, Adieu Paris, Edouard Baer

    Après La Bostella (1999), Akoibon (2005) et Ouvert la nuit (2017), ce quatrième long-métrage d’Édouard Baer nous emmène dans un restaurant bien connu des nuits (et des journées) parisiennes, La Closerie des Lilas, ici tenu par Jeff, personnage incarné par le regretté Jean-François Stévenin. C’est là que huit hommes, huit « grandes figures », huit artistes, chaque année depuis vingt ans se retrouvent. Il y a là Alain, le philosophe (Berroyer), Louki, le sculpteur (François Damiens), Jacques, l’écrivain (Pierre Arditi), Enzo, le directeur de théâtre (Bernard Murat), Pierre-Henry, le chanteur (Bernard Le Coq) et l’iconoclaste indéfini (Daniel Prévost). Ils étaient les « rois de Paris ». Le rituel est bien rodé. Au menu du repas chaque année : humour et autodérision avec un zeste de perfidie, d’aigreur et de méchanceté. Ces huit-là se détestent autant qu’ils s’aiment. Et puis il y a l’intrus, le convive chaque année différent, cette année Benoît, un acteur de comédies (Benoît Poelvoorde), indésirable pour avoir commis un impair dont on ne connaîtra jamais la teneur. Et enfin, Michael (Gérard Depardieu), l’absent si présent, celui dont l’ombre plane sur tout le déjeuner qui n’a guère envie de venir et finalement ne viendra pas.

    Le titre est à l’image de ce film. Adieu Paris. Une sorte d’oxymore finalement. Adieu la ville Lumière. C’est cela Adieu Paris : un mélange d’obscurité et de lumière. De tendresse et de cruauté. Masquer la mort en singeant la vie. Une comédie mélancolique. Une fantaisie triste. Ou un « drame gai » comme on qualifiait autrefois La Règle du jeu, la comédie grinçante de Jean Renoir, d’ailleurs définie en préambule comme une « fantaisie dramatique ». Comme dans le film de Renoir, il s’agit ici de la fin d’une époque, d’un monde qui périclite, des dernières heures d’un jeu social qui a autrefois étincelé et brille de ses dernières lueurs. Même les poireaux vinaigrette ont été remplacés par une coccinelle-mozzarella, et le pot-au-feu par une simple daube sans os à moëlle.

    On songe ainsi aux comédies virtuoses de Jaoui et Bacri dans lesquelles le vernis peu à peu se craquèle même si leurs personnages sont souvent plus touchants que pathétiques, et notamment à Un air de famille de Klapisch pour le quasi huis-clos que l’on retrouve également ici. Ou encore au film de Patrice Leconte dont le titre évoque cette menace constante et fatale qui plane au-dessus de chaque courtisan : le ridicule. Le langage devient l'arme de l'ambition et du paraître car « le bel esprit ouvre des portes » mais « la droiture et le bel esprit sont rarement réunis » comme on l’entendait dans le film précité. C’est cependant à un film de Francis Veber auquel il est ouvertement fait référence, Le dîner de cons. Chaque année, la bande d’amis invite en effet un autre personnage à les rejoindre pour le procès de Yoshi (Yashi Oida), parodie aussi loufoque que dérangeante.

    Ce repas est finalement un spectacle dans lequel chacun se met en scène, incarne le rôle qu’on attend de lui. Le malaise s’insinue peu à peu car sous l’apparence d’une gaieté feinte avec une application excessive, on découvre que ces hommes se détestent cordialement, voire se méprisent et que « personne ne va bien » mais que tout le monde déploie une énergie folle pour donner le change. On sent que c’est le soir de la dernière. Ou même l’envie n’est plus là. Ce sont les derniers feux de la rampe. On tente de colmater les stigmates de la vieillesse.

    Cela n’empêche pas l’émotion, subreptice, fulgurante, l’espace d’un regard, le temps d’une chanson ou d’une phrase comme ce « pianiste qui donne du sentiment à l’ennui ». Cela n’empêche pas non plus la tendresse dans la relation entre Benoît et la douce et bienveillante Isabelle (Isabelle Nanty) qui portent d’ailleurs dans le film leurs propres prénoms. Sans doute parce que ce sont les plus sincères. Les plus touchants. Isabelle est ainsi toujours là pour réconforter Benoît qui manque tellement de confiance en lui. Cela n’empêche pas non plus la nostalgie, celle de Jeff qui cite Johnny qui ne venait pas souvent car «  il était allergique aux lilas ».

    Les femmes incarnent ici les personnages secondaires qui laissent ces grands enfants aller s’amuser entre eux, une dernière fois. Chaque apparition d’Isabelle Nanty, de Léa Drucker ou de Ludivine Sagnier n’en est pas moins réjouissante.

    Et puis il y a les acteurs qui jouent cette bande de faux amis et qui font que chaque réplique, chaque intonation, chaque silence, chaque regard sont jubilatoires pour le spectateur. Depardieu, sorte de démiurge qui domine Paris, avec son regard cinglant, son imposante stature et ses silences éloquents. Damiens et Poelvoorde avec leurs fragilités et leurs doutes, victimes de ce jeu de massacre, émouvants. Arditi dont l’arme est le langage et qui le perdra, humiliation suprême. Daniel Prévost toujours délicieusement aux frontières de la folie et de l’absurde, Berroyer, le lunaire, qui essaie de masquer qu’il perd pied, Lecoq le séducteur impénitent qui eut son heure de gloire en des temps lointains. Tous masquent leur lassitude (des autres, d’eux-mêmes, du monde, de ce Paris), leur désarroi, leur solitude derrière une exubérance fallacieuse. La caméra à l’épaule renforce ce sentiment d’instabilité, que tout peut dégénérer ou mourir à tout instant.

    Édouard Baer a écrit Adieu Paris avec Marcia Romano, une jeune scénariste à l'origine étrangère à ce milieu culturel masculin parisien issu des années 1960/1970 et qui a mis ainsi de l’ordre dans ce joyeux désordre. Cette comédie mélancolique étourdissante tournée en deux semaines est aussi portée par la photographie d’Alexis Kavyrchine et la musique de Gérard Daguerre.

    Ne manquez pas ce film savoureux pour son humour absurde, sa cruauté joyeuse, son audace tonitruante, sa tendresse et sa poésie mélancoliques cristallisées dans cette réplique : « je voudrais que les choses que j’ai connues quand j’étais enfant existent encore ». On se souvient alors que le film commence par des silhouettes dessinées, dont certaines s’éclipsent, comme celles de Christophe ou Jean Rochefort. Et on quitte la salle le cœur serré de dire Adieu Paris, adieu à ce Paris-là, celui des êtres à part avec leur poésie désenchantée, leur élégance décalée mais aussi le cœur serré à l’idée de voir ces hommes partir chacun de leur côté dans un Adieu à Paris, autant dire à la vie (ils n'auront désormais même plus l'énergie de paraître et de fanfaronner, on se doute que ce repas sera le dernier), enfermés dans leur orgueil et les affres de la vieillesse, sans avoir laissé tomber le masque du cynisme, mais heureux, malgré tout, d’avoir assisté à ce spectacle transcendé par des comédiens hors normes, une fantaisie certes tristes mais revigorante et la folie clairvoyante, douce et salvatrice d'Édouard Baer.

    Sortie en salles : 26 janvier 2022

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  • Nominations des Paris Film Critics Awards 2022

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    Je vous en avais déjà parlé, ici, le mois dernier : à l’image des New York Film Critics Circle Awards, Los Angeles Film Critics Association Awards ou London Critics Film Awards, qui sont aujourd’hui des institutions, les Paris Film Critics Awards, créés à l'initiative de Sam Bobino, récompenseront chaque année le meilleur du cinéma.

    Un collège de 50 votants constitué de critiques et journalistes professionnels de cinéma et culture basés à Paris (l’académie des Paris Film Critics) décernera ses prix aux meilleurs longs-métrages (français et internationaux sortis en salles ou sur des plateformes durant l’année 2021) et talents du cinéma. Je me réjouis de faire partie des votants car j'y vois là avant tout un autre moyen de défendre les films que j'aime comme j'essaie de le faire, passionnément, depuis 2003 sur Inthemoodforcinema.com et ponctuellement ailleurs, surtout que le cinéma (plus que jamais !) a besoin d'être ardemment défendu.

    Les Paris Film Critics Awards 2022 seront remis lors d’une cérémonie qui aura lieu le 7 février à 20H à l'hôtel Le Royal Monceau - Raffles Paris. Ils rendront hommage aux membres de l'industrie cinématographique qui ont excellé dans leur domaine ainsi qu’aux grandes figures du cinéma avec le prix d’honneur pour l'accomplissement d’une carrière (Life Achievement Award) dont le nom sera dévoilé lors de la cérémonie.

    Vous trouverez ci-dessous la liste des nommés. Les lauréats seront donc annoncés le 7 février. Pour en savoir plus, je vous invite également à suivre les Paris Film Critics Awards sur instagram (@parisfilmcritics).

    En tête des nominations figurent Annette et Illusions perdues (7 nominations chacun). Vous y trouverez aussi des films que je vous ai recommandés ici tout au long de l'année 2021 comme celui précité de Xavier Giannoli mais aussi The Father (4 nominations), Les magnétiques (2 nominations), L'Etat du Texas contre Mélissa (1 nomination)...

    Je vous détaillerai bien entendu prochainement le palmarès suite à la cérémonie du 7 février. En attendant, je vous invite à découvrir la liste complète des nominations, ci-dessous.

    NOMINATIONS 2022

    MEILLEUR FILM / BEST PICTURE


    ANNETTE
    DRIVE MY CAR
    ILLUSIONS PERDUES
    L’ÉVÉNEMENT
    ONODA, 10 000 NUITS DANS LA JUNGLE
    THE CARD COUNTER


    MEILLEUR RÉALISATEUR / BEST DIRECTOR


    ARTHUR HARARI, Onoda, 10 000 nuits dans la jungle
    AUDREY DIWAN, L’Événement
    DENIS VILLENEUVE, Dune 
    JULIA DUCOURNAU, Titane
    LEOS CARAX, Annette
    XAVIER GIANNOLI, Illusions perdues


    MEILLEURE ACTRICE / BEST ACTRESS


    LADY GAGA, House of Gucci
    MARION COTILLARD, Annette
    PENELOPE CRUZ, Madres Paralelas
    RENATE REINSVE, Julie (en 12 Chapitres)
    VALERIA BRUNI TEDESCHI, La Fracture
    VALERIE LEMERCIER, Aline


    MEILLEUR ACTEUR / BEST ACTOR


    ADAM DRIVER, Annette
    ANTHONY HOPKINS, The Father
    BENOIT MAGIMEL, De son vivant
    OSCAR ISAAC, The Card Counter
    VINCENT LINDON, Titane
    YUYA ENDO, Onoda,10 000 nuits dans la jungle


    MEILLEURE ACTRICE DANS UN SECOND RÔLE / BEST SUPPORTING ACTRESS


    CHARLOTTE RAMPLING, Benedetta 
    CÉCILE DE FRANCE, Illusions perdues
    JODIE COMER, Le Dernier Duel
    MERYL STREEP, Don’t Look Up : Déni cosmique
    OLIVIA COLMAN, The Father
    TOKO MIURA, Drive My Car

    MEILLEUR ACTEUR DANS UN SECOND RÔLE / BEST SUPPORTING ACTOR


    ADAM DRIVER, Le Dernier Duel
    AL PACINO, House of Gucci
    KARIM LEKLOU, Bac Nord
    LAMBERT WILSON, Benedetta
    VINCENT LACOSTE, Illusions perdues
    WILLEM DAFOE, The Card Counter


    MEILLEURE REVELATION FÉMININE / BEST YOUNG ACTRESS


    AGATHE ROUSSELLE, Titane
    AISSATOU DIALLO SAGNA, La Fracture
    ANAMARIA VARTOLOMEI, L’Événement
    DAPHNÉ PATAKIA, Benedetta
    LUCIE ZHANG, Les Olympiades
    ZBEIDA BELHAJAMOR, Une histoire d’amour et de désir


    MEILLEURE REVELATION MASCULINE / BEST YOUNG ACTOR


    ABDEL BENDAHER, Ibrahim
    ALSENI BATHILY, Gagarine
    FILIPPO SCOTTI, La Main de Dieu 
    MAKITA SAMBA, Les Olympiades
    SAMI OUTALBALI, Une histoire d’amour et de désir
    THIMOTÉE ROBART, Les Magnétiques


    MEILLEUR SCENARIO ORIGINAL / BEST ORIGINAL SCREENPLAY


    ADAM McKAY & DAVID SIROTA, Don’t Look Up : Déni cosmique
    ARTHUR HARARI & VINCENT POYMIRO, Onoda, 10 000 nuits dans la jungle
    ASGHAR FARHADI, Un Héros
    BRIGITTE BUC & VALÉRIE LEMERCIER, Aline
    CATHERINE CORSINI, La Fracture
    RON & RUSSELl MAEL, Annette 


    MEILLEURE ADAPTATION / BEST ADAPTED SCREENPLAY


    AUDREY DIWAN & MARCIA ROMANO, L’Événement
    CHRISTOPHER HAMPTON & FLORIAN ZELLER, The Father
    DENIS VILLENEUVE, ERIC ROTH & JON SPAIHTS, Dune 
    JACQUES AUDIARD, CELINE SCIAMMA & LEA MYSIUS, Les Olympiades 
    RYUSUKE HAMAGUCHI & TAKAMASA OE, Drive My Car
    XAVIER GIANNOLI & JACQUES FIESCHI, Illusions Perdues


    MEILLEURE PHOTOGRAPHIE / BEST CINEMATOGRAPHY


    CAROLINE CHAMPETIER, Annette
    CHRISTOPHE BEAUCARNE, IIlusions perdues
    GREIG FRASER, Dune
    JANUSZ KAMINSKI, West Side Story
    RUBEN IMPENS, Titane
    TOM HARARI, Onoda, 10 000 nuits dans la Jungle

    MEILLEUR MONTAGE / BEST FILM EDITING


    CYRIL NAKACHE, Illusions Perdues
    JEAN-CHRISTOPHE BOUZY, Titane
    LAURENT SÉNÉCHAL, Onoda, 10 000 nuits dans la jungle 
    LOURI KARIKH, La Fièvre de Petrov
    NELLY QUETTIER, Annette
    SIMON JACQUET, Bac Nord


    MEILLEURE MUSIQUE ORIGINALE / BEST ORIGINAL SCORE


    ALBERTO IGLESIAS, Madres Paralelas
    ALEXANDRE DESPLAT, The French Dispatch
    HANS ZIMMER, Dune
    RONE, Les Olympiades
    RON MAEL & RUSSELL MAEL / SPARKS, Annette
    WARREN ELLIS, NICK CAVE, La Panthère des Neiges


    MEILLEUR PREMIER FILM / BEST FIRST FILM


    GAGARINE
    LA NUÉE
    LES MAGNETIQUES
    SOUND OF METAL
    PLEASURE
    THE FATHER


    MEILLEUR DOCUMENTAIRE / BEST DOCUMENTARY


    DELPHINE ET CAROLE INSOUMUSES
    INDES GALANTES
    LA PANTHÈRE DES NEIGES
    L’ÉTAT DU TEXAS CONTRE MELISSA
    LEUR ALGÉRIE
    THE BEATLES GET BACK


    MEILLEUR FILM D’ANIMATION / BEST ANIMATED FILM


    ENCANTO
    LA TRAVERSEE
    LE SOMMET DES DIEUX
    LUCA
    OÙ EST ANNE FRANCK !
    TOUS EN SCÈNE 2

     

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  • Documentaire - JANE PAR CHARLOTTE de Charlotte Gainsbourg (Festival du Cinéma Américain de Deauville 2021)

    Jane par Charlotte.png

    Les magnétiques. Tel est le titre du film lauréat du prix d'Ornano-Valenti de ce Festival du Cinéma Américain de Deauville 2021. Tel pourrait aussi être celui de ce documentaire. Parfois les films qui provoquent les voyages les plus intenses ne sont pas les plus clinquants ou démonstratifs. Plutôt que d’évoquer « Dune » (dont le principal mérite de sa projection à Deauville fut de nous permettre de mesurer l’impressionnant son immersif du Centre International de Deauville), quelques mots sur le documentaire projeté dans le cadre de « L’heure de la Croisette » intitulé  « Jane par Charlotte» dans lequel Charlotte Gainsbourg « capture l'instant présent » reprenant ainsi les mots et la démarche de Varda (le titre se réfère à "Jane B. par Agnès V") mais avec sa singularité et sa sensibilité, à fleur de peau. Un dialogue intime mais jamais impudique entre Gainsbourg et Birkin qui, pendant 3 ans et avec un dispositif minimaliste, au gré des voyages, du Japon à la Bretagne en passant par les États-Unis, et au gré de l’évocation des « petits riens » devient un dialogue universel entre une mère et sa fille, un zoom progressif d'une fille sur sa mère, sans fards. Jane Birkin y apparaît telle qu’elle est : sans méfiance, fantasque, empathique. Mais aussi seule, insomniaque, tourmentée. Tourmentée par les deuils et leurs chagrins inconsolables. La maladie. Le drame ineffable la perte de sa fille Kate. Le temps insatiable et carnassier qui altère la beauté et emporte les êtres chers. Au milieu de tout cela, la visite « comme dans un rêve » de la maison de la rue de Verneuil, l'ombre de Serge Gainsbourg et les silences éloquents et émouvants. Le portrait d’une femme majestueuse. Un portrait qui s’achève par la voix mélodieuse et les mots bouleversants de sa fille se livrant à son tour, enfin, et évoquant la peur terrifiante et universelle de la perte de sa mère et qui, par ce film, tente d'appréhender l'inacceptable, de l'apprivoiser, de retenir chaque poussière d’instant en compagnie de celle dont l'intermédiaire de la caméra lui permet paradoxalement de se rapprocher. Un bijou de tendresse et d’émotion portée par une judicieuse BO (de Bach aux interludes électroniques de Sebastian). D’humour aussi, d'humour beaucoup, grâce au regard décalé, espiègle et clairvoyant que Jane Birkin porte sur elle-même, la vie, les autres, mais aussi celui que sa fille porte sur sa mère. Un film comme elles, réservées et terriblement audacieuses : riche de leurs séduisants paradoxes. Léger dans la forme et teinté de touches de gravité. Libre aussi. Et encore cela : délicat, iconoclaste, éperdument vivant et attachant. Un documentaire qui, en capturant le présent et sa fragilité, nous donne une envie folle d’étreindre chaque seconde de notre vie et aux filles de s'accrocher à leurs mères comme elles deux dans ce dernier plan avec l'illusion d'empêcher ainsi l'inexorable, que la vague effroyable de l'impitoyable faucheuse ne les emporte un jour, à tout jamais...
    Je voudrais remonter le temps. Redevenir celle qui, en 1999, avait eu la chance de partager 5 jours mémorables avec Jane Birkin en tant que membre d'un jury qu'elle présidait au Festival du Film Britannique de Dinard (petite digression pour vous dire que la 32ème édition 2021 a lieu en ce moment, jusqu’au 3 octobre). Et lui dire à quel point sa bienveillance, cette confiance sans filtre envers les autres qui transpire dans ce documentaire, m'avaient émue...Et lui dire merci tout simplement.  Alors merci Jane et merci Charlotte Gainsbourg pour ce portrait qui entremêle les émotions, nuancé aussi à l'image du film de clôture de ce festival, le magistral dernier long-métrage de Yvan Attal, "Les choses humaines" dont je vous parlerai plus tard. "Jane par Charlotte" sort en salles le 27 octobre. Et vous l'aurez compris : je vous le recommande vivement. Et j'en profite aussi pour vous recommander un autre documentaire projeté dans le cadre des "Docs de l'oncle Sam" du Festival de Deauville ("L'État du Texas contre Melissa" de Sabrina Van Tassel dont je vous parlais ici il y a quelques jours).

    Rendez-vous sur mon compte instagram (@sandra_meziere) pour retrouver les vidéos de la présentation du film dans le cadre du Festival du Cinéma Américain de Deauville.

  • Rétrospective Losey à la Cinémathèque Française : "Monsieur Klein" en ouverture le 6.01.2022

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    L'ouverture de la rétrospective Joseph Losey à la Cinémathèque Française, demain, 6 janvier 2022, à 20H, avec Monsieur Klein me donne l'occasion de vous parler à nouveau de ce chef-d'œuvre à (re)voir absolument. Retrouvez le programme complet de la rétrospective, ici. 

    Retrouvez ma critique du film ci-dessous mais aussi mon récit de la remise de la palme d'or d'honneur à Alain Delon, là, lors du Festival de Cannes 2019.

    A chaque projection ce film me terrasse littéralement tant ce chef-d'œuvre est bouleversant, polysémique, riche, nécessaire. Sans doute la démonstration cinématographique la plus brillante de l'ignominie ordinaire et de l'absurdité d'une guerre aujourd'hui encore partiellement insondables.  A chaque projection, je le vois  et l'appréhende différemment.  Pour ceux qui ne le connaîtraient pas encore et que j'espère convaincre d'y remédier par cet article, récapitulons d'abord brièvement l'intrigue.

    Il s'agit de Robert Klein. Le monsieur Klein du titre éponyme. Enfin un des deux Monsieur Klein du titre éponyme. Ce Monsieur Klein, interprété par Alain Delon, voit dans l'Occupation avant tout une occasion de s'enrichir et de racheter à bas prix des œuvres d'art à ceux qui doivent fuir ou se cacher, comme cet homme juif (Jean Bouise) à qui il rachète une œuvre du peintre hollandais Van Ostade. Le même jour, il reçoit le journal Informations juives adressé à son nom, un journal normalement uniquement délivré sur abonnement. Ces abonnements étant soumis à la préfecture et Monsieur Klein allant lui-même signaler cette erreur, de victime il devient suspect. Il commence alors à mener l'enquête et découvre que son homonyme a visiblement délibérément usé de la confusion entre leurs identités pour disparaître.

    La première scène, d'emblée, nous glace d'effroi par son caractère ignoble et humiliant pour celle qui la subit. Une femme entièrement nue est examinée comme un animal par un médecin et son assistante afin d'établir ou récuser sa judéité.  Y succède une scène dans laquelle, avec la même indifférence, Monsieur Klein rachète un tableau à un juif obligé de s'en séparer. Monsieur Klein examine l'œuvre avec plus de tact que l'était cette femme humiliée dans la scène précédente, réduite à un état inférieur à celui de chose mais il n'a pas plus d'égards pour son propriétaire que le médecin en avait envers cette femme même s'il respecte son souhait de ne pas donner son adresse, tout en ignorant peut-être la véritable raison de sa dissimulation affirmant ainsi avec une effroyable (et sans doute inconsciente) effronterie : « bien souvent je préfèrerais ne pas acheter ».

    Au plan des dents de cette femme observées comme celles d'un animal s'oppose le plan de l'amie de Monsieur Klein, Jeanine (Juliet Berto) qui se maquille les lèvres dans une salle de bain outrageusement luxueuse. A la froideur clinique du cabinet du médecin s'oppose le luxe tapageur de l'appartement de Klein qui y déambule avec arrogance et désinvolture, recevant ses invités dans une robe de chambre dorée. Il collectionne. Les œuvres d'art même s'il dit que c'est avant tout son travail. Les femmes aussi apparemment. Collectionner, n'est-ce pas déjà une négation de l'identité ? Cruelle ironie du destin alors que lui-même n'aura ensuite de cesse de prouver et retrouver la sienne.

    Cet homonyme veut-il lui  sauver sa vie ? Le provoquer ? Se venger ? Klein se retrouve alors plongé en pleine absurdité kafkaïenne où son identité même est incertaine. Cette identité pour laquelle les Juifs sont persécutés, ce qui, jusque-là, l'indifférait prodigieusement et même l'arrangeait plutôt, ou en tout cas arrangeait ses affaires.

     Losey n'a pas son pareil pour utiliser des cadrages qui instaurent le malaise, instillent de l'étrangeté dans des scènes a priori banales dont l'atmosphère inquiétante est renforcée par une lumière grisâtre (direction de la photographie signée Gerry Fisher) mettent en ombre des êtres fantomatiques, le tout exacerbé par une musique savamment dissonante ( de Egisto Macchi et Pierre Porte).  Sa caméra surplombe ces scènes comme un démiurge démoniaque : celui qui manipule Klein ou celui qui dicte les lois ignominieuses de cette guerre absurde. La scène du château en est un exemple, il y retrouve une femme, apparemment la maîtresse de l'autre Monsieur Klein (Jeanne Moreau, délicieusement inquiétante, troublante et mystérieuse) qui y avait rendez-vous. Et alors que Klein-Delon lui demande l'adresse de l'autre Klein, le manipulateur, sa maîtresse lui donne sa propre adresse, renforçant la confusion et la sensation d'absurdité. Changement de scène. Nous ne voyons pas la réaction de Klein. Cette brillante ellipse ne fait que renforcer la sensation de malaise.

    Le malentendu (volontairement initié ou non ) sur son identité va amener Klein à faire face à cette réalité qui l'indifférait. Démonstration par l'absurde auquel il est confronté de cette situation historique elle-même absurde dont il profitait jusqu'alors. Lui dont le père lui dit qu'il est « français et catholique  depuis Louis XIV», lui qui se dit « un bon français qui croit dans les institutions ». Klein est donc  certes un homme en quête d'identité mais surtout un homme qui va être amené à voir ce qu'il se refusait d'admettre et qui l'indifférait parce qu'il n'était pas personnellement touché : « je ne discute pas la loi mais elle ne me concerne pas ». Lui qui faisait partie de ces « Français trop polis ». Lui qui croyait que « la police française ne ferait jamais ça» mais qui clame surtout : «  Je n'ai rien à voir avec tout ça. » Peu lui importait ce que faisait la police française tant que cela ne le concernait pas. La conscience succède à l'indifférence. Le vide succède à l'opulence. La solitude succède à la compagnie flatteuse de ses « amis ». Il se retrouve dans une situation aux frontières du fantastique à l'image de ce que vivent alors quotidiennement les Juifs. Le calvaire absurde d'un homme pour illustrer celui de millions d'autres.

    Et il faut le jeu tout en nuances de Delon, presque méconnaissable, perdu et s'enfonçant dans le gouffre insoluble de cette quête d'identité pour nous rendre ce personnage sympathique, ce vautour qui porte malheur et qui « transpercé d'une flèche, continue à voler ». Ce vautour auquel il est comparé et qui éprouve du remords, peut-être, enfin. Une scène dans un cabaret le laisse entendre. Un homme juif y est caricaturé comme cupide au point de  voler la mort et faisant dire à son interprète : « je vais faire ce qu'il devrait faire, partir avant que vous me foutiez à  la porte ». La salle rit aux éclats. La compagne de Klein, Jeanine, est choquée par ses applaudissements. Il réalise alors, apparemment, ce que cette scène avait d'insultante, bête et méprisante et ils finiront par partir. Dans une autre scène, il forcera la femme de son avocat à jouer l'International alors que le contenu de son appartement est saisi par la police, mais il faut davantage sans doute y voir là une volonté de se réapproprier l'espace et de se venger de celle-ci qu'un véritable esprit de résistance. Enfin, alors que tous ses objets sont saisis, il insistera pour garder le tableau de Van Ostade, son dernier compagnon d'infortune et peut-être la marque de son remords qui le rattache à cet autre qu'il avait tellement méprisé, voire nié, et que la négation de sa propre identité le fait enfin considérer.

    Le jeu des autres acteurs, savamment trouble, laisse  ainsi entendre que chacun complote ou pourrait être complice de cette machination, le père de Klein (Louis Seigner) lui-même ne paraissant pas sincère quand il dit « ne pas connaître d'autre Robert Klein », de même que son avocat (Michael Lonsdale) ou la femme de celui-ci (Francine Bergé) qui auraient des raisons de se venger, son avocat le traitant même de « minus », parfaite incarnation de ceux qui avaient à cette époque un rôle trouble, à l'indifférence coupable, à la lâcheté méprisable, au silence hypocrite.

    Remords ? Conviction de supériorité ? Amour de liberté ? Volonté de partager le sort de ceux dont il épouse alors jusqu'au bout l'identité ? Homme égoïste poussé par la folie de la volonté de savoir ? Toujours est-il que, en juillet 1942, il se retrouve victime de la Rafle du Vel d'Hiv avec 15000 autres juifs parisiens. Alors que son avocat possédait le certificat pouvant le sauver, il se laisse délibérément emporter dans le wagon en route pour Auschwitz avec, derrière lui, l'homme  à qui il avait racheté le tableau et, dans sa tête, résonne alors le prix qu'il avait vulgairement marchandé pour son tableau. Scène édifiante, bouleversante, tragiquement cynique. Pour moi un des dénouements les plus poignants de l'Histoire du cinéma. Celui qui, en tout cas, à chaque fois, invariablement, me bouleverse.

    La démonstration est glaciale, implacable. Celle de la perte et de la quête d'identité poussées à leur paroxysme. Celle de la cruauté dont il fut le complice peut-être inconscient et dont il est désormais la victime. Celle de l'inhumanité, de son effroyable absurdité. Celle de gens ordinaire qui ont agi plus par lâcheté, indifférence que conviction.

    Losey montre ainsi froidement et brillamment une triste réalité française de cette époque,  un pan de l'Histoire et de la responsabilité française qu'on a longtemps préféré ignorer et même nier. Sans doute cela explique-t-il que Monsieur Klein soit reparti bredouille du Festival de Cannes 1976 pour lequel le film et Delon, respectivement pour la palme d'or et le prix d'interprétation, partaient pourtant favoris. En compensation, il reçut les César du meilleur film, de la meilleure réalisation et  des meilleurs décors.

    Ironie là aussi de l'histoire (après celle de l'Histoire), on a reproché à Losey de faire, à l'image de Monsieur Klein, un profit malsain de l'art en utilisant cette histoire mais je crois que le film lui-même est une réponse à cette accusation (elle aussi) absurde.

    A la fois thriller sombre, dérangeant, fascinant, passionnant, quête de conscience et d'identité d'un homme, mise en ombres et en lumières des atrocités absurdes commises par le régime de Vichy et de l'inhumanité des français ordinaires, implacable et saisissante démonstration de ce que fut la barbarie démente et banale,  Monsieur Klein est un chef d'œuvre aux interprétations multiples que la brillante mise en scène de Losey sublime et dont elle fait résonner le sens et la révoltante et à jamais inconcevable tragédie, des décennies après. A voir et à revoir. Pour ne jamais oublier. Plus que jamais.

     

  • Critique de TROMPERIE d’Arnaud Desplechin (sortie le 29.12.2021)

    Critique de TROMPERIE d'Arnaud Desplechin.jpg

    Tromperie est une adaptation du livre Deception de Philip Roth publié en 1990 et sorti en 1994 en France.

    1987. Philip (Denis Podalydès) est un écrivain américain célèbre installé à Londres avec son épouse (Anouk Grinberg). Sa maîtresse (Léa Seydoux) vient régulièrement le retrouver dans son bureau, qui est le refuge des deux amants dans lequel ils vivent leur amour et parlent des heures durant.

    Tromperie a été présenté en séance spéciale sous le nouveau label Cannes Première du Festival de Cannes, label initié en 2021, réservé à des films de réalisateurs confirmés « que le festival suit depuis longtemps » selon la définition du Délégué Général du festival, Thierry Frémaux.

    Desplechin jouait déjà la scène finale avec Emmanuelle Devos dans le bonus DVD de Rois et Reines. S’il portait donc en lui cette œuvre depuis longtemps, son adaptation ne relevait pas moins du défi. C’est avec Julie Peyr, sa coscénariste, qu’il s’y est attelé, divisant ainsi le film en onze chapitres et un épilogue. Il s’agissait en effet d’adapter un film dont l’intrigue se déroule dans les années 1980, en Angleterre, avec des acteurs français, en langue française, et un film reposant essentiellement sur les dialogues très écrits. Défi relevé magistralement puisque le résultat est absolument captivant, évoquant des sujets parfois sombres (la mort qui obsède Philip, l’âge et la maladie qui sont aussi des sujets récurrents), teinté d'ironie et même d'humour, traversé par le désir (amoureux, de vie, d’art).

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    Dans Les Fantômes d’Ismaël, la vie d’un cinéaste, Ismaël (Mathieu Amalric) est bouleversée par la réapparition de Carlotta, un amour disparu 20 ans auparavant. Un personnage irréel à la présence troublante et fantomatique incarné par Marion Cotillard, filmée comme une apparition, pourtant incroyablement vivante et envoûtante, notamment dans cette magnifique scène d’une grâce infinie lors de laquelle elle danse sur It Ain't Me Babe de Bob Dylan (qui à elle seule justifie de voir le film en question).  Desplechin jongle avec les codes du cinéma pour mieux les tordre et nous perdre. A la frontière du réel, à la frontière des genres (drame, espionnage, fantastique, comédie, histoire d’amour), à la frontière des influences (truffaldiennes, hitchcockiennes - Carlotta est ici une référence à Carlotta Valdes dans Vertigo d’Hitchcock - ) ce film d’Arnaud Desplechin est savoureusement inclassable, et à l’image du personnage de Marion Cotillard : insaisissable, et nous laissant une forte empreinte. Comme le ferait un rêve ou un cauchemar. Un film plein de vie, un dédale dans lequel on s’égare avec délice. Un film résumé dans la réplique suivante : « la vie m'est arrivée. » La vie avec ses vicissitudes imprévisibles que la poésie du cinéma enchante et adoucit.

    Si j’effectue cette digression sur Les fantômes d’Ismaël, c’est parce que j’aurais pu tirer la même conclusion de ce dernier film de Desplechin. Dès la séquence d’ouverture, le cinéma, à nouveau, (ré)enchante la vie. Le personnage de l’amante incarnée par Léa Seydoux se trouve ainsi dans une loge du théâtre des Bouffes du Nord. Là, elle se présente à nous face caméra et nous envoûte, déjà, et nous convie à cette farandole utopique, à jouer avec elle, à faire comme si, comme si tout cela n’était pas que du cinéma. Parce que ludique, ce film l’est follement, notamment lors d’une scène burlesque de procès. Mais aussi dans la première séquence entre Philip et sa maîtresse. Il lui demande alors de décrire le bureau dans lequel ils se trouvent, ce qu’elle fait les yeux fermés avec poésie, malice, avec la complicité de la caméra de Desplechin qui nous invite dans cet autre dédale, à plonger pleinement dans chaque moment, à les vivre intensément, là, dans ce bureau qui devient le lieu de la liberté. Le lieu où l’amante anglaise est écoutée sans être jugée.

    L’intrigue est principalement centrée autour de Philip et de sa maîtresse dans l’appartement -bureau de l’écrivain, mais aussi jalonné de conversations, avec d’autres femmes, qui portent toutes en elles des brisures qui ne les rendent pas moins ensorcelantes, vibrantes, vivantes. Il y a là Rosalie (Emmanuelle Devos), la seule à porter un prénom, son ancienne maîtresse newyorkaise qui lutte contre le cancer mais aussi l’épouse, l’étudiante (Rebecca Marder), l’exilée tchèque (Madalina Constantin).

    Tromperie est une ode constante aux pouvoir de la fiction, qu’elle soit littéraire ou cinématographique. La fiction qui sublime la vie. Par une judicieuse mise en abyme, le dispositif qu’utilise Desplechin fait écho au travail et aux ruses de l’écrivain qui s’amuse avec la réalité, la traduit, la trahit, la transgresse, lui vole des moments de vérité. D’ailleurs, l’amante existe-t-elle vraiment ? C’est là que le film prend une tournure encore plus passionnante, quand Philip pour se justifier auprès de son épouse lorsqu’elle tombe sur un carnet racontant son histoire avec son amante anglaise, explique qu’il s’agit là seulement d’un être fictif et de la matière de son nouveau roman, brouillant encore un peu plus les frontières entre le vrai et le faux, comme s’amuse à le faire aussi Desplechin dans ce film qui manie l’ellipse et les changements de tons et de décor avec maestria.

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    On a beaucoup évoqué Bergman à propos de ce film. Il m’a aussi souvent rappelé Alain Resnais qui, à chaque film, réinventait encore et encore le dispositif cinématographique. Il m’a notamment fait songer à Vous n’avez encore rien vu, dans lequel un homme de théâtre, après sa mort, convoque ses amis comédiens ayant joué dans différentes versions d’une pièce. Chaque phrase prononcée, d’une manière presque onirique, magique, est d’une intensité sidérante de beauté et de force et exalte la force de l’amour. Un film inventif et, là aussi, ludique qui joue avec les temporalités, avec le temps, avec la disposition dans l’espace. Il donne à jouer des répliques à des acteurs qui n’en ont plus l’âge. Cela ne fait qu’accroître la force des mots, du propos, leur douloureuse beauté et surtout cela met en relief le talent de ses comédiens. Chaque phrase qu’ils prononcent semble être la dernière et la seule, à la fois la première et l’ultime. Une sublime déclaration d’amour au théâtre et aux acteurs, un des plus beaux hommages au cinéma qu’il m’ait été donné de voir et de ressentir. Une mise en abyme déroutante, exaltante, d’une jeunesse folle, un pied-de-nez à la mort qui, au théâtre ou au cinéma, est transcendée. Un film inclassable et si séduisant, n’usant pourtant d’aucune ficelle pour l’être mais au contraire faisant confiance à l’intelligence du spectateur, qui m’avait enchantée, bouleversée, et qui m’a rappelé pourquoi j’aime follement le cinéma et le théâtre, et les mots auxquels il rend un si bel hommage.

    Je me permets cette nouvelle digression parce que je pourrais là aussi employer ces mêmes termes à propos de ce nouveau film de Desplechin, déclaration d’amour aux acteurs, au théâtre, au cinéma, aux pouvoirs de l’écriture, et qui fait tout aussi confiance à l’intelligence du spectateur.

    Arnaud Desplechin retrouve ici Léa Seydoux qu’il avait dirigée dans son film précédent, le remarquable Roubaix, une lumière, dans un rôle radicalement différent. Le spectateur est suspendu à chacun de ses mots. Elle est ainsi à la fois sensuelle, malicieuse, inquiète, toujours lumineuse a fortiori quand elle se rhabille et que tout devient noir autour d’elle (une des nombreuses astuces de mise en scène). Desplechin offre à chaque actrice une partition sublime dont l’ensemble permet de faire entendre une musique, celle de la voix de Philip Roth, et de dresser son portrait. Anouk Grinberg, Emmanuelle Devos, Madalina Constantin, Rebecca Marder sont aussi absolument bouleversantes. En double de Roth et un peu de Desplechin, Denis Podalydès a le regard et l’écoute intenses qui le rendent successivement ironique, inquiétant, attachant, détestable, désirable, méprisable mais toujours à l’image du film : captivant.

    La caméra d’Arnaud Desplechin, avec l’aide précieuse et judicieuse de son chef-opérateur Yorick Le Saux, caresse sensuellement les visages et les corps, au plus près. Sur une année, de l’automne à l’été, la lumière, est de plus en plus prégnante.  Ajoutez à cela la musique de Grégoire Hetzel et une précision et une variation astucieuses des décors et vous obtiendrez une orfèvrerie de mise en scène.

    Un film solaire et sensuel, parfois doucement cruel mais aussi tendre, même quand il évoque des sujets plus âpres, bouleversant, intimiste, réjouissant, élégant, à la fois léger et sombre. Une réflexion passionnante sur l’art aussi et sur la vérité, une réflexion à laquelle cette brillante mise en abyme invite, nous emportant dans son tourbillon fascinant de mots et, surtout, de cinéma.

  • Critique - ROSE d'Aurélie Saada

    cinéma, critique, film, Rose, Aurélie Saada, Françoise Fabian, Aure Atika, Pascal Elbé

    Rose est le premier long métrage d’Aurélie Saada, initialement surtout connue pour être l’une des chanteuses du duo Brigitte. Cela commence ainsi : dans un tourbillon de paroles et de musiques. Une fête qui nous emporte d’emblée dans sa danse, mais une fête, comme le sont souvent la joie et la vie : au bord des larmes. C’est l’anniversaire de Philippe (Bernard Murat), le mari de Rose. Elle ne le sait pas encore, Rose. Mais ce sera son dernier. Peu de temps après, Rose est veuve, à 78 ans. C’est même ainsi qu’elle se définit lorsqu’on lui demande ce qu’elle fait dans la vie : veuve. Elle a l’impression de n’être plus que cela, une femme qui a perdu le sens et l’essence de sa vie.

    Rose est abattue, ne sort plus, ne se lave plus. Rose est éteinte. Rose est perdue dans son silence mortel au milieu des cris des vivants et d’un monde auquel elle a la sensation d’être soudain étrangère. Mais un soir, lors d’un dîner auquel l’invite sa fille, elle rencontre une femme d’un âge aussi avancé que le sien. Une femme furieusement vivante. Peu à peu, à partir de ce moment, l’absente redevient présente. Elle retrouve même un appétit de vie qui emporte sa tristesse, et la nôtre potentielle avec. Elle réalise qu’elle n’est pas seulement la mère et la veuve mais une femme qui peut encore embrasser la vie, désirer même (et l'être aussi, désirée), et les deux scènes que le lui font réaliser sont remarquables d’intensité, de justesse, d’émotion, de pudeur et sensualité mêlées, et pour l'une de ces deux scènes grâce au jeu tout en nuances de Pascal Elbé en restaurateur chamboulé par Rose mais aussi grâce au scénario particulièrement sensible coécrit par Aurélie Saada et Yaël Langmann.

    La Rose qu’incarne Françoise Fabian est plurielle et invite chaque femme à oser l’être. Elle est ainsi tour à tour déroutée, déroutante, fascinante, séduisante, espiègle, femme, enfantine, libre, égarée, lumineuse, fragile, forte. Renaissante. Vivante ! Quel rôle ! Quelle interprétation ! Il y a des personnages comme cela, rares, qui vous accompagnent longtemps après la projection, qu’on intègre à sa mémoire comme des êtres réels, de chair et de sang. Et celui-ci l’est d’autant plus qu’il donne à voir et admirer une femme d’un âge trop rarement (voire presque jamais !) représenté ainsi au cinéma. Pleine de vie. Pleine de la vie.

    Tout sonne incroyablement juste. Tout vibre de vie, et l’exalte. Rarement un film m’aura semblé avoir des décors qui sonnent aussi vrais, aussi, tant l’attention portée aux « détails » est remarquable, jusqu’aux mets amoureusement filmés et confectionnés.

    Aure Atika ( toujours si juste, ici dans le rôle d'un très émouvant personnage aveuglé par l’amour qui sombre et renait aussi), Grégory Montel, Damien Chapelle sont parfaits pour incarner les enfants de Rose, dont les portraits sont esquissés par petites touches là aussi particulièrement sensibles, tous confrontés à leurs propres fêlures, à un carrefour de leurs vies.

     L’affiche évoque une « ode à la vie ». C’est plus que cela. De ces films qui vous apprennent à « vivre avec la déchirure » pour reprendre les mots prononcés par Delphine Horvilleur qui incarne son propre rôle de Rabbin. Un film qui est par ailleurs bouleversant pour les grands enfants qui voient leurs parents vaciller, et n’ont de cesse de craindre qu’ils tombent. Un film poignant à l’image de Rose et de son monologue final.

    Un film qui invite à se « foutre » de l’âge, à faire exploser les cases dans lesquelles on cherche à nous enfermer. Et à croire en tous les possibles, encore, toujours, malgré tout, malgré les autres, même malgré soi. Un film qui appelle à provoquer l’instant présent, à le savourer aussi, chaque seconde, jusqu’à la dernière seconde. Un film rempli d’espoir qui vous donne envie d’empoigner la vie, de croire en ses sursauts improbables de joie, quel que soit notre âge. Un film qui dynamite les clichés et fait exploser les cases, qui nous rappelle que la beauté et la vitalité n’ont pas d’âge. Un film comme celle dont il dresse le merveilleux portrait : libre ! Joyeusement. Profondément. Intensément.

    Alors, on en ressort comme Rose à la fin du film, heureux et triste un peu aussi, avec en tête l’ensorcelante musique d’Aurélie Saada (qui a aussi composé la BO comme les chansons du film C’est toi que j’attendais de Stéphanie Pillonca pour lesquelles elle a reçu une mention spéciale du jury pour lors du Festival du Cinéma et Musique de Film de La Baule 2021). Ou peut-être heureux d’être triste, qui sait. Cela s’appelle la mélancolie, ce « bonheur d’être triste » qu’évoquait Victor Hugo. Elle sait en effet parfois aussi être réconfortante, la mélancolie, comme l’est ce petit bijou. Foncez le découvrir ! Rose a été primé au Festival de Locarno. Pour moi, Françoise Fabian était jusqu’à présent la Françoise de « La bonne année », mon film de Lelouch préféré. Elle sera désormais l’incandescente Rose. Et Aurélie Saada sera la talentueuse chanteuse des Brigitte, toujours, mais désormais indéniablement aussi une cinéaste.

  • Les 1ers Paris Film Critics Awards - le 7 février 2022 à Paris

    cinéma, film, Paris Film Critics Awards, Paris

    À l’image des New York Film Critics Circle Awards, Los Angeles Film Critics Association Awards ou London Critics Film Awards, qui sont aujourd’hui des institutions, les Paris Film Critics Awards, créés à l'initiative de Sam Bobino, récompenseront chaque année le meilleur du cinéma.

    Un collège de votants constitué de critiques et journalistes professionnels de cinéma et culture basés à Paris (l’académie des Paris Film Critics) décernera ses prix aux meilleurs films français et internationaux sortis en salle durant l’année.

    Je remercie Sam Bobino de m'avoir proposé d'en faire partie. Je m'en réjouis car j'y vois là avant tout un autre moyen de défendre les films que j'aime comme j'essaie de le faire, passionnément, depuis 2003 sur Inthemoodforcinema.com et ponctuellement ailleurs, surtout que le cinéma (plus que jamais !) a besoin d'être ardemment défendu.

    Les Paris Film Critics Awards seront remis lors d’une cérémonie qui aura lieu à Paris au début de l’année suivante. Ils rendront hommage aux membres de l'industrie cinématographique qui ont excellé dans leur domaine ainsi qu’aux grandes figures du cinéma avec le prix d’honneur pour l'accomplissement d’une carrière (Life Achievement Award).

    La 1ère Cérémonie de remise des Paris Film Critics Awards aura lieu à l’Hôtel Royal Monceau Raffles Paris, le lundi 7 février 2022. 50 journalistes et critiques parisiens devront départager les films sortis en salle en France en 2021.

    17 trophées seront décernés :

    Meilleur film

    Meilleur réalisateur

    Meilleure actrice

    Meilleur acteur

    Meilleure actrice dans un second rôle

    Meilleur acteur dans un second rôle

    Meilleure révélation féminine

    Meilleure révélation masculine

    Meilleur scénario original

    Meilleure adaptation

    Meilleure photographie

    Meilleur montage

    Meilleure musique originale

    Meilleur premier film

    Meilleur film d'animation

    Meilleur film documentaire

    Prix d’Honneur (pour l’ensemble d’une carrière)

    Relations presse du prix : Agence PMC

    Instagram du Prix : @parisfilmcritics

    Facebook du Prix : Paris Film Critics Association

    Lien permanent Imprimer Catégories : PARIS FILM CRITICS AWARDS Pin it! 0 commentaire