Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • « Faubourg 36 » de Christophe Barratier : un hommage au cinéma d’hier

    faubourg 36.jpg

    Je l’avoue : je n’avais aucune envie de voir ce film, la bande annonce me laissait présager un film daté et artificiel mais ayant vu tous les autres films à l’affiche dans mes cinéma favoris, je me suis finalement laissée tenter. Il m’a fallu un petit bout de temps pour m’accoutumer à ce cinéma désuet, à sa succession frénétique de plans, de situations et de personnages stéréotypés et puis je me suis replongée sans déplaisir dans mes souvenirs de ce cinéma que j’aimais tant : celui de Carné, de Duvivier, de Becker (Jacques) , celui de l’avant-guerre , perdu quelque part entre les espoirs du Front populaire et la montée des extrêmes et de l’antisémitisme, avec des références aussi à celui que l’on appelait de qualité française (cinéma de studio et de scénaristes d’après-guerre. )

     Evidemment ce film n’a rien à voir avec « Entre les murs » par exemple actuellement à l’affiche et il ne prétend d’ailleurs nullement au même cinéma (si vous ne devez voir qu’un film ce mois-ci c’est évidemment celui de Laurent Cantet) mais aussi diamétralement opposés que soient leurs styles et leurs écritures (d’ailleurs ne vous y trompez pas « Entre les murs » est un film très écrit, parfaitement écrit  même au point de donner cette parfaite illusion du documentaire, de vérité prise sur le vif) je les crois portés par la même sincérité, la même envie de mener un genre à son paroxysme, le même perfectionnisme.

    Dans un faubourg populaire du nord de Paris en 1936, l'élection printanière du gouvernement de Front Populaire fait naître les plus folles espérances et favorise la montée des extrêmes. C'est là que trois ouvriers du spectacle au chômage Pigoil, Milou et Jacky  ( respectivement incarnés par Gérard Jugnot, Clovis Cornillac et Kad Merad) décident d'occuper de force le music-hall qui les employait il y a quelques mois encore, pour y monter un "spectacle à succès".

    Clovis Cornillac ressemble à s’y méprendre à Jean Gabin dans les films d’avant-guerre, Nora Arnezeder (la découverte du film comme Jean-Baptiste Maunier dans « Les Choristes » avec lequel elle a un commun une fraîcheur et un talent éclatants) à Michèle Morgan : tous deux font inévitablement penser au couple mythique Nelly et Jean du « Quai des Brumes » de Marcel Carné auquel un plan d’ailleurs fait explicitement référence. Bernard-Pierre Donnadieu (Galapiat), quant à lui,  fait penser à Pierre Brasseur (Frédérick Lemaître) dans « Les enfants du paradis » de Carné et à  Jules Berry (Valentin) dans « Le jour se lève »  du même Carné  ou  dont j’ai d’ailleurs cru reconnaître le célèbre immeuble dessiné par Alexandre Trauner dans le premier plan du film… Les décors du film entier  font d’ailleurs penser à ceux de Trauner, avec cette photographie exagérément lumineuse entre projecteurs de théâtre et réverbères sous lesquels Paris et les regards scintillent de mille feux incandescents et mélancoliques. Et l'amitié qui unit les protagonistes de ce "Faubourg 36" fait évidemment penser à celle qui unissait ceux de "La belle équipe" de Duvivier. (Voir mes critiques des films précités dans ce paragraphe en cliquant ici).

      Barratier assume donc ses références, celles d’un cinéma académique, classique et populaire, prévisible,  empreint d’une douce nostalgie. Dommage qu’il n’ait pas trouvé un dialoguiste du talent de Prévert et qu’à la fin les personnages incarnés par Clovis Cornillac et Nora Arnezeder passent au second plan mais après tout le film s’intitule « Faubourg 36 » : c’est lui le vrai héros du film, lequel n’est pas vraiment une comédie musicale (même si la fin du film s’y apparente avec une belle énergie), plutôt un film sur un music hall, ceux qui le font vivre, pour qui il est une raison de vivre. Le destin, le conte de fée  d’une « Môme » qui assume pleinement le genre du film  sans les excès mélodramatiques et les maquillages outranciers du film éponyme...auquel quelques plans font d’ailleurs étrangement songer.

     On en reste peut-être un peu trop à distance comme on regarderait un beau spectacle avec l’impression que ses artistes s’amusent beaucoup entre eux mais ne nous font pas totalement entrer dans la danse mais ce voyage dans le temps et dans le cinéma d’hier que Christophe Barratier fait revivre le temps d’un film vaut néanmoins le détour ne seraient-ce que pour la beauté des plans emportés par une caméra dynamique, et pour ses comédiens portés par une énergie admirable au premier rang desquels François Morel qui apporte ici sa fantaisie imparable, Pierre Richard et sa bonhomie clownesque, Gérard Jugnot sa touchante justesse, Kad Merad son goût du second degré et sa –belle- voix que l’on découvre, et les seconds rôles qui, à l’image de ceux du cinéma auquel Barratier rend hommage, existent réellement.

     Quatre ans après « Les Choristes » (8 million de spectateurs) Christophe Barratier avec son second film a eu l’intelligence de ne pas forcer sa nature, d’être fidèle à ses convictions cinématographiques et impose  ainsi son style joliment désuet, musical, mélancolique, sentimental, photogénique (Tom Stern, photographie de Clint Eastwood signe ici la photographie) et enthousiaste avec une résonance sociale finalement très actuelle. Le film d’un réalisateur qui aime indéniablement le cinéma, ses acteurs et ses artifices revendiqués, et rien que pour cela, pour cette sincérité ce « Faubourg 36 » vaut le détour.

    appa.jpg Et après l’hommage au cinéma des années 30, mercredi prochain sort en salles l’hommage au western classique, l’hymne à l’amitié signé Ed Harris, « Appaloosa » que je recommande à tous les amateurs du genre...dont je suis (présenté en avant-première au dernier Festival du Cinéma Américain de Deauville) !

    A suivre sur "In the mood for cinema": l'avant-première de la série "Flics" d'Olivier Marchal en présence de toute l'équipe du film.

     Sandra.M

  • 19ème Festival du Film Britannique de Dinard: le programme (article complété le 27.09)

    festival-film-britannique-dinard-19eme-editio-L-2.jpgDu 2 au 5 octobre aura lieu la 19ème édition du Festival du Film Britannique de Dinard.

    Entre avant-premières, compétition, hommage (à Hugh Hudson), gros plan (sur Daphné du Maurier), expositions, rencontres, débats, courts et longs-métrages, comme chaque année le programme sera riche et varié.

    JURY 2008

    Le jury sera présidé par Lambert Wilson et composé de : Arié Elmaleh, Tara Fitzgerald, Valérie Kaprisky, Aïssa Maïga, Rory Mc Cann, Nicolas Roeg, Lucy Russell, Alice Taglioni et Sterenn Le Scan  .

    CONCOURS

    Vous pouvez d'ailleurs vous aussi faire partie du jury comme ce fut mon cas en 1999,  grâce au concours organisé par Ouest-France et ouvert à tous:

    il suffit d'envoyer rapidement une lettre de motivation d'un feuillet maximum (1500 caractères) à la rédaction Ouest-France, Jury du Festival, 15 Avenue Jean-Jaurès, BP  214, 35049 Saint-Malo Cedex .

    PROGRAMME DU 19ème FESTIVAL DU FILM BRITANNIQUE DE DINARD

    COMPETITION

    Boy A, de John Crowley.

    Clubbed, de Neil Thompson.

    A Complete History of my Sexual Failures, de Chris Waitt.

    The Escarpist, de Ruppert Wyatt.

    Helen, de Christine Molloy & Joe Lawlor.

    The Market, de Ben Hopkins.

    AVANT-PREMIERES

    Film d'ouverture

    My Life So Far (1999), de Hugh Hudson.


    Film de gala

    Somers Town, de Shane Meadows.


    Séance spéciale

    Young @ Heart (doc), de Stephen Walker.


    Avant-premières

    Adulthood, de Noel Clarke.

    The Agent, de Lesley Manning.

    The Crew, de Adrian Vitoria.

    The Duchess, de Saul Dibb.

    Eden Lake de James Watkins.

    The Edge of love, de John Maybury.

    Flashbacks of a Fool, de Baillie Walsh.

    French Film, de Jackie Oudney.

    Genova, de Michael Winterbottom.

    The Hide, de Marek Losey.

    Hunger de Steve McQueen. (voir ma critique ici)

    Love Live Long, de Mike Figgis.

    Man on Wire (doc), de James Marsh.

    The Meerkats (La Famille suricate) (doc), de James Honeyborne.

    Of Time and the City (doc), de Terence Davies.

    Shadows in the Sun, de David Rocksavage.

    Stephen Frears, A Portrait (A propos de Stephen Frears), de Philippe Pilard.

    INFORMATIONS PRATIQUES: ASSISTER AU FESTIVAL

    Pour assister au festival, si vous ne possédez pas de carte pass (300 vendues mi-juin) ou de pass professionnel ou presse attribués suite à examen par une commission professionnelle, vous pouvez acheter des places à 5,50 (en vous présentant environ une demi-heure avant les projections)...moins chères que des places de cinéma classiques.

    LIENS:

    Vous pouvez aussi retrouver mes comptes rendus des éditions précédentes en cliquant sur les liens ci-dessous:

    Mon compte-rendu du Festival du Film Britannique de Dinard 2007

    Mon compte-rendu du Festival du Film Britannique de Dinard 2006

    Mon compte-rendu du Festival du Film Britannique de Dinard 2005

    Site officiel du Festival du Film Britannique de Dinard 2008

    et évidemment bientôt le récit du festival sur http://www.inthemoodforcinema.com !

    Ajouts du 26.09: "Genova" de Michael Winterbottom en avant-première, en présence de Colin Firth

    Gabriel Aghion complète le jury.

    Le  festival fera un clin d'oeil à la trilogie londonienne de Woody Allen (les critiques des 3 films en question figurent sur ce blog, rendez-vous dans la rubrique "Critiques des films à l'affiche")

    Accéder directement à la grille horaire du festival en cliquant ici

  • « Parlez-moi de la pluie » d’Agnès Jaoui : la météorologie des âmes…

    pluie.jpg

     Agathe Villanova (Agnès Jaoui), féministe nouvellement engagée en politique, revient pour dix jours dans la maison de son enfance, dans le sud de la France, aider sa sœur Florence (Pascale Arbillot) à ranger les affaires de leur mère, décédée un an auparavant.
    Agathe n'aime pas cette région, elle en est partie dès qu'elle a pu mais les impératifs de la parité l'ont parachutée ici à l'occasion des prochaines échéances électorales.
    Dans cette maison vivent Florence, son mari, et ses enfants mais aussi Mimouna (Mimouna Hadji), que les Villanova ont ramenée avec eux d'Algérie, au moment de l'indépendance et qui a élevé les enfants.
    Le fils de Mimouna, Karim (Jamel Debbouze), et son ami Michel Ronsard  (Jean-Pierre Bacri) entreprennent de tourner un documentaire sur Agathe Villanova, dans le cadre d'une collection sur "les femmes qui ont réussi".
    C’est  un mois d'Août gris et pluvieux : ce n’est pas normal…mais rien ne va se passer normalement.

     « Parlez-moi de la pluie et non pas du beau temps
    Le beau temps me dégoute et m'fait grincer les dents
    Le bel azur me met en rage
    Car le plus grand amour qui m'fut donné sur terr'
    Je l'dois au mauvais temps, je l'dois à Jupiter
    Il me tomba d'un ciel d'orage »

     Voilà les premiers vers de la chanson « L’orage » de Georges Brassens dont le titre du film est tiré. De l’orage surgit la vérité, parfois l’amour mais avant d’en arriver là les personnages de « Parlez-moi de la pluie » auront dû affronter des humiliations ordinaires et non moins blessantes, leurs certitudes parfois erronées ou une injustice lancinante, une condescendance.

     Je revoyais le magnifique et intemporel « César et Rosalie » de Claude Sautet avant-hier, encore, pour la énième fois, avec toujours cette même envie de suivre les personnages, de les connaître même,  et même si Agnès Jaoui récuserait peut-être cette comparaison (n’aime-t-elle pas plutôt, aussi, Kusturica, où par bribes visuelles et musicales, son film m’a aussi fait songer ?), je trouve que leurs films ont cela en commun de donner vie et profondeur à des personnages à tel point qu’on imagine leur passé, leur avenir, une existence réelle, qu’on les découvre différemment à chaque visionnage, dans toute leur touchante ambivalence. Et puis Claude Sautet aussi aimait « parler de la pluie ». Dans chacun de ses films ou presque, elle cristallisait les sentiments, rapprochait les êtres.

     Ce qu’on remarque en premier, c’est donc cela : le sentiment d’être plongés dans l’intériorité des personnages, de les connaître déjà ou de les avoir rencontrés ou d’avoir envie de les rencontrer tant les scénaristes Bacri et Jaoui les humanise. Karim et Mimouna sont victimes du racisme, d'autant plus terrible qu'insidieux, Agathe du sexisme et des préjugés concernant sa condition de femme politique,  Michel de ne pas exercer pleinement son métier ni d’avoir pleinement la garde de son fils, Florence de ne pas être assez aimée… Chaque personnage est boiteux, que son apparence soit forte ou fragile.

      La caméra d’Agnès Jaoui est plus nerveuse qu’à l’accoutumée comme si les doutes de ses personnages s’emparaient de la forme mais c’est quand elle se pose, reprend le plan séquence qu’elle est la plus poignante et drôle : vivante. Comme dans cette scène où Karim, Michel, Agathe se retrouvent chez un agriculteur qui les a « recueillis » : scène troublante de justesse, ne négligeant aucun personnage, aucun lieu commun pour mieux le désarçonner, en souligner l’absurdité.

     L’écriture de Bacri et Jaoui est toujours nuancée,  la complexité des êtres, leurs faiblesses que leur écriture précise dissèque devient ce qui fait leur force. Les dialogues sont toujours aussi ciselés, peut-être moins percutants et acerbes  que dans le caustique et si touchant  « Un air de famille » de Cédric Klapisch, plus mélancolique aussi. Jaoui et Bacri ont décidément le goût des autres à tel point qu’ils nous font aimer et comprendre leurs imperfections, et forcément nous y reconnaître. Aucun rôle n’est négligé. Le second rôle n’existe pas.  L’écriture de Jaoui et Bacri n’a pas son pareil pour faire s’enlacer pluie et soleil, émotion et rire, force et faiblesse : pour faire danser l’humanité sous nos yeux. Jaoui et Bacri n’ont pas leur pareil pour décrire la météo lunatique des âmes.

     Jamel Debbouze n’a jamais été aussi bien filmé, n’a jamais aussi bien joué : dans la retenue, l’émotion, la conviction. Adulte, enfin.

     Le personnage d’Agathe incarné par Agnès Jaoui est une salutaire réponse au poujadisme toujours régnant qui voudrait qu’ils soient « tous pourris » et rend hommage à l’engagement parfois compliqué que constitue la politique.

     Drôle, poétique, touchant, convaincant : cette pluie vous met du baume au cœur.

    On en ressort l’âme ensoleillée après que se soit dissipée la brume qui pesait sur celles de ses personnages que l’on quitte avec regrets, heureux malgré tout de les voir cheminer vers une nouvelle étape de leur existence qui s’annonce plus radieuse.

     Si comme l’écrivait Kirkegaard cité dans le film, l’angoisse est le possible de la liberté. La pluie sur les âmes sans doute est-elle le possible de son soleil, teinté d’une bienheureuse mélancolie  à l’image de ce film réconfortant, brillamment écrit et réalisé.

     Sandra.M

  • Avant-première : « L’art de la pensée négative » de Bard Breien, un hymne au politiquement incorrect à l’humour noir délicieusement caustique et corrosif

    art2.jpg
    Ci-dessus, Fridtjov Saheim (Geirr) dans "L'art de la pensée négative"

    Un film qui s’intitule « L’art de la pensée négative », norvégien de surcroît, voilà a priori de quoi réfréner l’enthousiasme d’un certain nombre de spectateurs … et ils auraient bien tort. Certes, Bard Breien va délibérément à l’encontre d’un certain nombre de films, américains en général, selon lesquels tout va bien dans le meilleur du monde même lorsque celui-ci ou celui de ses personnages périclite mais il le fait avec tellement de talent et de causticité qu’on ne peut qu’être charmé.

     Evidemment si j’ajoute qu’il s’agit de l’histoire d’un trentenaire prénommé Geirr (Fridtjov  Saheim) handicapé à la suite d’un accident, dont la femme est sur le point de le quitter et qui cède à sa misanthropie galopante, son mauvais esprit et sa rageuse amertume, cela risque de décourager les quelques téméraires qui ne l’étaient pas encore… Oui, mais voilà cela ne s’arrête pas là : sa femme convie alors chez lui un groupe d’handicapés chaperonnés par une coach pleine de bonne foi en sa méthode positive. Il les accueille avec son altruisme légendaire en leur aspergeant avec un extincteur et commence alors son entreprise de démoralisation. Tous les repères vont alors exploser, les handicapés vont prendre le contrôle et exclure les valides et leur bonne conscience, se perdant dans une nuit d’ivresse aux vertus inattendus.

     Cela commence dans le bureau aseptisé de la coach avec ceux qui seront les autres protagonistes de l’histoire : Tori ( Kjersti Holmen), la coach apparemment imperturbable, Marte (Marian Saastad Ottesen) la jeune tétraplégique au sourire béat invariablement suspendu aux lèvres,  Gard ( Henrik Mestad), le mari de cette dernière apparemment dégoulinant de serviabilité et de compréhension, Lillemor (Kari  Simonsen) l’aînée du groupe dont les problèmes sont visiblement plus psychologiques que physiques et Asbjorn (Per Schaaning) qui n’a apparemment plus l’usage de la parole ni des jambes, le plus handicapé de tous. Tout ce petit monde se dirige ensuite chez Geirr sur la demande de sa femme Ingvild (Kirsti Eline Torhaug) où va se dérouler l’essentiel de l’histoire sous forme de huis-clos explosif et détonant. Les masques vont peu à peu se fissurer, les vraies personnalités se révéler, le décor lisse de la maison et les fausses certitudes exploser sous l’impulsion et le regard acide et acéré de Geirr.

     Ne vous y trompez pas : ce film est une comédie ! Le premier décalage provient d’abord de ces gens  censés apporter l’optimisme à Geirr alors qu’eux-mêmes ont encore plus de problèmes, de leur situation inexorable, de leur optimisme béat et ridicule. Plutôt que d’en faire des héros qui supportent toutes les situations sans broncher et qu’il faut traiter avec indulgence, Bard Breien fait de ces handicapés des êtres à part entière avec ce que cela comporte de failles, de fêlures, de dérapages incontrôlés, de désirs et de désordre à l’image de celui qui va peu à peu ravager la maison initialement d’une blancheur et d’une propreté immaculées.

      L’esprit caustique et dévastateur de Geirr va peu à peu s’emparer des autres handicapés qui vont peu à peu révéler leur être véritable, leur humanité et donc leurs imperfections. Chacun va alors évacuer sa rage finalement salvatrice, le tout à  un rythme effréné, grâce à un montage saccadé, une mise en scène frontale qui rappellent les films du dogme et notamment « Festen » même si ici de la noirceur surgira la lumière, même si la rage est ici finalement plus salvatrice que destructrice, ou du moins après avoir été salutairement destructrice : voilà tout l’art de la pensée négative ! Préparez-vous à voir les perruques voler, les ventilateurs tournoyer comme les hélices des hélicoptères dans « Apocalypse now », à jouer à la roulette russe, à entendre des vérités cinglantes, à jouer avec le feu et la morale.

      Plutôt que de refouler les problèmes, plutôt que de donner une image faussement et ridiculement parfaite et imperturbable notamment du handicap, mieux vaut les affronter pour mieux les comprendre et les surmonter. Tout repose donc sur les personnages et leur évolution psychologique savamment écrite.

     Préparez-vous à un voyage jubilatoire au bout d’un enfer savoureusement noir et caustique. Geirr est d’ailleurs totalement imprégné du film de Cimino et d’ « Apocalypse now », son art de la pensée négative consistant aussi à trouver le réconfort dans les vieux disques de Johnny Cash et ses vieux films de guerre et à s’identifier aux vétérans du Vietnam.

     Au bout de ce drôle d’enfer se trouve la lumière : l’art de la pensée négative c’est finalement de nous rendre positifs tout en admettant notre face sombre et négative, nos failles inéluctables, nos moments d’égarement, de doutes, peut-être simplement de sincérité.  Oui, cette lueur là est celle de la sincérité. La vérité crue. Terriblement salvatrice. A l’image de ce film à l’humour noir régénérateur.

     L’art de la pensée positive est une méthode qui existe vraiment en Norvège et y fait fureur. Importée des Etats-Unis,  elle consiste essentiellement en l’évitement des problèmes alors que « l’art de la pensée négative » prône au contraire la confrontation à ceux-ci. Pour notre plus grand plaisir de spectateurs malicieux.

     Ce « petit » film par le budget et la longueur (1H19 pour seulement 20 jours de tournage !) a reçu de nombreux prix, mérités, dans des festivals : Prix de la presse au Festival du Film Européen de la Réunion, prix de la presse aux Rencontres Internationales de Cinéma à Paris … sans compter de nombreuses sélections dans de prestigieux festivals comme ceux de Pusan, San Sebastian ou Montréal. La sortie en salles en France est prévue le 26 novembre 2008.  Je vous en reparlerai à cette occasion et vous le recommande dès à présent.

     Site internet du film : www.lartdelapenseenegative-lefilm.com

     Sandra.M