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youssef chahine

  • Compte-rendu de trois jours au Festival La Rochelle Cinéma 2026 (54e Fema)

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    Ces trois jours à La Rochelle l'ont une nouvelle fois démontré : face aux censeurs et aux tumultes du monde, le cinéma demeure ce merveilleux refuge pour « une pensée libre dont nul ne peut arrêter l'envol », selon la magnifique formule qui clôt Le Destin de Youssef Chahine (1997), l'un des nombreux joyaux projetés lors de ce 54e Fema.

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    Quel bonheur de découvrir ce festival ! Un festival à l'image de son film d'ouverture : foisonnant, généreux et convivial. Avec des intervenants passionnants et une sélection aussi éclectique qu'enthousiasmante. Des fidèles du festival, comme Yolande Moreau, mais également des cinéphiles venus de La Rochelle ou de beaucoup plus loin, choisissent délibérément de faire coïncider leurs vacances avec le Fema. Comment ne pas les comprendre… ! Ces trois jours ont filé à une vitesse vertigineuse, mais ils m'ont permis de m'immerger pleinement dans cette atmosphère aussi chaleureuse que passionnée. D'une salle à l'autre, d'un cinéaste à l'autre, les films semblaient se répondre, dialoguer à travers les décennies.

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    Comme l'a rappelé lors de l'ouverture le président du CNC, Gaëtan Bruel, ce festival unique en son genre est une « traversée de cinéma foisonnante » : 150 séances accompagnées, 300 séances au total, 160 longs métrages, 76 courts. Il a également souligné que la France était le « pays au monde où on va le plus au cinéma ». Les salles combles en apportaient la plus belle démonstration. L’an passé, deux Français sur trois sont allés au cinéma, a-t-il également remarqué.

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    Pour rappel, depuis 1973, le Festival La Rochelle Cinéma (Fema) est une grande fête du cinéma, au début de l’été, avec un public nombreux et fidèle, et des films d’hier et d’aujourd’hui venus du monde entier. « Il n’y a pas de compétition à La Rochelle. L’important pour nous c’est l’esprit de curiosité, l’important pour nous c’est d’aller explorer dans tous les pays du monde »déclarait ainsi, en 1980, le critique de cinéma Jean-Loup Passek, alors directeur du festival, ce qu'il fut jusqu'en 2001. En 2018, Arnaud Dumatin et Sophie Mirouze, présents dans l’équipe depuis 2001 et 2003, reprennent à leur tour la direction et changent le nom du Festival, qui revient à ses origines en devenant le Festival La Rochelle Cinéma (Fema). Aujourd’hui, le Fema, qui a pour présidente Sylvie Pialat, reste non-compétitif et se veut une grande fête du cinéma, au début de l’été. L'affiche est peinte depuis 1991 par Stanislas Bouvier, une fidélité exceptionnelle entre un artiste et un festival (vous pouvez en voir quelques-unes, toutes de véritables œuvres d’art, à la gare de La Rochelle).

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    Le Fema propose ainsi des rétrospectives consacrées à des cinéastes qui ont marqué l’Histoire du 7e art et des hommages à des réalisatrices et réalisateurs, actrices et acteurs contemporains. D’autres sections sont proposées à chaque édition : « Découverte d’une cinématographie d’un pays peu diffusée », « Animation » avec la découverte d’une technique ou d’un cinéaste, « d’hier à aujourd’hui » une sélection de films restaurés et réédités en salles, « ici et ailleurs », des longs métrages coups de cœur de l’année inédits en France ou présentés en avant-première, etc. Un volet autour de la musique au cinéma s’est développé depuis 2009 avec l’invitation d’une compositrice ou d’un compositeur et la création de ciné-concerts. Depuis 2019, l’image est aussi à l’honneur avec une leçon de lumière d’une directrice ou d’un directeur de la photo. Enfin, le Festival se termine traditionnellement par une nuit blanche consacrée à un thème, un genre, une actrice ou un acteur.

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    Outre six films, deux documentaires consacrés à Jacques Tati ont été présentés. Dans le cadre de rétrospectives, les festivaliers ont aussi pu revoir de nombreux chefs-d'œuvre, réalisés par Youssef Chahine avec notamment une soirée spéciale et la projection de Gare centrale, ou des films dans lesquels joue Diane Keaton.

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    Il était aussi possible de (re)voir l'intégrale de Nanni Moretti, les films de Léa Mysius ou Cristian Mungiu, et notamment Fjord, la palme d'or 2026. Un film qui se garde de tout simplisme et manichéisme, dans un monde de plus en plus polarisé, prisonnier des postures, où les grands discours sur la bienveillance dissimulent souvent une profonde intransigeance, où les jugements hâtifs remplacent l'empathie et l'écoute. Une époque paradoxale qui, sous prétexte de vertu, condamne sans nuances et érige de nouveaux dogmes.  Le cinéaste nous pousse à interroger nos propres préjugés et contradictions, et cette notion de tolérance, devenue le privilège de ceux qui n'en font preuve que lorsque cela les arrange. « Les sociétés aujourd'hui sont fracturées, radicalisées. C'est un message pour la tolérance, l'inclusion, l'empathie. Ce sont des termes magnifiques, que nous aimons tous, mais il faut les appliquer plus souvent » a ainsi déclaré le cinéaste lors de la cérémonie de clôture du 79e Festival de Cannes. Ce film n’était pas le seul du palmarès cannois que les festivaliers ont pu découvrir à La Rochelle. Il était également possible de voir le Grand Prix (Minotaure d'Andreï Zviaguintsev), le Prix du Scénario (Notre Salut d'Emmanuel Mare) et le film couronné du double Prix d'interprétation féminine (Soudain de Ryusuke Hamaguchi). Il était aussi possible de découvrir d'autres films en compétition à Cannes comme L'Inconnue d'Arthur Harari ou encore de savourer des films restaurés ou réédités, des classiques avec Michel Piccoli, mais aussi des films noirs savoureux de la collection Rivages/Noir : Boulevard du Crépuscule de Billy WilderPolice Python 357 d'Alain Corneau... Mais aussi des raretés comme les films d'une cinéaste majeure en Estonie, à qui le Fema a consacré la première rétrospective, Leida Laius. Au total, ce sont 19 longs-métrages inédits ou en avant-première qui ont été projetés et 17 documentaires inédits ou en avant-première. Le festival proposait cette année aussi une rencontre autour de la musique avec Olivier Marguerit (musicien, compositeur), en présence de Dominik Moll (cinéaste), animée par Stéphane Lerouge (spécialiste de la musique pour l'image).

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    La projection de Mariage au goût d'orange de Christophe Honoré (en salles le 9 décembre 2026) a succédé à la cérémonie d'ouverture, un film présenté à Cannes Première lors de la 79e édition du Festival de Cannes.

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    Le film nous transporte en mars 1978, le jour de la mort de Claude François, dans les faubourgs de Nantes, à l'occasion du mariage de Jacques (Paul Kircher) et Martine (Malou Khebizi), l'un des sept enfants de la famille Puig. Christophe Honoré compose moins le récit d'un mariage qu'un vaste tableau familial, traversé par des bonheurs fragiles, des rancœurs anciennes et des désirs inavoués. Notre regard est invité à circuler librement parmi les personnages, à se perdre dans les détails, les silences et les mouvements du groupe : une joyeuse idée à une époque où le cinéma cherche encore trop souvent à tout expliquer.

    Autour des mariés gravite une galerie de personnages : Claudie, sensible et à fleur de peau (Adèle Exarchopoulos), Dominique, le meneur de la fratrie (Vincent Lacoste), ou encore Roger (Alban Lenoir), personnage explosif hanté par la guerre d'Algérie. Chacun semble apporter sa propre mélodie à cette partition collective, où l'intime se mêle constamment à l'histoire d'une génération.

    Cette circulation permanente du regard entre les personnages, cette manière de faire vivre le cadre comme un espace ouvert où plusieurs scènes coexistent simultanément, annonçaient d'ailleurs déjà l'un des grands plaisirs du festival : la redécouverte du cinéma de Jacques Tati, maître incomparable de l'observation et des compositions chorales.

    Cette liberté du regard, Christophe Honoré la revendique à sa manière. Jacques Tati, auquel le festival consacrait sa grande rétrospective, l'avait érigée en véritable principe de mise en scène. Chez lui, le spectateur n'est jamais guidé : il observe, choisit, découvre. Une confiance rare, qui irrigue toute son œuvre.


    JACQUES TATI – Rétrospective

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    L'un des grands bonheurs de cette édition fut en effet la rétrospective consacrée à Jacques Tati, dont l'élégante silhouette de Monsieur Hulot ornait d'ailleurs l'affiche du festival. Revoir ses films sur grand écran rappelle combien son cinéma demeure d'une modernité saisissante. Souvent rapproché de Charlie Chaplin, Tati revendiquait pourtant une filiation avec Buster Keaton, dont il admirait l'impassibilité burlesque. À l'ère du cinéma parlant, il inventa un personnage unique, Monsieur Hulot, silhouette dégingandée et rêveuse qui semble toujours légèrement en décalage avec le monde. Cinéaste du mouvement, du bruit, de l'espace et de la poésie du quotidien, il n'a cessé, depuis Jour de fête, de réinventer notre manière de regarder.

    Le festival proposait ainsi ces 6 films, à (re)découvrir au cinéma en version restaurée grâce à Carlotta. 

    • Jour de fête (1949)
    • Les Vacances de monsieur Hulot (1953)
    • Mon oncle (1958)
    • Playtime (1967)
    • Trafic (1971)
    • Parade (1974)

    2 documentaires

    • Jacques Tati, tombé de la lune (2021) Jean-Baptiste Péretié
    • Itinéraire Bis (2026) Stéphane Goudet

    TRAFIC de Jacques Tati

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    La projection de Trafic présentée par Jérôme Deschamps était proposée en ciné-concert, un film sublimé par la musique presque futuriste du trio Temps Calme, en écho à la modernité (et sa critique) toujours aussi sidérante et réjouissante de l’œuvre du cinéaste. Trafic fut tourné entre 1969 et 1971 et sortit en 1971.

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    Monsieur Hulot, dessinateur d’un camping-car expérimental doté de nombreux gadgets de chez Altra, une petite société automobile, accompagne celui-ci sur les autoroutes de France et de Belgique en direction du salon de l’automobile d’Amsterdam où le modèle doit être exposé. Une « public relations » américaine survoltée et très apprêtée, Maria, flanquée de son petit chien, l’accompagne avec sa voiture de sport. Mais entre les nombreuses pannes, les problèmes mécaniques, la fouille à la douane, l’accident, la route est longue et semée d’embûches. Ils mettent en péril la réussite commerciale de l’opération, menaçant Hulot et son camping-car de ne pas arriver à temps pour l’ouverture du salon…ce qui sera d’ailleurs le cas. Hulot arrivera à Amsterdam au moment de la clôture de l'exposition, ce qui lui vaudra un renvoi immédiat. Je ne dévoile rien ici : chez Tati, l'intrigue importe finalement bien moins que le regard porté sur le monde.

    C'est le seul film de Jacques Tati dans lequel Monsieur Hulot poursuit véritablement un objectif. D'une certaine manière, cette quête est aussi celle du cinéaste lui-même. Après l'échec commercial de Playtime, Tati revient à une forme plus accessible. Hulot parle davantage, les cadrages se resserrent, son métier est clairement identifié. Comme si le cinéaste acceptait, en partie du moins, les critiques qui lui avaient été adressées.

    Mais rien n'altère son génie. Chaque scène devient un tableau vivant où plusieurs actions coexistent, se répondent et composent une véritable chorégraphie du quotidien. Une filiation inattendue apparaît alors avec Mariage au goût d'orange de Christophe Honoré : chez l'un comme chez l'autre, le regard est libre de circuler dans le cadre, d'y construire son propre récit.

    La séquence finale résume à elle seule toute la philosophie de Tati.. Une scène tournée en plan large qui matérialise la victoire de l’homme, sautillant, sur la machine et les « temps modernes », avec un Hulot qui n’a plus de travail, plus de parapluie, mais qui repart accompagné. Une scène rappelant la fin d’un chef-d’œuvre d’un autre génie du burlesque.

    LES VACANCES DE MONSIEUR HULOT de Jacques Tati

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    Retour en arrière. Tourné en 1951 et sorti en 1953, Les Vacances de Monsieur Hulot marque la première apparition de ce personnage maladroit, lunaire et délicieusement inadapté qui allait devenir l'alter ego de Jacques Tati. « Un monument du cinéma », comme l'a justement rappelé le critique Stéphane Goudet qui a présenté le film, une copie restaurée par Carlotta Films.

    Présenté en compétition au Festival de Cannes en 1953, le film ne remporta pas le Grand Prix, attribué cette année-là au Salaire de la peur d'Henri-Georges Clouzot, mais reçut le Prix de la critique internationale ainsi que le Prix Louis-Delluc. Bien des années plus tard, en 1990, il fut également distingué par le Delluc des Delluc, qui récompensa le meilleur film parmi tous les lauréats du prix depuis sa création. Il figure aussi sur la liste du British Film Institute des cinquante films à voir avant l'âge de quatorze ans. Il fut ensuite restauré en 2009 puis en 2026.

    Comme souvent chez Tati, le scénario paraît d'une grande simplicité. Derrière cette modestie se cache une mécanique d'orfèvre, faite d'une multitude de micro-récits qui s'entrecroisent avec une précision remarquable. Plus qu'une histoire, Tati orchestre une partition où chaque personnage, chaque geste et chaque bruit participent à une vaste chorégraphie du quotidien.

    L'action se déroule à Saint-Marc-sur-Mer, petite station balnéaire de la côte Atlantique où une galerie de vacanciers retrouve chaque été ses habitudes. L'arrivée de Monsieur Hulot agit comme un grain de sable dans cette mécanique parfaitement huilée. Dès qu'il pousse la porte de l'hôtel de la Plage, une bourrasque envahit le hall, annonçant le désordre joyeux qui va suivre.

    Avant même que son visage n'apparaisse, Tati met son personnage en scène par fragments : une silhouette, une voiture pétaradante chargée de valises et d'une épuisette, une démarche reconnaissable entre toutes. Lorsqu'il se présente enfin à la réception, il balbutie quelques mots. En quelques secondes naît un anti-héros inoubliable, personnage presque échappé du cinéma muet, qui semble avoir traversé le temps pour venir se perdre dans celui du parlant.

    Le travail sur le son, déjà si extraordinaire chez Tati, devient ici un véritable langage. Les claquements de portes, les pas sur le gravier, les vagues, les rires, les moteurs ou les conversations lointaines composent une véritable partition musicale où les dialogues deviennent secondaires.

    Autour de Hulot s'agite toute une galerie de personnages délicieusement croqués : le commandant qui ressasse inlassablement ses exploits militaires, le vieux couple qui déambule selon un cérémonial immuable, l'élégante Martine et sa tante distinguée, ou encore cette vacancière anglaise, seule à accueillir avec bienveillance les maladresses de Hulot. Tous appartiennent à cette petite bourgeoisie des congés payés que Tati observe avec une ironie tendre, jamais méprisante.

    Sur un court de tennis, lors d'un bal costumé ou même lors de funérailles, Hulot transforme chaque situation en ballet burlesque. Mais derrière le rire affleure peu à peu une discrète mélancolie. Lorsque vient l'heure des départs, chacun retrouve sa vie comme si rien ne s'était passé. Seuls deux résidents viennent saluer cet étrange vacancier qui, en dérangeant les habitudes de tous, aura pourtant apporté de la fantaisie à leurs vacances.

    C'est peut-être là que réside le génie de Tati. Sous l'apparente légèreté de ses gags se cache une infinie tendresse pour les êtres. Son humour ne ridiculise jamais ; il révèle. Et si Monsieur Hulot paraît si maladroit, c'est peut-être parce qu'il demeure le seul à ne jamais sacrifier son innocence aux conventions sociales.

    Le tournage en extérieur s'étala de la fin juin à la fin octobre. Cette sensation de temps suspendu irrigue tout le film. Les plans larges permettent au regard de vagabonder librement, chaque spectateur composant en quelque sorte son propre film à l'intérieur de celui de Tati. Une confiance accordée au public qui demeure, aujourd'hui encore, d'une étonnante modernité. Notez enfin que Tati  ajouta une scène supplémentaire après la sortie des Dents de la mer de Spielberg. Je vous laisse la découvrir.

    PLAYTIME de Jacques Tati

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    Bien que sorti en 1967, Playtime pourrait avoir été réalisé aujourd'hui tant il reflète notre époque contemporaine. Ce film fut tourné entre 1964 et 1967 avant de sortir cette même année. Il est organisé en six séquences qui nous emmènent successivement à Orly, dans un dédale de bureaux, au salon des arts ménagers, dans des appartements ultramodernes, au Royal Garden et dans un manège urbain. Ces scènes sont reliées entre elles grâce à l'utilisation de deux personnages qui se croiseront au cours du récit : Barbara, une jeune touriste américaine en visite à Paris et Monsieur Hulot (Jacques Tati), qui a un rendez-vous avec un personnage important.

    Si le film a été un retentissant échec à sa sortie et un véritable gouffre financier pour Tati (il dut hypothéquer sa propre maison ainsi que les droits des Vacances de Monsieur Hulot et de Mon oncle), il est aujourd'hui considéré comme un chef-d'œuvre de l'histoire du cinéma qui a par ailleurs influencé de nombreux cinéastes : : de Truffaut (qui lui rend hommage dans Domicile conjugal reprenant le gag du fauteuil de Playtime) à Lynch ou Kaurismäki. Prévu pour 2,5 millions de francs, le budget de Playtime est ainsi passé de 6 millions en 1964 à plus de 15 millions en 1967. Pour l'occasion, Tati avait fait reconstituer une ville moderne entière, « Tativille ».

    Peut-être, la première fois où vous verrez ce film, serez-vous déconcertés par le refus de la narration classique, par cette sollicitation permanente de l'ouïe et surtout de l’attention visuelle, par cette responsabilisation du spectateur mais le monde de Tati mérite un deuxième voyage, une deuxième chance et surtout un deuxième regard.

    Playtime qui est pourtant sorti en 1967, pourrait ainsi avoir été réalisé aujourd'hui tant il reflète notre époque contemporaine : une époque avide de transparence, d'exhibition (« nous appartenons à une génération qui éprouve le besoin de se mettre en vitrine », disait-il déjà) et souvent aveugle à ce qui l'entoure. Une époque tonitruante et sourde. Une époque de l’ultra-communication égocentrique, voire égoïste. Une époque ouverte et cloisonnée. Une époque où les technologies compliquent parfois les rapports humains. Une époque d'une modernité aliénante (de l'uniformisation de l'architecture au rôle de la télévision en passant par l'influence de la société de consommation), déshumanisante et parfois inhumaine. C'est tout ce que Tati savait déjà si bien tourner en dérision et envelopper dans un vaste manège parfois (contrairement à ce qu'on pourrait croire) plus désenchanté qu'enchanté, en tout cas enchanteur. Le premier plan sur l'immeuble gigantesque, en contre-plongée est ainsi le reflet, à la fois inquiétant et fascinant, de ce que représente la modernité pour Tati.

    Quelle clairvoyance, quand il y a plusieurs décennies, Tati nous montre une société aseptisée, uniformisée, qui perd son identité et sa convivialité mais qui perd aussi la notion d'intimité (même si ici la transparence est un leurre, au propre comme au figuré), des vies standardisées, une société monochrome, un monde moderne qui aliène dans lequel « la vedette est avant tout le décor » ! Les corps et décors sont alors pareillement soumis à la standardisation et à la répétition. Playtime a ainsi été tourné en 70mm pour souligner la démesure de l'architecture par rapport à l'homme.

     Quel cinéaste arrive aujourd'hui à construire des plans (souvent des plans-séquence et des plans d'ensemble) d'une telle richesse, d'une telle densité, d'une telle polysémie avec un tel travail sur le son, les couleurs, l'organisation en apparence désorganisée de l'espace, créant un univers tellement singulier à la fois absurde et clairvoyant, tendre et mélancolique ? Wes Anderson, peut-être…

     Playtime est un bijou burlesque, héritier de Keaton mais aussi de Chaplin avec ses objets métonymiques (canne, chapeau), d'une beauté inégalée et qui nous embarque dans son univers aussi gris que fantaisiste, aussi absurde que réaliste : Tati met ainsi en lumière les paradoxes de notre société par un cinéma lui-même en apparence paradoxal, mais savamment orchestré.

    Ah, la séquence du Royal Garden ! Quelle lucidité. Quelle drôlerie ! Quel discernement ! Quelle folie savante et poétique ! Quel sens du détail ! 45 minutes d'une inventivité et d'une intelligence jubilatoires et incomparables ! Quelle confiance accordée au spectateur, que l'on cherche si souvent aujourd'hui à infantiliser, et à son regard, que l'on cherche si souvent à guider. Un tourbillon spectaculaire, une récréation savoureuse dont le spectateur fait partie intégrante.

    Tati se fait chorégraphe et maître de ballet de son univers labyrinthique si particulier et fascinant, tout en folie, déplacement et transparence, avec ses mouvements qui épousent d'abord les lignes architecturales, puis prennent leur liberté, leur envol et deviennent plus audacieux comme une invitation à ne pas se laisser emprisonner par les lignes du décor et donc à se désaliéner de la modernité dans laquelle Paris n'est plus qu'un reflet inaccessible et nostalgique. L'artiste prend alors le pas sur les lignes rectilignes et glaciales de l'architecture. Tati s'inspire lui-même de plusieurs peintres : Mondrian, Klee, Bruegel... Il tente alors de décloisonner et perturber l'espace.

    Au milieu de cette modernité intrigante, inquiétante, constituée de tant d'incongruités, le spectateur est en permanence sollicité, surtout responsabilisé. Tati nous déconcerte et nous ensorcelle, nous interpelle et nous responsabilise, donc, et nous invite à voir la poésie, certes parfois désespérée, qui se cache derrière (et parfois émane de) l'absurdité de la société et de l'existence modernes. Une invitation à un ballet de la modernité, lucide et ludique, d'une drôlerie burlesque et caustique.

    Si Jacques Tati scrutait les dérives silencieuses de la modernité occidentale, Youssef Chahine affrontait, lui, les fractures politiques, religieuses et idéologiques de son temps. Deux univers en apparence opposés, mais une même conviction : le cinéma peut éclairer le monde sans jamais renoncer à la poésie.

    LE DESTIN de Youssef Chahine

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    Le Fema célébrait aussi le réalisateur le plus inventif du cinéma égyptien qui, en une quarantaine de films, aura raconté les grands bouleversements du monde arabe du XXe siècle et inscrit l’Égypte sur la carte de la cinéphilie mondiale : Youssef Chahine (1926-2008). À l’occasion du centenaire de sa naissance, cette rétrospective a été l’occasion de (re)découvrir son œuvre généreuse, courageuse, combative, exceptionnelle par sa longévité et sa diversité esthétique, mêlant divertissement et engagement, autant inspirée par l’âge d’or du musical américain que par sa propre vie. 

    10 films

    • Ciel d’enfer (1954)
    • Les Eaux noires (1956)
    • C’est toi mon amour (1957)
    • Gare centrale (1958)
    • Le Retour de l’enfant prodigue (1976)
    • Le Sixième Jour (1986)
    • Alexandrie, encore et toujours (1990)
    • L’Émigré (1994)
    • Le Destin (1997)
    • L’Autre (1999)

    Dès le lendemain de l’ouverture, les festivaliers ont pu retrouver le cinéaste Christophe Honoré venu présenter Le Destin de Youssef Chahine. Il a rappelé que les années 1990, durant lesquelles le film fut réalisé, furent celles de la montée du fondamentalisme religieux, et que ce « film politique » était la réponse à celui-ci, bien qu’il ne s’agisse « pas d’une œuvre austère » mais d’un film dans lequel la joie, la beauté et la sensualité sont à l’œuvre, avec « quelque chose de débraillé qui le rend essentiel ». Il a conclu en disant que Chahine était un cinéaste qui pensait que « la beauté peut sauver le monde » comme le reflète la magnifique citation qui clôt le film : « La pensée a des ailes. Nul ne peut arrêter son envol. » Un film qui défend la liberté et la très voltairienne idée de « Je ne suis pas d'accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu'au bout pour que vous puissiez le dire. »

    Voulant amadouer les intégristes, le calife el-Mansou ordonne l'autodafé de toutes les œuvres du philosophe andalou Averroes dont les concepts influenceront non seulement l’âge des Lumières en Occident, mais toute la pensée humaine. Les disciples d'Averroes et ses proches décident d'en faire des copies et de les passer à travers les frontières. Chahine nous plonge ainsi dans l'Andalousie musulmane du XIIe siècle, lieu d'affrontements entre religieux fanatiques et savants soucieux de la diffusion des connaissances. C’est Joseph, fils d'un chrétien du Languedoc mort sur le bûcher pour avoir traduit Averroès, qui rejoint Cordoue, où la famille du philosophe l'accueille. Le philosophe Averroès est le premier conseiller du Calife al-Mansour, reconnu pour sa modération. Il a deux fils, Abdellah, qui passe son temps à danser chez les Gitans, et Nasser, héritier du trône que les membres d'une secte fanatique parviennent à le recruter.

    Le film remporta le prix du 50ème anniversaire du Festival de Cannes, en 1997. Près de trente ans après, il est plus que jamais d’actualité. Mais plutôt que de proposer une œuvre obscure dans le fond comme dans la forme et plutôt que de céder à la démonstration, Chahine signe une grande fresque romanesque dans laquelle le western, le conte, le mélodrame, la comédie musicale et le film historique se répondent avec une liberté réjouissante.

    Alors que l'intégrisme religieux gagnait du terrain, notamment en Égypte, Chahine oppose à l'obscurantisme les armes de l'art, du savoir et de la pensée, sans jamais céder au manichéisme. Lui-même fut la cible du fanatisme lorsque L'Émigré, en 1994, fut attaqué en justice pour son prétendu caractère blasphématoire. En choisissant de situer son récit dans l'Andalousie du XIIe siècle, il dépasse pourtant largement le cadre historique : son film acquiert une portée universelle, qui résonne aujourd'hui avec une force peut-être encore plus saisissante qu'à sa sortie.

    Cette idée d'une pensée libre qui résiste aux enfermements trouvait d'ailleurs un écho inattendu dans plusieurs œuvres contemporaines présentées à La Rochelle. À commencer par L'Inconnue d'Arthur Harari, autre film de métamorphose, où les certitudes vacillent jusque dans l'identité même des êtres.

    L’INCONNUE d’Arthur Harrari (au cinéma le 26 août)

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    Je veux vous dire d'emblée combien ce film est captivant, troublant et profondément singulier. Cette fable vertigineuse fut présentée en compétition du 79e Festival de Cannes. Cinq ans après Onoda, 10000 nuits dans la jungle, Arthur Harrari nous déroute donc de nouveau. Lors de la présentation à La Rochelle, le cinéaste a notamment expliqué s’être inspiré de Blow up d’Antonioni pour la scène lors de laquelle le rapport à la réalité de David (Niels Schneider) change après avoir photographié Eva (Léa Seydoux). Il s’est également dit « fasciné par l’intériorité ».

    Léa Seydoux incarne Eva cette inconnue qui rappelle la Carlotta de Vertigo, personnage fantomatique qui prend toute la place à la fin. Il a expliqué avoir travaillé neuf mois sur le montage. Il a notamment cité La Nausée de Sartre, ce passage dans lequel Roquentin éprouve soudain le monde dans toute son étrangeté, jusqu'à la nausée. Il a aussi revendiqué la présence tutélaire de Kafka qui « provoque aussi ce malaise froid à la lecture ». « Je cherche des histoires et des rapports physiques qui puissent créer des expériences », a ajouté Harrari. Il a également confirmé que le personnage de David Zimmerman porte un nom qui n’a évidemment rien d’innocent. Le patronyme Zimmerman renvoie évidemment au véritable nom de Bob Dylan. Arthur Harari revendique explicitement ce clin d’œil, fasciné par « la dimension caméléon » de Dylan et sa capacité à changer de peau.

    À bientôt quarante ans, David Zimmerman est photographe. Il documente, cent ans après, les cartes postales d’époque et trente ans après son père, différents lieux de la banlieue parisienne. Mais personne ne le sait. Alors qu’il ne sort presque jamais de chez lui, des amis le traînent dans une fête insensée. Il y repère une femme dans la foule, ne peut en détacher le regard, la suit… Quelques heures plus tard, David se réveille : il est dans le corps de l’inconnue.

    Le scénario aurait mérité un prix à Cannes où il figurait en compétition. Dans ce film, le réel tangue en permanence. Il questionne l'intériorité dans un vertige hitchcockien qui rappelle celui de Vertigo.  Une expérience marquante. Une réussite à tous points de vue, portée par un remarquable travail de montage, une interprétation saisissante et une musique qui semble osciller entre Bernard Herrmann et Philippe Sarde.

    Le travail de David consiste ainsi à cartographier ce qui n’est plus. C’est en photographiant exceptionnellement, des personnes, un couple qui célèbre ses cinquante ans de mariage que, derrière eux, il observe et prend en photo une serveuse qui renverse son plateau. C’est en la retrouvant par hasard lors d’une fête chaotique (déjà), qu’il la suit. Puis, dans ce cadre, sans un mot échangé, ils font l’amour. Le lendemain, David se réveille dans le corps de l’inconnue.

    Arthur Harari et son frère Lucas adaptent ici leur propre bande dessinée, Le Cas David Zimmerman. Et il en fallait, du talent pour faire en sorte que le spectateur croie en cette mutation.  Bien sûr, cette idée de départ provoque la perturbation, le malaise et l’inconfort, dès le premier plan d’ailleurs. Celui de David, seul dans sa voiture, derrière un rideau de pluie, à regarder un paysage qui n’est plus, qui lui non plus n’a plus son identité d’hier.

    Harrari n’opte ni pour le fantastique ni pour l’explication rationnelle. Nous y croyons pourtant à ces métamorphoses qui sont des maladies ignorées de la population.

    Impossible, évidemment, de ne pas voir là une métaphore du métier d’acteur, son rapport à l’autre, au masque que portent les acteurs, et au corps, surtout quand ceux des deux acteurs principaux sont presque méconnaissables, surtout celui de Niels Schneider, rachitique, les traits émaciés, les cheveux gras, semble avoir erré dans une autre dimension. C’est parfois ainsi bouleversant, comme lorsque la jeune Malia habitant le corps de David se retrouve face à son père qui ne reconnaît pas le cœur et l’âme de sa fille derrière ce corps inconnu et la rejette brutalement.

    Après la colère, l’incompréhension et l’abasourdissement viendra le temps de l’acceptation. Le chemin aura été aussi passionnant qu’éprouvant. Du grand art en tout cas.

    Ce film nous raconte aussi la rencontre de personnes seules en souffrance. Comme dans l'autre coup au cœur de ce festival. Le bouleversant Adieu monde cruel de Félix de Givry au dénouement duquel l'émotion m'a totalement submergée. Des larmes inextinguibles.

    ADIEU MONDE CRUEL de Félix de Givry

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    Dans ce premier long métrage, qui sortira le 9 septembre 2026, Félix de Givry aborde le harcèlement scolaire (toujours hors champ) avec une infinie sensibilité.

    Otto Vidal, quatorze ans, a disparu après avoir adressé une lettre d’adieu aux élèves de sa classe. Mais sa tentative de suicide échoue. Trop honteux pour rentrer chez lui, alors que tout le monde le croit mort, il se réfugie d’abord dans un couvent désaffecté. Léna, une élève de son lycée, le reconnaît une nuit en train d’errer dans les rues de la ville et lui propose alors de se réfugier dans une chambre condamnée de l’hôtel de sa mère. Otto et Léna sont deux adolescents en souffrance. Léna n’a presque pas connu son père mort alors qu’elle était toute petite.

    Ce film fut présenté à la Semaine de la Critique au Festival de Cannes 2026 en séance spéciale et en clôture.

    Lors de la présentation du film à La Rochelle, Félix de Givry, notamment producteur d’Arco d’Ugo Bienvenu mais aussi acteur, notamment acteur principal du film Eden de Mia Hansen-løve, mais aussi chez Assayas (Après Mai), a raconté avoir lui-même vécu ce harcèlement, la honte de ne pas pouvoir en parler et l’impression de ne pas pouvoir exister.

    Parmi ses influences, il a notamment cité Quatre nuits d'un rêveur de Bresson, inspiré des Nuits blanches de Dostoïevski. Un film que je vous recommande au passage avec ses quatre soirs aux accents d’éternité, entre nuit et jour, entre réalité et idéalisation, entre joie et peine, film sublime et douloureux comme l’amour qu’il dépeint, une déambulation dans un Paris exhalant une séduisante nostalgie.

    Le film de Félix de Givry se déroule à Lisieux, ce qui inscrit discrètement la religion à l'arrière-plan du récit, choix délibéré comme celui du prototype de la ville de province à la Chabrol.

     Arnaud Toulon a composé la musique (il avait aussi composé celle d’Arco). Et décidément les parallèles se poursuivent entre ce film et celui d’Arthur Harrari puisque cette musique évoque celle fantomatique de Vertigo d’Herrmann, et m’a surtout rappelée celle des Choses de la vie de Philippe Sarde. Comme références, le cinéaste a également cité Legrand et Morricone.  Et Truffaut comme réalisateur.

    Tout commence par un cri de désespoir : un enfant traqué tente d'échapper à ses poursuivants. Seule sa lettre d'adieu nous en dira un peu plus (et encore, de manière sibylline) sur ce qu’il a subi. La suite emprunte les chemins du conte, à l’image du personnage de Noé qui semble échappé tout droit d’un autre univers.

    Avec ce premier long métrage, tourné en Super 16, Félix de Givry nous transporte dans un ailleurs proche. Cet hôtel de la mère de Léna où cette dernière cache Otto est comme ces refuges imaginaires que s’inventent les enfants pour s’évader de la réalité. Les rues autour sont désertes, les chambres surannées plongées dans un étrange clair-obscur comme si tout cela n’était pas tout à fait réel. Ce décor, qui semble n'appartenir qu'à eux, confère au récit un profond sentiment d'intemporalité, de même que la voix off très littéraire et très truffaldienne.

    Milo Machado-Graner (qui avait tant marqué les esprits dans Anatomie d’une chute de Justine Triet), et Jane Beeve apportent de la fragilité, de la candeur, de la retenue, de la poésie, de la douceur et de la délicatesse à leurs personnages, et à leur errance fantomatique et rêveuse. Les mères (il n’y a pas de pères, Milo ne veut plus voir le sien) n’apparaissent que très peu, ce qui contribue à tenir encore plus la réalité à distance. Cet intermède les fait passer de l’obscurité à la lumière aveuglante de l’été par laquelle s’achève le film.

    Cette échappée belle hors du temps, cette fuite immobile, est empreinte des doux élans de l’adolescence, imprégnée des films de la Nouvelle Vague. Un premier film d’une sensibilité rare qui m’a littéralement bouleversée.

    Il fallait beaucoup de courage pour traiter un sujet aussi douloureux sans jamais céder au misérabilisme ni aux facilités du mélodrame. Félix de Givry y parvient avec une grâce remarquable. Son film rappelle que les blessures de l'adolescence ne disparaissent jamais tout à fait, mais que la beauté, la rencontre et l'imaginaire peuvent parfois ouvrir un chemin vers la lumière. L'un des premiers films français les plus sensibles et les plus prometteurs que j'aie vus depuis longtemps.

    Après les métamorphoses de L'Inconnue, avant celles de Trois Adieux, Adieu monde cruel raconte, lui aussi, une renaissance. Celle de deux êtres cabossés qui, en se rencontrant, réapprennent peu à peu à habiter le monde.

    Lorsque les lumières se sont rallumées, il m'a fallu quelques instants pour revenir à la réalité. Les dernières minutes du film m'ont submergée d'émotion, parce qu'elles parlent avec une infinie justesse de ces blessures indicibles, mais aussi de cette fragile espérance qui permet parfois de continuer à avancer. 

    Cette renaissance intérieure traverse décidément nombre des films présentés cette année. Isabel Coixet en proposait aussi sa variation avec Trois Adieux, où l'annonce de la maladie devient paradoxalement une célébration de la vie.

    TROIS ADIEUX d'Isabel Coixet

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    Trois Adieux d’Isabel Coixet sortira au cinéma le 2 septembre 2026.

    Après une dispute en apparence anodine, Marta (Alba Rohrwacher) et Antonio (Elio Germano) se séparent. Lui, chef cuisinier en pleine ascension, se réfugie derrière ses fourneaux. Elle, dans un silence d'abord presque imperceptible, voit son corps lui envoyer un signal inattendu : elle perd l'appétit. Ce symptôme, qui semble d'abord anodin, révèle une réalité autrement plus vertigineuse. À partir de cet instant, chaque sensation prend une intensité nouvelle. Les saveurs deviennent plus précieuses, la musique plus bouleversante, le désir plus impérieux, comme si l'imminence de la fin rendait soudain chaque instant infiniment plus vivant.

    À l'image de L'Inconnue d'Arthur Harari ou d'Adieu monde cruel de Félix de Givry, Trois Adieux déjoue constamment les attentes du spectateur. Là où l'on pourrait redouter un mélodrame sur la maladie, Isabel Coixet choisit au contraire la délicatesse, l'épure et la lumière. Adapté du roman Tre ciotole de Michela Murgia, publié peu avant la disparition de l'écrivaine italienne en 2023, le film prolonge cette même volonté de transformer l'épreuve en un geste de création, en source d'élan.

    Ce qui frappe avant tout, c'est la pudeur avec laquelle la réalisatrice accompagne son héroïne. Jamais la maladie ne définit Marta. Elle agit plutôt comme un révélateur. Face à l'urgence du temps, les conventions s'effacent, les faux-semblants tombent, laissant place à une femme qui s'autorise enfin à vivre selon ses propres désirs. Loin de toute complaisance, Isabel Coixet filme cette métamorphose avec une infinie douceur, sans jamais chercher à provoquer artificiellement les larmes.

    Rome devient alors bien davantage qu'un décor. La ville baignée de lumière semble répondre à cette renaissance intérieure, participant de cette célébration discrète de la vie, comme si chaque lieu rappelait à Marta la beauté fragile du présent. La cinéaste compose ainsi un film lumineux sur un sujet qui aurait pu sombrer dans l'obscurité.

    Ce qui demeure après la projection n'est d'ailleurs pas le souvenir de la maladie, mais celui d'un regard. Celui d'une femme qui redécouvre le monde avec une acuité nouvelle. Isabel Coixet rappelle avec une élégance rare que la conscience de notre finitude peut aussi être une formidable invitation à vivre davantage, à aimer plus librement et à savourer pleinement chaque instant.

    Une œuvre profondément sensible, d'une grande délicatesse, qui préfère la grâce à l'emphase et l'émotion à la démonstration.

    CONCLUSION

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    Pendant ces trois jours, il aura finalement été beaucoup question de métamorphoses. Celle d'un homme qui se réveille dans le corps d'une inconnue, chez Arthur Harari. Celle de deux adolescents qui réapprennent à vivre dans Adieu monde cruel. Celle d'une femme qui, confrontée à la maladie, redécouvre avec une intensité nouvelle la saveur du monde dans Trois Adieux. Celle aussi d'un philosophe qui refuse que la pensée soit muselée dans Le Destin. Et, derrière le rire de Jacques Tati, celle d'une société qui se transforme jusqu'à oublier parfois ce qui fait son humanité.

    Des films très différents, mais traversés par une même interrogation : comment rester libre, sensible et profondément vivant dans un monde qui tend à nous uniformiser, nous enfermer ou nous museler ?

    C'est peut-être cela qui constitue la singularité du Festival La Rochelle Cinéma. Ici, aucune compétition ne vient dicter le regard. Les œuvres dialoguent entre elles, les générations se répondent, les découvertes côtoient les chefs-d'œuvre restaurés. On passe de Youssef Chahine à Jacques Tati, d'Isabel Coixet à Arthur Harari, de Christophe Honoré à Félix de Givry, avec le sentiment qu'un même fil invisible relie tous ces cinéastes : celui d'un cinéma qui nous invite à regarder autrement.

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    Je quitte La Rochelle avec cette conviction renforcée : le cinéma demeure un refuge, mais un refuge qui ne nous détourne jamais du monde. Il nous aide au contraire à mieux le comprendre, à l'habiter avec davantage de curiosité, d'empathie et d'émerveillement. Ces trois jours auront filé à une vitesse fulgurante, mais ils laisseront longtemps leur empreinte.

    Le Fema est de ceux où l'on enchaîne les projections tout en accumulant aussi des souvenirs, des rencontres et des émotions. Une parenthèse précieuse que je ne peux que recommander à tous les amoureux du septième art.

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    Je suis repartie avec le souvenir d'une ville dont la beauté semble dialoguer avec les films qu'elle accueille. Entre la lumière si changeante du Vieux-Port, les tours qui veillent sur l'océan, les ruelles où l'on aime se perdre et la Coursive, La Rochelle possède une grâce singulière. Comme le Fema, elle invite à ralentir, à observer, à s'émerveiller. Elle ne sert pas seulement d'écrin au festival : elle en prolonge l'esprit. Je comprends désormais pourquoi tant de festivaliers y reviennent chaque été. Pour ma part, elle m'a profondément ensorcelée. C’est certain : je reviendrai pour la 55e édition !

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