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CRITIQUES DES FILMS A L'AFFICHE EN 2018

  • Critique - LE POIRIER SAUVAGE de NURI BILGE CEYLAN

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    En compétition du 71ème Festival de Cannes, incompréhensiblement, Le Poirier Sauvage en est reparti bredouille, quatre ans après la palme d’or reçu par son réalisateur pour Winter sleep. Nombreux sont ceux qui rechignent à aller voir les films de Nuri Bilge Ceylan, en raison de leur durée, a fortiori lorsqu’ils sont projetés en fin de festival comme ce fut le cas cette fois. Ils ont bien tort. Malgré leur âpreté apparente, les films de Nuri Bilge Ceylan sont toujours remarquables et palpitants et celui-ci ne déroge pas à la règle. J’essaie ainsi de ne jamais manquer les projections cannoises de ses films tant ils sont toujours brillamment mis en scène, écrits, dialogués, et d’une beauté formelle époustouflante.

    Sa palme d’or du 67ème Festival de Cannes complétait le (déjà prestigieux) palmarès cannois de Nuri Bilge Ceylan, un habitué du festival, après son Grand Prix en 2003, pour  Uzak,  celui de la mise en scène en 2008 pour Les Trois Singes et un autre Grand Prix en 2011 pour Il était une fois en Anatolie. En 2012, il fut également récompensé d’un Carrosse d’Or, récompense décernée dans le cadre de la Quinzaine des réalisateurs par la Société des Réalisateurs de Films à l’un de leurs pairs. Son premier court-métrage, Koza, fut par ailleurs repéré par le festival et devint le premier court turc qui y fut sélectionné, en 1995.  Il fut également membre du jury cannois en 2009, sous la présidence d’Isabelle Huppert. Son film Les Climats reçut   le prix FIPRESCI de la critique internationale en 2006.

    La durée, le temps, l’attente sont toujours au centre de ses films sans que jamais cela soit éprouvant pour le spectateur qui, grâce à la subtilité de l’écriture, est d’emblée immergé dans son univers, aussi rugueux puisse-t-il être. Une durée salutaire dans une époque qui voudrait que tout se zappe, se réduise, se consomme et qui nous permet de plonger dans les tréfonds des âmes qu’explore et dissèque le cinéaste. Nuri Bilge Ceylan déshabille en effet les âmes de ses personnages comme il le fait à nouveau ici avec Sinan. Passionné de littérature, ce dernier a toujours voulu être écrivain. De retour dans son village natal, il met toute son énergie à trouver l’argent nécessaire pour être publié, mais les dettes de son père finissent par le rattraper.

     Le premier plan de Winter sleep se situe en extérieur. Au loin, à peine perceptible, un homme avance sur un chemin. Puis : images en intérieur, zoom sur Aydin de dos face à la fenêtre, enfermé dans sa morale, ses certitudes, son sentiment de supériorité, tournant le dos (à la réalité), ou le passage de l’extérieur à l’intérieur (des êtres) dont la caméra va se rapprocher de plus en plus pour mettre à nu leur intériorité.

    Le Poirier sauvage commence aussi à l’extérieur depuis lequel nous découvrons un jeune homme qui lit son journal, à travers une vitre dans laquelle un paysage maritime se reflète. Déjà, ce premier plan est d’une perfection visuelle sidérante comme le seront tous les plans du film.

    Après avoir principalement tourné dans sa région natale, l’Anatolie, Ceylan nous embarque cette fois dans les Dardanelles, avec Sinan, jeune homme, passionné de littérature, qui revient dans sa ville natale après ses études avec pour seule idée en tête de faire publier son roman. Un personnage « décalé, solitaire, difforme » comme il se définira à la fin.

     Chacune de ses rencontres à propos de son livre (avec un politique, avec un industriel, avec un autre auteur) sont de vrais moments d’anthologie. Les premiers veulent ainsi absolument faire entrer son livre dans la catégorie dépliant touristique pour la région. Ces dialogues sont d’une subtilité et d’une richesse rares et, comme ceux de Winter sleep, rendent le film aussi passionnant que la plus trépidante des courses-poursuites (et j’aime aussi les courses-poursuites, hein), en particulier ses dialogues avec un écrivain local reconnu. Ce face-à-face fait apparaître la personnalité arrogante et méprisante de Sinan.  Il aborde cet écrivain, Suleyman, en train d’écrire dans une librairie. Il le trouve là par hasard, et le connaît notamment pour l’avoir vu à la « table ronde littérature et monde rural. » Il l’aborde et s’assied face à lui, dit-il pour lui poser une question. Chacune de ses phrases précise un peu plus le caractère du jeune homme et le dialogue est absolument jubilatoire pour le spectateur : « Je ne veux pas forcément dire pour surveiller la concurrence mais pour voir la même terre sous un autre regard ». Il évoque son « méta-roman autofictif décalé qui fait partie des romans irréductibles en une ou deux phrases ». Il dit encore que « certains esprits étriqués réduisent une œuvre à une idée. », « Mes propres écrits me paraissent banals, peu susceptibles d’intéresser autrui. C’est dans la même veine que ce que vous écrivez ». « Dans la ferveur du premier roman tu te mets en retrait croyant que le monde entier attend ton livre » lui répond l’écrivain ou encore : « Quand il s’agit d’écrire, il n’y a pas d’excuse valable. Un bon écrivain ne geint pas. Il s’assied et il écrit. Coûte que coûte. » Le dialogue entier mériterait d’être retranscrit mais je ne veux pas vous gâcher le plaisir de le savourer. Les plans sont à chaque fois d’une telle richesse qu’ils sont parfois aussi l’esquisse d’une histoire qu’on imagine comme lorsque cette femme entre dans la librairie, que Suleyman la suit du regard tandis qu’il parle à Sinan, et qu’un voile de regret passe dans son regard lorsqu’elle s’en va.  Les deux hommes se quittent sur un pont qui sépare aussi leurs deux âges, leurs deux visions de la vie, peut-être finalement les deux faces d’une même personne.

    Ses dialogues avec son père sont aussi particulièrement ciselés, très cruels souvent pour ce père en qui il ne voit qu’un raté qui a dilapidé l’argent de la famille, et qui a pour seule vraie compagnie un chien « parce que c’est le seul qui ne le juge pas ». « Il est tombé bien bas ». « Notre bon-à-rien n’a pas le monopole des dettes. Sauf que là c’est pour la bonne cause. » Ou encore lorsqu’il se moque de cette photo au dos de laquelle son père a écrit : « Je marche le long d’un chemin sans savoir où il finit. » « Quelle plume ! Il se prend pour Tolstoï. Comme s’il avait le courage de partir », ironise-t-il. Sinan revendique sa misanthropie. A son ami au téléphone, il dira ainsi « Si j’étais dictateur je jetterais une bombe atomique sur cette ville, je te jure » et à sa mère, carrément : « Moi par exemple j’aime pas les gens. J’y arrive pas. J’y peux rien. »

    Chacune de ses rencontres éclaire un nouveau pan de sa personnalité, souvent un échec, une plaie qui ne s’est pas refermée comme si cela nous permettait de reconstituer le puzzle de sa personnalité narcissique visiblement construite en contrepoint de celle de son père. Même sa rencontre avec une jeune femme (scène remarquable) fait s’achever un baiser en morsure, celle du passé peut-être. Ce face-à-face est magique : la mélancolie et la tristesse qui passent dans ses yeux qu’elle détourne, le bruit des vents dans les feuilles. Nous retenons notre souffle…

    Comme ses précédents, ce film est d’une beauté éblouissante. La caméra frémissante épouse les espoirs, les atermoiements, les dérives, les aspirations de son personnage principal. Aux couleurs blanches et enneigées de Winter sleep (que nous retrouvons ici à la fin) s’opposent la couleur orange et automnale.

    Le poirier sauvage n’est pas seulement récit initiatique mélancolique, prenant, incisif, il met aussi en exergue les problèmes et les contradictions de la société turque. « Les études, c’est bien beau mais on est en Turquie. Si tu veux survivre dans ce pays, tu dois t’adapter ». « Le marché est impitoyable. Il n’épargne personne. » Il évoque même « Un renvoi d’ascenseur » ou encore  « Il faut soigner les bons clients. C’est évident. » Sans parler de cet élu très démagogique qui n’a pas de porte « car sa porte est ouverte à tous. » Il veut aussi donner à Sinan le livre d’un éboueur poète.

    Le poirier sauvage, c’est aussi le titre du livre de Sinan, « un arbre tout noueux, ratatiné », comme son père peut-être. Aydin Doğu Demirkol, l’acteur qui incarne Sinan, est présent dans toutes les scènes et crève littéralement l’écran, horripilant souvent, et parfois presque touchant, il EST Sinan.

    La publication de son roman à compte d’auteur sera un échec mais aussi une réussite en ce que cela lui permettra de découvrir sous un nouveau jour son père, et même de le découvrir tout simplement. La fin est poignante et sublime. Sinan revient de l’armée après plusieurs mois. Il constate que même sa mère et sa sœur n’ont pas lu son livre, mais que son père qu’il a tant méprisé cache un article qui évoque sa publication et qu’il a lu son livre avec beaucoup d’attention, certains passages même deux fois : « Il faut laisser le temps couler sur soi. Que les souvenirs, bons ou mauvais, se mélangent  et se dissipent. Certains restent. Ils se figent dans le temps. Tu en parles dans ton livre. J’ai trouvé ça bien. »  « Le poirier sauvage. C’est inspiré de ce que tu nous avais raconté en primaire » lui répond son fils. Ces retrouvailles sont bouleversantes.  Il faudra finalement un puits pour réunir les deux hommes, ce puits que construisait son père et dont se moquait Sinan, ce puits qu'il a arrêté de creuser, ce puits qui signe à la fois une vraie rencontre, un renoncement, et une acceptation de son échec et de son sombre destin nous rappelant cet échange antérieure du film : « Le temps est étrange. Il nous échappe » , « Evidemment. Tu voudrais qu’il t’attende »

    « Son film résonne comme un long poème mélancolique d’une beauté triste et déchirante porté par une musique parcimonieuse. Oui, un long poème mélancolique à l’image de ces personnages : lucides, désenchantés, un poème qui nous accompagne longtemps après la projection et qui nous touche au plus profond de notre être et nous conduit, sans jamais être présomptueux, à nous interroger sur la morale, la (bonne) conscience, et les faux-semblants, les petitesses en sommeil recouvertes par l’immaculée blancheur de l’hiver. Un peu les nôtres aussi. Et c’est ce qui est le plus magnifique, et terrible. » C’était la conclusion de ma critique de Winter sleep. Telle pourrait être aussi celle du Poirier sauvage (l’évocation de la musique, magnifique ici aussi, y compris). Ma palme d’or de ce 71ème Festival de Cannes qui mériterait qu’on en parle beaucoup plus longuement tant ce film recèle de visages et de richesses. Je vous en reparlerai.

     

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  • Critique de RBG de Julie Cohen et Betsy West

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    Présenté dans la section Les Docs de l’Oncle Sam dans le cadre du 44ème Festival du Cinéma Américain de Deauville (un festival dont vous pouvez retrouver mon compte rendu complet et détaillé, ici, ),  RBG est un documentaire  de Julie Cohen et Betsy West. Il s’inscrivait parfaitement dans la programmation de cette édition du festival qui mettait les femmes et leurs combats  à l’honneur.  RBG, ces initiales désignent Ruth Bader Ginsburg, une octogénaire aussi modeste et  timide que ses combats furent ambitieux et téméraires. Derrière cette voix fluette, ces lunettes qui lui mangent le visage et cette allure frêle, se trouve un symbole de la lutte féministe aux Etats-Unis.

     Ce documentaire qui lui est consacré est avant tout un sublime portrait de femme, un juste retour des choses pour celle qui les a ardemment représentées et défendues.  « Sorcière malfaisante, monstre, honte absolue de la cour suprême, anti américaine, zombie » … : ainsi est-elle définie par ses détracteurs au début du documentaire. Dans le plan suivant, armée de ses quatre-vingt et quelques printemps, elle s’adonne à des exercices physiques dans une salle de sport vêtue d’un tshirt qui clame « super diva ». Elle est pourtant bien plus et bien mieux que ce que ces premières minutes laissent entendre, bien plus qu’une personnalité « notorious » admirée et controversée, bien plus qu’une icône de la pop culture. A travers une vingtaine de témoignages et des images d’archives sont ensuite retracés son existence et son parcours professionnel. Ceux d’une femme brillante qui, tout en affrontant réticences, obstacles et drames personnels, a gravi les échelons jusqu’à devenir juge à la cour suprême.

    « Be a lady. Be independent » lui répétait sa mère qu’elle perdit très tôt d’un cancer. Elle ne cessera jamais de faire honneur à ce précepte et à cette femme dont elle était si proche. Ainsi, dès 1956, elle intègre l'École de droit de Harvard parmi 9 femmes dans une promotion comptant plus de 500 hommes.  En 1959, elle obtient son baccalauréat en droit à Columbia.  En 1970, elle cofonde le Women's Rights Law Reporter, premier journal américain qui se concentre exclusivement sur les droits des femmes. Elle fera valoir six cas de discrimination devant la Cour suprême entre 1973 et 1976 et en fut 5 fois victorieuse.  De 1972 à 1980, elle enseigne à l'université de Columbia, où elle devient la première femme avec un poste titulaire. En 1980, le président Jimmy Carter la nomme à la Cour d'appel des États-Unis pour le circuit du district de Columbia. Elle y restera 13 ans avant d’être nommée juge à la cour suprême par le président Bill Clinton, réussissant l’exploit d’être confirmée à 96 voix contre 3.  Elle est aujourd’hui placée 31ème au classement 2010 des « 100 femmes les plus influentes dans le monde » publié chaque année par le magazine Forbes

    Toute son existence, elle n’a eu de cesse de se battre pour l’égalité homme/femme, soutenu par un mari qui se mit en retrait pour que son épouse qu’il admirait tant puisse mener ses combats dont il perçut très tôt l’importance. Aujourd’hui disparu, le film rend hommage à son attachante personnalité. Il formait avec elle un couple soudé, sans doute forgé par les combats publics et personnels puisqu’elle l’aida ardemment dans sa bataille contre le cancer dans ses jeunes années. Ils formaient un duo indissociable, touchant et espiègle.

     Cette femme brillante avait tôt compris que pour faire entendre ses opinions il n’est pas nécessaire de crier mais que les mots, lorsqu’ils sont astucieusement choisis, peuvent constituer une arme redoutable. Elle a aussi compris que l’intransigeance n’aide aucun combat et n’honore pas ceux qui en font preuve comme le démontre son amitié avec un juge conservateur aux idées diamétralement opposées aux siennes.

    A une époque à laquelle au-dessus de deux ou trois décennies, une femme doit encore être la moins visible possible du moins surtout si son visage témoigne des stigmates du temps, à une époque à laquelle les icones sont (parfois ? souvent ?)  synonymes de vacuité, que cette octogénaire réservée et brillante soit devenue un symbole rassure un peu sur le devenir de l’humanité a fortiori après la nomination du juge Brett Kavanaugh à la cour suprême, conservateur accusé par trois femmes d'agression sexuelle soutenu par Donald Trump, ce même président américain que RBG qualifia d’ « imposteur ». En attendant que l’imposture n’éclate enfin au grand jour (c’est à désespérer que ce soit le cas un jour), l’existence d’une RBG et l’engouement qu’elle suscite font souffler un vent d’optimisme.

    Les films de ce 44ème Festival du Cinéma Américain de Deauville se terminaient pour la plupart d’entre eux par des femmes qui prenaient leur destin en main. A travers ce documentaire captivant (qui ne s’embarrasse pas de fioritures dans sa forme pour laisser toute sa place à son fascinant sujet), Betsy West et Julie Cohen, au-delà de la femme et de ses combats auxquels le documentaire rend magnifiquement hommage, à l’image de ce que fit RBG avec sa propre existence, nous invitent à leur tour à braver les obstacles et à tracer notre voie, avec détermination et bienveillance.

     Sortie DVD et VOD le 19 février. En lice pour les Oscars (meilleure chanson, meilleur documentaire).

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  • MADEMOISELLE DE JONCQUIERES de Emmanuel Mouret

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    Quelques mots sur ce film vu hier qui m'a enchantée et que j'ajoute tardivement à la liste de mes coups de cœur de l'année 2018. Mademoiselle de Joncquières a d'ailleurs obtenu hier 6 nominations (amplement méritées) aux César (meilleure actrice pour Cécile de France, meilleur acteur pour Edouard Baer, meilleure photographie, meilleure adaptation, meilleurs costumes, meilleur décor).

    Cette adaptation d'un épisode de "Jacques le Fataliste" de Diderot (déjà adapté par Bresson avec la complicité de Cocteau sous le titre Les dames du bois de Boulogne) est savoureuse du premier au dernier plan, et surtout de la première à la dernière phrase. Les dialogues y sont d'une beauté, d'une richesse, d'un lyrisme, d'une ironie, d'une profondeur jubilatoires, d'autant plus que les acteurs jonglent avec les mots et les émotions avec un talent rare, au premier rang desquels Cécile de France qui passe en une fraction de seconde d'une émotion à l'autre. Elle est absolument sidérante de justesse en femme cruelle car et seulement car blessée au cœur.

    Si, comme moi, vous aimez Les liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos, vous ne pourrez qu'être transportés par ce film finalement très moderne qui dresse le portrait de 4 femmes dont celle qui donne son nom au titre et qui, d'abord en arrière plan et effacée, se révèle la plus passionnée et vibrante (sublime et si juste aussi Alice Isaaz). L'absence de nomination du réalisateur est incompréhensible tant sa réalisation est maligne, élégante sans pour autant être académique (tout le contraire) !

    Les plans séquences et les judicieuses ellipses (ou quand deux livres symbolisent magnifiquement une scène d'amour), la façon de passer de l'extérieur à l'intérieur, tout est le reflet des âmes sinueuses ou tourmentées. Edouard Baer manie aussi la langue du 18ème avec brio et incarne avec une élégance tout en désinvolture ce libertin qui peu à peu découvre les affres de la passion après les avoir tant singées et s'en être si souvent lassé. Et une mention spéciale à Laure Calamy également remarquable en amie bienveillante.

    À savourer sans modération !

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  • Critique de MA MERE EST FOLLE de Diane Kurys

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    Dans le cadre de la cinquième édition du Festival du Cinéma et Musique de Film de La Baule était projeté en avant-première Ma mère est folle, le dernier film de Diane Kurys avec Fanny Ardant et Vianney, dans son premier rôle au cinéma. Un film produit par Alexandre Arcady, écrit par Sacha Sperling et Petrio Caracciolo.

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    Fanny Ardant incarne Nina, une mère complètement fantasque. Vianney est Baptiste, un fils un peu trop sage qui vit loin d'elle, à Rotterdam. Fâché depuis longtemps, ce duo insolite se retrouve pour l’aventure de sa vie. Au cours d’un voyage improbable, drôle et émouvant, ils vont rattraper le temps perdu, apprendre à se connaître enfin et s’aimer à nouveau.

    Pour moi, Fanny Ardant sera toujours Mathilde, cette « femme d’à côté » dans le film éponyme de Truffaut,  cette étrange étrangère au prénom d’héroïne de Stendhal, à laquelle elle apporte la classe, l’élégance, le mystère, sa voix ensorcelante et inimitable, une Fanny Ardant impétueuse et fragile, incandescente et ardente (en bonus, ci-dessous, ma critique de La femme d’à côté de Truffaut, en espérant convaincre ceux qui ne l’ont pas encore vu de découvrir ce chef-d’œuvre).

    Il faudrait au moins autant d’adjectifs (et encore, il en manquerait…) pour qualifier son personnage et son interprétation dans le film de Diane Kurys : époustouflante, fantasque, attendrissante, excentrique, éblouissante, ardente (là aussi), follement séduisante, infiniment libre, à la fois menteuse et si vraie ... Fanny Ardant, dans ce film, est absolument exceptionnelle. Drôle aussi bien sûr, mais elle avait prouvé qu'elle savait l'être, irrésistiblement, dès Vivement dimanche. Elle est ici à l'image de la réalisation et de sa chevelure argentée : lumineuse. Gaiment tonitruante, comme son rire. Une magnifique énigme. Jamais pourtant elle ne donne l’impression de cabotiner et de surjouer. Elle EST son personnage. Elle peut tout se permettre (même aller un peu trop loin) sans jamais perdre l’empathie du spectateur. Fanny Ardant est Nina comme Sylvie Testud était Sagan dans le film de Diane Kurys qui, décidément, sait choisir ses actrices et sublimer leur talent. Dans Sagan, la ressemblance physique, gestuelle de Sylvie Testud et de la romancière est confondante sans qu’un maquillage outrancier ait été nécessaire.  Elle a adopté le phrasé si particulier de Sagan, enfantin puis « onomatopéesque »  son regard tour à tour boudeur, frondeur, évasif, dissimulé, sa mèche de cheveu triturée,  mais aussi sa démarche, apprenant la « langue » de Sagan.

    Revenons à Ma mère est folle. Dans son premier rôle, face à Fanny Ardant, Vianney est désarmant de naturel et de sagesse, et son regard plein de douce candeur et de bienveillance sied parfaitement à son rôle (le premier et sans doute loin d'être le dernier !). Ils forment un duo au charme fou et singulier. L'alliance de deux générations. De la folie et de la sagesse.

    Les seconds rôles sont aussi judicieusement choisis : Patrick Chesnais en mafieux homosexuel dans sa maison almodovarienne (d'ailleurs cette Nina pourrait être une sublime héroïne d'Almodovar), Arielle Dombasle, la marraine délurée  (l'actrice se parodie avec bonheur), sans oublier le petit Nono, ce petit garçon originaire de l’Europe de l’Est que Nina prend en charge sur un coup de tête et un coup de cœur.

    Ne manquez pas ce formidable voyage initiatique, cette comédie tendre, émouvante et caustique, qui vous fera oublier le temps qui passe, qui vous rappellera qu’il n’y a pas d’âge pour être follement joyeux et gaiement déraisonnable, pas d’âge pour se réconcilier avec son passé, pour oser, oser être soi… Et puis ce serait dommage de manquer les premiers pas réussis de Vianney au cinéma et de ne pas rencontrer cette Nina, personnage inoubliable par la grâce de Fanny Ardant, et de ne pas succomber au charme ravageur de ce duo mère/fils fusionnel.

     Diane Kurys signe là un (nouveau) sublime portrait de femme qui n’est pas pour autant un stéréotype (et ça fait du bien !), une femme foudroyante vie et de beauté. Foudroyante de beauté comme une certaine chanson qui s'intitule L'homme et l'âme (qui rend magnifiquement hommage aux victimes des attentats du 13 novembre, avec une pudeur, une sensibilité et une délicatesse infinies) mais il n'y a pas de rapport me direz-vous (si ce n'est que je vous recommande les deux sans réserves) et puis  c'est déjà une autre histoire …

     

    Date de sortie en salles de Ma mère est folle : 5 décembre 2018

    Critique de "La femme d'à côté" de François Truffaut

    Bernard Coudray (Gérard Depardieu) et Mathilde Bauchard (Fanny Ardant) se sont connus et aimés follement, passionnément, douloureusement, et séparés violemment, sept ans plus tôt. L’ironie tragique du destin va les remettre en présence lorsque le mari de Mathilde, Philippe Bauchard (Henri Garcin), qu’elle a récemment épousé, lui fait la surprise d’acheter une maison dans un hameau isolé, non loin de Grenoble, dans la maison voisine de celle qu’occupent Bernard, son épouse Arlette (Michèle Baumgartner), et leur jeune fils. (Une fenêtre sur cour que l’admirateur et grand connaisseur d’Hitchcock qu’était Truffaut n’a d’ailleurs certainement pas choisie innocemment.) Bernard et Mathilde taisent leur passé commun à leurs époux respectifs et vont bientôt renouer avec leur ancienne passion.

    A mon sens, personne d’autre que Truffaut n’a su aussi bien transcrire les ravages de la passion, sa cruauté sublime et sa beauté douloureuse, cette « joie » et cette « souffrance » entremêlées. Si : dans un autre domaine, Balzac peut-être, dont Truffaut s’est d’ailleurs inspiré, notamment pour Baisers volés ( Le Lys dans la vallée ) ou  La Peau douce  (Pierre Lachenay y donne ainsi une conférence sur Balzac). L’amour chez Truffaut est en effet presque toujours destructeur et fatal.

    La femme d’à côté est cette étrange étrangère au prénom d’héroïne de Stendhal, magnifiquement incarnée par la classe, l’élégance, le mystère, la voix ensorcelante et inimitable de Fanny Ardant, ici impétueuse et fragile, incandescente, ardente Fanny.

    Truffaut dira ainsi : « J’ai volontairement gardé les conjoints à l’arrière-plan, choisissant d’avantager un personnage de confidente qui lance l’histoire et lui donne sa conclusion : « Ni avec toi, ni sans toi « . De quoi s’agit-il dans  La Femme d’à côté  ? D’amour et, bien entendu, d’amour contrarié sans quoi il n’y aurait pas d’histoire. L’obstacle, ici, entre les deux amants, ce n’est pas le poids de la société, ce n’est pas la présence d’autrui, ce n’est pas non plus la disparité des deux tempéraments mais bien au contraire leurs ressemblances. Ils sont encore tous deux dans l’exaltation du « tout ou rien » qui les a déjà séparés huit ans plus tôt. Lorsque le hasard du voisinage les remet en présence, dans un premier temps Mathilde se montre raisonnable, tandis que Bernard ne parvient pas à l’être. Puis la situation, comme le cylindre de verre d’un sablier, se renverse et c’est le drame. »

    Le rapport entre les deux va en effet se renverser à deux reprises. Bernard va peu à peu se laisser emporter par la passion, à en perdre ses repères sociaux, professionnels et familiaux, à en perdre même la raison, toute notion de convenance sociale alors bien dérisoire. Le tourbillon vertigineux de la passion, leurs caractères exaltés, leurs sentiments dans lesquels amour et haine s’entremêlent, se confondent et s’entrechoquent vont rendre le dénouement fatal inévitable. Chaque geste, chaque regard, chaque parole qu’ils échangent sont ainsi empreints de douceur et de douleur, de joie et de souffrance, de sensualité et de violence.

    Truffaut y démontre une nouvelle fois une grande maîtrise scénaristique et de mise en scène. Après Le Dernier Métro, la fresque sur l’Occupation avec ses nombreux personnages, il a choisi ce film plus intimiste au centre duquel se situe un couple, sans pour autant négliger les personnages secondaires, au premier rang desquels Madame Jouve (Véronique Silver), la narratrice, sorte de double de Mathilde, dont le corps comme celui de Mathilde porte les stigmates d’une passion destructrice. Elle donne un ton apparemment neutre au récit, en retrait, narrant comme un fait divers cette histoire qui se déroule dans une ville comme il y en a tant, entre deux personnes aux existences en apparence banales, loin de la grandiloquence d’Adèle.H, mais qui n’ en a alors que plus d’impact, de même que ces plans séquences dans lesquels le tragique se révèle d’autant plus dans leur caractère apparemment anodin et aérien.

    A l’image des deux personnages, la sagesse de la mise en scène dissimule la folie fiévreuse de la passion, et ce qui aurait pu être un vaudeville se révèle une chronique sensible d’une passion fatale. D’ailleurs, ici les portes ne claquent pas: elles résonnent dans la nuit comme un appel à l’aide, à l’amour et à la mort.

    Deux personnages inoubliables, troublants et attachants, interprétés par deux acteurs magnifiques. Truffaut aurait songé à eux pour incarner cette histoire, en les voyant côte-à-côte lors du dîner après les César lors desquels Le Dernier Métro avait été largement récompensé.

    Il fallait un talent démesuré pour raconter avec autant de simplicité cette histoire d’amour fou, de passion dévastatrice, qui nous emporte dans sa fièvre, son vertige étourdissant et bouleversant, comme elle emporte toute notion d’ordre social et la raison de ses protagonistes. Un film qui a la simplicité bouleversante d’une chanson d’amour, de ces chansons qui « plus elles sont bêtes plus, elles disent la vérité ».

    Ce film sorti le 30 septembre 1981 est l’avant-dernier de Truffaut, juste avant Vivement Dimanche  dans lequel Fanny Ardant aura également le rôle féminin principal.

    Un chef d’œuvre d’un maître du septième art : à voir et à revoir.