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CRITIQUES DES FILMS A L'AFFICHE(2004 à 2007) - Page 3

  • In the mood for news (2): semaine du 26 septembre 2007

    L’info théâtre de la semaine

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    Il y a deux ans, je vous avais vivement recommandé la pièce de Florian Zeller intitulée « L’Autre » (pour lire ma critique de cette pièce, cliquez ici). Elle reprend à partir du 2 octobre au Studio des Champs Elysées dans le 8ème (Informations :   01 53 23 99 19  et  www.comediedeschampselysees.com ).

    Seul Aurélien Wiik qui y était d’ailleurs remarquable reste dans la distribution. Il est rejoint par Sara Forestier dont ce sera le premier rôle au théâtre et par  Stanislas Merhar, la musique est composée par  Christophe.

    L’info festivals de la semaine

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    Marie-José Nat sera la présidente du Festival du Film Britannique de Dinard 2007.

    Jocelyn Quivrin viendra compléter le jury

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    ¨Programme complet du Festival du Film Britannique de Dinard 2007:

    Compétition    BRICK LANE de Sarah Gavron

    Compétition    FAR NORTH de Asif Kapadia

    Compétition    HALLAM FOE de David Mackenzie

    Compétition    JANE de Julian Jarrold

    Compétition    ONCE de John Carney

    Compétition    THE MIDNIGHT DRIVES de Mark Jenkin

    Avant- Première    AND WHEN DID YOU LAST SEE YOUR FATHER de Anand Tucker

    Avant- Première    ATONEMENT de Joe Wright

    Avant- Première    BUILD A SHIP, SAIL TO SADNESS de Laurin Federlein

    Avant- Première    GARAGE de Lenny Abrahamson

    Avant- Première    HOW ABOUT YOU de Anthony Byrne

    Avant- Première    I AM BOB de Donald Rice (court métrage)

    Avant- Première    I REALLY HATE MY JOB de Oliver Parker

    Avant- Première    IT'S A FREE WORLD… de Ken Loach

    Avant- Première    KINGS de Tom Collins

    Avant- Première    L'HEURE ZERO de Pascal Thomas

    Avant- Première    MON MEILLEUR ENNEMI de Kevin Macdonald

    Avant- Première    MRS RATCLIFFE'S REVOLUTION de Billie Eltringham

    Avant- Première    NEVER APOLOGIZE de Mike Kaplan

    Avant- Première    RUBY BLUE de Jan Dunn

    Avant- Première    THE ENGLISHMAN de Ian Sellar

    Avant- Première    THE MARK OF CAIN de Marc Munden

    Avant- Première    THIS IS ENGLAND de Shane Meadows

    Avant- Première    WAZ de Tom Shankland

    Hommage    A ROOM FOR ROMEO BRASS de Shane Meadows

    Hommage    DEAD MAN'S SHOES de Shane Meadows

    Hommage    ONCE UPON A TIME IN THE MIDLANDS de Shane Meadows

    Hommage    TWENTY FOUR SEVEN de Shane Meadows

    Rétrospective Foot    CARTON ROUGE de Barry Skolnick

    Rétrospective Foot    THE GAME OF THEIR LIVES de Daniel Gordon

    Rétrospective Foot    JIMMY GRIMBLE de John Hay

    Rétrospective Foot    THE VAN de Stephen Frears

    Regards Croisés    NAISSANCE DES PIEUVRES de Céline Sciamma

    Femis vs NFTS    CARCASSE de I. El Mouala El Iraki

    Femis vs NFTS    FBIZoo de Y. Angely/J. Vray

    Femis vs NFTS    SAUF LE SILENCE de Léa Fehrer

    Femis vs NFTS    THE END FOR BEGINNERS de David Lalé

    Femis vs NFTS    FOR THE LOVE OF GOD de Joe Tucker

    Femis vs NFTS    FRIENDS FOREVER de Marçal Forès

    Sélection courts métrages Kodak    BROKEN de Vicki Psarias

    Sélection courts métrages Kodak    ELA de Silvana Aguirre Zegarra

    Sélection courts métrages Kodak    EVOL de Chris Vincze

    Sélection courts métrages Kodak    EX MEMORIA de Josh Appignanesi

    Sélection courts métrages Kodak    NEUTRAL CORNER de Emily Greenwood

    Sélection courts métrages Kodak    OUT OF MILK de Nicola Morris

    Sélection courts métrages Kodak    VAGABOND SHOES de Jackie Oudney

    Sélection courts métrages G. Higgins    ATTACK de Timothy Smith

    Sélection courts métrages G. Higgins    BADGERED de Sharon Colman

    Sélection courts métrages G. Higgins    DADDY'S LITTLE HELPER de D. Wilson

    Sélection courts métrages G. Higgins    DOG FLAP de Jack Herbert

    Sélection courts métrages G. Higgins    DREAMS AND DESIRES de Joanna Quinn

    Sélection courts métrages G. Higgins    GOODBYE TO THE NORMALS de JF Smith

    Sélection courts métrages G. Higgins    THE HANDYMAN de Simon Rumley

    Sélection courts métrages G. Higgins    PHOBIAS de Bert & Bertie

    Pour en savoir plus sur le Festival du Film Britannique de Dinard :

    Mon compte-rendu du Festival du Film Britannique de Dinard 2005

    Mon compte-rendu du Festival du Film Britannique de Dinard 2006

    L’info politiquement correct de la semaine

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    Les frères Affleck lors de l'avant-première de "Gone baby gone" au Festival du Cinéma Américain de Deauville 2007. Photo: Sandra.M

    « Gone baby gone », le premier film de Ben Affleck en tant que réalisateur dont je vous ai parlé lors de son avant-première deauvillaise ( cliquez ici pour lire l’article concernant l'avant-première deauvillaise du film) ne sortira pas en Grande-Bretagne en raison des similitudes avec l’affaire Maddie McCann (la petite fille du film, enlevée, s'appelle ...Madeleine)alors que le film a été écrit avant les faits.

    L’info bloguesque de la semaine :

    De nouvelles vidéos ont été mises en ligne cette semaine sur mon blog « In the mood for Deauville » (http://inthemoodfordeauville.hautetfort.com ) consacré au 33ème Festival du Cinéma Américain de Deauville.

    Le film de la semaine du 26 septembre recommandé par  « In the mood for cinema » :

    38543448fd3825ed35989a9cba92237b.jpg  « 7H58 ce samedi-là » (Before the devil knows you’re dead) de Sidney Lumet. (Avec Philip Seymour Hoffman, Ethan Hawke, Marisa Tomei, Albert Finney… Durée : 1H55)

    7H58 ce samedi-là a été projeté en avant-première, hors compétition au 33ème Festival du Cinéma Américain de Deauville, à l’occasion de l’hommage que le festival a rendu à Sidney Lumet. Olivier Marchal a d'abord rendu hommage à Sidney Lumet particulièrement ému de récompenser celui qui a suscité sa vocation de policier et de cinéaste, de même que celle du maire de Deauville (vocation non pas de policier ou de cinéaste, hein, mais d'homme d'Etat).

    Il y a des jours comme ça où, en une fraction de seconde, tout peut basculer dans la tragédie, comme à 7H58 ce samedi-là, dans la vie des Hanson. Ce samedi matin-là, tout semble pourtant normal dans la banlieue de New York où ils vivent  (le père passe un test de conduite, sa femme ouvre la bijouterie familiale) si ce n’est que leur fils aîné, Andy,  s’inquiète pour son contrôle fiscal du lundi suivant et si ce n’est que Hank, le cadet, est enfermé dans des problèmes d’argent apparemment inextricables. Et après 7H58, quand les deux frères ont la judicieuse idée de braquer la bijouterie de leurs parents, plus rien ne sera jamais pareil.

    Ce film est à l’image du personnage d’Andy : d’abord profondément antipathique, nous prenons peu à peu fait et cause pour lui. Il est aussi à l’image des vies des deux frères par qui le drame arrive : des vies fragmentées, désorientées. Voilà d’ailleurs les deux qualités du film : sa structure narrative brillante (ou sa démonstration stylistique appuyée, c’est selon) et la force de ses personnages. En résulte une véritable leçon de cinéma...

    Ce film vous prend à la gorge au fur et à mesure que l’étau se resserre autour des deux frères, il vous captive, vous capture même, et vous enserre dans son cycle infernal: impossible de s’échapper, nous sommes pourtant aussi libres de sortir de la salle que les deux frères l’étaient face à leur destin, avant 7H58 donc. Au lieu d’adopter une construction linéaire, Sidney Lumet met en scène une pluralité de points de vue, un montage habilement déstructuré et une succession de flash-backs qui accentuent la tension dramatique, et le sentiment d’urgence et de drame insoluble. La caméra de Sidney Lumet va ainsi ausculter les causes (finalement plus profondes et surtout beaucoup moins matérielles qu’il n’y parait de prime abord) et les conséquences du drame, va nous plonger dans les âmes et vies sombres des protagonistes, va nous conduire à voir en un homme cupide et impitoyable un ancien enfant blessé. Par une habile construction scénaristique, notre antipathie initiale pour le personnage de Andy évolue peu à peu, la « réalité » apparaît moins manichéenne : Hank ( Ethan Hawk, méconnaissable) apparait de moins en moins victime (du destin ?) au fur et à mesure que son frère Andy (Philip Seymour Hoffman, bluffant, à nouveau)l’est de plus en plus à nos yeux devenus plus indulgents à son égard.  Un film qui a la couleur d’une blessure à vif, celle de la trahison et celle de l’enfance, les plus douloureuses et profondes, et le rythme d’une course contre la mort, contre le diable. Le titre anglais « Before the devil knows you’re dead » est tiré du proverbe irlandais : « May you be in heaven half an hour before the devil knows you’re dead » qui signifie « Puisses-tu atteindre le paradis une demi-heure avant que le diable n’apprenne ta mort ».  Une course que nous savons perdue d’avance, non moins prenante. Entre thriller et tragédie familiale, après le très moyen « Jugez-moi coupable » Sidney Lumet, malgré ses 84 ans,  d’après le premier scénario de Kelly Masterson, signe un thriller dramatique qui prouve la jeunesse et la vitalité de son regard.  Nommé 4 fois à l’Oscar du meilleur réalisateur pour Douze hommes en colère, Un Après-midi de chien, Network main basse sur la télévision et Verdict, il ne serait pas étonnant qu’il figure de nouveau parmi les nominés avec ce film particulièrement maîtrisé.

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    Sidney Lumet lors de l'hommage du Festival du Cinéma Américain de Deauville-Photo: Sandra.M

    L'émotion d'Olivier Marchal qui a rendu hommage à Sidney Lumet

                                                                                    Sandra.M

  • "Elle s'appelle Sabine" de Sandrine Bonnaire, ce soir sur France 3

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    Paris vibre et vocifère en bleu blanc rouge. J’ai encore la tête délicieusement endolorie, encore dans les étoiles blanches de la bannière étoilée, bleue, blanc, rouge, elle aussi, un autre. Dans le train qui me ramène vers Paris, des Anglo-saxons bruyants aux rires gras et satisfaits, visiblement en route pour la coupe du monde,  agacent  les passagers. Pas moi. Je me laisse bercer par leur accent chantant qui me donne l’illusion d’être encore à Deauville, de n’avoir pas encore tout à fait retrouvé la réalité et recouvré le sens des réalités. Matt Damon et son regard vengeur me toise et George Clooney me demande "What else" sur tous les murs de Paris, en sortant de chez moi je me retrouve nez-à-nez avec la présentatrice d’une nouvelle émission de cinéma -la précédente était peut-être meilleure non-(?) sans ce montage pseudo auteuriste qui brouille un peu la perception ? Mais au moins une émission de cinéma qui parle de cinéma (excusez moi du pléonasme qui n'en est d'ailleurs pas forcément un...) avec néanmoins pas mal d(im)pertinence -encore à Deauville il y a quelques jours… Les temporalités, et la fiction et la réalité se confondent douloureuseme- et ironiquement dans mon esprit. Peut-être la machine à remonter le temps que je réclame avec une rage naïve depuis lundi dernier et depuis la clôture du 33ème Festival du Cinéma Américain de Deauville m’a-t-elle été livrée et branchée à mon insu… Elle me fait même remonter un peu plus loin dans le temps que je ne l’aurais souhaité, un peu avant l’ouverture du Festival de Deauville et même au Festival de Cabourg  puisque les images de « Je m’appelle Sabine », le poignant et efficace documentaire de Sandrine Bonnaire défilent de nouveau sous mes yeux. Je vous invite à le regarder ce soir à sur France 3 à 20H55. Si vous voulez lire ma critique publiée lors des Journées romantiques de Cabourg où ce cri du cœur et de colère de Sandrine Bonnaire a été présenté en avant-première après sa sélection cannoise à la "Quinzaine des Réalisateurs", et où il a ému le public et parfois changé son regard,  cliquez ici. Si j’arrive à régler ma machine à  remonter le temps, à partir d’aujourd’hui « In the mood for cinema » se mettra aux couleurs de la capitale ... en attendant le Festival du Film Britannique de Dinard début octobre.

    A bientôt sur In the mood for cinema... in Paris.

    Sandra.M

  • "Le scaphandre et le papillon": l'hymne à la vie et à l'art de Julian Schnabel

    7d1d83c21b745b382fe152450c363a42.jpgLa fête du cinéma qui a lieu les dimanche 24, lundi 25 et mardi 27 juin 2007, est l'occasion rêvée pour une immersion cinéphilique puisque si la première séance est comptée au prix normal, un passeport vous sera ensuite remis vous donnant ainsi accès à toutes les séances suivantes pour le tarif unique de 2€ la place pendant les 3 jours de l'opération. A cette occasion, je vous conseille donc de (re)voir Les chansons d'amour de Christophe Honoré, Boxes de Jane Birkin, L'avocat de la terreur de Barbet Schroeder et surtout Le Scaphandre et le papillon de Julian Schnabel dont vous trouverez la critique ci-dessous. Vous pourrez également lire mes critiques des films précités en cliquant sur leurs titres.

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    En décembre 1995, un accident vasculaire brutal a plongé Jean-Dominique Bauby, rédacteur en chef du magazine  Elle et père de deux enfants, dans un coma profond. Quand il en sortit, toutes ses fonctions motrices étaient détériorées. Atteint de ce que la médecine appelle le «  locked-in syndrome » -littéralement : enfermé à l’intérieur de lui-même-, il ne pouvait plus parler, bouger, ni même respirer sans assistance. Dans ce corps inerte, seul un cil bouge. Ce cil devient son lien avec le monde, avec les autres, avec la vie. Il cligne une fois pour dire oui, deux fois pour dire non. Avec son cil, il arrête l’attention de son visiteur sur les lettres de l’alphabet qu’on lui dicte et forme des mots, des phrases, des pages entières… Avec son cil, il écrit ce livre, le Scaphandre et le papillon, dont chaque matin pendant des semaines il a mémorisé les phrases avant de les dicter…

    b31884d1b43472f6bcca206124b45095.jpgAvec un tel sujet, on pouvait redouter le pire : le pathos et le mélodrame outrancier, la performance ostentatoire et ridicule d’un acteur dans un rôle de composition-à-oscar-césar-prix d’interprétation. C’est donc avec quelques réticences que je suis allée à la projection de ce film présenté en compétition officielle du 60ème Festival de Cannes. Devant le palais des festivals, la valse poétique et multicolore d’un lâcher de papillons gigantesques et somptueux a précédé la projection dans le grand Théâtre Lumière.

     Puis, l’obscurité, le générique…et nous nous retrouvons avec Jean-Dominique Bauby enserrés dans son scaphandre qu’est son corps inerte, puisque la première moitié du film est entièrement filmée en caméra subjective. Dès les premiers plans, nous épousons son regard flou et précis, incisif même, guidés par la voix off de Mathieu Amalric. Véritable métaphore du cinéma, son regard est sa fenêtre sur le monde, sa caméra. Immobile comme l’est le spectateur sur son fauteuil, il s’évade et papillonne par la mémoire et par l’imagination, de son corps et de l’hôpital maritime de Berck où il est soigné, comme le spectateur s’évade de la salle de cinéma par les images projetées sur l’écran. L’identification est donc immédiate, d’autant plus qu’il porte un regard lucide et non moins ironique sur sa situation, sans jamais s’apitoyer sur son sort.

    Auparavant aveugle et sourd à la beauté du monde, il n’a jamais aussi bien vu que d’un seul œil. Vu et ressenti. C’est en effet un film sens-uel et sens-ationnel : tout ce que Jean-Dominique Bauby  ne peut saisir, son regard s’en empare avec gourmandise, rattrapant au vol les moments de bonheur qu’il a auparavant laissés s’envoler. Ce film nous saisit, nous enlace, nous enserre, délicieux enserrement celui-là, nous arrache à sa réalité et à la nôtre, celle de spectateur, pour ne plus nous lâcher. Enserrés nous aussi, dans son regard virevoltant, qui nous fait éprouver et savourer la liberté comme rarement un film y est parvenu. Par ce qu’il voit : le vent qui s’engouffre dans une chevelure, ou par son regard qui glisse sur une peau nue qui se laisse entrevoir. Par ce dont il se souvient : son dernier voyage, en décapotable, et le frémissement des arbres au-dessus de sa tête. Par le souvenir de ses gestes précipités mais précis, lorsqu’il rasait son père, lui aussi prisonnier, alors qu’il était encore libre d’agir, alors qu’il (en) était inconscient, si pressé, trop pressé.  Par ce qu’il imagine surtout, il s’évade de son scaphandre par la puissance de son imagination débridée : il peut alors tout vivre comme même faire un dîner pantagruélique avec la jeune femme qui prend son livre en notes (Anne Consigny, décidément remarquable, à noter qu’elle retrouve ici son partenaire de Je ne suis pas là pour être aimé, Patrick Chesnais, également remarquable en médecin cassant qui suscite des répliques cinglantes de Jean-Dominique Bauby) à laquelle il n’est pas insensible, il peut aussi voir des glaciers s’effondrer puis se reconstruire. Son monde s’effondrer et le reconstruire. Parce que si son corps n’existe plus, par la pensée, il est tour à tour : séduisant, en colère, ironique voire cynique, cruel parfois mais en tout cas VIVANT. Si le scaphandre l’empêche de se mouvoir, le papillon peut l’emmener partout, là où même il n’osait aller quand il était « aveugle et sourd », avant.

    Le scaphandre et le papillon est un vibrant hymne à la vie, à la liberté, à la création surtout. L’art devient pour lui libérateur et même salvateur. Hommage à l’art, à tous les arts : à la peinture (Julian Schnabel est peintre), à l’écriture, au cinéma, à la musique aussi. Les lettres épelées mélodieusement par les différents visiteurs ne sont jamais lassantes et constituent autant de partitions différentes qui nous tiennent en haleine. Le spectateur est alors suspendu aux lèvres de celui ou celle qui parle et qui chante les lettres, à la voix vibrante de vie de Mathieu Amalric.

    A la place d’un livre sur la vengeance au féminin, une sorte de Monte-Christo au féminin qu’il projetait d’écrire avant son accident, Jean-Dominique Bauby va donc écrire sa vie. Celle d’une mort, d’un corps emprisonné à jamais. D’une renaissance aussi, celle de son esprit, si libre et alerte. Sans aucun sentiment de revanche et de vengeance. Seulement contre son orgueil et son aveuglément peut-être.

    Marie-Josée Croze, Anne Consigny, Emmanuelle Seigner toutes formidablement dirigées sont autant de preuves de  l’existence de cet esprit qui ne cesse pas de penser et séduire.  Malgré tout. A cause de cela justement.

    Julian Schnabel parvient à signer un film résolument optimiste sur une histoire tragique. Tout juste peut-on regretter deux plans trop appuyés, l’un sur son père en larmes, et un dernier plan trop appuyé sur son infirmité physique… ce bouleversant tourbillon de vie emporte néanmoins ces deux plans regrettables sur son passage dévastateur et bouleversant.

    Le scaphandre et le papillon est une déclaration d’amour poignante et ironique, lucide et poétique. A la vie. A l’art. A la mer dont parfois on oublie de savourer la beauté de ses changeants reflets d’argent. Une œuvre d’arts.

    Quelques jours après cette projection, je  retrouvais encore des papillons égarés, affolés, éblouis par les lumières impitoyablement et imperturbablement aveuglantes, agglutinés aux vitrines de la Croisette. La frontière est décidément si fragile entre le sublime et la laideur, entre un papillon et un scaphandre... Ce film nous le rappelle magnifiquement, justifiant ainsi amplement son prix de la mise en scène du 60ème Festival de Cannes.

     Sandra.M

     

  • Les films incontournables de la semaine

    310658df2a32e3e660737a9e93d57a98.jpgEn attendant le Festival de Cabourg, voici les deux films sortis cette semaine que je vous ce9a866bb4e980d4764081f09bd812e7.jpgrecommande vivement:

    « Boxes » de Jane Birkin, dont vous pourrez lire ma critique  sur In the mood for Cannes, et voir des vidéos de sa présentation au festival, et de l'hommage du Festival à Jane Birkin.

    « L’avocat de la terreur » de Barbet Schroeder, également présenté au Festival de Cannes dans la section Un Certain Regard dont vous pourrez aussi lire ma critique sur « In the mood for Cannes », ici.

    Toujours à l'affiche, je vous recommande également:

    dda9f1625d36ec1800cac181ad388465.jpgLe Scaphandre et le papillon de Julian Schnabel, prix de la mise en scène au dernier Festival de Cannes (critique bientôt en ligne).

    Les chansons d’amour de Christophe Honoré (voir ma critique ici) également en compétition 4bb2200c374ec68fb34e3763a18f73b8.jpgofficielle du dernier Festival de Cannes.

    Sandra.M

  • Avant-première: "Still life" de Jia Zhang Ke ou à la recherche du temps perdu...

    medium_Still.JPGDès l’admirable plan séquence du début,  ensorcelés et emportés déjà par une mélodieuse complainte, nous sommes immergés dans le cadre paradoxal du barrage des 3 Gorges situé dans une région montagneuse du cœur de la Chine :  cadre fascinant et apocalyptique, sublime et chaotique. En 1996, les autorités chinoises ont en effet entrepris la construction du plus grand barrage hydroélectrique du monde. De nombreux villages ont été sacrifiés pour rendre possible ce projet.

    Là, dans la ville de Fengjie nous suivons le nonchalant, morne et taciturne  San Ming courbé par le poids du passé  et des années, parti à la recherche du temps perdu. Il voyage en effet à bord du ferry The World (du nom du précèdent film du réalisateur, référence loin d’être anodine, témoignage d’une filiation évidente entre les deux films)  pour retrouver son ex-femme et sa fille qu’il n’a pas vues depuis 16 ans.

    Pendant ce temps Shen Hong, dans la même ville cherche son mari  qu’elle n’a pas vu depuis deux ans. Leurs déambulations mélancoliques se succèdent puis alternent et se croisent le temps d’un plan  dans un univers tantôt désespérant tantôt d’une beauté indicible mis en valeur par des panoramiques étourdissants.  

    Tandis que les ouvriers oeuvrent à la déconstruction, de part et d’autre de la rivière, ces  deux personnages essaient de reconstruire leur passé, d’accomplir leur quête identitaire au milieu des déplacements de population et des destructions de villages. Engloutis comme le passé de ses habitants.

    Ce film présenté en dernière minute dans la catégorie film surprise de la 63ème Mostra de Venise a obtenu le lion d’or et a ainsi succédé à Brokeback  Mountain.

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    The World  était le premier film du réalisateur à être autorisé par le gouvernement chinois. Jusqu’ici ils étaient diffusés illégalement sur le territoire, dans des cafés ou des universités. Dans  The World Jia Zhang Ke traitait déjà du spectacle triomphant de la mondialisation et de l’urbanisation accélérée que subit la Chine.

    A l’étranger, ses films étaient même présentés dans des festivals comme Cannes en 2002 avec Plaisirs inconnus. Son parcours témoigne avant tout de son indépendance et de sa liberté artistique.

    Ancien élève de l’école des Beaux-Arts de sa province, il étudie le cinéma à l’Académie du film de Pékin, avant de fonder sa structure de production le Youth Experimental Film Group. Son œuvre entend révéler la réalité de la Chine contemporaine.

    En 2006, Jia Zhang-Ke réalise Dong, un documentaire autour de la construction du barrage des Trois Gorges à travers les peintures de son ami, le peintre Liu Xiaodong, présenté dans la section Horizons lors de la 63e Mostra de Venise.

     

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    Entre brumes et pluies, d’emblée, le décor nous ensorcelle et nous envoûte. Qu’il présente la nature, morte ou resplendissante, ou la destruction Jia Zhang Ke met en scène des plans d’une beauté sidérante. Le décor est dévasté comme ceux qui l’habitent. La lenteur et la langueur reflètent la nostalgie des personnages et le temps d’une caresse de ventilateur, la grâce surgit de la torpeur dans cet univers âpre.

    Jia Zhang Ke se fait peintre des corps, en réalisant une véritable esthétisation de ceux-ci mais aussi de la réalité et si son tableau est apocalyptique, il n’en est pas moins envoûtant. Le film est d’ailleurs inspiré de peintures, celles du peintre Liu Xiaodong qui a peint le barrage des 3 Gorges à plusieurs reprises dont Jia Zhang Ke avoue s’être inspiré.

    Ces personnages sont « encore en vie » malgré la dureté de leurs existences et le poids des années, du silence, des non dits. C’est un cinéma à l’image de la vie, l’ennui est entrecoupé d’instants de beauté fulgurante et fugace.

     Still life, malgré son aspect et son inspiration documentaires n’en est pas moins un film éminemment cinématographique : par l’importance accordée au hors champ (comme ces marins qui mangent leur bol de nouilles tandis que San Ming leur parle, hors champ), par des plans séquences langoureux et impressionnants, et puis  par des références cinématographiques notamment au néoréalisme et  à Rossellini et Rome, ville ouverte ou à John Woo avec cet enfant qui imite Chow Yun Fat ou encore celui qui regarde le Syndicat du crime de John Woo

    C’est un film polysémique qui, comme dans The World, nous parle des rapports entre tradition et modernité comme  avec cet enfant qui chante des musiques sentimentales surannées ou ces portables qui jouent des musiques sentimentales ou ces comédiens en costumes traditionnelles qui s’amusent avec leurs portables.

    Jia Zhang Ke ausculte subtilement les contradictions de son pays en pleine mutation. Le barrage des 3 Gorges, c’est la Chine en concentré, la Chine d’hier avec ces immeubles que l’on détruit, la Chine intemporelle avec ses décors majestueux, pluvieux et embrumés et la Chine de demain. La Chine écartelée entre son passé et son présent comme le sont les deux personnages principaux dans leur errance. Les ruines qui contrastent avec le barrage scintillant allumé par les promoteurs comme un gadget symbolisent cette Chine clinquante, en voie de libéralisme à défaut d’être réellement sur la voie de la liberté.

    Jia Zhang Ke a ainsi voulu signer une œuvre ouvertement politique avec « le sentiment d’exil permanent des ouvriers, tous plus ou moins au chômage, tous plus ou moins sans domicile fixe », « les ouvriers détruisent ce qu’ils ont peut-être eux-mêmes construits ».

    Un plan nous montre une collection d’horloges et de montres. Comme le cinéma. Dans une sorte de mise en abyme, il immortalise doublement le temps qui passe. C’est donc aussi un film sur le temps. Celui de la Chine d’hier et d’aujourd’hui. Celui de ces deux ou seize années écoulées. Ce n’est pas pour rien que Jia Zhang Ke a étudié les Beaux-Arts et la peinture classique. Il dit lui-même avoir choisi le cinéma « parce qu’il permet de saisir et de montrer le temps qui passe ». C’est l’idée bouddhiste qui  « si le destin est écrit, le chemin importe d’autant plus ».

    Comme dans J’attends quelqu’un dont je vous parlais il y a quelques jours , ici aussi on prend le temps (ce n'est d'ailleurs pas leur seul point commun comme évoqué plus haut). De s’ennuyer. Un ennui nécessaire et salutaire. Pour se dire qu’on est « encore en vie » ou pour déceler la beauté derrière et malgré la destruction car Still life (=Encore en vie )  est un film de contrastes et paradoxes judicieux : à l’image de son titre, il sont  encore en vie malgré les années, malgré la destruction, malgré tout. Prendre le temps de voir aussi : l’histoire devant l’Histoire et l’Histoire derrière l’Histoire, les plans de Jia Zhang Ke mettant souvent l’intime au premier plan et le gigantisme (des constructions ou déconstructions) au second plan.

    C’est aussi un hommage à la culture chinoise du double, des opposés yin et yang, entre féminin et masculin, intérieur et extérieur, construction-destruction et nature, formes sombres et claires, le tout séparé par la rivière, frontière emblématique de ce film intelligemment dichotomique.

    C’est un film en équilibre et équilibré à l’image de son magnifique plan final du funambule suspendu entre deux immeubles. Parce que, ce qu’il faut souligner c’est que ce film plaira forcément à ceux qui ont aimé The World mais qu’il pourra aussi plaire à ceux qui ne l’ont pas aimé, notamment par son aspect surréaliste, ses plans imaginaires qui instillent de la légèreté et un décalage salutaire comme ce plan de l’immeuble qui s’écroule ou ces plans poétiques de ces couples qui dansent sur une passerelle aérienne contrebalançant la dureté des paroles échangées ou la douleur du silence, l’impossibilité de trouver les mots.

    Enfin il faut souligner la non performance et le talent éclatant de ses acteurs principaux Han Sanming et Zhao Thao qui ont d’ailleurs joué dans presque tous les films de Jia Zhang Ke. C’est en effet leur quatrième collaboration commune.

    Je vous invite donc à partir dans cette errance poétique à la recherche du temps perdu au rythme d'une complainte nostalgique et mélancolique…

    Sandra.M

  • "J'attends quelqu'un" de Jérôme Bonnell

    medium_j_attends.JPGLe meilleur film français de ce début d’année n’est probablement pas celui qui fut le plus attendu. L’intérêt ne réside pas tant dans le résultat de l’attente que dans les savoureuses palpitations de  celle-ci. C’est le bonheur du possible plutôt que celui de la certitude. Le bonheur toujours possible. Comme le laissent entendre les plans de la fin. C’est ça : attendre quelque chose ou quelqu’un. La possibilité du bonheur. Même utopique.

    Un patron de café, une institutrice, un jeune homme qui revient, et son secret avec lui…Louis (Jean-Pierre Daroussin), Agnès (Emmanuelle Devos), Stéphane et les autres. Les choses de la vie. La vie de tous les jours. Avec ses instants de grâce qui surgissent du quotidien comme ce film en compte tant. Avec ses moments de sursis dans la monotonie routinière de leurs existences, dans la douceur de vivre d’une ville de province comme il y en a tant, avec ces solitudes qui se frôlent et se croiseront...peut-être.

    Dès le premier plan, nous les accompagnons dans leur attente et surtout pas dans l’ennui. Ils attendent. Nous attendons tous quelque chose. Un autre. Un ailleurs. Là où d’autres proclament, Jérôme Bonnell insinue. Là où d’autres démontrent ou montrent avec ostentation, il propose. Alors il nous propose la solitude au milieu des autres, flagrante et invisible. La solitude : leur force et leur fragilité. Une mélodie du silence. Eux, leur enfer c’est l’absence des autres. Ou leur présence absente. Ils sont enfermés, derrière les barreaux que les habitudes ont forgés.

    Moments de grâce disais-je : la rencontre entre Agnès et Stéphane. Scène sublime. Tout est dit. En silence. Ou par des mots anodins pour dissimuler l’émotion loin de l’être. Les regards, les gestes, les frôlements qui trahissent. C’est ennuyeux diront certains.  Le miroir captivant et frémissant de la réalité plutôt. Moment de grâce : des pas de danse sur du Stevie Wonder en présence des autres. Légèreté. Seul à nouveau, la musique continue, la danse s’arrête. Gravité.

    La réussite de ce film qui mêle habilement gravité et légèreté résulte aussi de la mélancolie qui affleure constamment et nous emporte dans sa douce  et envoûtante mélodie. Légèreté parce que le personnage hypocondriaque d’Eric Caravaca instille une dose mesurée de burlesque qui dédramatise. Tous ces personnages, avec leurs failles et leurs secrets, échappent à la caricature.

    Bonnell a laissé la grandiloquence et l’emphase au placard, mais chaque instant est d’une véracité palpitante même dans l’ennui, l’ennui nécessaire, le temps de penser, celui de l’existence, le temps d’attendre. En quête des autres. D’eux-mêmes. Et forcément un écho à nos propres interrogations. De nous-mêmes, aussi, donc.

    Bonnell fait preuve d’un talent scénaristique mais surtout de mise en scène, il nous laisse déambuler entre ses plans séquences, patienter pour en connaître le sens, savourer les silences, il responsabilise le spectateur. Ca change et ça fait du bien. Ce spectateur dont peut-être on serait surpris de savoir qu’il lit L’Education Sentimentale comme ses amis le sont de découvrir que Louis le lit. Lui aussi est spectateur. Sous-estimé. Mal estimé.

     Exquises esquisses de la solitude. De leur éducation sentimentale. Bonell est un peintre des âmes. Vivement sa prochaine fresque.

    Sandra.M

  • "La vie des autres" de Florian Henckel von Donnersmarck

    medium_vie2.JPG1984. RDA. La STASI, les services secrets de la RDA, depuis 1950,  espionne quiconque est soupçonné du moindre murmure contre le régime à l’exemple du  dramaturge George Dreymann, à leurs yeux (ou leurs œillères), trop irréprochable pour l’être réellement, ainsi  que sa compagne, l’actrice Crista-Maria Sieland. Le Ministre de la Culture charge un agent secret de les surveiller, officiellement parce que Dreymann est ami d’un metteur en scène interdit de travailler, officieusement parce que ledit ministre est épris de Crista-Maria Sieland à qui il fait subir un odieux chantage. C’est à Wiesler,  fonctionnaire zélé, apparemment irréprochable selon les critères du régime, c’est-à-dire d’une déférence inconditionnelle et aveugle au régime, irréprochable lui aussi donc, qu’incombe cette tâche obscure par laquelle il accèdera, pourtant, aux Lumières : de la raison, de l’art et de la liberté de penser…

    Pas de générique. Dès le premier plan, nous voilà emprisonnés dans l’univers glacial de la vie de Wiesler (pas encore celle des autres) par un long couloir, impersonnel, verdâtre, angoissant. Puis, nous le retrouvons,  dans son bureau aussi austère, impassible, inhumain que celui qui mène l’interrogatoire. Immergés et captivés, déjà. Par la tension et l’enjeu de l’interrogatoire.  Dès les premiers plans, un univers s’impose à nous. Celui du, d’un vrai cinéaste. Avec ses couleurs, ternes, maussades,  vertes et oranges en réalité. Avec ses lignes horizontales et verticales qui rappellent Playtime de Tati(et notamment la première scène  qui rappelle celle du long couloir), son univers kafkaïen et fantomatique. Des lignes à l’image du régime. Obtus. Rigide. Cadenassé. Carcéral. Celui de ces sombres années aussi. Puis,  en guise de générique, juste le titre : La vie des autres. Ouverture sur le regard de Wiesler  qui regarde la pièce de théâtre écrite par Dreymann et dans laquelle joue Crista-Maria Sieland. Ouverture, pour lui, sur la vie des autres. Une lueur dans son regard. De curiosité. De suspicion. De fascination ? Non pas encore. Qu’importe, une lueur. Ses gestes sont mécaniques : il agit, marche, s’exécute comme un robot sans âme auquel son mutisme, sa tenue, ses attitudes, sa démarche le font ressembler, un parfait exécutant du régime. Les hommes ne changent pas assène le Ministre de la Culture. Le film est la démonstration, implacable, subtile, magnifique, que, si, les hommes peuvent changer. Dreymann va changer. Wiesler, surtout, va changer.  Il va s’éveiller, se réveiller. Il va lire Brecht en cachette, s’émouvoir en écoutant Beethoven, ou en écoutant l’histoire d’amour dont il doit violer l’intimité sous de fallacieux prétextes. Pendant 2H17, si courtes finalement, nous sommes suspendus aux lèvres, aux silences, aux gestes, à la naissance de l’émotion  (à l’art, à l’amour) de Wiesler. Il va revivre par procuration, s’humaniser surtout. Cela donne lieu a des scènes d’une intensité hitchcockienne : scène de la cantine, scène de la feuille ou telle encore cette scène dans l’ascenseur avec l’enfant, jouant avec son ballon, rappelant une jeune proie d’un M. Le Maudit d’un autre temps. W. le Maudit. Et puis, non… il ne va pas dénoncer son père. Premier acte de l’homme libre qu’il n’est pas encore. Le spectateur est dans la même situation vis-à-vis de Wiesler, dans sa salle obscure, que Wiesler vis-à-vis de ceux qu’il espionne, dans son sombre sous-sol, à la différence qu’il peut intervenir en véritable démiurge et artiste-metteur en scène de la vie des autres. Fascinés nous aussi, nous certainement.

    Faut-il se vendre pour l’art ? Peut-on tout faire pour l’amour de l’art? Chacun à leur manière: Dreymann, Crista-Maria, Wiesler, et même le metteur en scène vont répondre à cette passionnante question, Wiesler devenant lui-même artiste en recréant la réalité de ceux qu’il espionne.    Sous nos yeux Wiesler va passer de l’état de robot à celui d’homme. De l’ombre à la lumière. De l’obéissance à la résistance. De l’inhumanité à l’humanité. Jusqu’au sourire final, esquissé et si sublime. Le sien, le nôtre. Et cette dernière phrase « C’est pour moi » : il s’assume, s’affirme, existe enfin et la vie des autres rencontre la sienne, par le biais de l’art, toujours. Libre enfin comme ce pays dont le mur est tombé. Son sourire comme une musique ou une sonate pour un homme bon, un visage enfin mélodieux. Et les applaudissements dans la salle. Spontanés. Rares. Du grand art.

    La mise en scène est d’une rigueur et d’une efficacité remarquables pour un premier film, jamais gratuite.  Sans jamais tomber dans le manichéisme simplificateur et si facile. Sans jamais forcer l’émotion. Sans gros plans sur les larmes, les cris, sans violons pour souligner. Plus efficace qu’un film didactiquement historique. Un film riche aux personnages complexes (Ah ! Merci !), à la fois film d’amour, thriller, documentaire, film politique… auquel Costa-Gavras aurait même à envier. Film Z donc au sens costagavrassien et donc très noble du terme. Scénario ciselé, acteurs remarquables ( au premier rang desquels Ulrich Mühe –Wiesler-  ), réalisation irréprochable, musique sans grandiloquence mais toujours à propos de Gabriel Yared et de Stéphane Moucha, tout concourt à faire de ce premier  film une belle leçon d’Histoire et d’histoire, bref de cinéma. Du cinéma. Après Ping pong, La vie des autres ( qui persiste magnifiquement à l’affiche, fait notable pour un premier film et de surcroît allemand) prouve la vivacité et l’inventivité du cinéma allemand. Un prétendant sérieux à l’Oscar du meilleur film étranger. A suivre ce 25 février… Et surtout à courir épier en salles !

    Sandra.M

  • "Babel" et "Little miss sunshine", films de l'année des lecteurs In the mood for cinema

    Vous avez élu Little miss sunshine de Jonathan Dayton et Babel de Alejandro González Iñárritu  films de l’année 2006 ex aequo.

     Ce choix  me ravit puisque je vous avais vivement recommandé ces deux films : Little miss sunshine lorsqu’il avait été projeté en compétition officielle  au dernier Festival du Cinéma Américain de Deauville  où il avait reçu le Grand prix, après un accueil très chaleureux en salles aux Etats-Unis, fait rarissime pour un film indépendant.

    Quant à Babel,  je vous en avais longuement parlé lors de sa projection, également en compétition officielle  au Festival de Cannes 2006 où il avait reçu le prix de la mise en scène. 7 fois nommé aux Golden Globes, il y a obtenu le prix du meilleur film. Les Golden Globes préfigurant souvent les résultats des Oscars, espérons qu’il y recevra le succès mérité!

    Ci-dessous, vous trouverez mes critiques de ces deux films écrites lors des Festivals de Cannes et de Deauville. 

                                                     Critique de Babel de Alejandro González Iñárritu  

    medium_18680421.jpgAvant-première à L’UGC Odéon

    En plein désert marocain, des enfants jouent avec un fusil que leur père vient d’acheter. Un coup de feu retentit et blesse une touriste américaine dans un bus qui passait sur la route, en contrebas. Les destins de cette femme (Cate Blanchett) et de son mari (Brad Pitt) dont le couple battait de l’aile, les destins des deux enfants responsables du coup de feu, le destin de la nourrice mexicaine des enfants du couple d’Américains, le destin d’une jeune Japonaise, en l’occurrence la fille de l’homme qui a donné le fusil à un Marocain qui l’a revendu au père des deux enfants : ces destins vont tous avoir une influence les uns sur les autres, des destins socialement et géographiquement si éloignés, mais si proches dans l’isolement et dans la douleur.

    Rares sont les films que je retourne voir, mais pour Babel vu au dernier festival de Cannes où il a obtenu le prix de la mise en scène et celui du jury œcuménique, c’était une vraie nécessité parce que Babel c’est plus qu’un film : une expérience.  Ce film choral qui clôt le triptyque du cinéaste après Amours chiennes et 21 grammes fait partie de ces films après lesquels toute parole devient inutile et impossible, de ces films qui expriment tant dans un silence, dans un geste, qu’aucune parole ne pourrait mieux les résumer. De ces films qui vous hypnotisent et vous réveillent. De ces films qui vous aveuglent et vous éclairent. Donc le même choc, la même claque, le même bouleversement, quelques mois après, l’effervescence, la déraison et les excès cannois en moins. Malgré cela.

    Si la construction n’avait été qu’un vain exercice de style, qu’un prétexte à une démonstration stylistique ostentatoire, l’exercice  aurait été alors particulièrement agaçant mais son intérêt provient justement du fait que cette construction ciselée illustre le propos du cinéaste, qu’elle traduit les vies fragmentées, l’incommunicabilité universelle.

    Le montage alterné ne cherche pas à surprendre mais à appuyer le propos, à refléter un monde chaotique, brusque et impatient, des vies désorientées, des destins morcelés. En résulte un film riche, puissant où le spectateur est tenu en haleine du début à la fin, retenant son souffle, un souffle coupé par le basculement probable, soudain, du sublime dans la violence. Du sublime d’une danse à la violence d’un coup de feu. Du sublime d’une main sur une autre, de la blancheur d’un visage à la violence d’une balle perdue et d’une blessure rouge sang. Du sublime  du silence et du calme à la violence du basculement dans le bruit, dans la fureur, dans la déraison.

    medium_P80601087315038.jpgUn film qui nous emmène sur trois continents sans jamais que notre attention ne soit relâchée, qui nous confronte à l’égoïsme, à notre égoïsme, qui nous jette notre aveuglement et notre surdité en pleine figure, ces figures et ces visages qu’il scrute et sublime d’ailleurs, qui nous jette notre indolence en pleine figure, aussi. Un instantané troublant et désorientant de notre époque troublée et désorientée.  La scène de la discothèque est ainsi une des plus significatives, qui participe de cette expérience. La jeuneJaponaise sourde et muette est aveuglée. Elle noie son désarroi dans ces lumières scintillantes, fascinantes et angoissantes.  Des lumières aveuglantes: le paradoxe du monde, encore. Lumières qui nous englobent. Soudain aveuglés et sourds au monde qui nous entoure nous aussi.

    Le point de départ du film est donc le retentissement d'un coup de feu au Maroc, coup de feu déclenchant une série d'évènements, qui ont des conséquences désastreuses ou salvatrices, selon les protagonistes impliqués. Peu à peu le puzzle se reconstitue brillamment, certaines vies se reconstruisent, d’autres sont détruites à jamais. Jamais il n’a été aussi matériellement facile de communiquer. Jamais la communication n’a été aussi compliquée, Jamais nous n’avons reçu autant d’informations et avons si mal su les décrypter. Jamais un film ne l’a aussi bien traduit. Chaque minute du film illustre cette incompréhension, parfois par un simple arrière plan, par une simple image qui se glisse dans une autre, par un regard qui répond à un autre, par une danse qui en rappelle une autre, du Japon au Mexique, l’une éloignant et l’autre rapprochant.

    Virtuosité des raccords aussi : un silence de la Japonaise muette qui répond à un cri de douleur de l’américaine, un ballon de volley qui rappelle une balle de fusil. Un monde qui se fait écho, qui crie, qui vocifère sa peur et sa violence et sa fébrilité, qui appelle à l’aide et qui ne s’entend pas comme la Japonaise n’entend plus, comme nous n’entendons plus à force que notre écoute soit tellement sollicitée, comme nous ne voyons plus à force que tant d’images nous soit transmises, sur un mode analogue, alors qu’elles sont si différentes. Des douleurs, des sons, des solitudes qui se font écho, d’un continent à l’autre, d’une vie à l’autre. Et les cordes de cette guitare qui résonnent comme un cri de douleur et de solitude. 

     Véritable film gigogne, Babel nous montre un monde paranoïaque,  paradoxalement plus ouvert sur l’extérieur fictivement si accessible et finalement plus égocentrique que jamais,  monde paradoxalement mondialisé et individualiste. Le montage traduit magistralement cette angoisse, ces tremblements convulsifs d’un monde qui étouffe et balbutie, qui n’a jamais eu autant de moyens de s’exprimer et pour qui les mots deviennent vains. D’ailleurs chaque histoire s’achève par des gestes, des corps enlacés, touchés, touchés enfin. Touchés comme nous le sommes. Les mots n’ont plus aucun sens, les mots de ces langues différentes. Selon la Bible, Babel fut  ainsi une célèbre tour construite par une humanité unie pour atteindre le paradis. Cette entreprise provoqua la colère de Dieu, qui pour les séparer, fit parler à chacun des hommes impliqués une langue différente, mettant ainsi fin au projet et répandant sur la Terre un peuple désorienté et incapable de communiquer.

    medium_P80601161052655.jpgC’est aussi un film de contrastes. Contrastes entre douleur et grâce, ou plutôt la grâce puis si subitement la douleur, puis la grâce à nouveau, parfois. Un coup de feu retentit et tout bascule. Le coup de feu du début ou celui en pleine liesse du mariage.  Grâce si éphémère, si fragile, comme celle de l’innocence de ces enfants qu’ils soient japonais, américains, marocains, ou mexicains. Contrastes entre le rouge des vêtements de la femme mexicaine et les couleurs ocres du désert. Contrastes entres les lignes verticales de Tokyo et l’horizontalité du désert. Contrastes entre un jeu d’enfants et ses conséquences dramatiques. Contraste entre le corps dénudé et la ville habillée de lumière. Contraste entre le désert et la ville.   Contrastes de la solitude dans le désert et de la foule de Tokyo. Contrastes de la foule et de la solitude dans la foule. Contrastes entre « toutes les télévisions [qui] en parlent » et ces cris qui s’évanouissent dans le désert.  Contrastes d’un côté et de l’autre de la frontière.  Contrastes d’un monde qui s’ouvre à la communication et se ferme à l’autre. Contrastes d’un monde surinformé mais incompréhensible, contrastes d’un monde qui voit sans regarder, qui interprète sans savoir ou comment, par le prisme du regard d’un monde apeuré, un jeu d’enfants devient l’acte terroriste de fondamentalistes ou comment ils estiment savoir de là-bas ce qu’ils ne comprennent pas ici.

    medium_P80601693016905.jpgMais toutes ces  dissociations et ces contrastes ne sont finalement là que pour mieux rapprocher.   Contrastes de ces hommes qui parlent des langues différentes mais se comprennent d’un geste, d’une photo échangée (même si un billet méprisant, méprisable les séparera, à nouveau). Contrastes de ces êtres soudainement plongés dans la solitude qui leur permet finalement de se retrouver. Mais surtout, surtout, malgré les langues : la même violence, la même solitude, la même incommunicabilité, la même fébrilité, le même rouge et la même blancheur, la même magnificence et menace de la nuit au-dessus des villes, la même innocence meurtrie, le même sentiment d’oppression dans la foule et dans le désert. 

     Loin d’être une démonstration stylistique, malgré sa virtuosité scénaristique et de mise en scène Babel est donc un édifice magistral tout entier au service d’un propos qui parvient à nous transmettre l’émotion que ses personnages réapprennent.  Notons que malgré la pluralité de lieux, de langues, d'acteurs (professionnels mais souvent aussi non professionnels), par le talent de son metteur en scène, Babel ne perd jamais sa cohérence qui surgit, flagrante, bouleversante, évidente, au dénouement.

    La mise en scène est volontairement déstructurée pour refléter ce monde qu'il met en scène, un monde qui s'égare, medium_P80601398560603.jpget qui, au moindre geste , à la moindre seconde, au moindre soupçon, peut basculer dans la violence irraisonnée, un monde qui n'a jamais communiqué aussi vite et mal, un monde que l'on prend en pleine face, fascinés et horrifiés à la fois, un monde brillamment ausculté, décrit,  par des cris et des silences aussi ; un monde qui nous aveugle, nous assourdit, un monde de différences si semblables, un monde d’après 11 septembre. 

     Babel est un film douloureux et clairvoyant, intense, empreint de la fébrilité du monde qu’il parcourt et dépeint de sa lumière blafarde puis rougeoyante puis nocturne. Un film magnifique et éprouvant dont la mise en scène vertigineuse nous emporte dans sa frénésie d’images, de sons, de violences, de jugements hâtifs, et nous laisse avec ses silences, dans le silence d’un monde si bruyant. Le silence après le bruit, malgré le bruit, le silence de l’harmonie retrouvée, l’harmonie éphémère car il suffirait qu’un coup de feu retentisse pour que tout bascule, à nouveau. La beauté et la douleur pareillement indicibles. Babel, tour de beauté et de douleur. Le silence avant les applaudissements, retentissants, mérités. Si le propre de l’Art c’est de refléter son époque et de l’éclairer, aussi sombre soit-elle, alors Babel est un chef d’œuvre. Une expérience dont on ne peut ressortir indemne ! Mais silencieux, forcément.

    Cet article a été repris sur Agoravox et sur Yahoo Actualités.

    Critique de Little miss sunshine de Jonathan Dayton

    Enfin, Little miss sunshine  de Jonathan Dayton et Valérie Faris, le grand prix de cette 32ème édition, le film qui a medium_af1bis.jpgilluminé et ensoleillé le festival dont la projection deauvillaise fut même parsemée et ponctuée d’applaudissements effrénés. Toute la famille Hoover met le cap vers la Californie pour accompagner Olive, la benjamine de 7 ans, sélectionnée pour concourir à Little Miss Sunshine, un concours de beauté ubuesque et ridicule de  fillettes permanentées, « collagènées » (ah, non, ça pas encore). Ils partent à bord de leur van brinquebalant et commencent  un voyage tragi comique de 3 jours. La première qualité du film est que chaque personnage existe, enfin plus exactement tente d’exister. Il y a le frère suicidaire spécialiste de Proust, le fils, Dwayne qui a fait vœu de silence nietzschéen et qui a ainsi décidé de se taire jusqu’à ce qu’il entre à l’Air Force Academy, le père qui a écrit une méthode de réussite…qui ne se vend pas, le grand père cocaïnomane. On l’aura deviné en voyant la jeune Olive au physique ingrat mais non moins charmante, la fin du voyage n’est qu’un prétexte, belle parabole de l’existence et du thème du film, ode épicurien à l’opposé des principes du père qui déifie la réussite. Trois jours peuvent changer une existence, et malgré une mort et des rêves qui s’écroulent qui jalonnent leur parcours nous continuons à rire avec eux. Ces trois jours vont changer l’existence de cette famille et de ses truculents membres qui à réapprennent à vivre, vibrer, à parler, à être, à se regarder, à profiter de l’instant présent, et qui vont peu à peu laisser entrevoir leurs failles. Progressivement,  l’humour, parfois délicieusement noir, laisse place à l’émotion qui s’empare du spectateur. Cette « carpe diem attitude » atteignant son paroxysme dans la jubilatoire scène du concours de miss qui a suscité les applaudissements spontanés des spectateurs deauvillais. Ce voyage initiatique d’une tendre causticité est aussi un road movie fantaisiste et poétique dans lequel l’émotion affleure constamment, vous envahit subrepticement jusqu’au bouquet final, un film dont je vous invite à prendre immédiatement la route. Une belle leçon de vie qui a insufflé un vent d’optimisme sur une sélection bien morose, des personnages attachants, un film qui surpassait de loin le reste de la sélection, une réussite d’autant plus louable lorsqu’on sait que le film a mis cinq ans à se monter, que tous les studios de Los Angeles et New York l’avaient auparavant refusé,  lorsqu’on sait enfin sa réussite inattendue aux box-office américain !

    Sandra.M