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  • Critique de CE SENTIMENT DE L’ETE de Mikhaël Hers (en salles le 17 février 2016)

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    Un titre de film est déjà une invitation. Certains, comme celui-ci, le sont en tout cas. Ce sentiment de l’été… Un titre (en réalité inspiré d'une chanson de Jonathan Richman, "That summer feeling") évocateur de joie qui s’éveille, de lumière éclatante, de poésie diffuse, de douce langueur. Qui pourrait alors imaginer que derrière ce magnifique titre se cache un film sur le deuil ?

    C’est le milieu de l’été, à Berlin. Dans les parcs, les corps sont alanguis et peu vêtus. La lumière est éblouissante. Sasha, 30 ans, dort aux côtés de son amoureux, Lawrence, lui aussi endormi. Nous la suivons ensuite lors de cette journée qui s’annonce belle, sereine et banale. Riche de promesses. Elle prend son petit-déjeuner puis s’habille puis quitte l’appartement en direction de son atelier. Elle y travaille. Elle en repart. Elle lève les yeux vers le ciel. Peut-être pour humer le parfum de cette douce journée d’été, profiter de ce ciel ensoleillé. Puis, elle s’écroule. Et meurt. De la première seconde du film à celle-ci, pas un mot n’a été prononcé.

    Le compagnon de Sasha, Lawrence (Anders Danielsen Lie, l’acteur d’Oslo, 31 août), et sa sœur, Zoé (Judith Chemla), se rapprochent alors qu’ils se connaissaient peu. Il faut dire que la ressemblance entre les deux sœurs est troublante mais plus encore cette peine indicible qu’ils partagent entre Berlin, Paris et New York, le temps de trois étés.

    En apparence rien n’a changé. Le soleil brille toujours aussi insolemment. Le pépiement des oiseaux perce le silence de sa douce mélodie. Les rires fusent autour de la table lorsque la famille (les parents, Zoé et son mari et Lawrence) est réunie. Rien n’a changé. Tout a changé. La vie n’est plus qu’un trompe-l’œil. Le sentiment de l’été, aussi. Pas de scènes de larmes (ou plus tard, ou si peu, dans la solitude et le calme feutré d’une chambre), d’épanchements. Le brutal séisme qui a bousculé et bouleversé leurs vies est invisible. Rien ne symbolise la mort mais, au contraire, tout rappelle la vie éclatante qui semble constamment les narguer, remuer le couteau dans la plaie béante et invisible, renforcer l’absurdité ineffable de cette mort brusque et impensable.

    Le deuil est souvent très maladroitement évoqué au cinéma. Rarement un film en aura si bien décrit la folie insensée, et surtout avec autant de judicieuse pudeur. Sasha meurt en silence. Ceux qui l’aimaient éprouvent leur deuil en silence. En apparence tout est comme avant mais en réalité rien ne sera jamais plus comme avant. Retrouver des photos du temps passé. Retourner dans la chambre de la disparue. Rire ensemble. La douleur est toujours là, omniprésente, mais en filigrane. Parce qu’il fait toujours beau. Parce que la vie semble continuer. Parce qu’il y a ce sentiment de l’été d’une troublante étrangeté, absurdité, qui décontenance. D’ailleurs, c’est plutôt en intérieur que la douleur s’exprime. En extérieur, il faut jouer son rôle, se conformer au sentiment de l’été dans ces villes tendrement filmées, si flegmatiques, ou dans l'impassible Annecy, des villes comme des témoins ou complices impuissants des drames qui s’y déroulent.

    A travers ces différents étés et villes, se dessinent les portraits de Zoé et Lawrence (au détour d’une phrase, on apprend que Lawrence a perdu sa mère très jeune et on se dit que sans doute cette blessure en ravive d’autres mais aussi qu’il y a déjà survécu), l’épineux chemin de leur reconstruction aussi. Leurs échanges sont souvent morcelés, bancals, comme leurs vies. L’un et l’autre vont prendre un nouvel envol. S’ouvrir à d’autres cœurs amicaux ou amoureux, souvent mélancoliques, d’autres horizons. Et quand au milieu de ces silences, de ces sourires peut-être feints, l’un des deux laisse échapper « J’ai l’impression que je vais jamais y arriver. Comment tu fais toi ? », c’est plus bouleversant que n’importe quelle scène larmoyante. Et c’est ce que nous raconte ce film, comment ils font, eux, comment ils tentent de faire plutôt face à ce vide insoluble et indéfinissable, incompréhensible pour qui ne l’a pas éprouvé dans sa chair. Parce qu’un deuil est différent en fonction de celui qui l’éprouve, en fonction des circonstances, parce que c’est peut-être aussi (selon moi en tout cas) le dernier tabou de notre société, ce film est comme un pansement, un cri, paradoxalement apaisant, (le contraire du tableau éponyme de Munch), une douce musique qui résonne tendrement.

    L’impression d’irréalité du deuil, du brouillard qui l’entoure est renforcée par le choix du filmage en Super 16. Ce film intemporel très impressionniste suggère très subtilement l’effroi du deuil, en se postant du côté de la lumière qui, au départ, masque l’ombre puis, progressivement, s’y substitue. Le fait qu’il soit tourné dans l’ordre chronologique (en 7 semaines) n’est peut-être pas pour rien dans la vérité et l’émotion, suggérée et d’autant plus foudroyante, qui se dégagent des deux acteurs principaux. Il émane ainsi d’eux et de leurs échanges, une tendre complicité et mélancolie, une douce force.

    Que le sujet ne vous effraie pas. Surtout pas. Ce film vous contaminera subrepticement de ce sentiment de l’été qu’il exhale, un film solaire empreint de sérénité et de tendresse qui célèbre la vie dans toute sa tragédie, dans toute son absurdité, dans toute sa splendeur, dans laquelle l’incongruité du malheur mais aussi du bonheur peut surgir à tout moment et c’est avec cette image, celle de l’affiche, tournant le dos au passé, tournée vers l’horizon bleuté, empreinte de mélancolie ou d’espoir ( selon les vécus et points de vue), qu’il nous laisse, le cœur chaviré, exactement comme cette impression que suscite le sentiment de l’été. Une vague chaleureuse et réconfortante, et légèrement inquiétante, suscitée par son illusion d’éternité, la conscience déjà nostalgique de sa fugacité.

    En salles le 17 février 2016

  • Programme de la 66ème Berlinale : ma sélection

     

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    Il vous reste encore une semaine pour profiter du 66ème Festival de Berlin qui s’achèvera le 21 février prochain. Ayant parcouru un grand nombre de festivals français (avec, déjà, de petits nouveaux programmés pour 2016), je n’ai pas encore franchi les frontières pour un festival de cinéma et Berlin pourrait bien être le premier à me tenter. En attendant d’y aller (peut-être l’année prochaine), voici ce qu’il ne faut pas manquer parmi les 400 films projetés cette année (dont 18 en compétition, l’an passé c’est « Taxi Téhéran » de Jafar Panahi - dont je n’avais pas eu le temps de vous parler mais dont l’intelligence de la mise en scène m’avait époustouflée- qui avait remporté la récompense suprême). Cette année c’est la comédienne Meryl Streep qui préside le jury. Elle est entourée de : Lars Eidinger, Nick James, Brigitte Lacombe (qui signe le portrait de Juliette Binoche sur l'affiche des César 2016 que je vous ferai vivre en direct), Clive Owen, Alba Rohrwacher, Małgorzata Szumowska.

    Parmi les films à ne pas manquer (et que j’attends tout particulièrement) :

    - « Ave, Cesar ! »des frères Coen avec George Clooney…notamment (le casting de cette comédie sur le « vieil » Hollywood est impressionnant) qui me semble aussi désopilant que visuellement flamboyant.

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    -« Quand on a 17 ans », le film d’André Téchiné sur l’adolescence avec Sandrine Kiberlain, Kacey Mottet-Klein et Corentin Fila

    -Autre film français : « L'Avenir » de Mia Hansen-Love  avec Isabelle Huppert dans le rôle d’un professeur de philosophie passionnée et dévastée quand son mari la quitte.

    -Enfin, dernière chance française de figurer au palmarès avec le film de Vincent Pérez, son troisième long métrage, "Seul dans Berlin", adaptation du best-seller, inspiré de faits réels, de l'écrivain allemand Hans Fallada avec, dans les rôles principaux, Emma Thompson et Brendan Gleeson qui jouent ici le couple Quangel, un couple qui se lance dans la résistance au nazisme après la mort de son fils. Un sujet fort pour le traitement duquel la sensibilité de Vincent Perez est sans aucun doute ce qu’il lui fallait pour traduire les propos du roman sans les trahir.

    -Les Américains sont également particulièrement attendus avec, outre le film des Coen : « Midnight Special », un film fantastique de Jeff Nichols qui met de nouveau en scène Michael Shannon qui, ici, tente de sauver son fils de fanatiques religieux.

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    -On suivra également attentivement le devenir du biopic « Miles Ahead » de et avec Don Cheadle sur le trompettiste Miles Davis.

    -Un autre biopic figure également au programme : « Genius » avec Colin Firth dans le rôle de l'éditeur américain Max Perkins qui avait découvert Ernest Hemingway et Francis Scott Fitzgerald.

    -Pour des films peut-être plus subversifs, il y aura d’abord Spike Lee avec «Chi-Raq », une satire musicale sur la violence à Chicago. Michael Moore , ensuite, avec « Where to Invade Next », sur la crise migratoire contemporaine.

    -La curiosité sera cette année philippine avec le film de Lav Diaz « Hele sa Hiwagang Hapis » sur l'histoire tumultueuse de son pays racontée en... plus de 8 heures !

    -Enfin, il faudra aussi surveiller de près « Mort à Sarajevo » de Danis Tanovic notamment avec Jacques Weber mais aussi « The Commune » de Thomas Vinterberg.

    Et pour terminer sur une note ludique qui devrait ravir tous les Berlinois de toujours ou d’une semaine festivalière, je vous invite à regarder cette carte interactive permettant de découvrir quels films ont été tournés à Berlin et dans quels lieux.

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  • Critique de UN SECRET de Claude Miller à 21H sur D8

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    Un petit garçon malingre, François,  voit indistinctement son image à travers un miroir tacheté de noir. Ce premier plan en dit déjà tellement… Puis, ce petit garçon, à travers son regard d’adulte, (interprété par Mathieu Amalric) nous raconte son histoire et celle de ses parents, Maxime (Patrick Bruel) et Tania (Cécile de France), l’histoire qu’il a apprise de la bouche de Louise (Julie Depardieu), la voisine et amie : l’histoire d’un secret.

    Dans un des plans suivants, le même petit garçon marche à côté de sa mère Tania, Tania dont on ne voit d’abord que le corps sculptural qui contraste tellement avec celui, si frêle, du petit garçon. Un petit garçon qui s’imagine un frère beau et glorieux au point de laisser une assiette à table pour lui, devant le regard terrassé de ses parents comme si le poids du secret, de cet enclos de silence, devenu celui de l’inconscient, avait tellement pesé sur sa famille qu’il avait deviné sans savoir.

    Les images du passé, en couleurs, alternent  judicieusement avec celles du présent, en noir et blanc, (dans le roman, le passé est écrit au présent et inversement) un présent que le passé pourtant si sombre, va venir éclairer en révélant l’existence de ce frère, Simon, à l’époque où Maxime s’appelait encore Grinberg et non Grimbert, ces deux lettres pour lui porteuses de mort, porteuses aussi de son douloureux secret profondément enfoui.

    Revenons à ce premier plan auquel de nombreux autres feront ensuite songer : ces plans de corps sublimes au bord de la piscine, au milieu de couleurs chaudes, d’une gaieté insolente. Le dos nu de Tania lorsque Maxime la voit pour la première fois. Son corps qui, dans une acrobatie parfaite, fend l’air et le bleu du ciel puis de la piscine, lorsqu’elle plonge. Les corps décharnés et sans vie des camps. Les corps, leur force et leur fragilité, symboles de vie et de mort, tout le temps mis en parallèle. Ce corps que Maxime sculpte jour après jour, ce corps qui nie presque son identité juive à une époque où le régime nazi fait l’apologie du corps, à une époque où les images de Jeux Olympiques filmées par Leni Riefenstahl défilent sur les écrans, à une époque où il faut porter une étoile sur le cœur, une étoile que Maxime refuse de porter, parce que, pour lui, montrer son identité juive signifie souffrir, mourir et faire prendre des risques à son enfant. Le corps, encore, de François, cet enfant si chétif que son père regarde avec des éclairs d’amertume, cet enfant qui « lui a échappé », cet enfant qui suscite une douloureuse et cynique réminiscence de son passé. Pourquoi ? C’est ce fameux secret que je ne vous dévoilerai pas ici. Celui de trois amours fous qui font déraisonner, qui s’entrechoquent finalement, qui se croisent et qui bouleversent plusieurs existences. 

     L’ambiguïté du personnage de Maxime parcourt et enrichit tout le film : Maxime qui exhibe son corps, qui nie presque sa judaïté, qui fera dire à son père sur le ton de l’humour, certes, qu’il a un fils antisémite, à qui dans son roman Philippe Grimbert attribue des « ambitions de dandy ». L’ambiguïté est encore accrue quand il tombe amoureux de Tania : une femme blonde aux yeux bleus, sportive comme lui, et ce qui n’arrange rien, sa belle sœur, dont il tombe amoureux, pour couronner le tout, le jour de son mariage. Tania, si différente de sa femme, Hannah (Ludivive Sagnier), la timide, la mère parfaite, plus mère que femme dans le regard de Maxime, dans son regard hypnotisé par Tania, son double, celle qui lui ressemble tellement. Hanah : celle pour qui Maxime  est pourtant tout. Et qui le signifiera tragiquement.

    Avec Un Secret, Claude Miller a fait beaucoup plus que transcrire en images le roman éponyme de Philippe Grimbert, il a écrit et réalisé une adaptation particulièrement sensible et personnelle, d’abord par la manière dont il filme les corps, les mains qui s’accrochent les unes aux autres, les mains qui en disent tant, et puis ces regards lourds de sens, de vie, de désespoir, de passion,  magnifiquement orchestrés par le chef d’orchestre Claude Miller pour nous donner cette mélodie bouleversante du passé. Par la manière dont présent et passé se répondent. Comme ce plan de François qui regarde son père à travers le grillage d’un court de tennis. Un grillage qui rappelle celui, abject, du passé, des camps.

    Passé et présent se répondent  constamment en un vibrant écho. L’entrelacement de temporalités rendait d’ailleurs le roman quasiment inadaptable, selon les propres propos de Philippe Grimbert. Claude Miller y est pourtant admirablement parvenu. Echo entre le passé et le présent donc, Echo c’est aussi le nom du chien dans le roman. Celui dont la mort accidentelle fera ressurgir le passé, cette douleur ineffable intériorisée pendant tant d’années. Maxime s’effondre alors sur la mort de son chien alors qu’il avait surmonté les autres. Il s’effondre, enfin abattu par le silence meurtrier, le poids du secret et de la culpabilité.

    Ce n’est pas « le » secret seulement que raconte ce film mais « un » secret, un secret parmi tant d’autres, parmi tous ceux que cette époque a engendrés.  Des secrets qui s’emboîtent et dont la révélation devient insoluble. Doit-on et peut-on tout dire ?

    La chanson de Charles Trenet, Tout ça c’est pour nous, est d’une douloureuse légèreté.  La musique, l’autre, pourtant sublime, qui était dans la première version que j’ai vue en février ne subsiste que dans la bande annonce : la preuve que Claude Miller a voulu éviter l’outrance mélodramatique. Son film n’en a pas besoin.

    Claude Miller signe en effet un film d’une intensité et d’une densité dramatiques rares, empreint de la passion irrépressible, tragiquement sublime, qui s’empare de Maxime et Tania. Il nous raconte une transgression amoureuse, une passion dévastatrice, une quête d’identité, un tango des corps : un grand film tout simplement où il témoigne de l’acuité de son regard de metteur en scène (il témoigne d’ailleurs aussi dans un autre sens : il témoigne aussi de son passé), de ces films qui vous font frissonner, vous étreignent, vous bouleversent, tout simplement et ne vous bouleversent pas avec des « recettes » mais subrepticement, sincèrement. 

     Claude Miller offre là à Ludivine Sagnier, Julie Depardieu, Patrick Bruel et Cécile de France un de leurs plus beaux rôles. Ces deux derniers ne jouent pas, leur passion dévaste l’écran, l’envahit, en déborde. Une fatale évidence.

    Le psychanalyste Philippe Grimbert a écrit ce livre, en grande partie autobiographique, après la découverte d’un cimetière de chiens dans le jardin de la fille de Pierre Laval. Là, les dates qui pourraient être celles d’enfants morts dans les camps, s’alignent avec obscénité, alors que les enfants morts pendant la guerre n’ont même pas eu de tombes, eux, n’ont pas eu droit à une sépulture et sont partis en fumée. De cette découverte indécente est né ce livre. Ce film et ce livre constituent le tombeau de ces enfants et participent au devoir de mémoire. Parce que l’oubli est une menace constante, parce que l’Histoire se complait trop souvent dans une amnésie périlleuse. Et puis,  pour que le petit garçon, qui a délivré son père de son secret, distingue enfin une image précise dans le miroir… L'image de son passé et de son identité et de son corps retrouvés.