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CRITIQUES DES FILMS A L'AFFICHE EN 2008 - Page 3

  • « Le dernier vol » de Karim Dridi avec Marion Cotillard, Guillaume Canet, Guillaume Marquet…

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    En cette période hivernale et glaciale rien de mieux qu'un petit voyage dans le Sahara Français pour se réchauffer. C'est en effet là que nous embarque Karim Dridi, en 1933. C'est là aussi que l'aventurière et aviatrice Marie Vallières de Beaumont  (Marion Cotillard) recherche l'homme qu'elle aime, le Britannique Lancaster, disparu lors d'une tentative de traversée Londres/ Le Cap en avion.  Suite à une tempête de sable, elle est contrainte de poser son biplan près d'un poste de « méhariste » français en plein désert.  Touché par son infaillible détermination, Antoine Chauvet (Guillaume Canet), un lieutenant en conflit avec sa hiérarchie,  décide de l'aider dans sa quête désespérée.  Il la conduira alors aux confins du Ténéré... et d'eux-mêmes.

    Tout dans ce film me faisait craindre le « coup marketing » sans fond, sans âme, crainte confirmée lors des premières minutes lors desquelles la direction d'acteurs plus qu'approximative m'empêchait de voir autre chose et puis... et puis... sans doute cela s'appelle-t-il le miracle du cinéma, et puis ensuite je me suis retrouvée complètement fascinée par ce désert grandiose et hostile, fascinant et inquiétant et par cette histoire de quête obsessionnelle dont les vraies raisons apparaissent progressivement.

    J'ai aimé ce par quoi les deux acteurs principaux ont apparemment été charmés : la beauté ténébreuse et périlleuse du désert, mais surtout le temps laissé au temps. Le temps de laisser les émotions naitre sans jamais les forcer. Le temps d'éprouver les sensations des personnages. La solitude. L'égarement. Le temps de confronter leur désir  d'aimer à l'amour véritable. L'enfermement paradoxal dans un lieu à l'horizon infini qu'un cadre restreint, cernant leurs visages, symbolise.

    On se laisse envoûter par les formes voluptueuses du désert, la beauté parfois douloureuse du silence comme ils le seront l'un par l'autre, contre toute attente.  Marion Cotillard tout en détermination aveugle, et Guillaume Canet, rebelle indépendant, en défenseur ardent des touaregs, forment un beau duo et la première prouve que moins elle use d'artifices, plus son jeu est juste et intense. A noter également : la très belle présence de Guillaume Marquet, enfermé dans ses certitudes.

    Dans ce dénuement impossible de mentir, et c'est leur propre vérité qui naitra. Malgré un dénouement, lui en revanche attendu, notre attention, comme dans un thriller, dans un film dont le rythme en est pourtant à l'opposé, est suspendue à leur moindre regard, geste, parole. Par la grâce des interprètes mais aussi par la beauté inquiétante du désert sublimée par la photographie (d'Antoine Monod) et par la musique.

    Adapté du premier roman de Sylvain Estibal « Le Dernier vol de Lancaster », s'inspirant de l'histoire vraie de Bill Lancaster,  est aussi un vibrant  défi lancé à la raison par la volonté et la passion.

     Le film s'éloigne peu à peu des sentiers battus commerciaux (tant en lui faisant quelques concessions comme l'apparence des deux protagonistes étonnamment glamour après des heures de marche en plein soleil) pour nous rapprocher de la vérité des êtres. Dommage que Karim Dridi ne soit pas allé au bout de cette réjouissante audace, probablement impressionné par l'aura hollywoodienne de son actrice principale dont c'est le premier film français après l'Oscar reçu pour « la Môme » et sans doute également impressionné par ce changement de registre et par de prestigieux films ayant, avant le sien, eu pour cadre le désert ( « Fort Saganne », « Lawrence d'Arabie », « Le Patient Anglais ».)

     Un dernier vol qui perdra certainement certains passagers en chemin mais qui en emmènera d'autres dans sa romanesque errance, aussi enivrante que le désert parcouru. A ceux-là et ceux qui veulent se laisser ensorceler par la beauté progressive et éblouissante des émotions et du désert, je recommande un embarquement immédiat.

  • "Breathless" de Yang Ik-June (lotus du meilleur film au Festival du Film Asiatique de Deauville)

    "Breathless" actuellement en salles, est un film que j'ai découvert lors du dernier Festival du Film Asiatique de Deauville où il figurait en compétition officielle et où, grand vainqueur de cette compétition, il a reçu le lotus du meilleur film ainsi que le prix de la critique internationale. Ce portrait coup de poing et sans concessions de la cellule (ici la bien nommée) familiale coréenne avait séduit les deux jurys malgré un scénario parfois outrancier voire abracadabrantesque, et certes quelques scènes brillantes et poignantes... Voici les courts commentaires que j'avais alors publiés et les photos et vidéos de la présentation du film et du palmarès.

     « Breathless » de Yang Ik-June (Corée)

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    Synopsis : Sang-hoon, dont la mère et la sœur meurent devant ses yeux lorsqu'il était encore enfant, a grandi avec la rage au ventre et une haine farouche envers son père, jugé responsable du drame. un jour, Sang-hoon fait la connaissance de Yeon-hee, une jeune adolescente. Au fur et à mesure de leurs rencontres, ils vont se retrouver eux-mêmes…

     Malgré d’évidentes qualités de jeu et direction d’acteurs ( c’est le premier film en tant que réalisateur de l’acteur Yang Ik-June qui interprète aussi le rôle principal) et un sujet fort, malgré le lien singulier de ces deux écorchés vifs qui se raccrochent l’un à l’autre, finalement touchants, malgré le talent de son réalisateur pour traduire la douleur indicible à travers cette violence irrépressible,  « Breathless » perd malheureusement en force et crédibilité à accumuler les coïncidences et drames (la violence des personnages s’explique, parfois maladroitement d’ailleurs, par celle qu’ils  subissent eux-mêmes ou ont subi, tous sont des enfants ou femmes battus). Un film dont chaque lueur d’espoir est rapidement éteinte par un nouveau drame et dont la violence inextinguible jusqu’au dernier souffle, jusqu’à la dernière seconde fait aussi suffoquer le spectateur, et le lasse finalement plus qu’il ne le marque.  Un film qui porte à son paroxysme la difficulté de communiquer (thème commun aux films en compétition dont je vous parlais hier et  que l’on retrouve donc ici), et même de respirer.

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  • "La Sainte Victoire" de François Favrat avec Christian Clavier, Clovis Cornillac...

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    Voilà un film dont je redoutais le pire ! La politique est un sujet finalement assez rarement abordé dans le cinéma français postérieur aux années 1970 où il a culminé et, quand il l'est, c'est toujours de manière caricaturale mettant en scène des hommes politiques arrivistes, prêts à tout pour accéder au pouvoir dont la quête, forcément effrénée, est en général uniquement guidée par l'ambition personnelle, le paroxysme d'absurdité et de manichéisme ayant été atteint avec « Président » de Lionel Delplanque même si, avec « Le Promeneur du champ de mars », Robert Guédiguian nous avait proposé un passionnant portrait tout en nuances d'une emblématique figure politique du 20ème siècle. Mes craintes furent renforcées par la présence de Christian Clavier, redoutant qu'il ne soit seulement là pour un contre-emploi et comme deuxième caution « bankable » du projet.

    Ce n'est pas sous les ors de l'Elysée que nous embarque François Favrat mais en Provence, là où Xavier Alvarez (Clovis Cornillac) un petit architecte avide de reconnaissance sociale (ou de la fameuse montre que selon un célèbre publicitaire pour avoir réussi sa vie, il faut avoir avant 50 ans) et parti de rien n'a plus qu'une ambition pour que sa réussite soit - à ses propres yeux- complète : décrocher un gros marché public. Il voit alors en Vincent Cluzel (Christian Clavier), candidat outsider à la mairie le moyen idéal de décrocher ce projet. Pendant ce temps des écologistes se battent contre une entreprise de téléphonie mobile et les effets néfastes de l'implantation des antennes relais sur la santé. Les deux histoires vont se rejoindre et chacun va devoir confronter ses rêves, ses idéaux, ses combats au principe de réalité...

    Pour une fois, au moins pas de « tous pourris » simplificateur, caricatural et démagogique. Sans doute est-ce aussi la raison qui, malgré toutes ses faiblesses, me donne envie de défendre ce film, le personnage de Christian Clavier (ici d'une sobriété rare et étonnamment crédible dans ce rôle)  pour une fois nous montrant un homme politique intègre, humain, et pas un calculateur froid prêt à tout pour réussir et satisfaire ses ambitions personnelles. Avec beaucoup d'habileté François Favrat nous montre comment, malgré son intégrité, pour gravir les échelons et donc appliquer sa politique, Cluzel va devoir faire des compromis avec ses principes, va être confronté à des dilemmes moraux, va devoir renoncer à certaines de ses idées pour en défendre d'autres et pour conserver le pouvoir.

    Face à lui Xavier Alvarez, fébrile, sanguin, aveuglé par sa dévorante ambition, sa rage de réussir et  surtout de reconnaissance, ou encore par son désir de posséder tous les signes extérieures de richesse, va  pousser Cluzel, au nom de l'amitié, dans l'abus de bien social. On pense évidemment à des affaires médiatiques comme l'affaire Noir /Botton mais cette histoire, finalement éternelle, pourrait sans doute s'appliquer à bien d'autres et même à d'autres domaines.

    Qu'êtes-vous prêt à perdre pour gagner ?  Question passionnante... qui ne s'applique d'ailleurs pas qu'au domaine politique. La vraie réussite est sans doute d'accéder à ses ambitions tout en restant intègre, fidèle à ses idéaux de jeunesse mais ici, malgré son idéalisme, Cluzel se heurte au principe de réalité. Ou de la nécessité parfois d'être machiavélien sans pour autant être forcément machiavélique... Comment rester intègre quand la conservation du pouvoir pour appliquer ses idées (ou même parfois les évènements inextricables ou comme ici des amitiés) nécessite d'en bafouer quelques unes ? Comment distinguer l'amitié sincère  de celle fallacieuse et intéressée ? La Victoire est elle si « sainte » ou si nécessaire qu'il faille y sacrifier certains idéaux pour en défendre et appliquer d'autres ? Accéder à ses ambitions nécessite-t-il de vendre son âme au diable ?  Aider les autres se fait-il au mépris de certains autres ? La politique par essence pour être appliquée n'implique-t-elle pas de faire des entorses à ses idéaux ? Si le film n'apporte pas forcément de réponses, il montre en tout cas que rien n'est blanc ou noir mais que la politique étant faîte par des humains et non des machines, ceux qui la conduisent  sont forcément faillibles.

    Ce film pose aussi la question de l'image, et là encore des compromis qu'il faut faire pour qu'elle soit attractive, parfois au mépris du fond qui n'en devient alors que secondaire : star du football comme caution médiatique, look à la George Clooney, phrases accrocheuses, alliance avec les écologistes -qui feront partie de ce qu'il devra perdre pour gagner- mises à mal par les pressions financières, dangereuses connivences, pressions lobbyistes...

    Avec ce deuxième long-métrage, François Favrat explore de nouveau le thème de la fascination qu'un personnage exerce sur un autre, passant du domaine du cinéma avec « Le rôle de sa vie » à celui de la politique, deux domaines dans lesquels les enjeux, de pouvoir ou de notoriété, ont finalement des conséquences (trahisons etc) similaires.

    Alors évidemment le film n'est pas exempt de faiblesses : une musique omniprésente, des raccourcis scénaristiques (l'histoire d'amour entre Alvarez et la fille de Cluzel est un peu vite expédiée ; le père d'Alvarez réapparaît deux fois de manière opportune sans aucune logique entre ces deux apparitions ; le revirement de caractère du personnage de la journaliste incarnée par Marianne Denicourt est peu crédible), un mélange des genres parfois dommageable même si l'idée de passer de la légèreté à la noirceur (aussi bien dans le fond que dans la forme) est intéressante en ce qu'elle montre comment la proximité du pouvoir change finalement davantage ceux qui l'approchent que ceux qui le détiennent forçant ainsi les seconds également à se composer un personnage.

     Pour la complexité de son analyse psychologique du personnage principal, son refus du manichéisme, et la décortication des mécanismes du pouvoir et de ses compromissions mais aussi de la solitude du pouvoir, le tout incarné par un Christian Clavier surprenant  lequel est accompagné par une excellente distribution (Sami Bouajila, Marilyne Canto,  Marianne Denicourt...), cette Saint Victoire mérite vraiment le détour... ne serait-ce que parce qu'elle réhabilite et interroge une notion souvent mise à mal, en politique et ailleurs : l'intégrité... en laquelle l'idéaliste que je suis ne peut s'empêcher de continuer à croire, et à croire qu'il en existe encore des représentants... François Favrat nous donne en tout cas envie de « garder la foi » en cette sainte victoire-là...malgré tout.

  • Critique de « Rapt » de Lucas Belvaux avec Yvan Attal, Anne Consigny…

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    Stanislas Graff est un homme d'industrie à qui, en apparence, tout réussit jusqu'à ce qu'il soit enlevé par un  groupe de truands sans scrupules. Débute alors pour lui un calvaire qui va durer plusieurs semaines. Pour persuader son entourage de payer, ses ravisseurs lui coupent un doigt qu'ils envoient à ses proches. Pendant qu'il est coupé du monde et humilié, la presse fait de nombreuses révélations sur ses pertes au jeu, sur ses nombreuses maîtresses, sur sa double vie. Sa femme (Anne Consigny), sa mère (Françoise Fabian) et ses deux filles découvrent par la même occasion sa face cachée...

    A certains égards, « Rapt » me rappelle le film dont je vous parlais avant-hier, « Monsieur Klein » de Joseph Losey, dans sa négation de l'humanité et de l'identité d'un homme, dans son analyse de la barbarie, de l'inhumanité,  d'un fascisme latent.

    Lucas Belvaux, en quelques plans frénétiques et vertigineux, nous présente d'abord Stanislas Graff dans son statut d'homme d'industrie, homme de pouvoir, sûr de lui, pressé, respecté, ami des puissants, quelque peu arrogant même. Rien qui ne nous le rende éminemment sympathique ni totalement antipathique. Et puis c'est l'enlèvement, la descente aux enfers. L'homme est condamné à être enchaîné, à genoux, pire qu'un animal, amputé, humilié. Lui qui surplombait Paris de son appartement et le regardait de sa hauteur d'homme de pouvoir devant lequel on se courbe est courbé à son tour et n'a même plus le droit de lever les yeux condamné à l'obscurité et au silence. Ses bourreaux n'ont aucune pitié, uniquement guidés par l'appât du gain et la haine envers cet homme qui représente un statut auquel ils souhaitent accéder. Par tous les moyens. Même les plus vils et barbares.  Lucas Belvaux a eu l'intelligence de ne jamais les rendre sympathiques, mais de stigmatiser au contraire leur goût du pouvoir et de la violence. Et lorsque la conversation de l'un de ses bourreaux se fait sur un ton presque léger avec un accent marseillais chantant, la cruauté n'en est que plus insidieuse quand, en parlant sur un ton faussement badin et d'autant plus exaspérant, il lui remet les chaînes autour du cou.

    La réalisation, intelligemment elliptique, glaciale et glaçante, accompagne aussi bien les scènes de Stanislas avec ses ravisseurs que celles de sa famille, des avocats, de la police plus soucieux de préserver leurs intérêts que de réellement le sauver. Stanislas va devenir l'objet d'une lutte de pouvoirs acharnée. Entre la police et son avocat. Entre son entreprise et sa famille. Entre son épouse et sa mère.

    Là où le film était intéressant dans ses trois premiers quarts, il se révèle brillant et d'une cruauté ineffable dans ses dernières minutes. Libéré, Stanislas se heurte à un mur de froideur et d'incompréhension. Pas une marque d'affection ou de tendresse si ce n'est de la part de son chien à qui son apparence est bien égale ( ironie du sort pour lui qui a été réduit à l'animalité) sinon des reproches sur sa vie passée comme si cela justifiait, voire excusait, la barbarie dont il a été victime dans le regard des médias, de ses collaborateurs, et même de sa famille pour qui il n'a finalement été qu'un enjeu d'argent.

    L'image l'emporte sur la réalité des faits. Celle que les médias ont forgé  confondant fonds propres et chiffres d'affaires, confondant vie dissolue d'un homme et barbarie dont il est victime, comme si la première justifiait la seconde. Ces médias qui passent d'un sujet à l'autre, lunatiques, amnésiques, un drame en chassant un autre. La dignité avec laquelle il fait face alors qu'il a tout perdu et que sa libération s'avère être une autre forme de captivité (prisonnier de son image) le rend encore plus bouleversant, piétiné alors qu'il est à terre.

    Yvan Attal est ainsi absolument parfait du début à la fin mais encore plus dans les dernières minutes, visages émacié, méconnaissable mais digne et faisant face.

    Cette histoire inspirée de l'affaire du Baron Empain qui eut lieu en 1978 a été transposée de nos jours avec évocation de stock options et de parachutes dorées de rigueur, ce qui renforce le sentiment de malaise et de vraisemblance.

    Le dernier plan, d'une austérité angoissante, montre l'homme dans toute sa solitude, sans même une lueur d'espoir, plongé dans  un cauchemar inextricable. Un film d'une noirceur et d'une froideur rares mais judicieuses qui, du premier plan au dernier, nous tient en haleine malgré sa noirceur et sa violence psychologique suffocantes (mais toujours au service du propos). Le jeu irréprochable et subtilement froid des acteurs secondaires (délibérément hiératiques) contribue aussi à cette réussite.  Un (excellent) film particulièrement intense dont on ressort avec une forte impression qui nous accompagne bien longtemps après le générique, tout comme nous compagne longtemps ce regard d'Yvan Attal, blessé mais debout, seul mais digne. Poignant.

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