Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • Critique – DEUX PROCUREURS de Sergeï Loznitsa

    cinéma, critique, film, Deux procureurs

    « La principale caractéristique de l’homme de masse n’est pas la brutalité ou le retard mental, mais l’isolement et le manque de rapports sociaux normaux. » Ce nouveau long-métrage de Loznitsa, (je vous l’annonce d’emblée : absolument indispensable), illustre brillamment cette citation de Hannah Arendt dans Les Origines du totalitarisme.

    C’est dans le cadre du Festival de la Fiction et du Documentaire Politique de La Baule que j’ai découvert ce film qui figurait parmi les longs-métrages en compétition, catégorie dans laquelle il était aussi sélectionné au Festival de Cannes 2025. Dans les deux cas, il fut injustement (et inexplicablement) oublié du palmarès. Quelques mots sur ce film que je reverrai prochainement pour vous en livrer une critique plus détaillée, comme ce long-métrage exceptionnel le mérite.

    Les documentaires de Sergeï Loznitsa furent largement primés en festivals. Ses longs-métrages ont par ailleurs tous été sélectionnés au Festival de Cannes : My Joy en compétition officielle du Festival de Cannes 2010, Dans la brume en compétition officielle du Festival de Cannes 2012 (pour lequel il a reçu le prix FIPRESCI de la critique internationale) et Une femme douce en compétition du Festival de Cannes 2017. Donbass en 2018 lui valut le prix de la mise en scène Un Certain Regard.

    Le film Deux procureurs s’inspire de la nouvelle éponyme de Georgy Demidov, de 1969. Ce physicien fut arrêté en 1938 durant les grandes purges staliniennes et passa quatorze années au goulag. Ses écrits furent saisis par le KGB en 1980 et ne purent être publiés qu’en 2009.

    Le cinéaste ukrainien nous embarque en Union Soviétique, en 1937. Des milliers de lettres de détenus accusés à tort par le régime sont brûlées dans une cellule de prison. Contre toute attente, l’une d’entre elles arrive à destination, sur le bureau du procureur local fraîchement nommé, Alexander Kornev (Aleksandr Kuznetsov). Il se démène pour rencontrer le prisonnier, victime d’agents de la police secrète, la NKVD. Bolchévique chevronné et intègre, le jeune procureur croit à un dysfonctionnement. Sa quête de justice le conduira jusqu’au bureau du procureur-général à Moscou. À l’heure des grandes purges staliniennes, c’est la plongée d’un homme dans un régime totalitaire qui ne dit pas son nom.

    Loznitsa confronte ce procureur idéaliste (tout juste sorti des études, qui tente de dissimuler une certaine gaucherie par sa tenue parfaite et en se tenant droit, au sens propre comme au sens figuré) à cet autre procureur qui a trahi les valeurs en lesquelles le premier croit, et qu’il incarne. Ce jeune homme épris de justice au regard malicieux (heureux peut-être de jouer un mauvais tour à l’injustice), candide presque, d’une patience et d’une détermination inébranlables, n’a en effet pas conscience que tant d’innocents croupissent dans les prisons jusqu’à l’arrivée de la fameuse lettre.

     Les couleurs, ternes, et le cadre qui l’enferme : tout est là pour signifier l’oppression, le carré inviolable dont il est impossible de s’échapper. Les décors et les séquences dans ces couloirs sans fin rappellent Playtime de Tati et notamment cette marche interminable dans des couloirs labyrinthiques de la prison avec un nombre incalculable de portes que les geôliers doivent ouvrir pour que le jeune procureur puisse accéder au prisonnier. Symboles de l’absurdité d’un régime inique et intransigeant. Loznitsa revendique ainsi s’être inspiré du grotesque et du tragique de Gogol et Kafka.

    Le réalisateur formé à l’institut de cinéma VGIK de Moscou est exilé aujourd’hui à Berlin. Sa dénonciation du totalitarisme d’hier est une brillante parabole qui a évidemment des résonances contemporaines. Le tournage s’est ainsi déroulé à Riga dans une prison datant de l’époque impériale russe.

    Chaque scène est un moment d’anthologie, a fortiori celle lors de laquelle le procureur, revenant d’un voyage à Moscou à l'occasion duquel il a rencontré le Procureur général pour essayer d’alerter les autorités et de leur signaler les injustices dont il a été témoin, se retrouve dans un wagon-lit avec deux « ingénieurs » particulièrement affables, qui lui jouent de la musique, partagent une bonne bouteille de vin, semblent prêts à tout pour lui être agréables. Une façade lisse à l’image de celle du régime. L’issue de cette scène sera glaçante, même si nous n’avions guère de doutes sur les motifs de l’entreprise qui la rendent d’autant plus palpitante, et savoureusement effroyable.

    La réalisation austère éclaire les ombres du régime avec maestria. L’atmosphère est oppressante et âpre, soulignée par ces plans fixes magistraux d’une rigueur, d’une précision, d’une composition et d’une beauté sombre saisissantes. La tension est constante et présente dans chaque mot, chaque geste, chaque regard, chaque vide, chaque espace, chaque silence, renforcée par le format carré qui enferme le procureur dans ce cadre et dans des couleurs (gris, brun, noir…avec une symbolique note de rouge, comme un clin d’œil à un autre film racontant une autre ignominie de l’Histoire), des lignes aussi. Le film ne laisse jamais planer le doute : le procureur n’en réchappera pas. Même son regard est claquemuré par des lignes horizontales qui semblent l’accuser.

    Le portrait d’un homme porté par son souci de justice qui défie le régime totalitaire, pris dans un engrenage fatal dont la beauté sombre de chaque plan souligne l’implacable logique. Une logique en quatre « actes », trois dialogues impossibles et une conversation faussement amicale. Un immense film, tristement intemporel, d’une intelligence rare contenue dans la perfection de chaque plan. Une fable oppressante, cruellement burlesque et glaçante qui se termine comme elle avait débuté : par la porte d’une prison qui s’ouvre et qui se referme, tel un piège inextricable. Celui du totalitarisme et de sa logique absconse, inhumaine, dédale terrifiant, déshumanisant et déshumanisé que le cinéaste ausculte avec une ironie dévastatrice. Un film d’une beauté formelle admirable qui rend la démonstration d’autant plus accablante.

    Une dénonciation du totalitarisme aussi indispensable et incontestable que L’Aveu de Costa-Gavras (que cela ne vous dispense pas de voir, aussi).

    Lien permanent Imprimer Catégories : CRITIQUES DES FILMS A L'AFFICHE EN 2025 Pin it! 0 commentaire
  • Ouverture du Festival Cinéma à la folie – Critique LES RÊVEURS d’Isabelle Carré

    cinéma,critique,film,festival cinéma à la folie,les rêveurs,isabelle carré,les rêveurs d'isabelle carré,critique du film les rêveurs d'isabelle carré,cinéma du panthéon

    Le mardi 23 septembre, au Cinéma du Panthéon, avait lieu le lancement du festival « Cinéma à la Folie, nouveaux regards sur la santé mentale », avec la projection de la première réalisation de la comédienne et romancière Isabelle Carré, marraine de cet évènement dont Nicolas Philibert est également le parrain.

    cinéma,critique,film,festival cinéma à la folie,les rêveurs,isabelle carré,les rêveurs d'isabelle carré,critique du film les rêveurs d'isabelle carré,cinéma du panthéon

    La présence d’Isabelle Carré dans un film est toujours pour moi une raison de le découvrir, tant elle excelle dans ses rôles qu'elle choisit toujours astucieusement, de l’Angélique (si bien nommée) des Émotifs anonymes de Jean-Pierre Améris, film dans lequel elle parvient à nous faire rire avec les fragilités attendrissantes de son personnage sans que jamais cela soit aux dépends de ce dernier, à la Claire (si bien nommée, aussi) du film Entre ses mains d’Anne Fontaine, fascinée et effrayée, blonde hitchcockienne dans l’obscurité tentatrice et menaçante, tentée et menacée, guidée par une irrépressible attirance pour cet homme meurtri, peut-être meurtrier, incarné par Benoît Poelvoorde. C’est cela qui la distingue, l’empathie qu’elle éprouve pour ses personnages, qu’elle transmet dans son jeu si nuancé, la grâce inconsciente, la délicatesse intense, une force fébrile, une douleur contenue et une douceur puissante. Il faudrait aussi vous parler de son personnage dans Se souvenir des belles choses, et de tant d’autres…

    Le but, louable, de ce festival est de « déstigmatiser la maladie mentale », déclarée cette année cause nationale. Le festival propose six fictions et six documentaires dans huit villes françaises de taille moyenne avec pour objectif de « faire du cinéma un moteur de dialogue autour de ce sujet » sachant qu’« une personne sur trois sera concernée au cours de sa vie par la maladie psychique qui ne se résume pas à la folie, à la violence, à la faiblesse. » Ces films aspirent ainsi à déplacer les stéréotypes. Les organisateurs souhaitent en effet lever les tabous et les clichés encore trop nombreux sur les troubles psychiques. Le festival « Cinéma à la folie, nouveaux regards sur la santé mentale » a été créé avec le soutien de la Fondation Erié et en partenariat avec le Fipadoc, le Festival La Rochelle Cinéma (Fema) et l’Alliance pour la Santé Mentale. Le festival sillonnera la France tout au long du mois d’octobre en passant par Boulogne-sur-Mer, Clermont-Ferrand, La Rochelle, Orléans, Nancy, Nantes, Nîmes et Pau. Des récits inspirants et porteurs d’espoir qui montrent que le rétablissement est possible et qu’avec le bon accompagnement, chacun peut retrouver confiance et qualité de vie. Pour garantir l’inclusivité et l’ouverture à tous, les projections seront accessibles gratuitement avec une séance par ville réservée aux scolaires pour sensibiliser les plus jeunes. Chaque projection sera suivie d’un débat réunissant équipes de films, experts, pairs aidants, associations locales et public afin de mettre des mots sur les maux, de libérer la parole et de valoriser l’expérience vécue. L’ambition du festival est claire : favoriser la compréhension, le soutien et l’accès aux soins, et faire progresser la société vers une plus grande acceptation et une meilleure inclusion.

    cinéma,critique,film,festival cinéma à la folie,les rêveurs,isabelle carré,les rêveurs d'isabelle carré,critique du film les rêveurs d'isabelle carré,cinéma du panthéon

    « Un film peut vous sauver une soirée mais peut aussi vous sauver la vie » a déclaré Isabelle Carré avant la projection de son film. Je le crois aussi profondément. Elle a réalisé ce film pour dire « réveillons-nous » face à l’urgence de s’emparer de ce sujet de la santé mentale, en particulier chez les jeunes.

    Dans le dossier de presse de son film, mais aussi lors de l’avant-première, Isabelle Carré a tenu à rappeler que « l’institution a évolué, on sait mieux faire aujourd’hui, mais pas partout. Certaines régions sont totalement dépourvues de pédopsychiatres (il n’en existe que cinq cents en France !), des régions entières sont même dépourvues de lieux de soins. Comment expliquer l’abandon d’une société qui laisse des jeunes en détresse, sans aucun recours possible ? J’ai aussi conçu ce film comme un outil pour dénoncer cet état de fait. Qu’est-ce qu’une société qui néglige l’enfance à ce point ? Il me semble que la fiction a le pouvoir de créer une identification et de dessiner un chemin plus doux pour partager des choses intimes, et faciliter le débat. »

    Dans cette adaptation de son troisième roman, éponyme, Les Rêveurs, publié chez Grasset en 2018, Isabelle Carré incarne une comédienne, Élisabeth. Cette dernière anime des ateliers d’écriture à l’hôpital Necker avec des adolescents en grande détresse psychologique. À leur contact, elle replonge dans sa propre histoire : son internement à 14 ans (Elisabeth, à cet âge, est jouée par Tessa Dumont Janod), dans les années 70, dans une famille de rêveurs (son père Jacques - Pablo Pauly -, sa mère Alice - Judith Chemla -, et son frère) un peu à part, cherchant eux aussi la lumière, et leur parcelle d’ailleurs. Peu à peu, les souvenirs refont surface. Et avec eux, la découverte du théâtre, qui un jour l’a sauvée.

    Isabelle Carré raconte que Marie Rose Moro lui a ouvert les portes de La Maison de Solenn et lui a ainsi permis d’animer un atelier d’écriture dont elle s’est inspirée pour son film dont elle a coécrit le scénario avec Agnès de Sacy.

    Cela commence dans l’appartement familial. Les murs sont rouges (tels ceux de l’appartement d’enfance d’Isabelle Carré). La petite fille tente de retenir ses parents sur le point de sortir pour passer la soirée à l’extérieur, la laissant seule avec son frère. Elle s’accroche désespérément à sa mère. Mais ils les « abandonnent », malgré tout. La voix de Dalida résonne. Un art déjà pour édulcorer la réalité.  Le père, lui aussi, semble fuir constamment. Il dessine des robes pour Cardin. La mère s’enferme dans le refus de manger (ou si peu) et sa mélancolie. Elisabeth se réfugie dans la fantaisie, la musique, le dessin, les allers et retours dans le couloir de l’appartement qu’elle sillonne à rollers. Parfois, aussi, ses rêveries font prendre vie à des oiseaux dessinés qui s’envolent. Pour Elisabeth tout cela (sa famille) sonne faux. Alors, elle se laisse bercer par une histoire d’amour à laquelle elle a envie de croire, avec un copain de son frère qui n’avait d’autre envie que de jouer avec elle, et de parier sur sa naïveté. Elle tente de se suicider, et se retrouve à l’hôpital dans un service de psychiatrie pédiatrique, où elle va rester plusieurs semaines.

    Comme l’a expliqué la réalisatrice, même si l’épisode qu’elle relate dans ce film ne correspond qu’à une courte partie du roman, elle tenait à conserver le titre car « cet internement est le cœur du livre, ce qui m’a fondée ».

    Ce film évoque un sujet âpre avec beaucoup de douceur et d’empathie. Il s’empare de la rêverie comme échappatoire à la douleur.  C’est ici un refuge qui permet de fuir la réalité, de se créer un monde meilleur, de dessiner un avenir dans lequel l’art permettra de l’exorciser. Alors, Elisabeth rêve. En regardant la tour Montparnasse de la fenêtre condamnée de sa chambre d’hôpital. Les petits carrés de lueurs sur la tour sont autant de lucarnes sur des vies plus douces, imaginées. Mais la vraie fenêtre qui s’ouvre pour elle, c’est celle qui lui donne à voir la découverte du film Une femme à sa fenêtre de Pierre Granier-Deferre à l’hôpital, l’émotion de Romy Schneider et cette phrase : « préférer les risques de la vie aux fausses certitudes de la mort ».

    À la fin du film des chiffres, glaçants, nous sont rappelés : « 246, c'est le pourcentage de hausse du nombre de jeunes filles entre 10 et 14 ans hospitalisées en psychiatrie depuis quinze ans, pour la plupart pour tentative de suicide. Un jeune sur deux ne peut pas être suivi par manque de moyen et de place ».

    Ce film nous rappelle ainsi à quel point l’art peut sauver, mais aussi que les douleurs tues peuvent assassiner des vies, aussi jeunes soient-elles. Chaque enfant qu’Elisabeth côtoie à l’hôpital traîne son propre mal-être, ses symptômes, ses cicatrices plus ou moins visibles. La réalisatrice fait exister chacun, donne une voix à leurs maux. Parmi eux, Isker (Mélissa Boros). Isker et ses poignets bandés pour cacher ses entailles. Isker et son teint cadavérique, comme si elle était un personnage irréel forgé par l’imaginaire d’Elisabeth. Isker contre laquelle elle se blottit.

    Isabelle Carré est « pair-aidant ».  Elle parle d’une situation qu’elle a vécue adolescente. Elle en connaît les difficultés, la solitude, et sait ce qui peut redonner de l’espoir. Nous connaissons aujourd’hui davantage les remèdes à la souffrance morale des enfants et adolescents, trop longtemps ignorée ou méprisée, et n’étant pas prise en compte et en charge comme elle devait et doit l’être : moins les médicaments que l’art-thérapie, la créativité, ou le théâtre dans le cas d’Elisabeth, ou la musique (pour son frère et les enfants de l’atelier). L’art sauve, permet de transformer la douleur en beauté. Elisabeth écrit, rêve, voit dans le théâtre une porte d’évasion. Plus tard, sa professeure de théâtre (incarnée par Nicole Garcia qui, en quelques plans, impose sa gravité souriante et rassurante), lui donne Mademoiselle Else d’Arthur Schnitzler, le premier texte qu’Isabelle Carré avait joué en entrant dans ce cours de théâtre qui la sauva, qu’elle retrouva quelques années plus tard, et qui lui valut un Molière. Être « else », être l’autre, pour se retrouver.

    Judith Chemla, sa force et sa fragilité entremêlées, incarne avec beaucoup de subtilité la mère qui ne sait pas vraiment quoi faire de cette mélancolie qu’elle traîne constamment, comme de cette enfant dont on voit pourtant qu’elle l’aime profondément. Et puis surtout la vraie découverte (même si tout le casting est judicieusement choisi) : la jeune Tessa Dumont Janod qui joue Elisabeth enfant, en décalage, sombre et rêveuse, butée et perdue, déterminée à fuir la vie dans la mort puis à l’embrasser dans le théâtre. Sa présence d’une intensité douce et fragile, d’une grâce qui s’ignore, rappelle celle d’Isabelle Carré.

    Les décors signés Nicolas de Boiscuillé et la lumière de la cheffe-opératrice Irina Lubtchansky, épousent l’évolution psychique d’Elisabeth. Les couleurs d’abord pâles et ternes à l’hôpital (contrastant avec celles du début, rouges et pailletées, dans l’appartement) reviennent progressivement, avec le goût de la vie, et comme lui, prennent de l’intensité et de la consistance. L’univers fantomatique, insaisissable et claustrophobique reprend peu à peu forme, les sons même deviennent plus présents. La réalisatrice recourt aussi à de judicieux hors-champs pour nous laisser deviner la violence à l’hôpital, comme s’il s’agissait d’un cauchemar. Lorsque Élisabeth quitte l’hôpital, les bruits urbains sont amplifiés, très agressifs. Benoit Carré, membre du groupe Lilicub, signe la musique dont les notes de pianos accompagnent la solitude du personnage, et Isabelle Carré pose sa douce voix sur La Symphonie des éclairs de de Zaho de Sagazan dans le générique de fin, comme une ultime preuve que la fragilité peut se muer et se sublimer en force créatrice.

    cinéma,critique,film,festival cinéma à la folie,les rêveurs,isabelle carré,les rêveurs d'isabelle carré,critique du film les rêveurs d'isabelle carré,cinéma du panthéon

    Après la projection de ce drame (largement) autobiographique bouleversant, qui nous a conduit de l’ombre vers la lumière, des douleurs étouffées aux couleurs retrouvées, un cocktail était offert aux invités à l’étage du Cinéma du Panthéon. Comme pour Elisabeth à sa sortie de l’hôpital, il m’était difficile de retrouver les bruits, la lumière, la vie, après cette traversée poignante du cauchemar vers le rêve, ou son espoir. Je repensais à cette très belle scène dans la voiture. Elisabeth et son frère, devenus adultes, évoquent les secrets de leur père, la raison pour laquelle tout sonnait si faux, et son bonheur trouvé. L’habitacle est à l’image de la salle de cinéma : un espace protégé et calfeutré qui permet de donner la parole, d’ouvrir le débat, d’accepter les fêlures, de laisser les émotions nous submerger, parfois même de nous réconcilier avec la vie. Les mots ce soir-là m’ont manqué. J’aurais aimé dire à Isabelle Carré, que j’ai évitée à la sortie du cocktail, cela, simplement : merci. Merci pour la sensibilité avec laquelle elle traite ce sujet délicat, avec tout le souci de l’autre qui la caractérise. Merci pour ce beau film (dont on oublierait presque que c’est une première œuvre) émaillé de rêveries poétiques et musicales que, vous l’aurez compris, je vous recommande vivement. Une ode aux rêves comme pansement sur les balafres à l’âme. Un film qui donne aux enfants et adolescents (et adultes qui portent en eux ces plaies du passé) le droit à l’expression de leurs différences, de leurs fragilités, et de les transformer en forces. Je suis sortie du cinéma : une pluie lacrymale et intrépide inondait Paris, et mes joues. Je l’ai affrontée, le sourire aux lèvres, imaginant que tels les oiseaux dessinés du film qui s’envolent, elle se transformait en gouttes d’étoiles ou de diamants éclairant ma route vers des jours plus ensoleillés, comme on imagine celle d'Elisabeth après sa découverte du théâtre.

    Au cinéma le 12 novembre 2025

    Retrouvez toutes les informations sur le festival sur www.cinema-a-la-folie.fr.

  • Critique de THE GREAT DEPARTURE de Pierre Filmon (au cinéma le 12 novembre 2025)

    cinéma, The Great Departure, Pierre Filmon, critique de The Great Departure de Pierre Filmon, Sonal Seghal, Xavier Samuel, Inde

    cinéma,the great departure,pierre filmon,critique de the great departure de pierre filmon,sonal seghal,xavier samuel,inde

    Dimanche soir, au cinéma Majestic-Passy, dans le cadre du Festival Gange sur Seine (festival de cinéma indien indépendant à Paris), dans une salle comble, a eu lieu l’avant-première du dernier film de fiction de Pierre Filmon, The Great Departure, sélectionné en compétition, après avoir été projeté au Festival Cinémondes 2025, 21ème Festival International du Film Indépendant d’Abbeville.

    cinéma,the great departure,pierre filmon,critique de the great departure de pierre filmon,sonal seghal,xavier samuel,inde

    Pierre Filmon a réalisé plusieurs courts-métrages. Il filme d'abord avec une caméra 16 mm son voyage en Chine dans le Transsibérien, ce qui donnera naissance à son premier court-métrage Bleus de Chine (1996). Viendront ensuite Les Épousailles (1999) d’après Tchekhov et Le Silence, d’abord (2002). Son premier long-métrage, Close encounters with Vilmos Zsigmond, avait été projeté en sélection officielle du Festival de Cannes 2016, dans le cadre de Cannes Classics. Ce documentaire est consacré à Vilmos Zsigmond, formidable directeur de la photographie qui a travaillé avec les plus grands réalisateurs : Robert Altman, John Boorman, Steven Spielberg, Brian de Palma, Peter Fonda et… Jerry Schatzberg à qui Pierre Filmon a consacré un autre documentaire, Jerry Schatzberg, portrait paysage (sélectionné à la Mostra de Venise 2022 et au Festival du Cinéma Américain de Deauville 2023), qui se focalise sur « l’univers photographique de Jerry Schatzberg, jeune homme de 95 ans, le dernier des Mohicans du Nouvel Hollywood, photographe et cinéaste qui a réalisé des films avec Al Pacino, Gene Hackman, Meryl Streep, Faye Dunaway et Morgan Freeman et a obtenu une Palme d’Or en 1973 pour L’épouvantail». Ce passionnant dialogue de Pierre Filmon avec le critique Michel Ciment, au gré d’une exposition lors de laquelle il croise des portraits, est l’occasion de revenir sur ces fabuleuses rencontres qui ont donné lieu à ces photos uniques et marquantes. Un plan-séquence qui permet de découvrir la richesse, la profondeur et la diversité du travail de l’artiste. Pierre Filmon a également traduit l'autobiographie du monteur de La Guerre des étoiles, Paul Hirsch, qu'il a coéditée avec Carlotta Films. Le livre a obtenu le Prix du meilleur ouvrage étranger sur le cinéma décerné par le Syndicat Français de la Critique de Cinéma et des films de télévision 2022. Depuis 2018, Pierre Filmon est par ailleurs producteur ou coproducteur de ses films, avec sa société de production Almano Films.

    Je vous avais partagé ici mon enthousiasme pour son premier long métrage de fiction, Entre deux trains (notamment sélectionné au Festival du film francophone d’Angoulême 2019), douce parenthèse qui nous rappelle que le réel aussi peut contenir ses évasions poétiques, une parenthèse ouverte et close par les rails de la voie ferrée qui défilent. Cette parenthèse, c’est celle de la rencontre entre Marion (Laëtitia Eïdo) et Grégoire (Pierre Rochefort) qui se croisent par hasard sur le quai de la Gare d'Austerlitz, entre deux trains donc. Une ode aux possibles de l'existence. À la magie de ses hasards. De ces interstices presque irréels volés au prosaïsme du quotidien qui soudain éclairent le présent comme ce rayon de soleil qui balaie et illumine le visage de Marion. Une ode aux rêves (qui ont aidé Grégoire à vivre) et à l'imaginaire (celui du spectateur qui se fait son propre cinéma). Un film qui nous dit que « aimer, c'est voir l'enfant en l'autre », qui cite Prévert et Les Enfants du paradis (« Paris est tout petit pour ceux qui s’aiment d’un aussi grand amour »), qui fait notamment résonner Schubert et Beethoven (la musique originale est de David Hadjadj), qui nous rappelle Agnès Varda (Cléo de 5 à 7) et David Lean (Brève rencontre). Une déambulation mélancolique et réjouissante, du Jardin des Plantes (ses squelettes du Muséum d’Histoire naturelle qui nous rappellent qu'il faut déguster chaque seconde et que ce moment qu'ils partagent est de la vie pure et précieuse) au café Maure de la Grande Mosquée de Paris. Une variation sur les hasards et coïncidences et les possibles de l’existence, empreinte de la beauté cinglante de la nostalgie. Un petit bijou fragile et délicat, aérien et profond dont on sort avec l’envie de savourer chaque précieuse seconde, et de croire, plus que jamais, comme l’écrivait Victor Hugo qu’« il y a le possible, cette fenêtre du rêve, ouverte sur le réel ».

    cinéma,the great departure,pierre filmon,critique de the great departure de pierre filmon,sonal seghal,xavier samuel,inde

    J'ai effectué cette digression parce que ce nouveau film de Pierre Filmon aurait aussi pu s’intituler Entre deux trains. Il raconte une autre « brève rencontre » qui est aussi un hymne aux heureux hasards de l’existence qui permettent d’en dévier la trajectoire.

    Cette fois, Pierre Filmon ne nous nous emmène pas à Paris et au Jardin des Plantes, mais en Inde, avec Mansi (Sonal Seghal) et Marc (Xavier Samuel), deux âmes perdues qui ont fui la réalité de leur vie et qui se rencontrent à la gare de Delhi. Elle est indienne et a tout quitté pour échapper à un mari violent. Lui est australien et a fui une autre réalité (aux antipodes de celle de Mansi) pour se retrouver face à lui-même. Tous deux prennent le même train pour Varanasi (Bénarès), ville emblématique et la plus sacrée de l’hindouisme, et cité qui accueille le plus de pèlerins en Inde. Un lien aussi interdit qu’inattendu va se nouer entre ces deux égarés, le temps d’un voyage improvisé, fragile et lumineux, des rives du Gange à la route de Rishikesh.

    Quand je dis que Pierre Filmon nous emmène, il ne s’agit pas d’une simple formule tant j’ai eu l’impression non pas d’avoir passé ma soirée au cinéma Majestic-Passy mais d’avoir été téléportée en Inde, d’être montée à bord de ce train avec Mansi et Marc et d’avoir réalisé un véritable voyage au cœur de ce pays que le cinéaste filme avec un respect, une générosité et un amour infinis.

    cinéma,the great departure,pierre filmon,critique de the great departure de pierre filmon,sonal seghal,xavier samuel,inde

    Dans le documentaire que Pierre Filmon consacrait à Jerry Schatzberg, Michel Ciment concluait en disant que « le rapport émotionnel avec le sujet est très important » et que Jerry Schatzberg est un « esthète, grand metteur en scène formel mais qui s'intéresse aussi aux émotions, aux rapports humains comme c'est le cas de tous les grands metteurs en scène. Le public vient au cinéma pour ressentir des émotions. C'est ce travail formel qui lui permet d’accéder aux émotions. » Cette phrase pourrait s’appliquer au dernier film de Pierre Filmon dont le rapport émotionnel à son sujet se ressent dans son magnifique travail formel qui distille l’émotion avec délicatesse. Sa caméra amoureuse (de l’Inde et de ses personnages) se faufile ainsi entre Mansi et Marc, ou entre les rives du Gange pour en immortaliser la beauté étincelante et mystérieuse, presque comme s’il nous narrait un conte : la rencontre d’un homme et une femme dans ce pays baigné de spiritualité. Tous deux sont partis en quête de réponses et d’une liberté, bien différente pour chacun d’eux. Pour échapper à la violence pour l’une, pour fuir une vie vide de sens pour l’autre (paradoxalement, tout en prétendant aider les autres à trouver un sens à la leur). S’ils prennent la même route, ils ont en effet des aspirations bien dissemblables.

    Je ne connaissais pas le travail de Sonal Seghal (auteure du scénario et actrice principale, mais aussi coproductrice, et réalisatrice d’autres films) mais j’espère que nous continuerons à la voir au cinéma, et pas seulement dans le cinéma indien, tant elle porte cette histoire, tant son visage charrie de profondeur et de nuances. Face à elle, Xavier Samuel (Twilight - Chapitre 3 : hésitation, Perfect mothers, Elvis, Anonymous…) est une présence rassurante, bienveillante, douce et énigmatique dont, malgré tout, affleure la fragilité qui laisse soupçonner des zones d’ombre que je vous invite à découvrir. D’une manière subtile, le scénario nous fait comprendre celui qu’il fut, et que ce pays et cette rencontre l’ont transformé.

    À leurs côtés se trouvent des acteurs indiens judicieusement choisis comme le petit Sheevam qui apporte une présence malicieuse. Le petit garçon, d’une énergie débordante, repéré lors d’un casting sauvage, est d’un naturel et d’une justesse exemplaires, et apporte une note de tendresse supplémentaire. Au casting figure également Shreedhar Dubey que vous avez pu voir dans Homebound, un film sélectionné par l’Inde pour la 98ème cérémonie des Oscars. Il incarne ici un chauffeur de taxi un peu dépassé par les évènements.

    Le scénario s’intéresse avant tout à la situation de la femme en Inde, mais si l’histoire est celle d’une femme indienne, elle n’en demeure pas moins universelle. D’ailleurs est subtilement évoquée la situation de la femme occidentale à travers le passé de Marc vu par le prisme de quelques images sur un smartphone.

    Le sujet aurait pu être dramatique, le film est pourtant profondément solaire (dans la forme comme dans le fond), empreint d’une rare douceur, teinté dès la première scène d’humour, reflétant un regard amusé sur le choc des cultures qui n’est cependant jamais condescendant. Le film interroge la manière dont la femme est (mal)traitée là-bas et ailleurs, sans pour autant porter un regard manichéen (et c’est tant mieux) sur l’homme. Marc va d’ailleurs se racheter auprès de Mansi.  

    La photographie de Dominique Colin sublime la ville incandescente, nimbée de lumières, vibrante de couleurs qui évoluent en fonction de l’état psychologique des personnages.  La musique délicate traversée de sonorités indiennes de Naresh Kamath apporte encore un supplément de douceur et d’âme au voyage. « Cette atmosphère paisible et studieuse, je le sentais, avait une saveur unique et je me devais de la rendre palpable pour le spectateur » a déclaré le réalisateur dans le dossier de presse. Cette atmosphère envoûtante se ressent en effet dans chaque plan de ce magnifique portrait de femme qui s'émancipe jouée par la captivante Sonal Seghal.

    Ce film irradié de lumière et de douceur nous invite à choisir notre propre chemin, à nous délivrer de nos chaînes (« La liberté est le pouvoir de choisir nos propres chaînes » comme l’écrivait Rousseau), à choisir nos propres couleurs (de notre existence ou celle, si symbolique, d’un sari « La vraie liberté est de pouvoir toute chose sur soi » écrivait encore Montaigne), et il nous rappelle qu’il n’est jamais trop tard pour prendre un nouveau départ, pour empoigner notre destin, et lui faire emprunter une autre route que celle qui a été tracée, parfois malgré nous. Ce film, tourné en 27 jours seulement, est un hymne à l’indépendance (de l’être humain et...du cinéaste), à la liberté de la femme entravée dans tant de pays et tant de situations encore. Comme Entre deux trains, ce film relate une magnifique rencontre, une parenthèse d’une singulière et salutaire douceur (j'emploie ce mot à nouveau, à dessein, tant elle transparaît dans ce film, et le sublime, et le distingue, et tant elle est rare et d'autant plus appréciable) dont on sort, comme ses protagonistes, apaisé et résolu, avec l’envie d’être soi, ainsi libéré du regard des autres, et de prendre un nouveau départ...et/ou un billet de train pour Varanasi (à défaut, nous pourrons toujours retourner voir The Great Departure).

    Séance spéciale le lundi 3 novembre 2025 à 19H30, en présence du réalisateur, au Cinéma des Cinéastes, 7 Avenue de Clichy, 75017 Paris.

    Le dernier documentaire de Pierre Filmon, MAURICE TOURNEUR – Tisseur de Rêves, sera projeté à la Cinémathèque Française en mars 2026.

    A savoir, à propos du coproducteur Arvind Reddy : Poursuivant l’héritage de son grand-père Kadiri Venkata Reddy (K.V. Reddy), Arvind Reddy relance KVR Productions avec sa deuxième production, The Great Departure. Figure emblématique du cinéma indien, K.V. Reddy – ainsi surnommé affectueusement dans l’industrie cinématographique du sud de l’Inde – a réalisé 14 longs-métrages et remporté trois National Film Awards ainsi qu’un Filmfaire Award South. Il est considéré comme l’un des réalisateurs les plus influents de l’histoire du cinéma indien. La première production d’Arvind Reddy fut un drame familial avec Amitabh Bachchan qui a rencontré un large succès populaire.