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CHRONIQUES THEATRALES - Page 3

  • Reprise des Master Class Jean-Laurent Cochet : le rendez-vous incontournable des amoureux du théâtre

    cochet2.jpg 
    Je vous ai déjà parlé un certain nombre de fois des Master Class de Jean-Laurent Cochet (voir les liens vers mes précédents articles à la fin de celui-ci), et cette fois-ci n’est certainement pas la dernière. De nouveau, hier soir, inexorablement aimantée par le théâtre de la Pépinière Opéra, je me suis en effet retrouvée à la Master Class Jean-Laurent Cochet  ayant à peine pris le temps d’y réfléchir.  Ces cours sont un peu comme des rendez-vous amoureux auxquels on se rend le cœur battant, exalté,  des rendez-vous d’amoureux du théâtre surtout… auxquels il est impossible de renoncer, de résister.

     A croire que tous les chemins mènent à la Pépinière Opéra, j’y ai croisé plusieurs connaissances…égarées de festivals divers. Mais dès que le bruissement de la salle se fait entendre, peut-être plus fébrile qu’ailleurs en raison de la particularité de l’exercice auquel Jean-Laurent Cochet et ses élèves se plient, seul ce qui se passe sur scène existe qui ne nous éloigne pas de l’existence mais au contraire, par l’étude, la sublimation des mots et des textes, la rend plus palpitante, fébrile elle aussi.

     Dès son arrivée sur scène, c’est un jeu entre les spectateurs et « le maître » Cochet qui observe, joue du silence, son regard malicieux balayant la salle. On parle de la magie du cinéma. Il faudrait évoquer aussi celle du théâtre, ici tellement flagrante. Rien : pas un décor, pas une mise en scène, pas un projecteur pour guider notre attention, notre regard, notre pensée. Juste les comédiens et les mots. Et notre souffle suspendu. Et l’écoute, cette écoute si rare et si précieuse comme l’a déploré Jean-Laurent Cochet. Cette écoute qui là semble reprendre sens. Loin du tumulte de l’existence. Et exaltant aussi ce tumulte.

     Cela commence par un exercice improvisé sur « Ruy Blas » de Victor Hugo. Six élèves débutants enchaînent à l’appel de leur nom  par Jean-Laurent Cochet, disant une phrase complétée par un autre sur ordre du maître : un exercice de haute voltige. L’exercice est périlleux d’autant plus qu’improvisé et le résultat est d’autant plus magistral, fascinant, comme si ces six interprétations n’en faisaient qu’une, comme si ces six comédiens en herbe constituaient chacun une part indissociable du texte et du personnage lui donnant ainsi vie. Rien que cela aurait déjà mérité le déplacement. 

     Puis, Jean-Laurent Cochet parle, il parle beaucoup. Du livre « L’affaire Molière » de Denis Boissier (Ed.Cyrille Godefroy) qui va faire grand bruit selon lequel Molière serait plus un acteur qu’un auteur, du fait que Corneille aurait écrit beaucoup de ses textes. Et puis de Molière on parle de Meryl Streep, trouvant qu’une de ses élèves lui ressemble et nous prenant à témoin, et de Meryl Streep il en vient à évoquer « Mamma mia » dans lequel l’actrice est magistrale. Jean-Laurent Cochet n’est pas sectaire, juste vigoureusement passionnée, tout en fustigeant le sectarisme, le politiquement correct de ceux qui ont osé dire qu’ils aimaient « La fille de Monaco » et détestaient « Mamma mia ! », sans doute considéré comme moins noble, dans lequel oui, Meryl Streep est exceptionnel, quelle que soit la qualité du film (voir ici mon article consacré  à l’ouverture du 34ème Festival du Cinéma Américain de Deauville pour laquelle ce film a été projeté). Il égratigne au passage certains cours qui pour raisons « politiques » se refusent à jouer certains auteurs comme Guitry. Guitry qu’il cite toujours à loisir comme Giraudoux sur un texte de qui un élève nous montrera à quel point c’est un métier avant d’être un art, à quel point chaque mot, chaque virgule, chaque intonation, chaque souffle importent et contribuent à faire vivre et exister un texte et un personnage, à quel point la langue française est multiple et précise, à quel point le comédien est funambule.

      L’élève qui  ressemble à Meryl Sreep joue un texte de Colette, dont on découvre l’étonnante poésie et diversité du style car comme souvent Jean-Laurent Cochet nous donne le nom de l’auteur après que le texte ait été joué. Et puis il nous parle de cinéma, des réalisateurs, cinq selon lui seulement méritant le nom de grands réalisateurs citant pour exemple Renoir et Grémillon. Il nous parle du théâtre évidemment, toujours avec autant de passion communicative,  de vigueur, de vivacité, de conviction : de ce théâtre qui est un métier avant tout, avant d’être un art, de ce théâtre qui est tout sauf de la démonstration, qui doit faire oublier que l’acteur joue, si ce n’est jouer à être. Et de tant de choses encore…

     Et puis arrive le second moment de grâce après celui du début. Un comédien avec lequel Jean-Laurent Cochet, toujours en phase avec l’actualité, trouve une ressemblance (du moins un emploi similaire) avec Paul Newman. Là encore, le texte est joué avant d’être nommé. Une histoire palpitante sur les ravages dévastateurs et criminels du temps, une histoire caustique, cruelle et tendre d’une étonnante modernité, que l’on croirait écrite hier…une nouvelle signée Maupassant que la modernité du jeu nous a fait croire contemporaine.  On a l’impression de voir les personnages tous exister sous nos yeux, de voir le décor, la scène, les lumières tantôt poétiques tantôt crues. Mais lorsque le comédien dit son dernier mot, un peu après même, le temps de reprendre notre souffle nous aussi, nous réalisons que tout cela n’existait que dans notre imagination guidée par le jeu du comédien si réel, vibrant : là.

     Et puis les fables de La Fontaine dont raffole toujours autant Jean-Laurent Cochet. Le dernier élève apparaît. Jean-Laurent Cochet le qualifie de génie et d’être d’exception. Il n’en dit pas davantage. Il ne dira plus un mot. Une démonstration de cette qualité du silence dont il fait l’éloge.  La dernière note d’un moment d’exception.

     Si le théâtre n’était pas tout à fait plein hier soir, il l’a souvent été. Sans nul doute, cela vaut plus que  15 euros (11 pour les étudiants) : un moment inestimable de poésie, où surgit la grâce là et quand on ne l’attend pas, qui suspend le vol du temps bien sûr mais surtout la volatilité de l’attention, un moment de passion, qui réunit des passionnés, un moment unique où tout peut arriver, surtout la flamme incandescente de la vie sublimée par le théâtre et les mots qui transfigurent ceux qui les jouent.

     « Les œuvres d’art qui ont cherché la vérité profonde et nous la présentent comme une force vivante s’emparent de nous et s’imposent  à nous ». Cette phrase d’Alexandre Soljenitsyne (Discours non prononcé pour le Prix Nobel de 1970) figure sur le programme de la soirée et l’illustre magnifiquement. Ces œuvres d’art dont on nous joue des bribes, cette force vivante nous accompagne longtemps après avoir franchi le seuil du théâtre et fera certainement que la prochaine fois de nouveau je serai inexorablement attirée par le théâtre de la Pépinière Opéra. Un rendez-vous amoureux vous disais-je, même avec la peur délicieuse au ventre, la peur pour ceux qui jouent là et qui jouent finalement tellement plus qu’un texte.  (ce qui d’ailleurs est déjà beaucoup…)

     Site internet : http://www.jeanlaurentcochet.com

    Prochaines Master Class : 20 octobre, 3 et 10 novembre. Théâtre de la Pépinière Opéra. 7 rue Louis Le Grand 75002 Paris- Location : 0142614416 –Tarif normal : 15€ , Tarif étudiant : 11€

    Mes autres articles consacrés au cours Cochet:

    -Article du 21 novembre 2005 : http://www.inthemoodforcinema.com/archive/2005/11/21/cours-publics-d’interpretation-de-jean-laurent-cochet-quand.html

    -Article du 11 Avril 2006 : http://www.inthemoodforcinema.com/archive/2006/04/11/prolongations-des-cours-publics-d’interpretation-de-jean-lau.html

    -Article du 21 septembre 2006 : http://www.inthemoodforcinema.com/archive/2006/09/21/reprise-des-cours-publics-jean-laurent-cochet.html

    -Article du 13 décembre 2006 : http://www.inthemoodforcinema.com/archive/2006/12/13/reprise-des-cours-publics-jean-laurent-cochet-en-2007.html

     J’en profite pour dire que je recherche un cours de théâtre pour débutants (ou presque) amateurs, avec préférence pour un cours « classique » (apprentissage de grands textes classiques plutôt qu’improvisation)… Merci d’avance pour l’info !

     Sandra.M

  • "Good Canary " de Zach Helm mis en scène par John Malkovich :une pièce cinématographique et crue-lle

    89fe8546ccd9f5530eef0c187c719b17.jpgAdaptation de Lulu et Michael Sadler

    Décors : Pierre-François Limbosch

    Costumes : Caroline de Vivaise

    Effets spéciaux et lumières : Christophe Grelié

    Musique originale : Nicolas Errera-Ariel Wizman

    Avec Christiana Reali, Vincent Elbaz, Ariel Wizman, José Paul, Jean-Paul Muel, Stéphane Boucher, Bénédicte Dessombz

    J’ai rarement vu des comédiens saluer avec autant de gravité à la fin d’une pièce de théâtre. Et un public applaudir avec autant de gravité, de gravité émue. Comme si les uns et les autres étaient encore plongés dans ce qu’ils venaient de jouer (de vivre ?), ou de voir (de vivre aussi ?).

    Flash-back. 2H30 plus tôt. New York. Milieu des annés 80. Annie (Christiana Reali) ne peut plus supporter le regard des autres. Pourquoi Jacques (Vincent Elbaz), son compagnon éperdument amoureux d’elle, vit-il si mal le succès du roman qu’il vient d’écrire et dont l’histoire sulfureuse et provocatrice semble inspirée d’un passé douloureux ?

    Ce ne sont pas d’abord des comédiens que nous voyons mais des mots (que je vous laisse découvrir) sur des cubes luminescents. Définitifs, avec un peu d’espoir tout de même. Si peu. Des mots graves, presque cruels. Lucides en tout cas. Et puis on nous souhaite une bonne soirée. Le ton est donné. Entre légèreté de la forme et gravité du fond. Nous sommes déjà happés. Et puis nous découvrons Annie et Jacques à la terrasse d’un café. Annie lit sa chaussure (oui, vous avez bien lu). Jacques n’a pas l’air si étonné. Il est habitué à son caractère fantasque et aux excès, aux absurdités parfois poétiques, que les amphétamines qu’elle (sur)consomme engendrent. Et puis, un peu plus tard, il va lui acheter un canari, celui dont on a expliqué au début que son étouffement prévient des coups de grisou dans les mines de charbon. Celui qui annonce l’inéluctable. Jusqu’à ce qu’Annie suffoque. Et à partir de là pour nous aussi l’air se raréfie. Annie nous agrippe, avec son désespoir, nous embarque dans son univers fait de destruction, de trivialité aussi, et puis  de violence et de passion, Annie l’écorchée vive dont les pensées déforment les images projetées sur les cubes. Annie et ses déchirures et ses blessures et ses hantises. Annie tourbillonne, danse frénétiquement, alpague, déroute, inquiète,  cache sa détresse derrière sa violence. Annie interprétée par une Christiana Reali méconnaissable, surprenante, électrique, désespérée, suicidaire. Magistrale. Annie qui nous embarque dans ses délires fantasmagoriques, entre Warhol et Munch. Un cri qui se déforme. Un cri de Munch qui aurait été repeint par Dali. Annie avec la cruauté et la drôlerie de l’ironie de son  désespoir proclamé, jeté aux visages des ignorants. La musique nous encercle, les images nous hypnotisent, l’émotion nous envahit. Nous ne savons plus si nous sommes au théâtre ou au cinéma tant cette pièce est cinématographique. Egarés, comme Annie. Annie qui s’exhibe pour ne pas être vue. A coté de ce personnage si fort dans sa fragilité, si obstiné à se détruire, les autres comédiens sont évidemment (volontairement) plus effacés même si le jeu de Vincent Elbaz (qui pour l’occasion a gardé son look du « Dernier gang »), en intensité sombre et mystérieuse est aussi remarquable, même si celui d’Ariel Wizman, comédien débutant en dealer, est prometteur, même si celui des deux éditeurs dédramatisent et esquissent ainsi en toile de fond une satire du milieu de l’édition, ici féroce et cupide, même si celui du critique si humain, et destructeur sans le vouloir vraiment, si inélégant même lorsqu’il ne veut plus n'être élégant que dans son apparence. La mise en scène, si inventive, de John Malkovich qui, cinq ans après « Hysteria », revient à Paris en adaptant cette pièce d’un jeune auteur américain, devrait nous rassurer (elle crée aussi parfois une distance salutaire, ironique, intelligente avec la gravité du propos) mais elle renforce l’émotion et nous plonge encore davantage dans les abimes des tourments d’Annie. Et permet à la pièce d’atteindre parfois des instants de grâce comme lorsque les mots projetés sur l’écran se substituent aux silences et aux paroles qu’ils ne savent se dire. Peu à peu le secret qui lie leur silence, leur complicité, jaillit, suscite notre empathie. On voudrait respirer, oublier, s’échapper, s’évader de la cage, mais nous sommes comme le canari, enfermés dans notre cage, condamnés à suffoquer aussi, à étouffer sur fond de brasier impitoyable et meurtrier,  face à elle, avec elle, impuissants, terrassés. Et puis vient une autre scène qui nous rappelle la précédente. Avec sa petite lueur en plus. D’espoir peut-être. D’espoirs déchus en tout cas. L’écran ironique nous souhaite de nouveau une bonne soirée. Fondu au noir. Rideau. Applaudissements. Gravité. La lumière nous éblouit après tant d’obscurité. De belle et retentissante obscurité.

    Une histoire d’amour extrême servie par une mise en scène qui la magnifie, entre vidéos et photos projetées et meubles mouvants. Une pièce qui vous prend à la gorge comme un bad canary, qui vous fait manquer d’air pour que vous le trouviez encore plus appréciable ensuite, pour que vous respiriez chaque seconde, saisissiez chaque lueur d’espoir. Une pièce à la base peut-être moyenne dont la mise en scène et l’interprétation, si ingénieuses, la rendent si marquante et réussie… Ne la manquez pas. Il vous reste encore quelques jours pour être enfermés dans la cage mystérieuse, oppressante et fascinante, de ce « Good canary »…

    Théâtre Comedia- 4bd de Strasbourg-Paris 10ème- www.theatrecomedia.com

    Prolongations jusqu’au 23 février 2008

    Sandra.M

  • "Sur la route de Madison" au théâtre Marigny

    medium_madi5.JPGJ’ai toujours aimé me laisser bercer par ce murmure ensorcelant qui précède les trois coups fatidiques, ce bruissement palpitant avant le lever du rideau, mais hier soir, plus que jamais, cette émotion était au rendez-vous : parce que c’était Sur la route de Madison, dont l’adaptation cinématographique de Clint Eastwood est un indéniable chef d’œuvre et accessoirement un de mes films préférés (voir ici ma critique),  parce que c’était dans ce même théâtre que j’avais vu Variations Enigmatiques et que, hier soir, semblait encore y résonner  le quart d’heure d’applaudissements et de standing ovation auquel cette pièce et la majestueuse interprétation du personnage d’Abel Znorko par Alain Delon avaient donné lieu, parce que j’ai commencé à aimer le cinéma avec les films de Verneuil, Losey, Visconti, Melville, Giovanni, Deray, Clément, et l’interprète qui les a immortalisés et sublimés, parce que le théâtre de Marigny, trônant en bas des Champs Elysées, procure toujours une certaine solennité aux pièces qui y sont jouées.

    D’abord, il me fallait oublier. Oublier Variations Enigmatiques. Oublier le film de Clint Eastwood. Oublier ces spectateurs bavards qui se croient dans leur salon et qui rapportent ainsi le vent glacial de leur réalité dans l’Iowa. Et donc oublier que l’instant n’était visiblement pas magique pour tout le monde. Oublier le froid cinglant pour se retrouver un beau jour d’août, une incandescente journée de 1965 dans l’Iowa. Une phrase extraite du livre de R.J.Waller précède la première scène et nous aide à faire la transition : « Dans un monde de plus en plus inhumain, nous réussissons tous à survivre grâce à la carapace que nous formons peu à peu autour de notre sensibilité. Où commence la mièvrerie et où finit la grande passion : je n’en sais rien. Mais notre tendance à nous moquer de celle-ci et à dire de sentiments vrais et profonds qu’ils sont à « l’eau de rose » rend difficile l’accès au royaume de tendresse où se situe l’histoire de Francesca Johnson et Robert Kincaid ». Puis, Francesca Johnson (Mireille Darc), aux dernière lueurs de son existence apparaît et elle raconte à ses enfants, elle nous raconte aussi : ces quatre jours aux accents d’éternité qui ont bouleversé sa vie, ce jour où un photographe du National Geographic, Robert Kincaid (Alain Delon) est venu lui demander son chemin en quête du pont Roseman alors qu’elle était seule, ses enfants et son mari (Benoist Brione) partis à un concours agricole, ce jour où les carapaces ont volé en éclats.

    medium_madi1.JPGAvec Robert Kincaid, c’est l’ailleurs qui fait immersion dans la vie endormie de Francesca. Il a passé sa vie à voyager au gré de ses désirs. Pour une fois, elle va laisser libre cours aux siens, enfouis, si vivaces pourtant aussi. Il faut être dans les premiers rangs pour déceler les regards esquissés et esquivés puis consumés lorsque Francesca accepte la cigarette que Robert lui offre sans oser la regarder, pour déceler le trouble irrépressible qui s’empare de Francesca. Pour effectuer nous-mêmes ce gros plan que le théâtre ne permet pas. Si les adaptateurs Didier Caron et Dominique  Deschamps, et le metteur en scène, Anne Bourgeois, se sont davantage inspirés du best seller de Robert James Waller (tiré à douze millions d’exemplaires !) que du film de Clint Eastwood la mise en scène n’en demeure pas moins très cinématographique : voix off, transitions, musique… trop cinématographique  peut-être. Parfois, on aurait presque aimé, une table et deux chaises, et ne pas être coupés de l’émotion finalement jamais aussi présente que lorsque la lumière est tamisée, le décor presque invisible et ces deux âmes vibrantes en tête à tête.

    D’ailleurs avec Alain Delon, dont le charisme en dit tant, même dans le silence, qu’il impose par la même à la salle, qu’on le veuille ou non, c’est le cinéma qui entre sur scène.  C’est le prince viscontien. C’est le gangster melvillien. C’est Tancrède, Roch Siffredi, Jeff Costello, Corey, Robert Klein, Roger Sartet, Gino. La confusion entre le théâtre, la réalité, le cinéma devient troublante, presque dérangeante, et d’autant plus bouleversante. Quand Jean Cau dit  « La fièvre, la foi, la foi qui exalte ou dévaste, la foi qui soulève ou qui se hante elle-même de son doute, le mariage éternel de l’ange et du voyou, des élans et des retraits de félin, les rayons et en brutal contraste, les ombres : Alain Delon. », il pourrait parler de Robert Kincaid. Et quand Robert James Waller  dit de Robert Kincaid : « il se considérait pourtant comme une espèce particulière d’animal en voie de disparition dans un monde de plus en plus organisé », « un homme presque irréel », il pourrait parler de Delon. Delon, Kincaid : deux hommes épris de liberté, deux cow-boys, deux félins fascinants, indépendants et insaisissables, dont « jadis » est un des mots préférés et qui promènent leurs regards nostalgiques à la fois ombrageux et enfantins sur un monde qu’ils connaissent et ressentent si bien, douloureusement parfois, et dans lequel ils ne se reconnaissent plus. Alors, est-ce Kincaid ou Delon ? Qu’importe. L’émotion est là. Elle nous submerge. Comme elle submerge Francesca et Robert, ou Darc et Delon. Nous ne savons plus très bien. Oui, peu importe. De là provient aussi la magie.

    medium_madi2.JPG Même si je n’ai pu m’empêcher de regretter l’absence de certaines scènes du film, il est vrai difficilement traduisibles au théâtre, si je n’ai pus m’empêcher de regretter que la Francesca de Mireille Darc ait peut-être moins de fêlures apparentes, d’imperfections, d’amertume que celle de Meryl Streep, j’ai en revanche retrouvé la même poésie, la même langueur mélancolique, la même sensualité notamment lorsque la main de Francesca caresse, d'un geste faussement machinal, le col de la chemise de Robert assis, de dos, tandis qu’elle répond au téléphone; et lorsque la main de Robert, sans qu’il se retourne, se pose sur la sienne. On retrouve ce même dénouement sacrificiel d’une beauté déchirante avec la pluie maussade et inlassable, le blues évocateur, la voix tonitruante de ce mari si « correct » qui ignore que devant lui, pour sa femme, un monde s’écroule et la vie, fugace et éternelle, s’envole avec la dernière image de Robert Kincaid, dans ce lieu d’une implacable banalité (un supermarché) soudainement illuminé puis éteint. A jamais. On retrouve aussi les mêmes questionnements que dans le film et le livre : un tel amour aurait-il survécu aux remords et aux temps ? Son sacrifice en valait-il la peine ? Quatre jours peuvent-ils sublimer une vie ? On retrouve aussi cette même fulgurante évidence qui s’impose à Francesca et Robert. D’emblée. Presque trop vite. Peut-être encore la confusion entre le théâtre et la réalité. Comment imaginer que Kincaid-Delon  Francesca-Darc ne tombent pas amoureux l’un de l’autre ? L’affiche même de la pièce mettant en exergue leurs deux visages ne crée-t-elle pas volontairement la confusion ? L’impression qu’ils se connaissent depuis toujours : après tout, peut-être est-ce aussi celle de Francesca et Robert.

    Alors…tant pis si le cynisme est à la mode. Ne pas appartenir à cette mode-là, si facile à feindre pourtant, ne m’intéresse pas. J’aime croire à la « haute probabilité de l’improbable », à ces « certitudes qui n’arrivent qu’une fois dans une vie », à cette rencontre intemporelle et éphémère, fugace et éternelle, bref j’aime emprunter tous ces chemins, sublimement tortueux,  auxquels nous invite cette Route de Madison.

     A peine les applaudissements avaient-il (trop vite) fini de retentir que la salle s’est vidée à une vitesse fulgurante. L’instant ou l’éternité : les spectateurs avaient déjà malheureusement choisi. Déjà passés à autre chose, comme  dans ce monde auquel Francesca et Robert tentaient d’échapper, comme si leur routine leur manquait déjà, comme si l’éternité, même magnifiquement fugace, ne les intéressaient déjà plus, comme si même les émotions devaient être économisées, étouffées, comme si plus de deux heures leur précieux temps ne pouvait s’arrêter. J’aurais aimé rester encore un peu. Rester dans cette ambiance ensorcelante de l’Iowa. Dehors, en déambulant sur les Champs Elysées étrangement déserts et silencieux, les pensées encore sur le pont Roseman, sur fond de blues nostalgique et envoûtant, le froid tout à l’heure cinglant m’a soudain parue indolore. J’ai songé, à tous ces rêves esquissés ou à faire, aux incertitudes insensées, et aux instants d’éternité que cette pièce a cristallisés, et aux cendres de Francesca et Robert réunies à jamais au-dessus du pont Roseman.

    Je vous engage donc à emprunter cette route, là où s’arrête la mièvrerie et commence « la grande passion », intemporelle  et universelle.  Un moment de cinéma, de poésie, de théâtre, de vie, un peu tout à la fois, un moment certes pas parfait mais traversé par des moments de grâce qui subliment l’humanité d’un monde « de plus en plus inhumain, » si vous acceptez d’oublier le film, si vous acceptez de croire à l’improbable, si vous acceptez de croire que quatre jours ou deux heures peuvent parfois changer  et illuminer une vie.

    Sandra.M

    Renseignements et réservations : http://www.theatremarigny.fr

    Du mardi au samedi : 20h30
    Matinée samedi : 16 h
    Prix des places :
    70 € - 55 €  - 35 €
       (Frais de location inclus)

    Location Marigny
    0 892 222 333 (0,34 €/m)

  • Reprise des cours publics Jean-Laurent Cochet en 2007

    medium_cochet.JPGJe vous ai déjà parlé plusieurs fois (ici) , (ici aussi),   des cours publics Jean-Laurent Cochet et y étant retournée ces deux dernières semaines, aimantée par leur atmosphère captivante et presque ensorcelante, je ne peux m’empêcher de les évoquer à nouveau car plus que du théâtre c’est une véritable expérience, une leçon passionnante par un homme passionné, habité même par le théâtre qui, pendant deux heures, vous fait oublier à quelle époque vous vivez,  où vous vous trouvez, l’absence de décor, qui vous plonge dans une atmosphère recueillie, attentive, exaltée,  lénifiante, paradoxalement aussi.  Vous traversez les siècles et les histoires, les drames et les comédies,  avec La Fontaine, Beaumarchais, Molière, Guitry, Mérimée, Giraudoux, Feydeau, Anouilh, Aragon, Hugo et les autres.

    Jean-Laurent Cochet poursuit donc en effet ses cours publics désormais appelés Master classes. Quelques changements sont intervenus par rapport à l’an passé : désormais l'ordre de passage des élèves est prévu à l'avance,  ils apprennent de véritables extraits de pièces pendant lesquels Jean-Laurent Cochet ne les interrompt pas même si les cours demeurent partiellement improvisés, et même si Jean-Laurent Cochet fait toujours travailler ses élèves devant le public. Leur faisant presque miraculeusement sortir la note juste.  En réalité en leur transmettant sa rigueur, sa passion. En leur donnant parfois même la réplique. En se révoltant encore et toujours, aussi. Pas contre ses élèves, qu’il admire toujours des étincelles dans les yeux mais contre cette langue française parfois méprisée qu’il vénère et dont il transmet si bien la majesté. Dans le public, il n’est pas rare de croiser de grands noms du théâtre et parfois du cinéma, désireux d’apprendre encore et toujours, et comme le reste du public, les yeux brillants de curiosité, d’admiration, de passion pour cet art dont Jean-Laurent Cochet sait si bien témoigner de la beauté, de la difficulté, et de la magie qui, si souvent pendant ses cours, surgit devant une salle toujours conquise. Des cours qui illustrent magistralement la citation d’exergue de ce blog : « Celui qui se perd dans sa passion est moins perdu que celui qui perd sa passion »

    Si vous aimez le théâtre, les mots,  la littérature, alors n’hésitez pas vous passerez deux heures délicieuses à déguster la saveur des mots magistralement sublimés par la précision du jeu des élèves et les envolées lyriques explicatives de Jean-Laurent Cochet. Plus qu'une leçon de théâtre, une leçon de vie. Là plus qu'ailleurs, là où les mots prennent vie, sens, ils sont indissociables. 

    Lundi prochain 18 décembre, de 18H à 20H30, ce sera la dernière de l’année avec une lecture exceptionnelle de  Boudu sauvé des eaux de René Fauchois par Jean-Laurent Cochet.

    7 Master Classes sont prévus en 2007. 7 cours publics magistraux de 18H à 20H, toujours le lundi, au Théâtre de la Pépinière Opéra, 7 rue du Louvre, 75002 Paris. Métro Opéra.

    Tél : 01 42 61 44 16 

     22 et 29 janvier, 12 et 19 février, 5 et 19 mars, et le 2 Avril.

    Location ouverte à partir du 19 décembre 2006.

    Jean-Laurent Cochet a également annoncé que les cours publics allaient se déplacer en province en 2007. Pour en savoir plus rendez-vous sur le site officiel de la compagnie : http://www.jeanlaurentcochet.com .

    Pour en savoir plus sur le parcours de M.Jean-Laurent Cochet: http://www.theatreonline.com/indexation/a/detail_artiste12006.asp 

     

    Sandra.M

  • Reprise des Cours Publics Jean-Laurent Cochet

    medium_ciebis.2.jpgJe vous en avais déjà longuement parlé cette année et l'an passé. Les Cours Publics Jean-Laurent Cochet reprennent, lundi prochain 25 septembre, et se dérouleront comme l'an passé au Théâtre de la Pépinière Opéra. La première partie sera consacrée au Misanthrope de Molière. Pour tous les amoureux du théâtre. A consommer sans modération.  Pour voir mes  deux articles précèdents et pour en savoir plus sur ces cours, cliquez ici.

    Sandra.M

  • Prolongations des cours publics d’interprétation de Jean-Laurent Cochet : le rendez-vous incontournable des passionnés...de théâtre

    Je vous avais déjà parlé avec enthousiasme des cours publics d’interprétation de Jean-Laurent Cochet, il y a quelques mois. (Plus plus d'informations concernant le cours, voir mon article précèdent en cliquant ici). Face à l’engouement -à juste titre- suscité par ce cours exceptionnel, celui-ci, qui devait initialement se terminer le 5 décembre, est prolongé (au moins) jusqu’au mois de Mai. J’en ai donc profité pour y retourner, hier soir, presque avec recueillement tant l’atmosphère a quelque chose de sacré, d’une belle gravité.

    Ce cours m’a autant fascinée que le premier auquel j’avais assisté. Jean-Laurent Cochet nous donne l’impression de nous recevoir chez lui, s’inquiète d’une lumière plus tamisée que d’habitude, une lumière qui nous enveloppe et nous emmène ailleurs déjà. Puis, le spectacle commence. Le sien et celui de ses élèves. Le sien par la lecture d’une lettre de Cocteau à Guitry. Puis s’enchaînent des monologues, non Jean-Laurent Cochet n’aime pas le mot "monologues", donc s’enchaînent des scènes qui voient défiler et vivre sous nos yeux et oreilles ébahis les mots sublimes de Molière, Hugo, Racine, La Fontaine, Marivaux. Nous retenons notre souffle avec les élèves. Nous oublions l’absence de décor ou plutôt l'incongruité du décor. Sganarelle, Louis XIII ou Andromaque et le talent de leurs jeunes interprètes prennent vie sous nos yeux. Nous oublions que ce sont des élèves. Nous sommes au théâtre, ici et ailleurs, maintenant et avant. Bel instant intemporel. La salle écoute, le souffle coupé. Entre les scènes de ses élèves, Jean-Laurent Cochet nous parle de passion, il la vit d’ailleurs, il nous la transmet, ou (r)avive celle que nous possédons. Il nous parle aussi de jalousie, de Pierre Brasseur dans Les Enfants du Paradis, de la manière dont il interprète ce sentiment. Majestueusement. Des éditeurs qui ne respectent plus la beauté des textes. D’amour, d’amour du théâtre et pas seulement. De son admiration pour le talent de ses élèves, il est vrai sidérant, surgissant, éclosant. Nous traversons les siècles avec les auteurs, avec ces mots d’un autre temps, si proches de nous soudain, pourtant. Tout cela ponctué de ses mots truculents, de ses observations ironiques à l’égard d’un certain théâtre.

    Je suis ressortie, j'ai émergé plutôt, avec l’impression d’avoir fait un beau voyage initiatique, avec l’envie de revenir, de reprendre des cours de théâtre aussi. Revenir pour oublier le temps qui passe. Pour s’interroger sur le temps qui passe,même, trouver des réponses ou des échos prestigieux à ses questions. Pour vibrer. Deux heures de passionnés passionnantes avec ces mots sublimés, si vivants en tout cas, si actuels. Deux heures magiques. Deux heures qui illustrent la citation d’exergue de ce blog, signée Saint-Augustin « Celui qui se perd dans sa passion et moins perdu que celuib qui perd sa passion ». Se perdre, oui, mais se perdre avec majesté, majestés même. Deux heures qui vous emplissent et vous réjouissent. Deux heures que je vous engage vivement à passer au:

     

    Théâtre de la Pépinière Opéra-7 rue Louis Le Grand 75002 Paris-Métro Opéra- Le lundi de 18H à 20H. Location de 12H à 18H du lundi au samedi au 01 42 61 44 16. Site internet de la Compagnie Cochet.

     

     A chaque cours des citations sont livrées au public. En voici une, de Sacha Guitry, à méditer pour tous les scénaristes et auteurs : « Les deux plus grands auteurs dramatiques du monde, Shakespeare et Molière, ont été comédiens tous les deux. Ce n’est pas une coïncidence, et ce seul fait aiderait à démontrer l’influence considérable de l’acteur dans l’art damatique, car Molière et Shakespeare n’étaient pas des auteurs dramatiques qui jouaient la comédie, c’étaient des comédiens qui ont écrit des chefs-d’œuvre, car l’un et l’autre ont été comédiens avant d’écrire, et cela me paraît d’une importance extrême ».

     A noter : Deux soirées spéciales sont programmées le 24 avril et le 22 mai, dont une grande première avec M.Cochet qui fera travailler des gens du public.

    Sandra.M

  • Cours publics d’interprétation de Jean-Laurent Cochet : quand le théâtre fait son cinéma (bis)

    Pour tous ceux que le théâtre fascine, titille, pour tous ceux dont il suscite la curiosité et/ou l’intérêt, pour tous ceux qui rêvent de fouler les planches (pas celles de Deauville pour une fois), pour tous ceux qui aimeraient se confronter au vertige jubilatoire de la scène sans jamais avoir osé, pour tous ceux qui rêvent de jongler avec les mots, pour tous ceux qui veulent se perfectionner dans cet art, probablement serez-vous ravis de savoir que Jean-Laurent Cochet qui a formé les plus grands comédiens (Gérard Depardieu, Fabrice Luchini, Isabelle Huppert, Richard Berry, Daniel Auteuil, Carole Bouquet…) redonne exceptionnellement une série de 10 cours publics. Ces cours ont lieu le lundi soir, pendant 2 heures, sur le plateau du théâtre de la Pépinière Opéra.

    En deux heures nous sommes immergés dans son travail et celui des comédiens. Quand un élève-comédien monte sur scène, la salle retient son souffle, silencieusement complice. Le maître Cochet scrute chaque froncement de sourcil, chaque inflexion de voix, chaque esquisse de geste. La salle observe et écoute religieusement.

     Quand l’élève a terminé, que ce soit Lucrèce Borgia, Louis 13, Les femmes savantes ou des textes contemporains, un autre spectacle commence. Jean-Laurent Cochet, tantôt admiratif, tantôt sceptique, tantôt réprobateur, mais toujours passionné, exalté même, livre, joue presque, ses commentaires, prétextes à de multiples anecdotes et citations dans lesquelles se côtoient Marie Belle, Gérard Philippe, Sarah Bernhardt et tant d’autres, nous emmenant avec lui dans l’histoire du théâtre et parfois nous relatant les débuts de ses prestigieux élèves.

     Pour ceux qui ont déjà pris des cours de théâtre ou ceux qui n’en ont jamais pris et en rêvent ou non, ils y (re)découvriront la rigueur de cet art et la passion qui anime nécessairement ceux qui l’exercent.

    Un spectacle aussi singulier que passionnant qui nous fait entrer dans ses coulisses et dont nous n’avons guère envie de ressortir au terme de ces deux heures, au minimum(!) Jean-Laurent Cochet étant aussi peu avare de ses commentaires que de son temps.  Pour notre plus grand plaisir de spectateurs.

    Un spectacle forcément unique puisque les élèves qui passent et les scènes jouées sont chaque semaine différents, et  un spectacle improvisé puisque Jean-Laurent Cochet ne sait pas à l’avance quels élèves joueront. Des « cours/spectacles » que je vous recommande vivement.

    Théâtre de la Pépinière Opéra-7 rue Louis Le Grand 75002 Paris-Métro Opéra-Du 3 octobre au 5 décembre 2005-Tous les lundis de 18H à 20H. Tarif unique : 10 euros. Réservation tous les jours de 11H à 18H au 0142614416

    Sandra Mézière

    Ci-dessus, l'affiche de "36 quai des Orfèvres" sur laquelle figurent Daniel Auteuil et Gérard Depardieu, deux anciens éminents élèves de Jean-Laurent Cochet.

    Attention:Les cours publics de Jean-Laurent Cochet sont prolongés jusqu'au 20 Mars 2006. Vous trouverez tous les renseignemets nécessaires sur le site officiel.

  • Amadeus: quand le théâtre fait son cinéma

    Amadeus De Peter Shaffer
    - Adaptation : Pol Quentin - Mise en scène : Stéphane Hillel
    Avec Jean Piat, Lorànt Deutsch, Marie-Julie Baup, Urbain Cancelier, Manuel Bonnet, Jacques Fontanel, Olivier Pajot, Julien Girbig, Benoît Guillon, Mlik Issolah, Sébastien Lalanne

    Dans la Vienne de François-Joseph II, le compositeur Salieri (Jean Piat) jouit de la faveur de l'Empereur. Il est en effet compositeur de la Cour et de quelques années l’aîné de Mozart (Lorant Deutsch), cet enfant prodige qui parcourt l’Europe, l’Europe qui bruisse des rumeurs de son génie. Quand l’enfant prodige, le Viennois de Salzbourg, arrive à Vienne, tout bascule pour l’italien Salieri. Oui, tout bascule et surtout sa raison et sa loyauté dévoyées par son irrépressible jalousie. Compositeur reconnu, il envie violemment le jeune homme dont le génie concentre bientôt toute l’attention de la ville.
    De prime abord sceptique devant cet homme si enfantin, grossier et frivole, rapidement l’évidence s’impose à lui. Le génie de Mozart est flagrant et indéniable. Sidérant. Salieri brûle d’une jalousie si dévorante qu’il conduit à sa perte celui dont mieux que quiconque il connaît l’incomparable talent. A travers lui (Amadeus) c’est Dieu qu’il provoque pour lui avoir infligé le spectacle de ce génie qui lui renvoie l’image insupportable de sa propre médiocrité.
    Cette pièce est une adaptation de la pièce de Peter Schaffer dont a été tiré le film de Milos Forman. Il faudrait oublier le film. Difficile, pourtant tant la mise en scène est cinématographique, construite en forme de flash-backs illustrés par des tableaux, de transparences fantomatiques allégoriques de cet homme au crépuscule de son existence qui livre sa terrible confession. Ce sont aussi des gros plans sur la main du génie éclairé, des contre-plongées sur lui, de dos, dans un mimétisme confondant et saisissant. Ce sont aussi des arrêts sur image, images presque picturales, avec la voix off de Salieri.
    Amadeus cultive judicieusement les contrastes. Entre théâtre et cinéma, donc. Entre ombre et lumière par conséquent et aussi, dans les deux sens du terme. Dualisme que Mozart a tellement, de sa musique, immortalisé. C’est aussi une comédie tragique, une farce dramatique dont nous sommes les témoins impuissants, constamment interpellés par une mise en scène dont nous sommes partie intégrante, tableaux entre classicisme et baroque, adaptations visuelles du bouillonnement artistique du Siècle des Lumières. Témoins de cet impitoyable duel, celui de la médiocrité contre le génie, du succès contre le talent, de la fourberie contre la sincérité.
    Alors que le succès de Salieri atteint son paroxysme Mozart meurt dans le dénuement, laissant pourtant derrière lui une œuvre sublime et immortelle, alors que Salieri meurt à jamais avec la terrible conscience de sa médiocrité que le talent de Mozart a fait surgir comme un châtiment divin. Le talent de Mozart relève du miracle, pour Salieri il est l’instrument de Dieu, ce Dieu qu’il va défier de son ignominieux dessein.
    Jean Piat interprète ce personnage quasi shakespearien avec un panache et une énergie remarquables, nous livrant des monologues qui nous projettent (dans) les tréfonds de son âme éventrée. Cette fois, c’est nous qui construisons notre propre film. Les images sont inutiles. Les paroles ainsi animées par cet homme rempli de haine désespérée les appellent et les font surgir de notre imagination. Jean Piat est un monstre sacré du théâtre, c’est une évidence que de le souligner. Un autre duel se joue pourtant sous nos yeux, celui qui l’oppose à Lorant Deutsch. Un duel dont ils sortent tous deux vainqueurs. On aurait pu craindre que son accent de titi parisien ne fasse de cet Amadeus une caricature, pourtant dès les premières minutes nous ne voyons plus que le génie facétieux au rire tonitruant et si singulier qui de l’exubérance à la folie, de la comédie à la tragédie donne vie à cet Amadeus. Sans la moindre fausse note. Le ton est juste. Le rythme est précis. Le débit est d’une impressionnante maîtrise. Un crescendo qui nous fait retenir notre souffle, jusqu’au silence, jusqu’à la musique, à nouveau, à jamais, celle qui le dépasse et dépasse sa mort. Il s’empare de la scène comme la mise en scène s’empare de la salle. Il donne corps, cynisme, enfantillages, voix, folie, mort à cet Amadeus captivant. Il lui donne vie tout simplement.
    Cette pièce se déroule au 18ème siècle, et même si Mozart est mort à 35 ans dans le dénuement laissant un Requiem inachevé, même si Salieri a également existé, elle ne relate nullement la vérité historique. Elle n’en demeure pas moins intemporelle. Elle pourrait se dérouler de nos jours où le succès est si souvent le masque éblouissant et fascinant de la médiocrité. Là est peut-être l’immortalité de Salieri, celle de sa médiocrité.
    Dernier "plan" : Salieri, seul, face à nous, face à sa conscience tourmentée, face à sa cruelle lucidité. Rideau. La lumière se rallume. Etais-je au cinéma ou au théâtre ? Je ne sais plus très bien. Ailleurs en tout cas. Les applaudissements fusent, amplement mérités, musique harmonieuse, tonitruante comme le rire de Mozart-Deutsch, d’une mélancolie exaltante comme une « flûte enchantée ». On aimerait qu’ils continuent à nous bercer, nous laisser ailleurs encore un peu, comme la musique et les mots que nous venons d’entendre.
    Les comédiens ont l’air exténué. Par ces 2 H 45 en scène, forcément un peu. Par des rangs trop clairsemés, aussi peut-être (mais après tout c’est présage d’immortalité, nous le savons désormais). Par ces spectateurs qui, alors que les comédiens saluent sur scène, prennent déjà la direction de la sortie, songeant peut-être déjà au vestiaire, à la voiture à récupérer, au métro à prendre, à la réalité qu’ils n’ont jamais quittée, à la médiocrité qui ne connaît jamais de répit. Peut-être aussi...

    La pièce est jouée jusqu’à fin novembre pour 60 représentations exceptionnelles.
    A 20H30 du mardi au samedi, à 15H30 le dimanche, au théâtre de Paris, 15 rue Blanche -9ème- Renseignements : 01-48-74-25-37 ou 08-92-70-77-05
    8 nominations aux Molière 2005

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    Sandra Mézière