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  • Critique - MY SON de Christian Carion (en salles le 03.11.2021)

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    « Il n'y a pas de plus profonde solitude que celle du samouraï. Seule peut lui être comparée celle du tigre dans la jungle...». C’est au chef-d’œuvre éponyme de Jean-Pierre Melville et à cette citation qui en est extraite que j’ai d’abord songé en sortant de la projection de My son, le nouveau film de Christian Carion, remake de son propre film, Mon garçon (2017).

    Certaines « images » de films imprègnent la mémoire. Les premières minutes de Mon garçon imprégnèrent la mienne : le noir sur l’écran et en off le message d’une femme paniquée, sanglotant, annonçant à son ex-mari qu'il était « arrivé quelque chose » à leur enfant. Je me souvenais aussi de cette route sinueuse dans les décors enneigés du Vercors et des déambulations qu’accompagnait la musique sombrement magnétique de Laurent Perez del Mar. Ainsi le film était-il placé d’emblée sous le sceau de la menace, dans une atmosphère oppressante suscitée par cette angoisse absolue, ravageuse, obsédante que représente une disparition mystérieuse, a fortiori celle d’un enfant. L’identification du spectateur était immédiate, dès ces premières secondes, haletantes, le plaçant en empathie avec le protagoniste. Le début de My son est assez similaire (si ce n’est que le père est déjà en plein cauchemar suggéré immédiatement par le cadre et le son) et à l’image de tout le film et de toutes ses composantes (jeu, réalisation, musique, photographie, montage) : plus intense encore.

    Pour My son, Christian Carion retrouve ainsi une partie de l'équipe de Mon Garçon : Éric Dumont comme directeur de la photographie, Laurent Perez del Mar comme compositeur et Loïc Lallemand comme chef monteur, en revanche Mélanie Laurent et Guillaume Canet cèdent leurs places à Claire Foy et James McAvoy. Le pitch de My son est lui aussi similaire à celui de Mon garçon. Edmond Murray (James McAvoy), divorcé, s’est éloigné de son ex-femme (Claire Foy) et de son fils de 7 ans pour poursuivre une carrière internationale tout comme Julien (Guillaume Canet) s’était éloigné de son ex-épouse (Mélanie Laurent). Lorsque le garçon disparaît, son père revient précipitamment là où résident ces derniers. Murray va se montrer prêt à tout pour retrouver son fils, apparemment kidnappé. Il se lance alors dans une traque insatiable et acharnée dans les Highlands où est déplacée l’action qui se situait dans le Vercors dans la première version.

    La (magnifique) affiche donne déjà le ton. Elle met en scène les deux parents dos à dos qui regardent dans des directions divergentes. Le regard de la mère semble perdu et résigné tandis que celui du père est déterminé et enragé. Leur image se reflète dans les eaux tourmentées du lac avec, intercalée, fantomatique, celle du fils disparu. Le tout dans le décor grisâtre des Highlands avec, en surimpression, cette accroche « Jusqu’où iriez-vous pour retrouver votre enfant ?».

    Comme dans Le Samouraï (d’où ma comparaison initiale) mais aussi « L’armée des ombres » d’ailleurs, la claustrophobie psychique des personnages se reflète dans les lieux de l’action (les Highlands) et est renforcée d’une part par le silence, le secret qui entoure cette action et, d’autre part, par les « couleurs», souvent proches du noir et blanc et de l’obscurité. Comme dans les deux films précités de Melville, le film de Christian Carion est en effet auréolé d’une lumière grisonnante, froide, nocturne, comme l’étaient les ombres de l’armée de Melville, condamnées à la clandestinité pour agir. Tout comme le sont les films de Melville, My son pourrait être un hommage aux polars américains auxquels fait aussi songer cette pluie incessante qui renforce ce sentiment d'insécurité.

    Les paysages grandioses, sauvages et inquiétants constituent aussi un personnage à part entière rappelant les immenses étendues désertes des westerns, notamment de John Ford. Comme dans la scène mythique de La mort aux trousses d’Hitchcock quand Thornhill (Cary Grant) se retrouve poursuivi par un avion au milieu d’une vaste étendue baignée de lumière, scène qui inverse les codes habituels des poursuites dans les thrillers (qui se déroulent en général dans des rues sombres et étroites), ici également les décors immenses et déserts des Highlands renforcent paradoxalement le sentiment de claustrophobie. On se souvient aussi des scènes de Skyfall de Sam Mendes tournées dans cette même région écossaise avec ces paysages abandonnés d’une tristesse et d’une beauté étrangement ensorcelante. La mélancolie menaçante de ce décor naturel est par ailleurs soulignée par la photographie d’Éric Dumont. La musique, lancinante et obsédante telle la douleur que ressent Edmond Murray mais aussi telle la rage obstinée qui le guide, la renforce aussi, ainsi que le sentiment d’angoisse.

    Après Une hirondelle a fait le printemps (2001), Joyeux Noël (2005), L’affaire Farewell (2009) et En mai, fais ce qu’il te plaît (2014), Christian Carion réalisait Mon garçon tourné en six jours seulement. Là n'était pas la seule originalité de ce tournage puisque le comédien principal (Guillaume Canet) ne connaissait pas le scénario, simplement quelques éléments du passé de son personnage. My son reprend ce dispositif original. Dans ce film tourné en 8 jours, James McAvoy devait également improviser en fonction des situations qui se présentaient à lui, ce qui a transformé ce tournage en expérience unique, insolite et perturbante, repoussant et interrogeant les frontières entre réalité et fiction. Il serait cependant réducteur de résumer ce film à ce dispositif qui n'est d'ailleurs pas un simple gadget mais qui apporte une véritable intensité qui va crescendo jusqu'au dénouement.

    Grâce au scénario ciselé de Laure Irrmann et Christian Carion, le film est en effet habilement construit pour accroître la tension, mettant en scène des personnages ambivalents. Pour en revenir à Melville, cela me rappelle ainsi le « Tous coupables » prononcé par l’inspecteur général des services (Paul Amiot) au commissaire Mattei (Bourvil) dans Le Cercle rouge (« - Vous voulez rire. Il n'y a pas d'innocents. Les hommes sont coupables. Ils viennent au monde innocents mais ça ne dure pas. »), paroxysme du film noir, polar exemplaire qui a inventé un genre (le film melvillien avec ses personnages solitaires) mais aussi un style, épuré, d’une beauté rigoureuse et froide telle celle que la photographie d'Éric Dumont procure au film de Christian Carion. Edmond Murray, en plus de sa quête effrénée de guerrier solitaire (ou de «samouraï»...), doit aussi se confronter à l'obséquieux compagnon de son ex-femme obsédé par la construction de sa nouvelle maison mais aussi à sa propre culpabilité liée à son absence dans la vie de son fils. Tous les personnages ont ainsi leurs zones d’ombre, de fragilité, de secret, de culpabilité. Claire Foy et James MacAvoy livrent des prestations habitées et époustouflantes, sans doute aussi servies par leurs complicité et rôles antérieurs. En 2013, ils s'étaient ainsi retrouvés ensemble sur les planches dans « Macbeth » de Shakespeare.

    Edmond Murray fait aussi penser à ces personnages hitchcockiens, des êtres ordinaires plongés dans des situations extraordinaires. Hitchcock avait d’ailleurs lui aussi réalisé un remake de son propre film. L'Homme qui en savait trop de 1956 était ainsi un remake de son film de 1934 pour lequel il avait lui aussi déplacé l'action, en l'occurrence de Saint-Moritz à Marrakech, tandis que James Stewart et Doris Day remplaçaient Leslie Banks et Edna Best. Là aussi, il s’agissait de gens ordinaires qui, bien malgré eux, se retrouvaient plongés dans des circonstances hors du commun, une affaire d’espionnage. D’autres cinéastes ont réalisé des remakes de leurs propres films, là aussi des films magistraux, comme Leo McCarey en 1957 avait réalisé un remake de son chef-d’œuvre de 1939, Elle et lui.

    La caméra de Christian Carion, comme son personnage principal, traque la vérité, ces «instants de vérité» qu'évoque souvent Lelouch qui lui aussi met régulièrement en place un dispositif original à cette fin en soufflant les dialogues à ses acteurs qui ne les découvrent ainsi qu’au moment de les prononcer. Elle scrute les réactions d'Edmond Murray, le claquemurant dans son cadre comme ce dernier l'est dans sa détresse et sa solitude, étouffantes, et dans son angoisse, vertigineuse. Une caméra à hauteur d’hommes et à hauteur d'âme comme elle l’est dans chacun des films de Christian Carion, toujours en empathie avec ses personnages. Le travail sur le hors-champ et sur le son est aussi remarquable et amplifie encore le sentiment de paranoïa.

    En réalisant le remake de son propre film, Christian Carion aurait pu opérer une redite inutile. Il n'en est rien. Le spectateur se retrouve lui aussi plongé dans une expérience immersive, inédite et captivante. Un thriller passionnant qui nous transporte, ailleurs et dans nos retranchements, en nous confrontant à nos pires angoisses, à nos limites, là où la morale et la loi n’ont plus que faire quand il s’agit de sauver un être cher même si le scénario de Laure Irrmann et Christian Carion évite intelligemment l'écueil de l’apologie de l’auto-défense. Un thriller intense, prenant, réaliste. Une expérience de cinéma inventive à laquelle sied plus que jamais la salle qui lui procure toute sa force et son ampleur. Un film entêtant comme la majestueuse musique qui l’accompagne, ces notes lancinantes et obsédantes, obscurément envoûtantes, qui nous hantent encore après la projection. Un film d'une indéniable puissance émotionnelle qui nous laisse à bout de souffle mais ravis de ce voyage, extrême mais palpitant, de la première à la dernière seconde. À découvrir et à vivre absolument en salles dès le 3 novembre.

  • Critique - ILLUSIONS PERDUES de Xavier Giannoli (en salles le 20.10.2021)

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    En inconditionnelle de Balzac, j’attendais avec impatience de découvrir cette adaptation de l’un de ses chefs-d’œuvre, « Illusions perdues ». Avec Xavier Giannoli à la réalisation, accompagné de Jacques Fieschi au scénario, il y avait déjà fort à parier que ce serait une réussite, l’un et l’autre ayant à leur actif des peintures ciselées des dissonances du cœur et des tourments de l’âme. Jacques Fieschi est notamment le scénariste de Quelques jours avec moi, Un cœur en hiver, Nelly et Monsieur Arnaud, Place Vendôme, Mal de pierres, Un balcon sur la mer.

    Une fois la surprise passée de ne pas retrouver le personnage de David Séchard (et pour cause puisque le film se concentre sur la deuxième partie du roman « Un grand homme de province à Paris »), une fois notre imaginaire de lectrice ou de lecteur ayant évincé l’image du Lucien de Rubempré qu’il s’était inévitablement forgée pour s’accoutumer au visage de Benjamin Voisin qui l’incarne alors on se retrouve embarqué dans cette adaptation brillante, à plus d’un titre, à commencer par la manière dont elle exalte la modernité flagrante de Balzac. « Tout s'excuse et se justifie à une époque où l'on a transformé la vertu en vice, comme on a érigé certains vices en vertus. » Telle est une des multiples citations du roman qui pourrait s’appliquer aussi bien à ce monde d’il y a deux siècles qu’à celui d’aujourd’hui et qui montre que, bien qu’ayant été publié entre 1837 et 1843, ce roman est avant tout un miroir fascinant (et souvent terrifiant) de notre époque.

    Comme dans le roman de Balzac, Lucien Chardon est un jeune poète inconnu et naïf dans la France du XIXème siècle. Il quitte l’imprimerie familiale et Angoulême, sa province natale, pour tenter sa chance à Paris, aux côtés de de sa protectrice Louise de Bargeton (Cécile de France). Peu à peu, il va découvrir les rouages d’un monde dominé par les profits et les faux-semblants, une comédie humaine dans laquelle tout s’achète et tout se vend, même les âmes et les sentiments. Un monde d’ambitions voraces dans lequel le journalisme est le marchepied pour accéder à ce après quoi tous courent alors comme si résidait là le secret du bonheur, symbole suprême de la réussite : la richesse et les apparences. Venu à Paris avec le rêve de publier le recueil de poésie qu’il a dédié à Louise, Lucien finit ainsi par devenir journaliste. Dans ce Paris des années 1830, nombreux sont les jeunes provinciaux à choisir cette voie hasardeuse à leurs risques et périls car ce théâtre-là, celui de la vie parisienne, est aussi étincelant qu’impitoyable, éblouissant que destructeur.

    Illusions perdues fait partie des « Études de mœurs » de La Comédie humaine et, plus précisément, des « Scènes de la vie de province ». Et c’est avant tout ce regard que portent les Parisiens sur Lucien qui est vu comme un provincial débarqué à Paris qui essaie de se faire un nom. Ce sera d’ailleurs la volonté de faire reconnaître ce même nom « de Rubempré » (en réalité celui de sa mère) pour faire oublier celui de Chardon qui le fera courir à sa perte en le conduisant à passer du camp des Libéraux à celui des Royalistes.

    « Les belles âmes arrivent difficilement à croire au mal, à l'ingratitude, il leur faut de rudes leçons avant de reconnaître l'étendue de la corruption humaine. », « Là où l'ambition commence, les naïfs sentiments cessent. », « Il se méprisera lui-même, il se repentira mais la nécessité revenant, il recommencerait car la volonté lui manque, il est sans force contre les amorces de la volupté, contre la satisfaction de de ses moindres ambitions. » écrivit Balzac. Illusions perdues est d’abord cela, l’histoire d’un jeune homme avide d’ascension sociale, de revanche, de réussite, aveuglé par celles-ci. Le romantisme et la naïveté de Lucien Chardon céderont bientôt devant le cynisme et l’ambition de Lucien de Rubempré. « Je ne sais même plus si je trouve le livre bon ou mauvais » dira-t-il ainsi dans le film, tant son opinion est devenue une marchandise qui se vend au plus offrant.

    La reconstitution historique de la vie trépidante et foisonnante de Paris sous la Restauration est minutieuse et limpide aussi (sans jamais être pédant, le film nous parle aussi brillamment de cette époque). Tout virevolte et fuse, les mots et les gestes et les avis, dans ce monde constamment en mouvement dont la caméra de Giannoli épouse avec brio le cadence effrénée telle celle d’Ophuls, une caméra observatrice de ce monde impatient dans lequel le cynisme est toujours aux aguets, au centre du spectacle de la vie dont, malgré les décors et les costumes majestueusement reconstitués, on oublie qu’il est celui du monde d’hier et non d’aujourd’hui tant la tyrannie de l’information et de la rumeur et leur versatilité sont actuelles. Dans son roman, Balzac décrit les débuts du libéralisme économique lorsque l’opinion devient une marchandise mais aussi la réputation, le corps, l’amour. Ainsi, les romanciers mettent en scène des polémiques pour mieux vendre leurs livres, les propriétaires de théâtre ou metteurs en scène paient des figurants pour applaudir un spectacle (ou les concurrents pour les faire huer), les publicitaires et les actionnaires décident de tout et même l’amour devient une marchandise qui permet d’arriver à ses fins. « Une fausse information et un démenti, c’est déjà deux évènements » entend-on ainsi. Un journal est une boutique (comme une chaine de télévision aujourd’hui) alors il faut créer l’évènement, le buzz dirait-on en 2021. L’opinion est devenue un commerce comme un autre. Un outil de l’arrivisme carnassier. Les moyens importent peu, il faut arriver à ses fins (briller, paraître, gagner de l’argent) et, comme chez Machiavel, elles les justifient.

    La voix off n’est pas ici destinée à pallier d’éventuelles carences. Au contraire, elle donne un autre éclairage sur ce monde de faux-semblants et nous fait songer à celles utilisées par les plus grands cinéastes américains. Est-ce qu’il est possible dans ce monde fou de garder le goût de la beauté ? se demande Giannoli. Ce qui est pur semble pourrir de l’intérieur comme le cœur noble de Lucien sera perverti mais surtout comme Coralie et son corps malade dont les bas rouges sont une étincelle de vie, de sensualité, de poésie qui traverse le film et ce théâtre de la vie, vouées à la mort. On retrouve cette sensualité dans les mouvements de caméra qui nous emportent dans leur flamboyance et qui me rappellent ces plans étourdissants dans un autre film de Giannoli, « À l’origine », quand il filmait ces machines, véritables personnages d’acier, en les faisant tourner comme des danseurs dans un ballet, avec une force visuelle saisissante et captivante, image étrangement terrienne et aérienne, envoûtante.

    Le casting est aussi pour beaucoup dans cette réussite. À commencer par Benjamin Voisin qui crevait déjà l'écran dans Eté 85 de François Ozon qui, au bout de quelques minutes, m’a fait oublier l’image de Lucien de Rubempré que je m’étais forgée. Le héros de Balzac aura désormais ses traits, sa naïveté, sa fougue, son cynisme, sa vitalité, sa complexité (c’est aussi une richesse de cette adaptation de ne pas en faire un personnage manichéen) auxquels il donne corps et âme avec une véracité déconcertante. Il EST Lucien qui évolue, grandit, se fourvoie puis chute, Lucien ébloui par ses ambitions et sa soif de revanche jusqu’à tout perdre, y compris ses illusions. Vincent Lacoste est tout aussi sidérant de justesse dans le rôle d’Etienne à la fois charmant et horripilant. Xavier Dolan aussi dans le rôle de Nathan, un personnage qui est une judicieuse idée parmi d’autres de cette adaptation. Jeanne Balibar est une Marquise d'Espard manipulatrice et perfide à souhait. Cécile de France est, comme toujours, parfaite. Gérard Depardieu en éditeur qui ne sait ni lire ni écrire mais très bien compter bouillonne et tonitrue avec ardeur, Louis-Do de Lencquesaing est irréprochable en patron de presse, Jean-François Stévenin aussi en cynique marchant de succès et d’échecs, sans oublier Salomé Dewaels, vibrante Coralie qui a l’intelligence du cœur qui se donne sans retenue, corps et âme, telle que je l’aurais imaginée. Il faudrait encore parler de la photographie de Christophe Beaucarne et de la musique, notamment de Schubert, qui achèvent de nous transporter dans ce monde d’hier qui ressemble à s’y méprendre à celui d’aujourd’hui.

     Cette adaptation d’un classique de la littérature qu’est Illusions perdues est tout sauf académique. Cette satire de l’arrivisme, du théâtre des vanités que furent et sont encore Paris et le monde des médias, des « bons » mots, armes vengeresses qui blessent et tuent parfois, est d’une modernité époustouflante comme l’était l’œuvre de Balzac. Bien sûr, comme le roman, l’adaptation de Giannoli n’est pas seulement une peinture sociale mais aussi un film d’amour condamné sur l’autel d’une fallacieuse réussite.

    « L'amour véritable offre de constantes similitudes avec l'enfance : il en a l'irréflexion, l'imprudence, la dissipation, le rire et les pleurs. » écrivit ainsi magnifiquement Balzac dans Illusions perdues.

    Si, comme moi, vous aimez passionnément Balzac, son écriture, ses peintures de la société et des sentiments et leurs illusions (nobles, sacrifiés, sublimés, éperdus, terrassés), alors cette adaptation parfois intelligemment infidèle mais toujours fidèle à l’esprit de l’œuvre devrait vous séduire. Et si vous ne connaissez pas encore ce roman alors la modernité, la beauté, la clairvoyance et la flamboyance de cette adaptation devraient vous donner envie de le dévorer surtout que vous ne verrez pas passer ces 2H29 absolument captivantes qui s’achèvent sur cette citation de Balzac terrible et sublime : « Je pense à ceux qui doivent trouver quelque chose en eux après le désenchantement ».

    J’en profite pour vous recommander la visite de la remarquable Maison Balzac à Paris, située rue Raynouard, dans le 16ème. C’est là que Balzac a corrigé l’ensemble de la Comédie humaine, de 1840 à 1847. Dans son bureau, on retrouve ainsi, non sans émotion, sa chaise et sa petite table de travail mais aussi des manuscrits, des bustes et des épreuves qui démontrent son perfectionnisme...

     

     

     

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  • Critique - THE FATHER de Florian Zeller

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    Il y a parfois des brûlures nécessaires pour nous rappeler la glaçante vanité de l’existence mais aussi pour nous rappeler de ne pas oublier l’essentiel : les sentiments, la fugacité du bonheur et de la mémoire, la fuite inexorable du temps qu’une montre ne suffit pas à retenir (ce n’est pas un hasard si c’est l’objet auquel s’accroche tant Anthony), la fragilité des êtres car il n’y a guère que sur un tableau (qui d’ailleurs finira aussi par disparaître) qu’une petite fille court sans jamais vieillir, sans jamais s’abîmer, sans jamais devoir mourir. « Je ne me souviens plus du film, mais je me souviens des sentiments » entend-on ainsi le personnage incarné Jean-Louis Trintignant dire en racontant une anecdote à son épouse, victime d’une attaque cérébrale, dans « Amour » d’Haneke, film dans lequel ces deux octogénaires sont enfermés dans leur appartement, unis pour un ultime face à face, une lente marche vers la déchéance puis la mort. Un « Impromptu » de Schubert accompagne cette marche funèbre. Dans « The Father », Anthony lui aussi a son appartement pour seul univers et la musique pour compagnie (« Norma » de Bellini, « Les Pêcheurs de perles » de Bizet). De l’autre côté de sa fenêtre, la vie s’écoule, immuable, rassurante, mais à l’intérieur de l’appartement, comme dans son cerveau, tout est mouvant, incertain, fragile, inquiétant. Un labyrinthe inextricable, vertigineux. Peu à peu le spectateur s’enfonce avec lui dans ce brouillard, plonge dans cette expérience angoissante. Les repères spatio-temporels se brouillent, les visages familiers deviennent interchangeables. Dans chaque instant du quotidien s’insinue une inquiétante étrangeté qui devient parfois une équation insoluble. Une mise en scène et en abyme de la folie qui tisse sa toile arachnéenne nous envahit et progressivement nous glace d’effroi.  Pour cela nul besoin d’artifices mais un scénario, brillant, de Christopher Hampton et Florian Zeller, qui nous fait expérimenter ce chaos intérieur. L’interprétation magistrale d’Anthony Hopkins y est aussi pour beaucoup, jouant de la confusion entre son personnage (qui s’appelle d’ailleurs, à dessein, Anthony) et l’homme vieillissant qui l’incarne. Comment ne pas être bouleversée quand « The Father » redevient un enfant inconsolable secoué de sanglots, réclamant que sa maman vienne le chercher, l’emmener loin de cette prison mentale et de cette habitation carcérale ? Quand je suis sortie de la salle, une chaleur, accablante, s’est abattue sur moi, ressentie comme une caresse, celle de la vie tangible et harmonieuse, une respiration après ce suffocant voyage intérieur, me rappelant cette phrase du film : « Et tant qu’il y a du soleil il faut en profiter car cela ne dure jamais. »  
    Une brûlure décidément nécessaire.  Pour mieux savourer la sérénité de ces feuilles qui bruissent, là, de l’autre côté de la fenêtre, avant ou après la tempête. Ou la beauté d’un Impromptu de Schubert.

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  • Critique - DRUNK de Thomas Vinterberg

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    « Le tact dans l'audace, c'est de savoir jusqu'où on peut aller trop loin » selon Cocteau. Citation qui, en plus de celles si judicieusement choisies de Kierkegaard qui l’émaillent, pourrait aussi s’appliquer au SENSATIONnel « Drunk » de Vinterberg. J’emploie à dessein l’adjectif « sensationnel » car il s’agit réellement d’un film de sensations, d’envies, de désirs, de vibrations. Quelle meilleure façon de se griser à nouveau de cinéma qu'en choisissant un film qui parle d'ivresse et d’acceptation de la vanité de l’existence, un film qui est, aussi, une ode la vie ?

    Quatre amis décident de mettre en pratique la théorie d’un psychologue norvégien selon laquelle l’homme aurait dès la naissance un déficit d’alcool dans le sang. Ce postulat de départ est pour Vinterberg le prétexte à une fable sur la futilité de l’existence qui, un jour ou l’autre, forcément, nous explose en pleine face lorsque les bleus à l’âme deviennent des plaies béantes, lorsque les échecs de la vie d’adulte, l’adieu aux rêves d’enfance et la monotonie des jours subitement nous terrassent. Martin, Tommy, Peter et Nikolaj sont enseignants, la quarantaine. Et leur vie ne ressemble pas à celle dont ils avaient rêvé. Mais, un jour, la vie s’insinue à nouveau. Pour cela, il aura fallu de quelques gouttes d’alcool (au début, bien plus ensuite). La musique redevient un vertige savoureux (Schubert, Chopin, Tchaïkovsky…). Elle fait à nouveau battre les cœurs, intensément. La vie cesse de n’être que devoirs. Elle devient sensations, audaces et défis. On oublie que le monde n’est pas tel qu’on l’imagine. Il s’auréole d’un étourdissement hypnotique. L’ivresse, plus que celle de l’alcool, est celle de la joie retrouvée, de la rage d’exister, du manque de confiance en soi comblé. L’existence est plus légère, soudain. La lumière caresse les visages.   La caméra virevolte, accélère, déraisonne, s’élance, s'emballe comme les cœurs qui battent à nouveau férocement et comme les corps, désinhibés. Mais comme dans « Festen », dès le début, on se doute que la fête finira mal. La musique se transforme alors bientôt en vacarme puis en silence. Et la vie soudain redevient telle qu’elle est et qu’une image la symbolise : un bateau brinquebalant, face au soleil éblouissant et qui, un jour, forcément sera englouti.

    Thomas Vinterberg ne tombe jamais dans les pièges du manichéisme ou du jugement moral. Cette fable brillante nous donne envie de saisir chaque étincelle de vie mais aussi d’accepter et même de revendiquer d’« oser perdre pied momentanément » parce que « Ne pas oser c'est se perdre soi-même ». Alors autant « s’accepter comme sujet faillible pour aimer les autres. »

    Vous quitterez alors la salle chancelants, étourdis, avec en tête cette scène finale grandiose, ce tourbillon de vie et de tourments, où le corps exulte et exalte la vie, le désir et la douleur entremêlés. Plus qu’un film, une expérience qui vous donnera envie de vous envoler vers la vie, de vous abandonner à elle, d’étreindre chaque seconde de cette chevauchée fantastique, périlleuse, violente, vaine mais sublime comme un air de Tchaïkovsky. Et en vous disant « What a life ! » (l’air du trio danois Scarlet Pleasure qui ne vous quittera plus non plus après avoir quitté la salle.)

    Le film a fait partie de la Sélection Officielle Cannes 2020. 

    « La jeunesse
    Un rêve
    L'amour
    Ce rêve »
    Kierkegaard 

     

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