Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

- Page 3

  • Bon anniversaire M. Jean-Paul Belmondo !

    belmondo4.jpg

    belmondo5.jpg

    belmondo6.jpg

    belmondo7.jpg

    belmondo8.jpg

    belmondo9.jpg

    belmondo10.jpg

    belmondo3.jpg

    belmondo2.jpg

    belmondo1.jpg

    Le grand Jean-Paul Belmondo (que nous pourrons prochainement voir à nouveau au cinéma grâce à Claude Lelouch) célèbre aujourd’hui ses 80 ans, l’occasion de revenir sur le bouleversant hommage que lui rendit le Festival de Cannes 20111 auquel j’avais eu le plaisir d’assister. En bonus, deux critiques : « Borsalino » de Jacques Deray et « La Sirène du Mississipi » de François Truffaut mais aussi l’interview de Jeff Domenech (coréalisateur du film sur Belmondo projeté lors de l’hommage du Festival de Cannes 2011) réalisée en 2011.

    RETOUR SUR L’HOMMAGE DU FESTIVAL DE CANNES 2011 (article publié en Mai 2011)

    Le festival s’achève dans 5 jours déjà, et les journées (et les soirées) se succèdent à un rythme joyeux et vertigineux sans que je trouve le temps de vous raconter tout ce que je souhaiterais (mais je le ferai après le festival), mais je ne pouvais pas ne pas vous parler de l’incroyable émotion qui s’est emparée de Cannes hier soir, un de ces moments qui resteront sans aucun doute comme un des plus beaux de la mémoire du festival, et de ma mémoire de festivalière. Devant la salle Debussy où s’est déroulé l’hommage, l’affluence n’était étrangement pas au rendez-vous, beaucoup de festivaliers ayant préféré, sans doute, assister à la montée des marches, une montée des marches qui a bouleversé l’assistance, les photographes français et internationaux ayant exceptionnellement déposé leurs appareils photos, non pas en signe de protestation comme avec Isabelle Adjani il y a quelques années mais pour applaudir Jean-Paul Belmondo (sur la musique de Chi Mai, composé par Ennio Morricone , sublime musique du film « Le Professionnel ») comme nous l’a raconté Thierry Frémaux en arrivant dans la salle, précisant que le présentateur de la montée des marches en avait même perdu la voix.

    Pendant ce temps, dans la salle Debussy, de plus en plus fébrile, tandis qu’arrivaient les premiers invités (Faye Dunaway, l’indétrônable Jack Lang…), nous attendions l’arrivée de cet acteur qui a su concilier cinéma d’auteur et cinéma populaire, et qui ne s’est jamais pris pour la star incontestable qu’il est. Belmondo n’était pas venu à Cannes depuis l’hommage à Gérard Oury en 2001 (auquel je me souviens d’avoir assisté, dans la salle Bunuel, avec, là aussi, une incroyable assistance), sa dernière sélection en compétition remontant à 1974 pour « Stavisky » d’Alain Resnais.

    Puis est arrivé le moment tant attendu avec la montée sur scène d’un formidable générique où se mêlaient des acteurs ayant tourné avec lui, ses amis du Conservatoire (leur présence étant la première chose souhaitée par Belmondo lorsque cet hommage lui a été annoncé) , des réalisateurs pour lesquels il a tourné etc : Claudia Cardinale, Marielle, Rochefort, Vernier, Charles Gérard, Guy Bedos, Claudia Cardinale, Claude Lelouch, Albert Dupontel, Samy Naceri, Richard Anconina, Xavier Beauvois, Michel Hazanavicius, Nicole Calfan… Puis « Il » est arrivé, descendant aussi rapidement que lui permettait son état de santé, acclamé par la salle Debussy et ses amis sur scène. Quand, comme moi, on a aimé le cinéma avec « Borsalino » (cf critique ci-dessous), « Le Doulos », « La Sirène du Mississippi » (cf critique ci-dessous) mais aussi tous ces films populaires et jubilatoires et évidemment « A bout de souffle », impossible de ne pas être bouleversée par cet homme qui a incarné tous ces rôles et qui cheminaient vers la scène avec tant de difficultés mais avec un imperturbable sourire d’enfant, et sous les acclamations d’un public particulièrement ému.

    Avec lui, c’était tout un pan du cinéma français qui se déplaçait vers la scène, dans un lent, magnifique et douloureux flashback. Thierry Frémaux et Gilles Jacob ont rivalisé d’humour et d’élégance, visiblement eux aussi émus, Gilles Jacob lui disant « vous avez réussi ce soir votre plus belle cascade ». Puis ce dernier lui a remis un palme d’or pour sa carrière, une distinction reçue avant lui par Jeanne Moreau, Catherine Deneuve, Clint Eastwood et Gérard Oury. Pour Gilles Jacob : « l’étendue du registre de Bébel, le charisme de sa personnalité, la précision de son jeu, la gouaille de ses propos, l’aisance de son allure en ont fait avec Jean Gabin et Michel Simon, l’un des plus grands comédiens français de tous les temps ». « Je suis très ému par cette Palme qui me va droit au coeur. Je veux remercier tous ceux qui sont ici, ceux que je connais et ceux que je ne connais pas. Un grand merci du fond du coeur ! » a alors déclaré Jean-Paul Belmondo, avant que la salle, toujours debout, ne l’acclame à nouveau.

    A ses côtés, son fils Paul arborait un visage grave, peut-être pour contenir son émotion, Claude Lelouch et Richard Anconina ne pouvaient retenir leurs larmes, à l’image d’une grande partie de l’assistance. Enfin, Vincent Perrot et Jeff Domenech ont pris la parole, ce dernier n’oubliant pas d’adresser une pensée pour Marie-France Pisier (qui aurait dû être là…) et pour celle qui fut sa costumière pendant plus de 50 ans.

    A ensuite débuté la projection du documentaire que vous avez pu également voir sur France 2…sans entendre néanmoins les applaudissements de la salle Debussy qui ont ponctué la projection : lors des cascades impressionnantes de Belmondo (notamment celles du « Guignolo » à Venise), lors de la lecture d’une lettre d’amitié de Bruno Crémer, lors de l’apparition à l’écran de Marie-France Pisier, lors de scènes inoubliables (comme celle d’ « Itinéraire d’un enfant gâté », une de mes préférés, ou comme celle de la fin du « Professionnel » avec Robert Hossein)…ou lorsque Delon dit que la différence entre eux se résume au fait que si Belmondo passe sa tête hors du train tout le monde rit, et reste impassible s’il s’agit de lui.

    Le documentaire fait défiler sa carrière à travers des extraits de ses films mêlés avec les témoignages d’acteurs de sa génération et d’aujourd’hui, le tout accompagné par une voix-off signée Jean Dujardin, le film commençant par Belmondo qui va assister lui-même au film de sa vie d’acteur (et le documentaire s’y cantonne strictement et c’est tant mieux), étrange mise en abyme puisque nous-mêmes voyions le film en sa compagnie. De temps, à autre, je ne pouvais m’empêcher de me retourner pour voir ses réactions, deux rangs derrière moi, assis à côté de Claudia Cardinale, comme l’était Alain Delon, dans cette même salle, pour la projection de la version restaurée du « Guépard » l’an passé. Tandis que, l’un, l’année dernière, Alain Delon, avait le visage grave et soucieux, Belmondo avait à nouveau ce visage d’enfant ébloui et amusé de ses propres blagues, échangeant des sourires complices avec Claudia Cardinale, radieuse. Que pouvait-il bien penser, en voyant défiler tous ces témoignages d’amitié, en se voyant effectuer les cascades les plus improbables, en revoyant tous ces extraits sans doute associés pour lui à tant de souvenirs ? Que pouvait bien penser Claudia Cardinale, voyant ce film, qui d’une certaine manière, à l’image du « Guépard » de Visconti, l’an passé, lui montrait l’évanouissement d’un monde, la fin d’une époque ? C’était à la fois joyeux (le festival voulait faire de cet hommage une fête et il l’a été) et douloureux, au souvenir de sa lente montée vers la scène qui contrastait tellement avec ses cascades spectaculaires sur l’écran, et qui résonnait parfois comme un hommage posthume à cet acteur qui, aujourd’hui encore incarne tellement la vie, « foudroyant de vie et d’amitié ». Comment ne pas être nostalgique aussi en revoyant tous ces comédiens comme Gabin dans l’inénarrable scène de « Un singe en hiver »… ?

    Cannes ne pouvait pas ne pas rendre hommage à celui qui résume finalement ce festival qui sait concilier cinéma d’auteur et cinéma populaire. Un grand moment, vraiment. Merci Cannes. Merci M.Belmondo. Merci Jeff Domenech (qui, auparavant travaillait dans la restauration rapide à Grasse, très cinéphile et proche de Lautner et qui, avec Vincent Perrot a monté ce projet que leur envie certainement plus d’un réalisateur) pour ce documentaire qui m’a replongée dans le cinéma que j’aime et qui m’a fait aimer le septième art, un documentaire malheureusement trop court (les extraits donnant envie de revoir tous ses films !). Je crois que je garderai longtemps le souvenir de ce géant du cinéma au regard et au sourire d’un enfant malicieux qui n’a pas dit son dernier mot et qui semble déjà songer à sa prochaine blague ou pirouette. En revoyant ces archives Belmondo aurait déclaré à Vincent Perrot que cela lui avait donné envie de remonter sur scène. Si seulement…

    Pour clore cet hommage, retrouvez ma critique de « Borsalino » de Jacques Deray et de « la Sirène du Mississippi » de Truffaut, ci-dessous.

    Critique de « La Sirène du Mississippi » de François Truffaut (1969): entre joie et souffrance

    sirene5.jpg
    sirene2.jpg
     
    sirene1.jpg
     
     

    Après « Baisers volés » (1969) et « La Femme d’à côté » (1981), je poursuis aujourd’hui le cycle consacré à François Truffaut », en remontant un peu dans le temps, avec « La Sirène du Mississippi », un film sorti en 1969. Dédié à Jean Renoir, adapté, scénarisé et dialogué par Truffaut d’après un roman de William Irish intitulé « Waltz into Darkness » (pour acquérir les droits François Truffaut dut emprunter à Jeanne Moreau, Claude Lelouch et Claude Berri), c’est davantage vers le cinéma d’Alfred Hitchcock, que lorgne pourtant ce film-ci, lequel Hitchcock s’était d’ailleurs lui-même inspiré d’une nouvelle de William Irish pour « Fenêtre sur cour ». Truffaut avait lui-même aussi déjà adapté William Irish pour « La mariée était en noir », en 1968.

    Synopsis : Louis Mahé (Jean-Paul Belmondo) est fabriquant de cigarettes à La Réunion. Il doit épouser Julie Roussel qu’il a rencontrée par petite annonce et dont il doit faire la connaissance le jour du mariage. Lorsqu’elle débarque à La Réunion, d’une beauté aussi froide que ravageuse, elle ressemble peu à la photo qu’il possédait d’elle. Elle lui affirme ainsi lui avoir envoyé un faux portrait, par méfiance. Peu de temps après le mariage, l’énigmatique Julie s’enfuit avec la fortune de Louis. Louis engage alors le solitaire et pointilleux détective Comolli (Michel Bouquet) pour la rechercher, et il rentre en France. Après une cure de sommeil à Nice, il retrouve Julie qui se nomme en réalité Marion (Catherine Deneuve) par hasard, elle travaille désormais comme hôtesse dans une discothèque. Il est déterminé à la tuer mais elle l’apitoie en évoquant son enfance malheureuse et ses sentiments pour lui qui l’aime d’ailleurs toujours… Commence alors une vie clandestine pour ce singulier couple.

    Ce film connut un échec public et critique à sa sortie. Truffaut expliqua ainsi cet échec : « Il est aisé d’imaginer ce qui a choqué le monde occidental. La Sirène du Mississippi montre un homme faible (en dépit de son allure), envoûté par une femme forte (en dépit de ses apparences) ». Voir ainsi Belmondo ravagé par la passion qui lui sacrifie tout explique pour Truffaut l’échec du film. C’est vrai que ce film peut dérouter après « Baisers volés », quintessence du style Nouvelle Vague. Son romantisme échevelé, sombre, voire désespéré (même si Doinel était déjà un personnage romantique) mais aussi son mélange des genres (comédie, drame, film d’aventures, film noir, policier) ont également pu dérouter ceux qui voyaient avant tout en Truffaut un des éminents représentants de la Nouvelle Vague.

    Comme chacun de ses films « La Sirène du Mississippi » n’en révèle pas moins une maîtrise impressionnante de la réalisation et du sens de la narration, des scènes et des dialogues marquants, des références (cinématographiques mais aussi littéraires) intelligemment distillées et le touchant témoignage d’un triple amour fou : de Louis pour Marion, de Truffaut pour Catherine Deneuve, de Truffaut pour le cinéma d’Hitchcock.

    Truffaut traite ainsi de nouveau d’un de ses thèmes de prédilections : l’amour fou, dévastateur, destructeur. Malgré la trahison de la femme qu’il aime, Louis tue pour elle et la suit au péril de sa propre existence… Après les premières scènes, véritable ode à l’île de La Réunion qui nous laisse penser que Truffaut va signer là son premier film d’aventures, exotique, le film se recentre sur leur couple, la troublante et trouble Marion, et l’amour aveugle qu’elle inspire à Louis. Truffaut traitera ce thème de manière plus tragique, plus subtile, plus précise encore dans « L’Histoire d’Adèle.H », dans « La Peau douce » (réalisé avant « La Sirène du Mississippi) notamment ou, comme nous l’avons vu, dans « La Femme d’à côté », où, là aussi, Bernard (Gérard Depardieu) emporté par la passion perd ses repères sociaux, professionnels, aime à en perdre la raison avec un mélange détonant de douceur et de douleur, de sensualité et de violence, de joie et de souffrance dont « La sirène du Mississippi » porte déjà les prémisses.

    Bien qu’imprégné du style inimitable de Truffaut, ce film est donc aussi une déclaration d’amour au cinéma d’Hitchcock, leurs entretiens restant le livre de référence sur le cinéma hitchcockien (si vous ne l’avez pas encore, je vous le conseille vivement, il se lit et relit indéfiniment, et c’est sans doute une des meilleures leçons de cinéma qui soit). « Les Oiseaux », « Pas de printemps pour Marnie », « Sueurs froides», « Psychose », autant de films du maître du suspense auxquels se réfère « La Sirène du Mississippi ». Et puis évidemment le personnage même de Marion interprétée par Catherine Deneuve, femme fatale ambivalente, d’une beauté troublante et mystérieuse, d’une blondeur et d’une froideur implacables, tantôt cruelle, tantôt fragile, empreinte beaucoup aux héroïnes hitchcockiennes, à la fois à Tippie Hedren dans « Pas de printemps pour Marnie » ou à Kim Novak dans « Sueurs froides » notamment pour la double identité du personnage dont les deux prénoms (Marion et Julie) commencent d’ailleurs comme ceux de Kim Novak dans le film d’Hitchcock- Madeleine et Judy-.

    A Deneuve, qui vient d’accepter le film, Truffaut écrivit : « Avec La Sirène, je compte bien montrer un nouveau tandem prestigieux et fort : Jean-Paul, aussi vivant et fragile qu’un héros stendhalien, et vous, la sirène blonde dont le chant aurait inspiré Giraudoux. » Et il est vrai qu’émane de ce couple, une beauté ambivalente et tragique, un charme tantôt léger tantôt empreint de gravité. On retrouve Catherine Deneuve et Jean-Paul Belmondo dans des contre-emplois dans lesquels ils ne sont pas moins remarquables. Elle en femme fatale, vénale, manipulatrice, sirène envoûtante mais néanmoins touchante dont on ne sait jamais vraiment si elle aime ou agit par intérêt. Lui en homme réservé, follement amoureux, prêt à tout par amour, même à tuer.

    A l’image de l’Antiquaire qui avait prévenu Raphaël de Valentin dans « La Peau de chagrin » à laquelle Truffaut se réfère d’ailleurs, Louis tombant par hasard sur le roman en question dans une cabane où ils se réfugient ( faisant donc de nouveau référence à Balzac après cette scène mémorable se référant au « Lys dans la vallée » dans « Baisers volés »), et alors que la fortune se réduit comme une peau de chagrin, Marion aurait pu dire à Louis : « Si tu me possèdes, tu possèderas tout, mais ta vie m’appartiendra ».

    Enfin ce film est une déclaration d’amour de Louis à Marion mais aussi et surtout, à travers eux, de Truffaut à Catherine Deneuve comme dans cette scène au coin du feu où Louis décrit son visage comme un paysage, où l’acteur semble alors être le porte-parole du cinéaste. Le personnage insaisissable, mystérieux de Catherine Deneuve contribue largement à l’intérêt du film, si bien qu’on imagine difficilement quelqu’un d’autre interprétant son rôle.

    sirene3.jpg

    Comme souvent, Truffaut manie l’ellipse avec brio, joue de nouveau avec les temporalités pour imposer un rythme soutenu. Il cultive de nouveau le hasard comme dans « Baisers volés » où il était le principal allié de Doinel, pour accélérer l’intrigue.

    Alors, même si ce film n’est pas cité comme l’un des meilleurs de Truffaut, il n’en demeure pas moins fiévreux, rythmé, marqué par cette passion, joliment douloureuse, qui fait l’éloge des grands silences et que symbolise si bien le magnifique couple incarné par Deneuve et Belmondo. Avec « La Sirène du Mississippi » qui passe brillamment de la légèreté au drame et qui dissèque cet amour qui fait mal, à la fois joie et souffrance, Truffaut signe le film d’un cinéaste et d’un cinéphile comme récemment Pedro Almodovar avec « Les Etreintes brisées ».

    « La Sirène du Mississippi » s’achève par un plan dans la neige immaculée qui laisse ce couple troublant partir vers son destin, un nouveau départ, et nous avec le souvenir ému de cet amour fou dont Truffaut est sans doute le meilleur cinéaste.

    Dix ans plus tard, Catherine Deneuve interprétera de nouveau une Marion dans un film de Truffaut « Le dernier métro », et sera de nouveau la destinataire d’ une des plus célèbres et des plus belles répliques de Truffaut, et du cinéma, que Belmondo lui adresse déjà dans « La Sirène du Mississippi »:

    « – Quand je te regarde, c’est une souffrance.

    - Pourtant hier, tu disais que c’était une joie.

    - C’est une joie et une souffrance. »

    Sans doute une des meilleures définitions de l’amour, en tout cas de l’amour dans le cinéma de Truffaut… que nous continuerons à analyser prochainement avec « L’Histoire d’Adèle.H ». En attendant je vous laisse méditer sur cette citation et sur le chant ensorcelant et parfois déroutant de cette insaisissable « Sirène du Mississippi ».

    Critique de « Borsalino » de Jacques Deray

    borsalino2.jpg
     

    C’était en 1970. 4, 7 millions de spectateurs avaient alors vu ce film produit par Alain Delon. Un film alors très médiatisé. Et pour cause : deux mythes du cinéma s’y retrouvaient pour la première fois, 28 ans avant que Patrice Leconte les réunisse à nouveau pour « Une chance sur deux ». Belmondo avait d’ailleurs reproché à Delon d’être deux fois sur l’affiche, en tant que producteur et en tant qu’acteur. Ce jeu et cette apparente concurrence entre les deux acteurs avaient même conduit Jacques Deray à s’arranger pour qu’ils aient exactement le même nombre de plans et il est vrai que les deux acteurs y sont autant l’un que l’autre à leur avantage…

    Basé sur le roman « Bandits à Marseille » d’Eugène Saccomano, « Borsalino » est inspiré de l’histoire des bandits Carbone et Spirito dont les noms avaient finalement été remplacés en raison de leurs rôles pendant l’Occupation. On y retrouve, outre Delon et Belmondo, Nicole Calfan, Françoise Christophe, Corinne Marchand, Mireille Darc (qui fait une apparition remarquée) mais aussi Michel Bouquet, Julien Guiomar, Mario David, Laura Adani. Les dialogues sont signés Jean-Claude Carrière, co-scénariste avec Claude Sautet, Jacques Deray, Jean Cau. Rien de moins !

    Début des années 30 à Marseille. Roch Siffredi (Alain Delon) sort de prison. Venu retrouver son amie Lola (Catherine Rouvel) il rencontre par la même occasion son nouvel amant François Capella (Jean-Paul Belmondo). S’ensuit une bagarre entre les deux rivaux, elle scellera le début d’une indéfectible amitié. Capella cherche à se faire une place dans la pègre marseillaise. Les deux truands vont ainsi se trouver et se respecter. De cette réunion va naître une association de malfaiteurs florissante puis une amitié à la vie, à la mort qui va leur permettre de gravir les échelons de la Pègre marseillaise !

    D’un côté, Capella/Belmondo séducteur, désinvolte, bon vivant, aux goûts clinquants et aux manières cavalières. De l’autre Siffredi/Belmondo élégant, ambitieux, taciturne, froid, implacable, presque inquiétant. Deux mythes du cinéma face à face, côte à côte qui jouent avec leurs images. Parfois avec dérision (ah la scène de la baignade, ah la bagarre…), démontrant ainsi d’ailleurs l’humour dont ils savaient et savent faire preuve même celui dont ses détracteurs l’accusaient à tort d’en être dépourvu, même si dans le DVD on reconnaît plus volontiers cette qualité à Jean-Paul Belmondo et à Delon… sa générosité. Jouant avec leur image encore lorsqu’ils deviennent des gangsters stars sur le passage desquels on se détourne, et applaudis par la foule, comme ils le sont en tant qu’acteurs.

    C’est aussi un hommage aux films de gangsters américains, aux films de genre, avec leurs voitures rutilantes, leurs tenues élégantes parfois aussi clinquantes (dont le fameux Borsalino qui inspira le titre du film), leurs femmes fatales mystérieuses ou provocantes, leurs lieux aussi folkloriques et hauts en couleurs que les personnages qui les occupent. En toile de fond la pittoresque Marseille, Marseille des années 30, sorte de Chicago française, Marseille luxueusement reconstituée que Deray filme avec minutie, chaleur, avec l’allégresse qui illumine son film influencé par l’atmosphère ensoleillée et chaleureuse de Marseille. Sa caméra est alerte et virevoltante et elle accompagne avec une belle légèreté et application quelques scènes d’anthologie comme celle de la fusillade dans la boucherie. Tout cela donne au film une vraie « gueule d’atmosphère » qui n’appartient qu’à lui. Et s’il n’y a pas réellement de suspense, Deray nous fait suivre et vivre l’action sans penser à la suivante, à l’image de Siffredi et Capella qui vivent au jour le jour; il ne nous embarque pas moins avec vivacité dans cette ballade réjouissante, autant teintée d’humour et de second degré (dans de nombreuses scènes mais aussi dans les dialogues, savoureux) que de nostalgie, voire de mélancolie suscitée par la solitude du personnage de Delon dont la majesté de fauve, parfois la violence, semblent être les masques de la fragilité. Et dont la solitude fait écho à celle de l’acteur, auréolé d’un séduisant mystère. Celui d’un fauve blessé.

    Un film que ses deux acteurs principaux font entrer dans la mythologie de l’Histoire du cinéma, et qui joue intelligemment avec cette mythologie, ce film étant par ailleurs avant tout un hymne à l’amitié incarnée par deux prétendus rivaux de cinéma. Ce sont évidemment deux rôles sur mesure pour eux mais c’est aussi toute une galerie de portraits et de personnages aussi pittoresques que la ville dans laquelle ils évoluent qui constitue d’ailleurs un véritable personnage (parmi lesquels le personnage de l’avocat magistralement interprété par Michel Bouquet). Un film avec un cadre, une ambiance, un ton, un décor, deux acteurs uniques. Et puis il y a l’inoubliable musique de Claude Bolling avec ses notes métalliques parfois teintées d’humour et de violence, de second degré et de nostalgie, d’allégresse et de mélancolie, de comédie et de polar entre lesquels alterne ce film inclassable.

    « Borsalino » fut nommé aux Golden Globes et à l’ours d’or. Quatre ans plus tard Jacques Deray réalisera Borsalino and co, de nouveau avec Alain Delon, sans connaître le même succès auprès du public et de la critique. Reste un film qui, 40 ans après, n’a rien perdu de son aspect jubilatoire et semble même aujourd’hui encore, pour son habile mélange des genres, en avoir inspiré beaucoup d’autres. Imité, rarement égalé. En tout cas inimitable pour ses deux personnages principaux que ses deux acteurs mythiques ont rendu à leurs tours mythiques, les faisant entrer dans la légende, et dans nos souvenirs inoubliables, inégalables et attendris de cinéphiles.

    Interview de Jeff Domenech, réalisateur de « Belmondo, itinéraire… » (projeté lors du Festival de Cannes 2011, pour l’hommage à Jean-Paul Belmondo)

    AFFICHE BLACK.jpg

    couv-belmondo-final.jpg

    Même si j’ai décidé de continuer à développer les interviews vidéo comme celle de John Malkovich (à propos, il est encore temps d’aller voir son adaptation des « Liaisons dangereuses« , retrouvez mon interview et ma critique en cliquant ici) ou Anthony Delon récemment (une interview que vous pouvez retrouver là, même si la pièce pour laquelle je l’ai interviewé « Panik » est malheureusement arrêtée prématurément), je n’abandonne pas pour autant les interviews écrites et j’ai le plaisir de publier aujourd’hui celle de Jeff Domenech. Si ce nom ne vous dit peut-être rien, en revanche certainement avez-vous entendu parler de son documentaire « Belmondo, itinéraire… » projeté lors du mémorable hommage que lui a rendu le Festival de Cannes 2011 ( un documentaire par ailleurs diffusé à la télévision le même jour). Ce passionné de cinéma (et de Belmondo) au parcours atypique qui a d’abord réussi dans la restauration rapide à Grasse, très cinéphile, est parvenu, avec Vincent Perrot, à monter ce projet que certains auront sans doute jugé complètement fou et utopique.

    Moi qui n’en suis pas avare de projets fous et qui sais à quel point la route est semée d’embûches autant que passionnante, j’avais envie de connaître son regard sur cette aventure, d’en savoir plus sur sa cinéphilie et ses projets.

    Je le remercie d’avoir accepté de répondre à ces questions.

    Pour le plaisir, en bonus, après l’interview, vous trouverez la fameuse scène de l’étonnement d’ »Itinéraire d’Un Enfant gâté », mon article sur l’hommage mémorable du Festival de Cannes à Jean-Paul Belmondo et mes commentaires sur le documentaire de Jeff Domenech, et la critique de « La Sirène du Mississipi » de François Truffaut, avec Jean-Paul Belmondo.

    Les photos qui illustrent l’interview appartiennent Jeff Domenech. Celles qui illustrent le compte-rendu de l’hommage sont celles que j’ai prises lors de cet évènement .

    INTERVIEW DE JEFF DOMENECH

    3.jpg

    . Votre propre histoire qui vous a mené à « Belmondo, itinéraire… », c’est finalement aussi, l’« itinéraire d’un enfant gâté » ?

    Oui on peut le résumer ainsi … meme si le parcours pour monter un tel projet n’a pas été simple . On peut dire que j’ai réalisé mon rêve … L’image la plus symbolique , c’est cette photo que mon père a prise de moi en Mai 1985 , lors de ma premiere visite au festival de Cannes. Je pose devant une l’affiche du film « Hold-up » ( mon père me disant : « profites-en c’est la seule fois où tu pourras approcher Belmondo ! » )

    021.JPG

    Et me voila 26 ans plus tard tout en haut des marches dans ce meme festival , aux côtés de mon idole pour venir présenter le film que je lui ai consacré … Avec a l’issue de cette projection , la remise d’une palme d’or …

    CANNES.jpg

    Copyright Christophe Geral

    C’est une belle histoire et un beau clin d’oeil du destin. Je résume d’ailleurs tout ce parcours et cette histoire assez incroyable dans mon livre « Belmondo du rève à la réalité » . Et si cela peut donner des envies à certains d’aller au bout de leur rêves les plus fous … j’en serai très fier.

    2. Quel souvenir gardez-vous de la projection cannoise, cet hommage bouleversant, en présence d’un incroyable générique ?

    Dès le départ de ce projet , j’ai eu deux idées en tête. La première :réunir un casting multi générationel ( où chacun nous parlerait de « son Belmondo ») et la seconde de présenter le film au festival de Cannes. Deux idées ambitieuses et pas si simples à réaliser … Mais là encore j’ai fait preuve de culot et de tenacité et j’ai réussi a aller au bout de mes rêves … Pour le casting on retrouve Delon, Cardinale, Rochefort, Marielle, Galabru, Cardinale, Lelouch, Lautner, Blier, Besson… mais aussi la jeune génération Cassel, Dujardin, G. lellouche, Cornillac, Dupontel, Paradis, Marceau … Et deux clins d’oeil l’un du DJ Bob Sinclar et le deuxieme de Zinedine Zidane … Concernant le festival de Cannes, Thierry Fremaux et Gilles Jacob se sont montrés immédiatement très enthousiastes a l’idée de célèbrer la carrière de Belmondo lors d’une soirée spéciale . Restait quand meme le challenge le plus difficile, celui de réaliser un film à la hauteur de l’immense carrière de Jean-Paul.

    3. Si vous deviez définir Jean-Paul Belmondo en trois adjectifs tel que vous l’imaginiez avant de le connaître et en trois adjectifs tels que vous le définiriez après l’avoir rencontré ?

    Avant de connaitre Jean Paul , je le voyais avec les yeux d’un fan pour son idole … Héroïque. Magnifique. Charismatique. A présent qu’il est devenu un ami intime je vous répondrais … Généreux , fidèle et … déconneur !

    4. Qu’avez-vous retiré de cette expérience que j’imagine humainement et cinématographiquement particulièrement enrichissante …et peut-être d’ailleurs parfois aussi déstabilisante?

    Lorsque vous évoluez dans un monde qui n’est pas le vôtre vous commencez par faire profil bas et observer les soit-disants « professionnels de la profession ». Mais je me suis vite rendu compte que la franchise , la sincérité , et la loyauté ne sont sont pas des valeurs très présentes dans ce milieu ( je ne parle pas des artistes ) . Pourtant dès le départ Belmondo , Lautner et meme Michèle Mercier m’avaient affranchis en me parlant des pièges de ce métier , et des personnes mal intentionnées qui gravitent tout autour . Alors au départ j’ai fait des erreurs que j’ai payé très cher ( dans tous les sens du terme ! ). Si l’on dit souvent que l’on paye pour apprendre … alors on va dire que j’ai énormément appris en 3 ans . J’ai dû abandonner mon premier projet de film sur Belmondo , pour en monter un second avec Vincent Perrot qui lui a reussi a mener ce projet a son terme de facon rigoureuse et professionnelle .

    5. Y a-t-il des extraits que vous auriez souhaité mettre dans le documentaire mais que vous n’avez pas pu inclure pour des raisons de droits ou d’autres raisons ? Y a-t-il des interviews que vous auriez aimé ajouter au documentaire et que vous n’avez pas eu l’opportunité de réaliser ?

    En général, j’évite de regarder en arrière pour justement éviter d’avoir des regrets … le seul refus d’interview que j’ai eu c’est Godard. Sinon je regrette de ne pas avoir pu utiliser les interviews de certains acteurs pourtant présents dans le premier projet . ( Romain Duris, Edouard Baer , Richard Anconina , Laurent gerra ou Michele Mercier) . Mais je regrette surtout de ne pas avoir pu réaliser la scène finale que j’avais écrite et dont je rêvais … En fait pour conclure le film, on revoyait la scène culte d’ » A bout de souffle » ou Belmondo remonte les Champs Elysées aux cotés de Jean Seberg. Il lui rend son journal en lui disant » Tiens je te le rends , il ya pas d’horoscope » … Seberg lui demande » C’est quoi l’horoscope ? » … Belmondo réplique : » L’horoscope c’est l’avenir , j’ai envie de savoir l’avenir… » Et a la suite de cela , on faisait un fondu enchainé sur Jean Paul avec sa fille Stella au même endroit sur les Champs Elysées mais de nos jours … Avec Stella qui dit a son père … » Mais papa , c’est quoi l’avenir ? » et Jean Paul baisse son regard sur elle en lui disant : » l’avenir … c’est toi. » Voila comment j’avais imaginé la scène finale … Donc si je devais avoir un regret ca serait celui de ne pas avoir pu filmer cette scène .

    6. Quel est le témoignage qui vous a le plus surpris et celui qui vous a le plus touché et pourquoi ?

    Difficile de ressortir un seul témoignage … Je peux quand même vous dire que Jean-Paul a été très touché par la lettre de son ami Bruno Cremer ( décédé peu de temps près ) et il a été aussi très sensible aux témoignages de la jeunes génération , et surpris de l’influence qu’il a pu avoir sur eux .

    7. Si vous ne deviez choisir qu’un seul film de Jean-Paul Belmondo, quel serait-il et pourquoi (même s’il y a sans doutes de grandes chances pour qu’il s’agisse du « Professionnel ») ? Et si vous ne deviez choisir qu’une seule scène d’un film avec Jean-Paul Belmondo, (peut-être celle qui le représente le mieux ou que vous préférez), quelle serait-elle ?

    J’ai souvent demandé a Jean Paul quel était son film préféré … et il m’a toujours répondu très justement , que ses films c’était comme ses enfants il est impossible d’en préférer un plutot qu’un autre. Je me souviens qu’un jour, mon pote Albert Dupontel m’as dit une chose très juste … » A chaque moment de notre vie on a un Belmondo qui nous correspond » Alors sur ce postulat je dirais que mes préférences pour le début de sa carrière vont vers « A bout de souffle », « Un nommé la Rocca », » Un singe en hiver » et « Pierrot le fou » Dans les années 70 » Peur sur la ville » » Le magnifique » et surtout » l’incorrigible » où Jean Paul est en totale liberté ! Puis evidement » Le professionnel » dont j’ai usé à l’époque la bande vhs … Mais là ou Jean Paul arrive au sommet de son art c’est bien évidemment sous l’oeil de Claude Lelouch dans » Itineraire d’un enfant gâté » . La scène du face à face avec Anconina restera a jamais dans l’histoire du 7 ième art.

    8. Pouvez-vous nous parler de votre prochain projet. Celui-ci ne vous a-t-il pas donné envie de passer à la réalisation de fictions ?

    C’est pas les projets ni les idées qui me manquent … mais après une telle aventure j’ai eu besoin de faire un break. Mais J’ai quand même pris le temps d’écrire un programme court destiné au petit ecran , et je suis en préparation d’un nouveau film documentaire. Et concernant la réalisation d’un long metrage , c’est dans un coin de ma tête depuis des années.

    9. Si une baguette magique vous permettait de réaliser un documentaire sur trois personnalités que vous admirez (mortes ou vivantes), quelles seraient-elles ?

    Sans hésitation faire un face a face » De niro vs Pacino » en retracant leur parcours et leur carrière en parallèle … Concernant la troisième personne , vous le saurez très prochainement … 10. En mettant de côté les films de Jean-Paul Belmondo, quels sont les 5 films que vous considérez comme vos films de prédilection ? C’est pas simple … Pour les films francais : 37, 2 le matin , Série Noire , Irreversible , Bernie , Le père noel est une ordure. Pour les films americains : Raging Bull , Voyage au bout de l’enfer, Pulp fiction , Il etait une fois en amerique, Apocalyse now.

    Lien permanent Imprimer Catégories : IN THE MOOD FOR NEWS (actualité cinématographique) Pin it! 0 commentaire
  • Littérature – Critique – LES PAS PERDUS, récit de Gilles Jacob ( parution : le 24 avril 2013, Flammarion )

    Commencer un livre, c’est comme aborder un nouveau rivage, intrigant car inconnu. C’est aussi se lancer dans une exploration à la fois excitante et angoissante, a fortiori quand on apprécie l’auteur dont les précédents romans étaient particulièrement enthousiasmants. Je vous recommande ainsi La vie passera comme un rêve et Le Fantôme du Capitaine, les précédents récits de Gilles Jacob (sur lesquels vous trouverez, à nouveau, quelques lignes ci-dessous) qui, pour ceux qui l’ignoreraient encore, n’est pas seulement le président du Festival de Cannes depuis plus de trente ans mais aussi critique, auteur, réalisateur, photographe…

    Grâce à son autobiographie, La vie passera comme un rêve , nous savions ce que nous devinions : que sa vie était un roman. Ce livre mêle en effet astucieusement les lumières, souvent aveuglantes, de la Croisette (mais par lesquelles il ne s’est jamais laissé éblouir sans pour autant en être blasé), et la mélancolie de son enfance. Il en apprendra beaucoup à ceux qui ne connaissent rien du festival et ravira encore davantage ceux qui le fréquentent. Gilles Jacob n’y évoque pas uniquement ce tourbillon étourdissant, qui pourrait évidemment l’être d’autant plus pour lui qu’il en occupe les plus hautes fonctions depuis plus de trente ans, mais il a également eu la bonne idée d’y mêler sa propre histoire personnelle à l’Histoire et de construire l’ouvrage de manière très cinématographique, une (dé)construction judicieuse un peu à la Mankiewicz ou à la Orson Welles, un ouvrage assaisonné d’humour et d’autodérision à la Woody Allen.

    Quant au Fantôme du Capitaine, il s’agit d’une correspondance imaginaire, une soixantaine de lettres comme autant de nouvelles que j’ai dévorées comme un roman, une évasion pleine de fantaisie dans le cinéma et la cinéphilie, la littérature, l’imaginaire et, en filigrane, une réflexion sur l’art, qui réjouira tous ceux qui aiment passionnément le cinéma et la littérature, et aiment s’y perdre délicieusement, au point, parfois, de les confondre ou même les préférer à la réalité, un livre dans lequel Gilles Jacob, vous fait voyager avec élégance, avec savoureuse et malicieuse (auto)dérision, entre mensonge et vérité, entre imaginaire et réalité aussi qu’il interroge et manipule, et qui exhale un enivrant parfum de vérité, la plus troublante et réjouissante des illusions. Un témoignage d’une tendre lucidité sur la profession, une lucidité jamais hargneuse ou rageuse mais toujours teintée de salutaire dérision, celle d’un « homme de sentiments plus que de ressentiments ». C’est enfin un hommage à l’écriture, au pouvoir salvateur et jouissif des mots qui vous permettent les rêveries les plus audacieuses, les bonheurs les plus indicibles, et un hommage au pouvoir de l’imaginaire, à la fois sublime et redoutable, ce pouvoir qui fait « passer la vie comme un rêve ».

    Avant d’en venir aux Pas perdus, je vous recommande enfin Une journée particulière, le film de Gilles Jacob que certains d’entre vous auront peut-être découvert lors de la mémorable journée anniversaire des 65 ans du Festival de Cannes l’an passé, un documentaire sur l’anniversaire des 60 ans du festival et qui suit les protagonistes de cette journée. Cette journée particulière est celle au cours de laquelle les trente-cinq réalisateurs de Chacun son cinéma ont été suivis dans les différents rites cannois : arrivée, photocall, conférence de presse, montée des marches, répétition de leur parcours sur la croisette, cuisines, feu d’artifice… Nous suivons ainsi ces réalisateurs (venus de 25 pays différents et signant un film de 3 minutes chacun) dans ces rituels futiles et nécessaires, dérisoires et essentiels. La caméra y débusque discrètement les sourires, une mélancolie qui affleure, un instant insolite, mais surtout le plaisir d’être ensemble et la complicité de ces « 35 mousquetaires ». Elle s’attarde sur les regards et les mains, la beauté de « la géographie d’un visage », des visages, ceux des artistes. Un bel écho avec les extraits des films qui eux-mêmes se concentrent surtout sur les visages et les rites cinématographiques comme une mise en abyme de la mise en abyme. A voir pour tous les amoureux du Festival de Cannes !

    Mais revenons à ce nouveau rivage, aux Pas perdus… L’excitation, avant d’aborder ce nouveau rivage, a rapidement pris le pas sur l’angoisse (relative angoisse, tout de même) tant j’ai eu l’impression de me retrouver en terre familière, en parcourant ces pages, de croiser des êtres et des émotions réels ou fictifs bien connus, personnels et universels, et relatés avec tant d’humour et de délicatesse. J’ai parcouru les premières pages des Pas perdus, décidée à le laisser et le reprendre dans la soirée…puis je me suis laissée entraîner, emporter…pour le terminer en oubliant que les minutes s’égrenaient, implacables malgré tout. Auparavant, j’avais regardé la couverture en songeant à ce que pouvaient bien dissimuler ces pages et ce titre. Je ne savais rien de ce nouveau récit. Les Pas perdus. Etait-ce une référence à André Breton? Ou plutôt à tous ces kilomètres de marches et de tapis foulés pendant toutes ces années ? Une réflexion sur tous ceux que, de son œil tendrement malicieux, il a observés (les photographiant souvent, aussi) les gravissant, établissant peut-être une typologie en fonction du caractère de cette ascension souvent doucement périlleuse, en apesanteur, et parfois incertaine, parfois décidée, parfois désinvolte, parfois impériale, parfois arrogante, parfois tremblante… ou même tout cela à la fois. Une référence à la salle des pas-perdus ? Un vestibule qui relierait tous ces univers, tous ces films et toutes ces personnalités si différents qu’il a croisés et qui se croisent et se rejoignent, chaque année, sur ce même célèbre escalier comme une salle des pas-perdus qui nous conduit partout et se rejoint toujours en un même point : l’amour du cinéma ou la curiosité insatiable pour la vie et les autres et donc, forcément, les films, peut-être ?

    Ces pas perdus débutent en réalité par l’évocation de ce doux mal incurable par lequel je crains bien d’être atteinte (mais que je souhaite néanmoins à tous tant il est une délicieuse brûlure) : « le démon de l’écriture » dont il donne une magnifique définition justifiée par ses débuts d’auteur (que je vous laisse découvrir dans le récit) : « Alors, quand un journaliste me demande : « C’est quoi pour vous l’écriture ? », j’évoque sans hésiter la fièvre de mon adolescence. ». »Je me souviens… »: ainsi débute chaque court chapitre, comme un refrain. Cet ouvrage est ainsi avant tout une douce chanson, à la fois mélancolique et joyeuse -surtout joyeuse-, qui me fait penser, au-delà de la référence formelle à Georges Perec, à la fameuse musique des mots de Sagan si singulière, avec cet humour et cette mélancolie qui l’étaient tout autant, et ce regard espiègle et lucide. Et comme une chanson délicieusement entrainante, nous n’avons pas envie de l’interrompre et, même, une fois terminée, nous avons envie de la réécouter ou de l’entendre par bribes, pour le jeu et la musique des mots. Sagan , justement, disait que « La culture c’est comme la confiture, moins on en a, plus on l’étale ». Gilles Jacob a ainsi l’intelligence de ne pas « étaler » sa culture ou ses rencontres mais de nous faire partager avec bonheur son enthousiasme, ses coups de cœur avec son regard tendrement malicieux.

    Bien sûr, au-delà du bonheur communicatif d’écrire, les pages exhalent et exaltent sa passion du cinéma et des mots. Il jongle avec les mots mais aussi avec les années, les souvenirs, les films, avec une tendre ironie. La mélancolie surgit, comme dans ses autres ouvrages, subrepticement et pudiquement, lorsqu’il évoque ses parents, son frère et quelques autres, célèbres ou inconnus. Il reste avant tout un amoureux : des mots, du cinéma, des actrices, de la vie, de l’amour, de ses parents, de son frère…et ses pages résonnent de cet amour. Se souvenir des belles choses. Le temps d’une anecdote savoureuse en compagnie de Chabrol. D’un hommage à l’intelligence de Sharon Stone. A la réjouissante insolence de Jane Campion. A la pétillante Jane Fonda. Le temps d’un bel hommage à Claude Miller « grand cinéaste de sa génération » dont l’ « art mêle violence et subtilité », par l’évocation de « Dites-lui que je l’aime ». Un hommage à la « folie douce » de Tim Burton. Et à tant d’autres…

    Ce qui marquera certainement ceux qui ne le suivent pas encore sur twitter (« Je me souviens que pour naviguer sans effort dans la blogosphère, j’avais choisi @jajacobbi comme nom de geek ») où, chaque jour ou presque, avec une impressionnante régularité, il délivre de savoureuses et caustiques (mais, là aussi, jamais cruelles) pensées, c’est à quel point il est ancré dans son époque, curieux de celle-ci, ce qui n’étonnera en revanche probablement pas les habitués de Cannes, festival qui, toujours, a su s’adapter à l’époque, débusquer de nouveaux talents, se renouveler. Il cite aussi bien des films (« Camille redouble ») ou des séries récents que des classiques même si cela ne l’empêche pas d’énoncer quelques regrets : « Je me souviens que François Truffaut disait que les cinéastes seraient bientôt jugés par des gens n’ayant pas vu « L’Aurore », de Murnau. Nous y sommes. » Sans même remonter jusqu’à Murnau (je crois même que c’est presque une vision optimiste), il est triste d’observer que le cinéma est parfois jugé par des gens qui pensent qu’il commence en 2000 et ne dépasse pas les frontières des Etats-Unis.

    Mais s’il y a quelques piques sibyllines réjouissantes (jamais gratuites comme au sujet de cette Ministre « responsable mais pas coupable » ), c’est surtout un admirateur, et finalement, il est sans doute la personne avec laquelle il est le moins tendre et le moins indulgent, même si, du haut de ses impériales marches, il a certainement pu observer tant de mesquineries, d’indélicatesses qu’il a l’élégance d’oublier ou de résumer d’un trait d’humour plus ou moins énigmatique. Je me souviens, à mon tour que, dans un autre livre, il disait que « Cannes n’est pas un paradis pour les âmes sensibles. » La sienne a parfois dû être mise à rude épreuve.

    Ces Pas perdus plairont, évidemment, aux amoureux du cinéma (même s’il n’y est pas question que de cinéma mais aussi de peintures, de politiques, de littérature, mais que, d’une certaine manière, ces pas perdus relient tous entre eux et finalement de manière plus ou moins lointaine, au cinéma) mais donnera aussi envie de découvrir certains films, d’en revoir d’autres comme , par exemple, Casablanca dont il parle magnifiquement. « Alors, revoir « Casablanca », c’est fredonner une fois encore la complainte du temps qui passe. » Je dois avouer revoir chaque fois ce film avec le même plaisir, et bien que l’ayant en DVD, ne jamais résister à un passage télévisé : le charme troublant de ce couple de cinéma mythique et le charisme ensorcelant de ceux qui les incarnent, la richesse des personnages secondaires, la cosmopolite Casablanca d’une ensorcelante incandescence, la musique de Max Steiner, la voix de Sam douce et envoûtante chantant le nostalgique « As time goes by », la menace de la guerre lointaine et si présente, la force et la subtilité du scénario, le dilemme moral, la fin sublime, le romantisme désenchanté et l’exaltation nostalgique et mélancolique de la force du souvenir et de l’universalité de l’idéalisme (amoureux, résistant) et du combat pour la liberté qui font de ce film un chef d’œuvre…et un miracle quand on sait à quel point ses conditions de tournage furent désastreuses. La magie du cinéma, tout simplement, comme le dit Lauren Bacall : « On a dit de Casablanca que c’était un film parfait évoquant l’amour, le patriotisme, le mystère et l’idéalisme avec une intégrité et une honnêteté que l’on trouve rarement au cinéma. Je suis d’accord. Des générations se plongeront dans le drame du Rick’s Café Américain. Et au fil du temps, le charme de Casablanca, de Bogey et de Bergman continuera à nous ensorceler. C’est ça, la vraie magie du cinéma ».

    Nous apprenons aussi que sa première critique fut La Règle du jeu, qu’il regrette de n’avoir pas sélectionné Femmes au bord de la crise de nerfs de Pedro Almodovar… Vous saurez aussi l’éminente raison pour laquelle Jack Nicholson a décliné son invitation au jury du Festival de Cannes, ce qu’il pense de Lars von Trier et de son incompréhensible dérapage/provocation, en conférence de presse, à Cannes…

    Et puis, il y a ces aphorismes, ces maximes, ces petites phrases, ces couplets qui se retiennent comme une musique, irrésistible, dont voici quelques exemples parmi 496 « couplets » :

    « Je me souviens d’être allé au cinéma Le Rialto à Nice pendant la guerre et sur le pont du Rialto à Venise après la guerre.»

    « Je me souviens que les gens de droite prononçaient Mit’rand et ceux de gauche Mittérand. »

    « Je me souviens très bien du jour où Armstrong a fait les premiers pas de l’homme sur la Lune, parce que ce jour-là j’ai marché sur les lunettes. »

    Il y a ces transitions (ou absences de transitions), habiles, incongrues, qui sont parfois aussi drôles que les phrases elles-mêmes :

    « Je me souviens de la petite souris du dessinateur Plantu.

    Je me souviens de la souris d’agneau, je me souviens du morceau du boucher. Et aussi de La souris qui rugissait.

    Je me souviens de la Jouvence de l’Abbé Soury. »

    Ou cette autre, parmi tant d’autres, plus malicieuse encore, entre l’évocation des succès de Jérôme et Nicolas Seydoux et M. Verdoux, faussement innocente…

    Ces Pas perdus présentent de nombreux points communs avec ses précédents ouvrages. Il devrait donc ravir, à la fois, ceux qui, comme moi, avaient été enchantés par ces derniers et inciter les autres à les découvrir. On y retrouve ainsi cette autodérision « woodyallenienne » (auquel il semble, en plus de l’humour, désormais emprunter son rythme d’un projet par an, pour notre plus grand plaisir) dont il loue une fois encore les qualités, la « prodigalité créatrice et son humour dévastateur », en effet incontestables et qui ne cessent aussi de m’enchanter, me surprendre, récemment encore avec son To Rome with love . Au passage, je croise les doigts pour que son Blue Jasmine soit en sélection à Cannes. La date de sortie n’a pas encore été annoncée. Peut-être est-ce un bon présage… Comme dans ses précédents ouvrages, il reste toujours discret alors que sa mémoire doit détenir tant d’indiscrétions. Comme dans ses précédents ouvrages, il transmet avec élégance sa passion du cinéma, de l’écriture, de la vie, avec un humour réjouissant teinté de mélancolie pudique et légère. Après en avoir vu tant –de gens, de films, de pas perdus-, de le voir rester aussi curieux, jamais cynique (mal de l’époque qui, aux yeux de certains, tristement, devient une qualité), amusé, amusant, est réellement rafraîchissant quand tant d’autres en ayant vu et vécu bien moins sont déjà las, blasés, condescendants et évidemment : cyniques. Comme dans ses précédents ouvrages également : tendre impertinence et ironie jubilatoire sont au rendez-vous.

    Ces Pas perdus sont un voyage sinueux et mélodieux dans sa mémoire, une vie et des souvenirs composés de rêves, sans doute de cauchemars, qu’il a toujours la délicatesse de dessiner en filigrane. S’il parle de lui, ce n’est jamais par orgueil, mais finalement pour nous parler à nous ou de nous, faisant de ses pas perdus, aussi, les nôtres. Ces Pas perdus se lisent comme s’écouterait une chanson (du passé, et du présent, et même de l’avenir) qui a l’effet d’une madeleine de Proust que l’on fredonne avec une nostalgie joyeuse, ou comme se regarde une suite de courts-métrages ou de nouvelles ( comme un délicieux court texte sur Hopper, notamment, en témoigne). Si vous aimez et voulez croiser le si cinématographique Hopper donc, Truffaut, Sautet, Sagan et Sartre, Casablanca, Monsieur Arnaud, le cinéma, Cannes (les souris ?), Woody Allen, Tom Ripley (ah, Tom Ripley…), La Madone au Chardonneret de Raphaël, Catherine Deneuve, la danse des petits pains dans La Ruée vers l’or, des Présidents de la République, Antoine Doinel et tant d’autres… alors… écoutez cette chanson, elle vous fera irrésistiblement monter le sourire aux lèvres, pas un sourire cynique, non, mais un sourire tendre, joyeux, nostalgique, amusé, empathique.

    As time goes by… La vie passera comme un rêve, surtout si on a l’élégance, comme l’auteur de ces Pas perdus, de plonger dans sa mémoire et de regarder le passé et les autres avec bienveillance, lucidité, tendresse. Le livre, décidément, d’un« gentleman old school » qui reste finalement le « chef de village » d’un « petit port de pêcheurs isolé au sud de la France » (ceux qui ont vu « Une journée particulière » comprendront).

    Ces réjouissants Pas perdus s’achèvent par un hommage à la vie, une douce confusion entre cinéma et réalité, et par « Woody », évidemment par Woody dont le plaisir à mélanger fiction et réalité, l’enthousiasmante et enthousiaste curiosité, l’amour du cinéma et plus encore l’humour, décidément, le rapprochent tant. Leur lecture, elle, s’achève par l’envie de réécouter la chanson de ces Pas perdus et de retourner sur ce doux rivage bercé par le flux et le flot d’une mémoire composée d’oublis judicieux et de souvenirs drôles, élégants, émouvants. Pouvoir, inestimable, de ce doux « démon » de l’écriture que de rendre universelle une mélodie finalement très personnelle et que de rendre harmonieux tous ces souvenirs épars de 7 décennies. Partez vite trouver et entonner ces Pas perdus, savoureux et mélodieux tourbillon de (la) vie, de mots et de cinéma, « en-chanté » et enchanteur !

    Les Pas perdus Date de parution : le 24 Avril 2013 – Flammarion

    Suivez le Festival de Cannes 2013 en direct sur http://inthemoodforfilmfestivals.com, http://inthemoodlemag.com et http://inthemoodforcannes.com . A ne pas manquer également, en ce moment : « Phèdre » à la Comédie Française (retrouvez ma critique, en cliquant ici) et la sortie du DVD du 20ème anniversaire de « La Liste de Schindler », ce 9 avril, un chef d’oeuvre du « président » Spielberg (dont vous pouvez retrouver ma critique, en cliquant ici).

    Lien permanent Imprimer Catégories : CHRONIQUES LITTERAIRES, FESTIVAL DE CANNES 2013 Pin it! 0 commentaire
  • Critique - Théâtre - "Phèdre" à la Comédie Française - Mise en scène de Michael Marmarinos

    Pour illuminer un dimanche pluvieux et maussade, il y a 15 jours, je me suis brusquement décidée à aller voir « Phèdre » à la Comédie Française. Une envie irrépressible et soudaine de me laisser étourdir par des mots et un lieu éblouissants. Chacun ses drogues. Pour moi, ce sont l’écriture, le cinéma, et le théâtre. Evidemment, la pièce était complète mais la Comédie Française propose toujours ce formidable système, le petit bureau : une heure avant chaque représentation de la Salle Richelieu, 65 places sont mises en vente au prix de 5 €, au guichet du « petit bureau », situé rue de Richelieu.

    Même si j’y suis allée de nombreuses fois, je n’y étais pas retournée depuis les travaux qui ont sublimé la salle Richelieu, et aller à la Comédie Française est toujours pour moi une évasion exaltante et spirituelle, et comme pénétrer dans un antre majestueux auréolé de tous ces mots, tous ces textes, tous ces auteurs qui semblent encore voguer dans l’air, dans cette atmosphère particulière à la fois joyeuse et recueillie.

    La dernière pièce à la Comédie Française dont je vous ai parlé ici était « Un chapeau de paille d’Italie », mise en scène signée Giorgio Barberio Corsetti. 2H30 incroyables ( trop courtes !), une satire burlesque et enchantée, extravagante, poétique comme un film de Kaurismäki, délirante, déjantée et musicale comme un film de Kusturica, d’une absurdité irrésistible comme un film de Tati mais une absurdité signifiante comme un livre de Ionesco, et grâce à laquelle j’avais fait un tour de manège étourdissant sans oublier de formidables comédiens dont l’étendue du talent avait été particulièrement mise en exergue par une mise en scène qui transcendait un texte intemporel.

    Comme tout grand texte, et a fortiori avec la pièce de Racine, intemporelle est aussi évidemment « Phèdre », tant de fois jouée, lue, entendue et pourtant…toujours aussi moderne et tragiquement envoûtante.

    Rappel du début de l’histoire pour ceux qui ne la connaîtraient pas. Fille de Minos et de Pasiphaé, Phèdre lutte en vain contre la passion qu’elle éprouve pour Hippolyte, le fils de Thésée dont elle est l’épouse. Épuisée et culpabilisée par ses sentiments qu’elle ne contrôle pas, elle cherche par tous les moyens à l’éloigner d’elle. Ce beau-fils, adulé et rejeté, a l’intention de quitter Trézène pour partir à la recherche de son père disparu, fuyant aussi par là son propre amour pour Aricie, soeur des Pallantides, clan ennemi.

    Jean Racine est au sommet de sa gloire lorsque Phèdre est représentée pour la première fois en 1677 à l’Hôtel de Bourgogne, sous le titre initial d’ « Hippolyte », puis de « Phèdre et Hippolyte ». C’était donc logique et judicieux que de choisir cette même pièce pour la réouverture de la salle Richelieu de la Comédie Française sachant que la Comédie Française a été fondée par lettre de cachet (par Louis XIV le 21 octobre 1680) pour fusionner les deux seules troupes parisiennes de l’époque, la troupe de l’Hôtel Guénégaud et celle de l’Hôtel de Bourgogne.

    Quand vous prenez vos places au petit bureau, vous obtenez une place à visibilité réduite, mais peu m’importait : emportée par la majesté des mots et du lieu, j’étais à la fois terriblement là et ailleurs, fascinée, une nouvelle fois, par l’émotion de ce texte sublimement tragique.

    La mise en scène de Michael Marmarinos est, certes, de prime abord, déconcertante et le décor déconcertant de simplicité composé d’encens, de chaises, d’une table dressée, d’un lit, d’image de Vénus, d’une radio, et puis de l’horizon bleutée du ciel et de la mer sur vidéo (symbole du départ, d’un ailleurs inaccessible, mais aussi d’intemporalité : « La Grèce antique était trop abstraite pour moi. Ce qu’il y a d’antique, c’est l’horizon, la mer et l’île » d’après le metteur en scène ) et puis du véritable héros en tout cas dans cette mise en scène : les mots et leur musicalité fascinante. Ceux qui, justement, nous font sentir terriblement là et terriblement ailleurs. Ceux par qui arrive cette tragédie irréversible et inéluctable. Quant aux costumes, ils évoquent plutôt les années 20/30.

    Ce qui aura sans doute le plus décontenancé les spectateurs, c’est cette radio en permanence allumée (qui vient se mêler à la musique du quatuor ENEA) d’après le metteur en scène là pour « figurer l’écoulement du temps réel », peut-être aussi pour figurer une autre actualité de la Grèce, ou encore mettre l’accent sur l’intemporalité et nous forcer, aussi, à une époque où l’attention est tellement volatile, détournée et sollicitée, à nous appliquer à entendre, écouter et savourer la beauté de ces mots. Pour insister sur cette musicalité, sur le côté de la scène se situe un micro dans lequel déclament les comédiens à certains moments, ce qui nous donne l’impression que les vers de Racine se transforment en air de chanson moderne, n’en devenant que plus réels et bouleversants.

    La tragédie de Racine étant comme beaucoup d’autres nourrie de Grèce antique, un metteur en scène de nationalité grecque comme l’est Michael Marmarinos aurait pu tomber dans des clichés surannés. « On a besoin, dans la tragédie, de réalité, mais pas de réalisme » a-t-il déclaré et, en effet, sa mise en scène nous plonge dans une réalité qui peut être celle de personnages mythiques mais qui peut aussi être une réalité plus proche de nous.

    Et puis il y a les comédiens au premier rang desquels Elsa Lepoivre (Phèdre) et Pierre Niney (Hippolyte). La première en Phèdre est une reine déchirée par la passion et la culpabilité et d’une émotion déchirante parce que jamais dans la grandiloquence. Phèdre est étouffée par ses sentiments, prise dans un étau (de la passion, de la souffrance, de la culpabilité), sans refuge. Impériale Elsa Lepoivre, forte ou exsangue mais bouleversante, terrassée par ses sentiments dont elle est victime.

    Le second en Hippolyte – qui joue le rôle en alternance avec Benjamin Lavernhe – procure au rôle une sidérante élégance, maturité (pour un comédien de 23 ans seulement), une force altière teintée d’une légère vulnérabilité (son amour pour Aricie…). Il jongle avec une indicible habileté avec les alexandrins, sans jamais trébucher, et est un Hippolyte auquel sied parfaitement son jeu et son élégance singuliers et altiers, d’une assurance et d’une force implacables.

    Je vous avais dit à quel point son jeu m’avait impressionnée dans « Un chapeau de paille d’Italie », une performance qui était d’autant plus impressionnante qu’elle semblait être réalisée avec une facilité déconcertante. Il y chantait, dansait, sautait, s’énervait, charmait, s’échappait, revenait, faisait des sauts insensés…le tout avec une ingénuité remarquable. La vivacité et la précision de son jeu, et de ses gestes, renforçaient la modernité et le caractère intemporel de la pièce. Ne serait-ce que pour dire deux fois de manières très différentes et tout aussi irrésistibles, « Le dévouement est la plus belle coiffure d’une femme », réplique déjà drôle en elle-même, il montrait l’étendue de son jeu. Le rôle nécessitait déjà une énergie débordante mais la mise en scène ne lui facilitait vraiment pas la tâche se terminant par des obstacles infranchissables pour le commun des mortels. Il sublimait réellement ce rôle lui apportant modernité, ingénuité et énergie doucement folles. Si vous voulez le voir au cinéma, il est actuellement à l’affiche de « 20 ans d’écart » (LA comédie qui remplit actuellement les salles) et surtout vous pouvez acquérir le DVD des excellents « Comme des frères » ou celui de « J’aime regarder les filles » (dans lequel je l’avais découvert, vous pouvez d’ailleurs retrouver son interview, à ce sujet, ici) , deux films qui lui ont permis d’être nommés deux années de suite comme meilleur espoir aux César (en espérant que la troisième- pour « 20 ans d’écart? » sera la bonne…).

    Comme dans toute pièce de la Comédie Française, chaque comédien apporte néanmoins sa pièce à cet édifice respectant ainsi la devise latine de la Comédie Française « Simul et singulis » (« Ensemble et singuliers »).

    « Le jour n’est pas plus pur que le fond de mon cœur. » Au-delà de cette mise en scène originale, de ces comédiens, la beauté seule de ces monosyllabes (et, bien sûr, de tous les vers de Racine) justifie d’aller voir ce chef d’œuvre intemporel dans cet antre du théâtre porté par cette mise en scène audacieuse, réelle plus que réaliste qui, à la fois, nous ramène à nous-mêmes, et nous emporte. Une mise en scène moderne sans être caricaturale dans l’avant-gardisme, des comédiens bouleversants et un lieu qui exhale et magnifie la beauté poignante des mots elle-même transcendée par cette judicieuse mise en scène. Vous avez jusqu’au 26 juin 2013 pour vivre, à votre tour, ce beau moment…

    Du 2 mars 2013 au 26 juin 2013
    Durée du spectacle : 2h15 sans entracte

    · Cécile Brune: Panope, femme de la suite de Phèdre

    · Éric Génovèse: Théramène, gouverneur d’Hippolyte

    · Clotilde de Bayser: Œnone, nourrice et confidente de Phèdre

    · Elsa Lepoivre: Phèdre, femme de Thésée, fille de Minos et de Pasiphaé

    · Pierre Niney: Hippolyte, fils de Thésée et d’Antiope, reine des Amazones (en alternance)

    · Jennifer Decker: Aricie, princesse du sang royal d’Athènes

    · Samuel Labarthe: Thésée, fils d’Egée, roi d’Athènes

    · Benjamin Lavernhe: Hippolyte, fils de Thésée et d’Antiope, reine des Amazones (en alternance)

    Ismène, confidente d’Aricie: Emilie Prevosteau
    Mise en scène: Michael Marmarinos
    Assistante à la mise en scène: Alexandra Pavlidou
    Collaboratrice artistique et interprète: Myrto Katsiki
    Scénographie: Lili Pézanou
    Costumes: Virginie Merlin
    Lumières: Pascal Noël
    Musique originale et réalisation sonore: Dimitris Kamarotos
    Musique enregistrée: Quatuor ENEA
    Images du spectacle filmées par: Nikos Pastras

     

    Représentations à la Salle Richelieu, matinées à 14h, soirées à 20h30.

    Prix des places de 5 € à 39 €. Renseignements et location : tous les jours de 11h à 18h aux guichets du théâtre et par téléphone au 0825 10 16 80 (0,15 € la minute), sur le site Internet www.comedie-francaise.fr.

     

    Pour le plaisir des mots… :

     

    ACTE I SCÈNE III

    PHÈDRE

    Quel fruit espères-tu de tant de violence ?

    Tu frémiras d’horreur si je romps le silence.

    ……

    PHÈDRE

    Je t’en ai dit assez. Épargne-moi le reste.

    Je meurs pour ne point faire un aveu si funeste

    ……

    PHÈDRE

    Mon mal vient de plus loin. À peine au fils d’Égée

    Sous les lois de l’hymen je m’étais engagée,

    Mon repos, mon bonheur semblait s’être affermi,

    Athènes me montra mon superbe ennemi.

    Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ;

    Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue ;

    Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ;

    Je sentis tout mon corps et transir et brûler.

    Je reconnus Vénus et ses feux redoutables,

    D’un sang qu’elle poursuit tourments inévitables.

    Par des voeux assidus je crus les détourner :

    Je lui bâtis un temple, et pris soin de l’orner ;

    De victimes moi-même à toute heure entourée,

    Je cherchais dans leurs flancs ma raison égarée,

    D’un incurable amour remèdes impuissants !

    En vain sur les autels ma main brûlait l’encens :

    Quand ma bouche implorait le nom de la Déesse,

    J’adorais Hippolyte ; et le voyant sans cesse,

    Même au pied des autels que je faisais fumer,

    J’offrais tout à ce Dieu que je n’osais nommer.

    Je l’évitais partout. Ô comble de misère !

    Mes yeux le retrouvaient dans les traits de son père.

    Contre moi-même enfin j’osai me révolter :

    J’excitai mon courage à le persécuter.

    Pour bannir l’ennemi dont j’étais idolâtre,

    J’affectai les chagrins d’une injuste marâtre ;

    Je pressai son exil, et mes cris éternels

    L’arrachèrent du sein et des bras paternels.

    Je respirais OEnone, et depuis son absence,

    Mes jours moins agités coulaient dans l’innocence.

    Soumise à mon époux, et cachant mes ennuis,

    De son fatal hymen je cultivais les fruits.

    Vaines précautions ! Cruelle destinée !

    Par mon époux lui-même à Trézène amenée,

    J’ai revu l’ennemi que j’avais éloigné :

    Ma blessure trop vive a aussitôt saigné,

    Ce n’est plus une ardeur dans mes veines cachée :

    C’est Vénus tout entière à sa proie attachée.

    J’ai conçu pour mon crime une juste terreur ;

    J’ai pris la vie en haine, et ma flamme en horreur.

    Je voulais en mourant prendre soin de ma gloire ;

    Et dérober au jour une flamme si noire :

    Je n’ai pu soutenir tes larmes, tes combats ;

    Je t’ai tout avoué ; je ne m’en repens pas,

    Pourvu que de ma mort respectant les approches,

    Tu ne m’affliges plus par d’injustes reproches,

    Et que tes vains secours cessent de rappeler

    Un reste de chaleur tout prêt à s’exhaler.

    Lien permanent Imprimer Catégories : CHRONIQUES THEATRALES Pin it! 5 commentaires
  • Critique - "Un balcon sur la mer" de Nicole Garcia, à 20H45 sur Ciné + Emotion

    balcon1.jpg

    Quatre ans après « Selon Charlie » (alors injustement malmené par la critique, notamment lors de sa présentation en compétition du Festival de Cannes), Nicole Garcia revenait à la réalisation avec «Un balcon sur la mer » dans lequel Marc (Jean Dujardin, avant "The Artist"), marié à un professeur (Sandrine Kiberlain), et père d’une petite fille, est agent immobilier dans le Sud de la France. Il mène une vie paisible et confortable jusqu’au jour où, lors d’une visite immobilière, il rencontre une femme mystérieuse (Marie-Josée Croze) représentant un acquéreur. Il pense reconnaître en cette femme énigmatique au charme envoûtant Cathy, l’amour de ses 12 ans, alors qu’il vivait en Algérie, à la fin de la guerre d’indépendance. Après une nuit d’amour la jeune femme disparait et le doute s’empare de Marc sur la réelle identité de cette dernière. Va alors débuter pour lui une quête. Amoureuse et identitaire. En partant à se recherche, c’est avant tout son propre passé enfoui qu’il va (re)trouver.

    balcon2.jpg

    Une nouvelle fois, Nicole Garcia se penche sur l’enfance, ce qu’il en reste, et sur les méandres de la mémoire et la complexité de l’identité. Tout en finesse. Avec une lenteur appréciable quand le cinéma vise de plus en plus l’efficacité, oubliant d’ailleurs qu’elle n’est pas forcément synonyme de fracas et de vitesse mais parfois de silences et de lenteur, oubliant que le message ou le sujet qu’il véhicule n’en a que plus de force en s’immisçant plutôt qu’en s’imposant bruyamment.

    Ce « balcon sur la mer » est à l’image de la lumière du sud dont il est baigné, d’abord éblouissante puis laissant entrevoir la mélancolie et la profondeur, plus ombrageuse, derrière cette luminosité éclatante, laissant entrevoir aussi ce qui était injustement resté dans l’ombre, d’une beauté a priori moins étincelante mais plus profonde et poignante.

    A l’image de la mémoire fragmentaire et sélective de Marc, le passé et la vérité apparaissent par petites touches, laissant sur le côté ce qui devient secondaire. Ainsi peut-on d’abord regretter le caractère elliptique du scénario, par exemple concernant la vie conjugale de Marc, mais cette ellipse se révèle avec le recul un judicieux élément dramatique puisque notre point de vue épouse alors celui de Marc. Sa femme est effacée comme son présent s’efface pour laisser place au passé qui ressurgit. Avec lui, on chemine vers ce balcon sur la mer, vers ce lieu de l’enfance perdue.

    Sans doute la présence de Jacques Fieschi, coscénariste (et notamment ancien scénariste de Claude Sautet) n’y est-elle pas étrangère, mais Nicole Garcia est une des rares à savoir raconter des « histoires simples » qui révèlent subtilement la complexité des « choses de la vie ». Des idées simples de mise en scène mais qui ont toutes une réelle signification comme ces souvenirs (re)vus à hauteur d’enfant, laissant les adultes et parfois la violence dans les limbes de la mémoire. Une manière délicate de dire l’indicible. De montrer simplement toute l’ambivalence humaine comme le personnage de Marie-Josée Croze qui multiplie ainsi les identités : celle qu’elle endosse en tant que prête-nom, celle qu’elle endosse pour Marc, jouant donc constamment un rôle dans la vie avant de le faire sur scène débarrassée de ses artifices. C’est paradoxalement en jouant qu’elle se trouvera elle-même. En cela, « Un balcon sur la mer » est aussi une véritable mise en abyme de l’imaginaire et donc du cinéma, un hommage à leur pouvoir salvateur.

    La plus grande réussite du film c’est néanmoins sans aucun doute les choix de Jean Dujardin et Marie-Josée Croze dans les rôles principaux. Le premier incarne Marc à la perfection, traduisant avec beaucoup de justesse et de nuances les doutes de cet homme qui retrouve son passé, son enfance et ainsi un ancrage dans le présent. Il rend son personnage touchant et bouleversant sans jamais forcer le trait et montre une nouvelle fois la large palette de son jeu. Face à lui, Marie-Josée Croze est plus mystérieuse et incandescente que jamais après le mésestimé « Je l’aimais » de Zabou Breitman. De leur couple se dégage beaucoup de charme, de mystère, mais aussi une forme d’innocence qui renvoie à l’enfance.

    En toile de fond, l’Algérie, sa violence et la nostalgie qu’elle suscite, et la ville d’Oran où a vécu Nicole Garcia enfant (et d’ailleurs également Jacques Fieschi). Une violente nostalgie qui est aussi celle de ces souvenirs d’enfance et de ces doux regrets qui ressurgissent brutalement et submergent, dans ce sens «Un balcon sur la mer » est un film à la fois très personnel et universel. Le balcon sur la mer : c’est cet endroit secret de nos mémoires qui donne sur les souvenirs d’enfance enfouis, dont la réminiscence est tantôt douloureusement heureuse ou joyeusement douloureuse mais jamais exempte d’émotion. Un balcon sur la mer dont je vous engage à aller respirer l’air iodé. Un subtil thriller sentimental au parfum doux, violent et enivrant des souvenirs d’enfance.

    Lien permanent Imprimer Catégories : A VOIR A LA TELEVISION : CRITIQUES DE FILMS Pin it! 0 commentaire
  • Dates du Festival du Film Asiatique de Deauville 2014

    Dates du 16ème Festival du Film Asiatique de Deauville : jeudi 5 au dimanche 9 mars 2014

    Après une réjouissante édition 2013 (dont vous pouvez retrouver mon bilan complet, en cliquant ici), les organisateurs du Festival du Film Asiatique de Deauville nous annoncent déjà les dates de l’édition 2014 qui aura ainsi lieu du jeudi 5 au dimanche 9 mars 2014. Je vous recommande également l’excellent afterclip réalisé par les organisateurs que vous retrouverez ci-dessous, l’occasion également pour ces derniers de nous annoncer que l’édition 2013 a fait 18500 entrées en salles. J’en profite enfin pour vous annoncer la sortie de mon roman « Les Orgueilleux » qui se déroule dans le cadre du Festival du Cinéma Américain de Deauville et qui sera publié début Mai 2013. Pour en savoir plus, vous pouvez déjà suivre le projet sur Facebook http://facebook.com/LesOrgueilleux et sur twitter (@LesOrgueilleux ). Pour tout savoir sur le Festival du Film Asiatique de Deauville, retrouver le site officiel du festival : http://deauvilleasia.com .

    Retrouvez désormais tous les festivals de cinéma sur mon nouveau site http://inthemoodforfilmfestivals.com et sur sa page Facebook associée : http://facebook.com/inthemoodforfilmfestivals .


     
     

                                                           

    Lien permanent Imprimer Catégories : IN THE MOOD FOR NEWS (actualité cinématographique) Pin it! 0 commentaire
  • « La Liste de Schindler » de Steven Spielberg – Edition 20ème anniversaire Blu-ray/ DVD

    « La Liste de Schindler » de Steven Spielberg – Edition 20ème anniversaire Blu-ray/ DVD

     

    A l’occasion du 20ème anniversaire de sa sortie, « La Liste de Schindler » de Steven Spielberg (dont je vous rappelle qu’il sera le Président du jury du 66ème Festival de Cannes) a été restaurée à partir de la copie 35 mm originale du film. Découvrez ce nouveau DVD/Blu-ray le 9 avril 2013 et retrouvez, ci-dessous, la critique de ce chef d’oeuvre indispensable.

    schindler3.jpg

    Avant que Spielberg ne réalise « La liste de Schindler », long aura été le parcours pour aboutir à ce film. Un premier projet de film avait ainsi tout d’abord échoué. C’est Poldek Pfefferberg, un des 1100 Juifs sauvés par Oskar Schindler, qui devait raconter la vie de ce dernier. Un film sur Schindler basé sur ce récit devait même être tourné avec la Metro Goldwyn Mayer en 1963. Presque 20 ans plus tard, en 1982, l’écrivain Thomas Keneally écrivit le livre « La Liste de Schindler » après avoir rencontré Pfefferberg. C’est ce livre qui servira de base au film éponyme de Spielberg. Universal Pictures en acheta les droits. Spielberg rencontra Pfefferberg et voulut d’abord confier la réalisation du film à Roman Polanski qui refusa puis à Scorsese qui refusa à son tour. C’est ainsi que Spielberg décida de le réaliser en raison, notamment, du génocide en Bosnie : « La principale raison pour laquelle j’ai tenu à réaliser ce film sans plus tarder, c’est que la purification ethnique qui sévit en Bosnie me persuade de plus en plus de la ressemblance terrifiante de notre époque avec celle où se déroula la Shoah. Je n’avais jamais, dans aucun de mes films, décrit la réalité. Je consacrais toute mon énergie à créer des mondes imaginaires. Je crois que si j’avais inversé mon plan de travail et tourné en premier « La Liste de Schindler », je n’aurais jamais éprouvé le moindre désir de réaliser, ensuite, un film sur les dinosaures. » Spielberg ne demanda pas de salaire pour ce film, ce qui aurait été pour lui « l’argent du sang ».

    Suite au succès remporté par le film, Spielberg créa « la Fondation de l’Histoire Visuelle des Survivants de la Shoah », une organisation à but non lucratif qui rassemble des archives de témoignages filmés des survivants de l’Holocauste. L’argent récolté lui a également permis de produire des documentaires sur la Shoah pour la télévision comme « Anne Franck remembered » (1995), « The lost children of Berlin » (1996) « The Last days » (1998).

    Le film a été tourné entre mars et mai 1993, en soixante-douze jours, essentiellement dans le quartier de Kazimierz à Cracovie.

    C’est le 30 novembre 1993 que « La liste de Schindler » sortit en salles, soit trente ans après le premier projet de film sur Oskar Schindler. Cela valait la peine d’attendre. Un sujet comme celui-ci nécessitait talent, maturité, sensibilité, sobriété et travail de documentation. A chaque film sur l’Holocauste revient la même question : peut-on et doit-on faire une fiction d’une atroce réalité qui la dépasse ? Doit-on, pour transmettre l’Histoire, tenter de raconter l’indicible, forcément intransmissible ? Spielberg est-il parvenu à lever toutes les réticences ? Claude Lanzmann écrivit ainsi : « L’Holocauste est d’abord unique en ceci qu’il édifie autour de lui, en un cercle de flammes, la limite à ne pas franchir parce qu’un certain absolu de l’horreur est intransmissible : prétendre pourtant le faire, c’est se rendre coupable de la transgression la plus grave. »

    Synopsis : Oskar Schindler (Liam Neeson) est un industriel allemand, membre du parti nazi. Bon vivant, profiteur, époux infidèle, il ne semble avoir qu’une obsession : faire du profit, et faire retentir son nom. Tandis que les Juifs sont regroupés et enfermés dans des ghettos, il réussit à obtenir les capitaux nécessaires (provenant de la communauté juive) pour racheter une fabrique de casseroles. Il emploie une main d’œuvre juive bon marché dans son usine, afin de la faire prospérer, apparemment indifférent à l’horreur qui se déroule en dehors de son usine. Il faudra la liquidation du Ghetto de Cracovie, en mars 1943, sous les ordres du commandant SS Amon Göth (Ralph Fiennes) pour qu’il prenne conscience de l’ineffable horreur nazie…

    schindler1.jpg

    La première scène nous montre Schindler s’habillant méthodiquement, soigneusement, choisissant cravate, boutons de manchette, et épinglant sa croix gammée. Le tout avec la dextérité d’un magicien. Nous n’avons pas encore vu son visage. De dos, nous le voyons entrer dans une boite de nuit où se trouvent des officiers nazis et des femmes festoyant allègrement. Il est filmé en légère contre-plongée, puis derrière les barreaux d’une fenêtre, puis souriant à des femmes, puis observant des officiers nazis avec un regard mi-carnassier, mi-amusé, ou peut-être condescendant. Assis seul à sa table, il semble juger, jauger, dominer la situation. Sa main tend un billet avec une désinvolte arrogance. Son ordre est immédiatement exécuté. Son regard est incisif et nous ignorons s’il approuve ou condamne. Il n’hésite pas à inviter les officiers nazis à sa table, mais visiblement dans le seul but de charmer la femme à la table de l’un d’entre eux. Cette longue scène d’introduction sur la musique terriblement joyeuse (« Por una cabeza » de Gardel), et d’autant plus horrible et indécente mise en parallèle avec les images suivantes montrant et exacerbant même l’horreur qui se joue à l’extérieur, révèle tout le génie de conteur de Spielberg. En une scène, il révèle tous les paradoxes du personnage, toute l’horreur de la situation. L’ambigüité du personnage est posée, sa frivolité aussi, son tour de passe-passe annoncé.

    Un peu plus tard, Schindler n’hésitera pas à occuper l’appartement dont les occupants ont dû rejoindre le Ghetto. Il faudra que de son piédestal -des hauteurs du Ghetto, parti en promenade à cheval avec une de ses maîtresses- il observe, impuissant, le massacre du Ghetto de Cracovie. Il faudra que son regard soit happé par le manteau rouge d’une petite fille (Spielberg recourt à la couleur comme il le fera à cinq autres occasions dans le film) perdue, tentant d’échapper au massacre (vainement, comme nous le découvrirons plus tard) pour qu’il prenne conscience de son identité, de l’individualité de ces juifs qui n’étaient alors pour lui qu’une main d’œuvre bon marché. Créer cette liste sera aussi une manière de reconnaître cette individualité, de reconnaître qu’à chaque nom correspond une vie sauvée. Sans doute la démarche d’une jeune femme qui lui demande plus tard de faire venir ses parents détenus à Plaszow parce qu’elle a eu écho de sa bonté, qu’il renvoie menaçant de la livrer à la Gestapo tout en lui donnant gain de cause, l’aura-t-elle incité à devenir celui pour qui on le prenait déjà, cet « homme bon », à faire retentir son nom, mais d’une autre manière (là encore, le paradoxe d’Oskar Schindler, il ne recevra pas la jeune femme la première fois, non maquillée et pauvrement vêtue mais seulement lorsqu’elle reviendra maquillée et avec d’autres vêtements). A partir de ce moment, il tentera alors avec son comptable Itzhak Stern (Ben Kingsley), de sauver le plus de vies possibles.

    schindler2.jpg

    La scène précitée du massacre qu’observe Schindler est aussi nécessaire qu’insoutenable (une quinzaine de minutes) entre les exécutions, les médecins et infirmières obligés d’empoisonner les malades dans les hôpitaux pour leur éviter d’être exécutés, les enfants qui fuient et se cachent dans des endroits tristement improbables, l’impression d’horreur absolue, innommable, de piège inextricable, suffocant. La scène est filmée caméra à l’épaule (comme 40% du film) comme si un reporter parcourait ce dédale de l’horreur et, comme dans tout le film, Spielberg n’en rajoute pas, filme avec sobriété cette réalité reconstituée qui dépasse les scénarii imaginaires les plus effroyables. Des valises qui jonchent le sol, un amas de dents, de vêtements, une fumée qui s’échappe et des cendres qui retombent suffisent à nous faire comprendre l’incompréhensible ignominie. Les échanges, implicites, entre Schindler et le comptable Stern sont aussi particulièrement subtils, d’un homme qui domine l’autre , au début, à la scène deux hommes qui trinquent sans que jamais l’horrible réalité ne soit formulée.

    Le scénario sans concessions au pathos de Steven Zaillian, la photographie entre expressionnisme et néoréalisme de Janusz Kaminski (splendides plans de Schindler partiellement dans la pénombre qui reflètent les paradoxes du personnage), l’interprétation de Liam Neeson, passionnant personnage, paradoxal, ambigu et humain à souhait, et face à lui, la folie de celui de Ralph Fiennes, la virtuosité et la précision de la mise en scène (qui ne cherche néanmoins jamais à éblouir mais dont la sobriété et la simplicité suffisent à retranscrire l’horrible réalité), la musique poignante de Johns Williams, et le message d’espoir malgré toute l’horreur en font un film poignant et magistral.

    « La liste de Schindler » a d’ailleurs reçu douze nominations aux Oscars en 1994 et en a remporté sept dont ceux du meilleur film, meilleur scénario adapté, meilleure direction artistique, meilleur réalisateur, meilleur montage, meilleure photographie et meilleure musique. Liam Neeson et Ralph Fiennes ont évidemment été tous deux nommés pour l’Oscar du meilleur acteur, pour le premier, et celui du meilleur second rôle masculin, pour le second, mais ce sont Tom Hanks, pour « Philadelphia », et Tommy Lee Jones, pour « Le Fugitif » qui les ont obtenus.

    Alors, pour répondre à la question initiale, oui, il faut et il fallait faire un film sur ce sujet car certes « un certain absolu de l’horreur est intransmissible », forcément, mais cela n’empêche pas d’essayer de raconter, de transmettre pour que justement cet absolu de l’horreur ne se reproduise plus. Ce film permet à ceux qui ont regardé avec des yeux d’enfants éblouis les autres films de Spielberg, d’appréhender une horreur que leurs yeux n’auraient peut-être pas rencontrée autrement, trop imperméables à des films comme « Nuit et brouillard » ou « Shoah ».

    Comme l’avait fait Benigni avec « La vie est belle » là aussi fortement contesté (retrouvez ma critique de « La vie est belle » en cliquant ici et celle de « Monsieur Klein » de Losey en cliquant là, deux films indispensables, revoyez également « Le Pianiste » de Polanski), Spielberg a choisi la fiction, mais n’a surtout pas occulté la réalité, il l’a simplement rendue visible sans pour autant la rendre acceptable. Une scène en particulier a pourtant suscité une relative controverse, celle lors de laquelle des femmes sont envoyées dans une « douche » à Auschwitz-Birkenau, ignorant si en sortira un gaz mortel. Quand la lumière s’éteint, c’est aussi la certitude du spectateur avant que l’eau ne jaillisse. Scène terrible et par laquelle Spielberg n’a en aucun cas voulu faire preuve d’un suspense malsain mais a brillamment montré quel pitoyable pouvoir sur les vies (parallèle avec le passionnant dialogue sur le pouvoir entre Schindler et Göth) détenait les tortionnaires des camps qui, d’un geste à la fois simple et horrible, pouvaient les épargner ou les condamner.

    « La liste de Schindler » est un film nécessaire et indispensable. Par le prisme du regard d’un homme avec tout ce que cela implique de contradictions (au sujet duquel le film a l’intelligence de ne jamais lever tout à fait le mystère) qui, d’indifférent devint un « Juste » et sauva 1100 juifs, il nous fait brillamment appréhender l’indicible horreur et montre aussi que des pires atrocités de l’humanité peuvent naitre l’espoir. Quand un sondage sidérant, à l’occasion de la commémoration des 70 ans de la Rafle du Vel d’Hiv, vient de révéler que 57% des 25-34 ans, 67% des 15-17 ans, ignorent tout de la Rafle du Vel d’Hiv (42% tous âges confondus) et (comment est-ce possible ?!) des films comme celui-ci continueront d’avoir leur raison d’être. C’est aussi un film sur le pouvoir, celui, pathétique et exécrable, de ceux qui en abusent ou de celui qui le détourne à bon escient, celui du cinéma, instrument du devoir de mémoire.

    schindler4.jpg

    Un film dont vous ressortirez abattus, en colère, bouleversés mais aussi avec le sentiment que le pire peut transformer un homme et faire naitre l’espoir en l’être humain malgré les ignominies dont il peut se rendre capable ; et avec des images, nombreuses, à jamais gravées dans vos mémoires parmi lesquelles celle d’un manteau rouge, lueur tragique et innocente au milieu de l’horreur ou celle de la fin, ces pierres posées sur une tombe par des rescapés et acteurs pour remercier un homme pour toutes les vies qu’il aura sauvés et pour celles, qui grâce à sa liste, à ces noms et identités écrits et affirmés, auront pu voir le jour.

    Cliquez ici pour retrouver mes autres critiques de films de Spielberg et notamment de son dernier grand film » Lincoln ».

    Lien permanent Imprimer Catégories : IN THE MOOD FOR NEWS (actualité cinématographique) Pin it! 0 commentaire
  • Sortie du DVD de "Comme des frères" de Hugo Gélin

    Avant de vous parler de "Phèdre" (avec Pierre Niney, également au casting de "Comme des frères"), cliquez sur l'affiche pour retrouver ma critique du film d'Hugo Gélin publiée lors de sa sortie, et profitez de sa sortie en DVD ( ce 3 Avril) pour découvrir cet excellent film, un de mes coups de coeur de 2012.

    freres.jpg

     

    Lien permanent Imprimer Catégories : IN THE MOOD FOR NEWS (actualité cinématographique) Pin it! 0 commentaire