Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

arte

  • DELON - MELVILLE, LA SOLITUDE DE DEUX SAMOURAÏS de Laurent Galinon : le 13 avril 2026, sur Arte

    cinéma,film,documentaire,critique,delon,melville,laurent galinon,delon - melville,la solitude de deux samouraïs,arte,diffusion,13 avril 2026,jean-pierre melville,alain delon,un flic,le cercle rouge

    Le cœur d’une nuit blême ombrée d’angoisses est sans aucun doute le moment propice pour se laisser happer par l’atmosphère crépusculaire de ce documentaire, refuge alors gémellaire et réconfortant. En cette époque de tiédeur, le caractère entier de ces deux hommes farouchement anticonformistes en devient rassurant.  

    Une nuit d’insomnie, sur un coup de tête (ou peut-être de mélancolie), il me vient donc l’idée d’effectuer une plongée en territoire connu, et de revoir ce documentaire que je vous avais vivement recommandé lors de sa première diffusion, il y a deux ans. Après avoir été de nouveau transportée par celui-ci dans la galaxie melvillienne, je vous en livre une critique plus détaillée, avec les digressions qui me sont coutumières.

    Vous pourrez le (re)découvrir sur Arte le 13 avril 2026, à 22h35, après Un flic (que je vous encourage aussi à regarder, injustement moins connu que les autres films de Melville). Il est d’ores et déjà disponible sur le site de la chaîne Arte.tv, jusqu'au 9 octobre 2026.

    cinéma,film,documentaire,critique,delon,melville,laurent galinon,delon - melville,la solitude de deux samouraïs,arte,diffusion,13 avril 2026,jean-pierre melville,alain delon,un flic,le cercle rouge

    Dès les premiers plans, le téléspectateur est immergé dans l’hiver, dans cette lumière grisonnante, bleutée et presque métallique, symptomatique du cinéma de Melville. Celle de la nuit, des rues éteintes et d’ombres condamnées à la clandestinité pour agir. La photographie sombrement envoûtante de Matthieu Moerlen, sans chercher à singer, rend hommage à la lumière d’Henri Decaë dans Le Samouraï, qui se distingue par ses rues grises et désertes, l'atmosphère âpre du 36, quai des Orfèvres, la passerelle glaciale de la gare, les couloirs gris, et le cadre plus lumineux et feutré de la boîte de jazz dont le documentaire s’inspire pour le cadre des interviews. La musique, vaporeuse, remarquable, d’Olivier Casassus, inspirée des compositions de Michel Colombier, exhale une mélancolie tout aussi ensorcelante. Le tout est sublimé par un texte inspiré écrit par le réalisateur Laurent Galinon, lu en voix off par Judith Perrignon : « Chez Melville, il parle comme il tire. Sujet. Verbe. Complément. Puis de longs silences comme des déflagrations. »

    Laurent Galinon* est aussi l’auteur de Delon en clair-obscur (Mareuil Éditions, 2022), livre duquel émane aussi cette tonalité presque melvillienne, qui se savoure comme un roman noir, tragique, palpitant, irrigué de la beauté mystérieuse et mélancolique de celui que ce dernier nomme « l’astre noir ». Un livre qui esquisse les contours du personnage romanesque Delon, porté par une écriture ciselée, lyrique, sensible et ardente. Un livre sombrement éblouissant qui procure un relief fascinant aux mystères de l’acteur. Un livre qui vous parlera de Delon mieux que quiconque ne l’a fait, y apportant une réflexion passionnante sur le mystère, la solitude et la mélancolie et sur cet acteur « entier, contradictoire, complexe » qui « préfère la vulnérabilité de ses personnages à leur beauté ».

    cinéma,film,documentaire,critique,delon,melville,laurent galinon,delon - melville,la solitude de deux samouraïs,arte,diffusion,13 avril 2026,jean-pierre melville,alain delon,un flic,le cercle rouge

    Je savais déjà que j’allais retrouver un peu de l’âme envoûtante de ce livre et des films de Melville en revoyant ce documentaire. Le film nous embarque donc pour une virée melvillienne, que ce soit avec Bernard Stora, assistant sur Le Cercle rouge, au château de Monthyon, où fut tournée la scène finale du film, en nuit américaine. Ou autour du Jardin du Luxembourg à bord d’une DS Pallas grise, identique à celle de Costello, avec Éric Neuhoff.

    Lorsque j'avais vu ce documentaire la première fois, en 2024, Delon était encore vivant. Labro, qui en est un des principaux intervenants, aussi. La nostalgie envoûtante qui s’en dégage n’en devient que plus prégnante. Comme l'explique Neuhoff, « Delon dit toujours : le jour où je partirai, ce sera le Samouraï est mort. Il sait que c'est le rôle de sa vie. » Le Samouraï est mort.

    Le 18 août 2024, j’ai appris que les héros de l’enfance ne sont pas éternels, même si je le savais déjà, un peu. Je n’ai jamais réussi à jeter ces cassettes sur lesquelles mon père m’enregistrait les films dans mon enfance, des films avec Gabin, Ventura et surtout Delon. Beaucoup « de » Delon. Le temps et la même fourbe maladie auront emporté l’un et l’autre mais il reste encore ces cassettes avec leurs titres bien lisibles. L’accessoire survit toujours à l’essentiel. Comme pour remuer le couteau dans la plaie, béante. Alors la mort de Delon fut pour moi la mort d’une autre part d’enfance. Mais la magie du cinéma est toujours là, ce baume pour l’âme, pour nous faire croire à l’immortalité des héros de l’enfance et pour retrouver la quiétude si fugace de mes jeunes années même si c’est en plongeant dans une nuit, illusoire, de cinéma.

    Dès les premières secondes, c’est l’atmosphère d’un film noir américain qui nous enveloppe. Ou d’un film de Melville. 2 août 1973, 1 heure du matin. Des phares dans la nuit balaient la route. À la radio, on annonce que Melville a été « victime d’un infarctus. L’un des réalisateurs les plus populaires du cinéma français. On lui doit, entre autres, trois films avec Alain Delon. » La pluie ruisselle sur le pare-brise d’une voiture qui avance sur la route déserte. Les lueurs nocturnes se reflètent sur la carrosserie. Sceau de la fatalité, celui du film noir et du film melvillien : la mort plane. Le film s’ouvre et se clôture ainsi, sur cette route.

    Premier hommage à Melville avec cette atmosphère de film noir mais aussi cette construction. En effet, dans les films de Melville, début et fin résonnent toujours astucieusement.

    Ainsi, dans Le Samouraï, le plan du début et celui de la fin se répondent ingénieusement. Deux solitudes qui se font face. Costello. La pianiste. Dans la chambre grisâtre de Costello. Sous les néons de la boîte de jazz. Deux prisons auxquelles sont condamnés ces êtres solitaires qui se sont croisés l’espace d’un instant. 

    Dans Un flic, le récit est aussi claustrophobique. Après quelques plans sur les immeubles fermés du front de mer, la ville déserte et morne émerge de la nuit dans une lueur bleue, à travers les essuie-glaces. Melville nous transporte ensuite à Paris avec le flic en question, sur les Champs-Elysées. « Chaque après-midi à la même heure, je commençais mon périple par la descente des Champs-Elysées. » C’est là que s’achèvera le film.

    cinéma,film,documentaire,critique,delon,melville,laurent galinon,delon - melville,la solitude de deux samouraïs,arte,diffusion,13 avril 2026,jean-pierre melville,alain delon,un flic,le cercle rouge

    La citation d’ouverture du Cercle rouge définit aussi très bien cette idée : « Çakyamuni le Solitaire, dit Siddharta Gautama le Sage, dit le Bouddha, se saisit d’un morceau de craie rouge, traça un cercle et dit : Quand des hommes, même s’ils l’ignorent, doivent se retrouver un jour, tout peut arriver à chacun d’entre eux et ils peuvent suivre des chemins divergents, au jour dit, inéluctablement, ils seront réunis dans le cercle rouge ».

    L’Armée des ombres (1969, sans Delon) commence par une trahison et par le meurtre de celui qui a donné un résistant. Il s’achève par l’exécution « nécessaire » d’une résistante, Mathilde (Simone Signoret), par ses propres compagnons. Là aussi, le film commence à l’Arc de Triomphe et s’achève à l’Arc de Triomphe. Par ailleurs, les deux indices temporels sont ceux du début, le 20 octobre 1942, et de la fin, le 23 février 1943, un peu moins d’une année qui enferme le récit et les personnages dans leurs tragiques destins.

    Le Samouraï (1967). Le Cercle rouge (1970). Un flic (1972). Trois polars mythiques sur lesquels Melville et Delon ont collaboré. C’est à ces trois films et à la solitude de ces deux « samouraïs » que s’intéresse ce passionnant documentaire, entre témoignages de proches (Bernard Stora, Rémy Grumbach, Philippe Labro, Jean-François Delon) et de journalistes (Luc Larriba, Éric Neuhoff, Samuel Blumenfeld), images de tournages et séquences des films. La solitude les définit et les réunit. Une solitude qui est au cœur du cinéma de Melville. Le documentaire s’intéresse aussi à tout ce que leur collaboration a apporté au cinéma.

    Dans la soirée du 2 août 1973, alors qu'il est attablé dans un restaurant de la Côte d'Azur, Alain Delon apprend que Jean-Pierre Melville a été victime d’un malaise à Paris. Immédiatement, il prend sa voiture et remonte en pleine nuit vers la capitale pour se rendre au chevet de son ami. Rémy Grumbach raconte : « En apprenant la mort de Jean-Pierre, il s'effondre devant la porte, comme foudroyé. Pendant des heures, il reste devant la porte. Les visiteurs l'enjambent sans savoir que c'est Delon. » « La fin d’une époque pour Delon. »  Melville était son réalisateur fétiche mais, avant tout, un ami, un modèle, un père de substitution. C’est ce lien presque filial que raconte ce documentaire : « Melville. Delon un duo comme deux frères ou un père et son fils en seulement trois films. » « Delon, son double fantasmé dont il savait qu'il ne pourrait jamais lui ressembler. » Comme le rappelle Éric Neuhoff, Melville, lui aussi, s’était composé un personnage : « chapeau texan, trench, Ray-Ban. Il s'était construit un personnage mais il s'était aussi inventé un refuge et un manteau, c'était le cinéma qui lui permettait de supporter la réalité. »

    Alors que les témoins et protagonistes de cette époque disparaissent peu à peu, ce documentaire qui les fixe pour l’éternité devient plus précieux que jamais.

    La mort justement est une obsession commune des deux artistes. Ce documentaire s’intéresse à celui qui se composait « le visage de la mort » selon les propos du réalisateur, qui qualifie aussi Delon de « soleil noir ». Un soleil noir, éblouissant et fascinant. Labro abonde aussi dans ce sens : « Delon est très obsédé par la mort. Par la disparition de tous ces grands avec qui il a travaillé. »  Quand il raconte ce moment où ils revirent ensemble un film de Melville, j’ai repensé à ce souvenir inoubliable, lors de la projection du Guépard au Festival de Cannes 2010. Delon était venu présenter une version restaurée du film de Visconti. Il était assis devant moi dans la salle Debussy. Il regardait l'écran avec solennité, nostalgie, tristesse, comme ailleurs, comme s'il voyait surgir en pleine lumière une ombre du passé, pensant probablement, comme il le disait souvent, à ceux qui ont disparu : Reggiani, Lancaster, Visconti. Et, au-delà du Guépard, à Melville peut-être. À ses côtés, Claudia Cardinale riait et applaudissait comme une enfant. Le contraste était saisissant. J’en avais été bouleversée.

    « Je te suivrai avec fidélité et sincérité au-delà de la mort ». Cette phrase de Shakespeare, citée par Luc Larriba, résume bien ce lien entre les deux hommes. « Dans quelque temps, peut-être dans quelques mois ou quelques années, j’espère et je pense que nous nous retrouverons et que nous avons encore beaucoup de choses à faire, très belles et très importantes pour le spectateur… ». Alain Delon tient ces propos en 1973. Melville est mort depuis un mois déjà. La tristesse qui assombrit le regard de Delon, dans le déni, quand il parle des films qu’ils feront ensemble alors qu'il est déjà mort, est bouleversante. Neuhoff évoque aussi « la mort qui rôde. Et puis tout le pessimisme qui était sans doute celui de Melville et sans doute celui de Delon. »

    Les silences des films de Melville sont célèbres. Ce sont aussi ces silences qui semblaient régir les relations entre ces deux hommes taciturnes. Le premier long-métrage du cinéaste était d’ailleurs une adaptation de Vercors qui s’intitulait... Le silence de la mer.

    Solitude et silence. Voilà qui pourrait définir Le Samouraï. Et Delon. Et Melville.

    cinéma,film,documentaire,critique,delon,melville,laurent galinon,delon - melville,la solitude de deux samouraïs,arte,diffusion,13 avril 2026,jean-pierre melville,alain delon,un flic,le cercle rouge

    Solitude et silence au début du Cercle rouge lorsque deux hommes rentrent (en silence donc) dans une cabine de train, habités par la même solitude, et dont on ne découvre que plus tard que l’un est policier et l’autre un prévenu. Il n’y a plus de gangsters et de policiers. Juste des hommes. Seuls. Dans Le Cercle rouge, cette économie de mots est portée à son apogée avec la longue - 25 minutes ! - haletante et impressionnante scène du cambriolage qui se déroule ainsi sans qu’une parole ne soit échangée. Avec cette scène, Melville confirmera son talent pour filmer le silence et le faire oublier par la force captivante de sa mise en scène.

    Solitude et silence au début et à la fin du Samouraï. Une danse de regards avec la mort annoncée dès le premier plan, dès le titre et la phrase d’exergue. Une fin cruelle, magnifique, tragique : les spectateurs quittent le « théâtre » du crime comme les spectateurs d’une pièce ou d’une tragédie. Une fin qui éclaire ce personnage si sombre qui se comporte alors comme un samouraï sans que l’on sache si c’est par sens du devoir, de l’honneur…ou par un sursaut d’humanité.

    Solitude et silence dans le premier plan de L’Armée des ombres, qui joue aussi de cette sensation d’étirement du temps. Une place vide puis les bruits de bottes hors-champ des soldats allemands qui arrivent vers nous, brisant le silence. Ensuite vient le générique.

    Solitude et silence de ce bord de mer d’une austérité à la fois angoissante et captivante, au début d’Un flic.

    Le Samouraï. Le Cercle rouge. Un flic. Ces trois films ne seraient sans doute pas des chefs-d’œuvre sans la présence d’Alain Delon.

    Dans Le Samouraï, Delon parvient à rendre attachant ce personnage de tueur à gages froid, mystérieux, silencieux et élégant, dont le regard, l’espace d’un instant face à la pianiste, exprime une forme de détresse, de gratitude et de regret pour ensuite redevenir sec et brutal. N’en reste pourtant que l’image d’un loup solitaire impassible d’une tristesse déchirante. Un personnage quasiment irréel. Melville s’amuse d’ailleurs avec la vraisemblance comme lorsque Costello tire sans vraiment dégainer. Il transforme son personnage archétypal en mythe, celui du fameux héros melvillien. Avec ce film noir, polar exemplaire, Melville a inventé un genre, le film melvillien avec ses personnages solitaires et un style épuré d’une beauté rigoureuse et froide. Et, surtout, il a donné à Alain Delon l’un de ses rôles les plus marquants, sans doute assez proche de ce qu’il était : ce samouraï charismatique, mystérieux et maussade, au regard bleu acier, brutal et d’une tristesse presque attendrissante, et dont le seul vrai ami est un oiseau. Dans le premier plan du film, le samouraï est à peine perceptible, fumant, allongé sur son lit, à la droite de l’écran, dans une pièce morne dans laquelle le seul signe de vie est le pépiement d’un oiseau, un bouvreuil. La chambre, presque carcérale, est grisâtre, ascétique et spartiate avec, en son centre, la cage de l’oiseau, le seul signe d’humanité dans cette pièce morte (tout comme le commissaire Mattei interprété par Bourvil dans Le Cercle rouge a ses chats pour seuls amis). Costello est un homme presque invisible, même dans la sphère privée, comme son « métier » exige qu’il le soit. Le temps s’étire. Sur l’écran s’inscrit « Il n’y a pas de plus profonde solitude que celle du samouraï si ce n’est celle d’un tigre dans la jungle…peut-être… ». Une phrase censée provenir du Bushido, le livre des samouraïs, qui est en réalité inventée par Melville. Un début placé sous le sceau de la noirceur et de la fatalité. Comme celui du Cercle rouge. Comme celui de ce documentaire, lequel est aussi passionnant en ce qu’il explore la vision de cinéma de Melville : « Je considère que le film policier est la seule forme moderne possible de la tragédie, la mort immédiate donnée ou reçue par un quelconque protagoniste. »

    cinéma,film,documentaire,critique,delon,melville,laurent galinon,delon - melville,la solitude de deux samouraïs,arte,diffusion,13 avril 2026,jean-pierre melville,alain delon,un flic,le cercle rouge


    Labro rappelle à quel point le cinéaste était « grand connaisseur du cinéma américain » et que « Melville ira chercher chez Delon ce que les yeux de Delon, ce que la gestuelle de Delon, ce que le comportement de Delon traduisent car nous sommes des animaux dans la jungle. »

    Les deux hommes éprouvaient ainsi la même fascination pour les gangsters.

    Dès le début du Cercle rouge, le film joue sur la confusion, évoquée précédemment : le feu rouge grillé par la police, les deux hommes (Vogel et Matteï) qui rentrent en silence dans la cabine de train, habités par la même solitude, et dont on ne découvre que plus tard que l’un est policier et l’autre un prévenu. Il n’y a plus de gangsters et de policiers. Juste des hommes. « Coupables ». Matteï (Bourvil) comme ceux qu’il traque sont des hommes seuls. À deux reprises, il nous est montré avec ses chats qu’il materne tandis que Jansen (Montand) a pour seule compagnie « les habitants du placard », des animaux hostiles que l’alcool lui fait imaginer. Tous sont prisonniers. Prisonniers d’une vie de solitude. Prisonniers d’intérieurs qui les étouffent. Jansen qui vit dans un appartement carcéral avec son papier peint rayé et ses valises en guise de placards. Matteï dont l’appartement ne nous est jamais montré avec une ouverture sur l’extérieur. Ou Corey qui, de la prison, passe à son appartement devenu un lieu hostile et étranger. Policiers ou gangsters, ils subissent le même enfermement. Ils sont avant tout prisonniers du cercle du destin qui les réunira dans sa logique implacable. Des hommes seuls et uniquement des hommes, les femmes étant celles qui les ont abandonnés et qui ne sont plus que des photos d’une époque révolue, que ce soit Corey qui jette les photos que le greffe lui rend ou Matteï dont on aperçoit les photos de celle dont on imagine qu’elle fut sa femme, chez lui, dans un cadre.

    Le film évoque aussi un épisode tragique de la vie de Melville. Ce dernier possédait ses propres studios, les studios Jenner. « Avant lui, seul Chaplin avait créé ses propres studios. » Des studios ravagés par un incendie lors duquel périt le bouvreuil du Samouraï.  Je me souviens de ce moment particulièrement émouvant lors de la masterclass de Delon au Festival de Cannes 2019, lorsque l’acteur raconta une fois de plus l’incendie des studios Jenner, la voix étranglée par l’émotion : « Et il regarde brûler sa vie, ses studios, ses films, ses lettres, ses bouquins. Tout brûlait. Et à un moment. (Il m’appelait toujours mon coco.) Et on regarde sa vie brûler et il me fait Mon coco, notre oiseau, NOTRE oiseau… Sa vie brûlait, sa carrière brûlait, et il pensait à notre piaf qui était en train de brûler et rien d’autre. Mon coco, notre oiseau… ». Il n’y avait plus de Festival de Cannes, plus de public : Delon, comme en 1973, lorsqu’il parlait encore de tourner avec Melville alors qu’il était mort, semblait revivre la scène au présent.

    Ce jour-là, c’était le 19 mai 2019. J’avais rendez-vous avec les émotions de mon enfance. Il y eut bien d’autres rendez-vous avant cela : au théâtre, où il fut à chaque fois magistral (Variations énigmatiquesLes Montagnes russesSur la route de Madison, Love letters, Une journée ordinaire), au Festival de Cannes déjà avec les projections des copies restaurées du Guépard, en 2010, puis de Plein soleil, en 2013. Et puis donc 2019. La remise de la palme d’or d’honneur et la projection de Monsieur Klein avaient été précédées d’une masterclass d’une heure trente lors de laquelle le temps avait été suspendu. Je me souviens surtout de la fin de la projection et d’un contraste qui m’avait saisie ce soir-là. Oubliant cet adieu déchirant que Delon avait alors prononcé (adieu au cinéma, à la scène et même à la vie), oubliant d'applaudir, oubliant ce chef-d'œuvre du septième art qui résonne pourtant comme un avertissement sur des dangers qui nous menacent encore et plus que jamais, comme si nous étions amnésiques et refusions de nous souvenir de cette Histoire, déjà chacun parlait du dîner à venir, du film suivant ou de la fête à ne pas manquer. Une actualité et une émotion en chassent une autre. Époque carnassière qui ne prend plus le temps et dévore tout. Même les héros de l'enfance. De mon enfance. Ce 19 mai 2019, le mien n'était plus depuis six ans bientôt et sans doute lui aussi aurait-il été bouleversé comme je l'avais été par ce moment. J'aurais aimé que la salle applaudisse à tout rompre pour dire un dernier merci, pour dire « ne partez pas », pour dire l'émotion du présent et de l'enfance, pour dire « jouez encore pour nous » parce que de grands rôles encore peuvent vous attendre.

    Ainsi, ce documentaire est aussi une lutte. Contre cette époque vorace. Contre l’oubli. Contre le temps assassin.

    Delon et Melville partageaient aussi une admiration, celle pour le général de Gaulle. L’un et l’autre avaient connu la guerre.  Melville est ainsi le nom que le cinéaste avait choisi pour entrer dans la Résistance alors qu’il s’appelait encore Jean-Pierre Grumbach. Dans L’Armée des ombres, le résistant sera l’emblème paroxystique de la solitude du (anti)héros melvillien. La musique d’Éric Demarsan, parfois dissonante, renforce cette impression de noirceur et d’harmonie impossible qui se dégage de ce chef-d'œuvre. 

    cinéma,film,documentaire,critique,delon,melville,laurent galinon,delon - melville,la solitude de deux samouraïs,arte,diffusion,13 avril 2026,jean-pierre melville,alain delon,un flic,le cercle rouge

    Mais la relation entre les deux hommes ne survivra pas à ce que Melville considérera comme des infidélités. Jean-François Delon se souvient ainsi de ses propos : « Votre frère n'est plus avec moi, il est avec l'autre ».

    En cinquante-deux minutes, ce documentaire relève le défi de raconter le lien singulier et presque passionnel qui unissait les deux hommes, sans asséner. Les films de Melville n’assénaient pas non plus, ils nous enveloppaient de leur atmosphère et, aussi sombres fussent-elles, nous « permettaient de supporter la réalité. »

    Ce documentaire est habité par le souffle de Melville. C’est souvent ce qui reste des films de ce cinéaste d’ailleurs. Un souffle qui nous emporte. Une atmosphère dans laquelle on a envie de se glisser, qui nous enrobe et nous englobe en quelques plans. Comme au début d’Un flic. La mer au petit matin. Ces couleurs gris-bleu. Le bruit des vagues. La pluie. La ville déserte. Ces immeubles fermés. La tempête. La musique lancinante. Les cris des mouettes comme une menace. Les vagues déchaînées. Et le poids des silences et des regards.

    Ce documentaire est éminemment mélancolique, mais de cette mélancolie dont parlait Hugo.  Un « crépuscule ». « La souffrance » qui « se fond dans une sombre joie. » Cette mélancolie et cette nostalgie qu’évoquait déjà Delon jeune. Qui mieux que lui aurait pu incarner les héros melvilliens, fauves solitaires cheminant vers la mort ?

    Après cela, comment ne pas avoir envie de revoir les films de Melville une énième fois ? Mais aussi, peut-être, de regarder La Piscine ou Plein soleil pour retrouver la lueur éblouissante, incandescente et la langueur. Pour voir l’autre face du « soleil noir ». Et la lumière d’été trompeusement belle aux faux accents d’éternité de ce chef-d’œuvre du genre dans lequel la forme coïncide comme rarement avec le fond, les éléments étant la métaphore parfaite du personnage principal. On se met à rêver d'un documentaire du même réalisateur qui emprunterait au style de Plein soleil, suintant de lumière et de sensualité, pour évoquer les relations entre Delon et Clément.

    Ce documentaire est passionnant pour ce qu’il raconte sur le cinéma de Melville mais plus encore sur le rapport à la vie, et à la mort, de ces deux hommes épris de solitude et de silence : « Melville en a fait le soleil du cinéma français mais un soleil noir. Une fatalité écrite dès leur première rencontre. »

    Chez Melville, les hommes parlent peu. Ils marchent vers leur destin. Après le film, il reste le souvenir d’une nuit hypnotique. Et le silence. Et la solitude. Ce silence et cette solitude qui traversent les films de Jean-Pierre Melville. Ce silence, Laurent Galinon le filme avec une pudeur rare. Il ne cherche pas à expliciter la relation entre les deux hommes. Il les laisse apparaître comme deux silhouettes dans la nuit.  Il ne filme pas seulement deux légendes du cinéma. Il donne corps à leur absence. Il filme Melville et Delon comme Melville filmait ses héros : avec un respect infini, teinté d’une mélancolie séduisante.

    Ce documentaire est une lutte contre l’oubli qui efface les visages sitôt qu’ils disparaissent. Une voiture avance sur une route déserte. La pluie frappe le pare-brise. La radio annonce la mort de Melville. Mais la route continue. Jef Costello apparaît. Le Samouraï est mort. Vive le Samouraï ! Tant que le cinéma existera, le Samouraï continuera à avancer dans la nuit.

    Et je repense alors à cette nuit d’insomnie qui m’a conduite, aimantée même, vers ce documentaire. Une nuit traversée d’angoisses. Paradoxalement, il m’a apaisée. Peut-être parce que ce documentaire, comme les films de Melville, rappelle que les solitudes les plus sombres et les silences les plus retentissants peuvent éclairer notre route lorsque le cinéma les sublime.

    Et, alors, je repense à ces mots d’Henri Calet, que Delon citait si souvent :

    « C’est sur la peau de mon cœur que l’on trouverait des rides. Je suis déjà un peu parti, absent. Faites comme si je n’étais pas là. Ma voix ne porte plus très loin. Mourir sans savoir ce qu’est la mort, ni la vie. Il faut se quitter déjà ? Ne me secouez pas. Je suis plein de larmes. »

    *Le réalisateur est aussi le directeur artistique et programmateur du festival CIAK ! consacré au film italien de patrimoine. La quatrième édition aura lieu du 20 au 23 novembre 2026, à Raon l'Étape, dans les Vosges. L’édition 2024 de CIAK ! fut consacrée aux grandes actrices italiennes. L'édition 2025 avait pour thématique Les comédiens à l'italienne. Pour la première fois, lors de l'été 2025, CIAK ! s'est également déplacé en Sardaigne, dans le village de Collinas.

  • Critique de MAL DE PIERRES de Nicole Garcia à voir sur Arte

    Rediffusion  le jeudi 25 mars à 13h35.

    Mal de pierres 1.jpg

     Après avoir été en compétition du Festival de Cannes pour L’Adversaire en 2002 et pour  Selon Charlie en 2005, Nicole Garcia l'était à nouveau en 2016 avec ce film dans lequel Marion Cotillard tient le rôle principal, elle-même alors pour la cinquième année consécutive en compétition à Cannes. L’une et l’autre sont reparties sans prix de la Croisette même si ce beau film enfiévré d’absolu l’aurait mérité.  Mal de Pierres est une adaptation du roman éponyme de l’Italienne Milena Agus publié en 2006 chez Liana Lévi. Retour sur un de mes coups de cœur du Festival de Cannes 2016…

    Marion Cotillard incarne Gabrielle, une jeune femme qui a grandi dans la petite bourgeoisie agricole de Provence. Elle ne rêve que de passion. Elle livre son fol amour à un instituteur qui la rejette. On la croit folle, son appétit de vie et d’amour dérange, a fortiori à une époque où l’on destine d’abord les femmes au mariage. « Elle est dans ses nuages » dit ainsi d’elle sa mère.  Ses parents la "donnent" à José parce qu’il semble à sa mère qu’il est « quelqu’un de solide » bien qu’il ne « possède rien », un homme que Gabrielle n’aime pas, qu’elle ne connaît pas, un ouvrier saisonnier espagnol chargé de faire d’elle « une femme respectable ».  Ils vont vivre au bord de mer… Presque de force, sur les conseils d’un médecin, son mari la conduit en cure thermale à la montagne pour soigner ses calculs rénaux, son mal de pierres qui l’empêche d’avoir des enfants qu’elle ne veut d’ailleurs pas, contrairement à lui. D’abord désespérée dans ce sinistre environnement, elle reprend goût à la vie en rencontrant un lieutenant blessé lors de la guerre d’Indochine, André Sauvage (Louis Garrel). Cette fois, quoiqu’il advienne, Gabrielle ne renoncera pas à son rêve d’amour fou…

    Dès le début émane de ce film une sensualité brute. La nature entière semble brûler de cette incandescence qui saisit et aliène Gabrielle : le vent qui s’engouffre dans ses cheveux, les champs de lavande éblouissants de couleurs, le bruit des grillons, l’eau qui caresse le bas de son corps dénudé, les violons et l’accordéon qui accompagnent les danseurs virevoltants de vie sous un soleil éclatant. La caméra de Nicole Garcia caresse les corps et la nature, terriblement vivants, exhale leur beauté brute, et annonce que le volcan va bientôt entrer en éruption.

     Marion Cotillard incarne la passion aveugle et la fièvre de l’absolu qui ne sont pas sans rappeler celles d’Adèle H, mais aussi l’animalité et la fragilité, la brutalité et la poésie, la sensualité et une obstination presque enfantine. Elle est tout cela à la fois, plus encore, et ses grands yeux bleus âpres et lumineux nous hypnotisent et conduisent à notre tour dans sa folie créatrice et passionnée. Gabrielle incarne une métaphore du cinéma, ce cinéma qui « substitue à notre regard un monde qui s’accorde à nos désirs ». Pour Gabrielle, l’amour est d’ailleurs un art, un rêve qui se construit. Ce monde c’est André Sauvage (le bien nommé), l’incarnation pour Gabrielle du rêve, du désir, de l’ailleurs, de l’évasion. Elle ne voit plus, derrière sa beauté ténébreuse, son teint blafard, ses gestes douloureux, la mort en masque sur son visage, ses sourires harassés de souffrance. Elle ne voit qu’un mystère dans lequel elle projette ses fantasmes d’un amour fou et partagé. « Elle a parfaitement saisi la dimension à la fois animale et possédée de Gabrielle, de sa folie créatrice » a ainsi déclaré Nicole Garcia lors de la conférence de presse cannoise. « Je n’ai pas pensé à filmer les décors. Ce personnage est la géographie. Je suis toujours attirée par ce que je n’ai pas exploré » a-t-elle également ajouté.

    Mal de pierres 2.jpg

     

    Face à Gabrielle, les personnages masculins n’en sont pas moins bouleversants. Le mari incarné par Alex Brendemühl représente aussi une forme d’amour fou, au-delà du désamour, de l’indifférence, un homme, lui aussi, comme André Sauvage, blessé par la guerre, lui aussi secret et qui, finalement, porte en lui tout ce que Gabrielle recherche, mais qu’elle n’a pas décidé de rêver… « Ce personnage de femme m’a beaucoup touchée. Une ardeur farouche très sauvage et aussi une sorte de mystique de l’amour, une quête d’absolu qui m’a enchantée. J’aime beaucoup les hommes du film, je les trouve courageux et pudiques» a ainsi déclaré Marion Cotillard (qui, comme toujours, a d'ailleurs admirablement parlé de son personnage, prenant le temps de trouver les mots justes et précis) lors de la conférence de presse cannoise du film (ma photo ci-dessus).  Alex Brendemühl dans le rôle du mari et Brigitte Roüan (la mère mal aimante de Gabrielle) sont aussi parfaits dans des rôles tout en retenue.

    Au scénario, on retrouve le scénariste notamment de Claude Sautet, Jacques Fieschi, qui collabore pour la huitième fois avec Nicole Garcia et dont on reconnaît aussi l’écriture ciselée et l’habileté à déshabiller les âmes et à éclairer leurs tourments, et la construction scénaristique parfaite qui sait faire aller crescendo l’émotion sans non plus jamais la forcer. La réalisatrice et son coscénariste ont ainsi accompli un remarquable travail d’adaptation, notamment en plantant l’histoire dans la France des années 50 heurtée par les désirs comme elle préférait ignorer les stigmates laissés par les guerres. Au fond, ce sont trois personnages blessés, trois fauves fascinants et égarés.

    Une nouvelle fois, Nicole Garcia se penche sur les méandres de la mémoire et la complexité de l’identité comme dans le sublime « Un balcon sur la mer ». Nicole Garcia est une des rares à savoir raconter des « histoires simples » qui révèlent subtilement la complexité des « choses de la vie ».

    Rarement un film aura aussi bien saisi la force créatrice et ardente des sentiments, les affres de l’illusion amoureuse et de la quête d’absolu. Un film qui sublime les pouvoirs magiques et terribles de l’imaginaire qui portent et dévorent, comme un hommage au cinéma. Un grand film romantique et romanesque. Dans ce rôle incandescent, Marion Cotillard, une fois de plus, est époustouflante, et la caméra délicate et sensuelle de Nicole Garcia a su mieux que nulle autre transcender la beauté âpre de cette femme libre qu’elle incarne, intensément et follement  vibrante de vie.

    La Barcarolle de juin de Tchaïkovsky et ce plan à la John Ford qui, de la grange où se cache Gabrielle, dans l’ombre, ouvre sur l’horizon, la lumière, l’imaginaire, parmi tant d’autres images, nous accompagnent  bien longtemps après le film. Un plan qui ouvre sur un horizon d’espoirs à l’image de ces derniers mots où la pierre, alors, ne symbolise plus un mal mais un avenir rayonnant, accompagné d’un regard qui, enfin, se pose et se porte au bon endroit. Un très grand film d’amour(s). A voir absolument.

    Lien permanent Imprimer Catégories : A VOIR A LA TELEVISION : CRITIQUES DE FILMS Pin it! 0 commentaire
  • Critique de LA SIRENE DU MISSISSIPI de François Truffaut (à voir ce soir à 20H55 sur Arte)

    la sirene du mississipi 6.jpg

    Après mes critiques de Baisers volés  (1969) et La Femme d’à côté  (1981),  je poursuis le cycle consacré à François Truffaut en remontant un peu dans le temps, avec La Sirène du Mississipi (diffusé à 20H55, sur Arte), un film sorti en 1969. Dédié à Jean Renoir, adapté, scénarisé et dialogué par Truffaut d’après un roman de William Irish intitulé  Waltz into Darkness  (pour acquérir les droits François Truffaut dut emprunter à Jeanne Moreau, Claude Lelouch et Claude Berri), c’est davantage vers le cinéma d’Alfred Hitchcock, que lorgne pourtant ce film-ci, lequel Hitchcock s’était d’ailleurs lui-même inspiré d’une nouvelle de William Irish pour Fenêtre sur cour. Truffaut avait lui-même aussi déjà adapté William Irish pour La mariée était en noir, en 1968.

    la sirene du mississipi 5.jpg

    Synopsis : Louis Mahé (Jean-Paul Belmondo) est fabriquant de cigarettes à La Réunion. Il doit épouser Julie Roussel qu’il a rencontrée par petite annonce et dont il doit faire la connaissance le jour du mariage. Lorsqu’elle débarque à La Réunion, d’une beauté aussi froide que ravageuse, elle ressemble peu à la photo qu’il possédait d’elle. Elle lui affirme ainsi lui avoir envoyé un faux portrait, par méfiance. Peu de temps après le mariage, l’énigmatique Julie s’enfuit avec la fortune de Louis. Louis engage alors le solitaire et pointilleux détective Comolli (Michel Bouquet) pour la rechercher, et il rentre en France. Après une cure de sommeil à Nice, il retrouve Julie qui se nomme en réalité Marion (Catherine Deneuve) par hasard, elle travaille désormais comme hôtesse dans une discothèque. Il est déterminé à la tuer mais elle l’apitoie en évoquant son enfance malheureuse et ses sentiments pour lui qui l’aime d’ailleurs toujours… Commence alors une vie clandestine pour ce singulier couple.

    La sirène du mississipi 1.jpg

    Ce film connut un échec à sa sortie. Truffaut l'expliqua ainsi  : « Il est aisé d’imaginer ce qui a choqué le monde occidental. La Sirène du Mississipi montre un homme faible (en dépit de son allure), envoûté par une femme forte (en dépit de ses apparences) ». Voir ainsi Belmondo ravagé par la passion qui lui sacrifie tout explique pour Truffaut l’échec du film. C’est vrai que ce film peut dérouter après  Baisers volés, quintessence du style Nouvelle Vague. Son romantisme échevelé, sombre, voire désespéré (même si Doinel était déjà un personnage romantique) mais aussi son mélange des genres (comédie, drame, film d’aventures, film noir, policier) ont également pu dérouter ceux qui voyaient avant tout en Truffaut un des éminents représentants de la Nouvelle Vague.

    Comme chacun des films de Truffaut La Sirène du Mississipi n’en révèle pas moins une maîtrise impressionnante de la réalisation et du sens de la narration, des scènes et des dialogues marquants, des références (cinématographiques mais aussi littéraires) intelligemment distillées et le touchant témoignage d’un triple amour fou : de Louis pour Marion, de Truffaut pour Catherine Deneuve, de Truffaut pour le cinéma d’Hitchcock.

    la sirene du mississipo 4.jpg

    Truffaut traite ainsi de nouveau d’un de ses thèmes de prédilections : l’amour fou, dévastateur, destructeur. Malgré la trahison de la femme qu’il aime, Louis tue pour elle et la suit au péril de sa propre existence… Après les premières scènes, véritable ode à l’île de La Réunion qui nous laisse penser que Truffaut va signer là son premier film d’aventures, exotique, le film se recentre sur leur couple, la troublante et trouble Marion, et l’amour aveugle qu’elle inspire à Louis. Truffaut traitera ce thème de manière plus tragique, plus subtile, plus précise encore dans L’Histoire d’Adèle.H, dans La Peau douce (réalisé avant La Sirène du Mississipi) notamment ou, comme nous l’avons vu, dans La Femme d’à côté , où, là aussi, Bernard (Gérard Depardieu) emporté par la passion perd ses repères sociaux, professionnels, aime à en perdre la raison avec un mélange détonant de douceur et de douleur, de sensualité et de violence, de joie et de souffrance dont La sirène du Mississipi porte déjà les prémisses.

    Bien qu’imprégné du style inimitable de Truffaut, ce film est donc aussi une déclaration d’amour au cinéma d’Hitchcock, leurs entretiens restant le livre de référence sur le cinéma hitchcockien (si vous ne l’avez pas encore, je vous le conseille vivement, il se lit et relit indéfiniment, et c’est sans doute une des meilleures leçons de cinéma qui soit). Les Oiseaux , Pas de printemps pour Marnie, Sueurs froides, Psychose, autant de films du maître du suspense auxquels se réfère La Sirène du Mississipi. Et puis évidemment le personnage même de Marion interprétée par Catherine Deneuve, femme fatale ambivalente, d’une beauté troublante et mystérieuse, d’une blondeur et d’une froideur implacables, tantôt cruelle, tantôt fragile, emprunte beaucoup aux héroïnes hitchcockiennes, à la fois à Tippie Hedren dans Pas de printemps pour Marnie ou à Kim Novak dans Sueurs froides  notamment pour la double identité du personnage dont les deux prénoms (Marion et Julie) commencent d’ailleurs comme ceux de Kim Novak dans le film d’Hitchcock- Madeleine et Judy-.

    A Deneuve, qui vient d'accepter le film, Truffaut écrivit : « Avec La Sirène, je compte bien montrer un nouveau tandem prestigieux et fort : Jean-Paul, aussi vivant et fragile qu'un héros stendhalien, et vous, la sirène blonde dont le chant aurait inspiré Giraudoux. » Et il est vrai qu’émane de ce couple, une beauté ambivalente et tragique, un charme tantôt léger tantôt empreint de gravité. On retrouve Catherine Deneuve et Jean-Paul Belmondo dans des contre-emplois dans lesquels ils ne sont pas moins remarquables. Elle en femme fatale, vénale, manipulatrice, sirène envoûtante mais néanmoins touchante dont on ne sait jamais vraiment si elle aime ou agit par intérêt. Lui en homme réservé, follement amoureux, prêt à tout par amour, même à tuer.

    A l’image de l’Antiquaire qui avait prévenu Raphaël de Valentin dans  La Peau de chagrin à laquelle Truffaut se réfère d’ailleurs, Louis tombant par hasard sur le roman en question dans une cabane où ils se réfugient ( faisant donc de nouveau référence à Balzac après cette scène mémorable se référant au  Lys dans la vallée dans Baisers volés ), et alors que la fortune se réduit comme une peau de chagrin, Marion aurait pu dire à Louis : « Si tu me possèdes, tu possèderas tout, mais ta vie m'appartiendra ».

    Enfin ce film est une déclaration d’amour de Louis à Marion mais aussi et surtout, à travers eux, de Truffaut à Catherine Deneuve comme dans cette scène au coin du feu où Louis décrit son visage comme un paysage, où l’acteur semble alors être le porte-parole du cinéaste. Le personnage insaisissable, mystérieux de Catherine Deneuve contribue largement à l’intérêt du film, si bien qu’on imagine difficilement quelqu’un d’autre interprétant son rôle.

    Comme souvent, Truffaut manie l’ellipse avec brio, joue de nouveau avec les temporalités pour imposer un rythme soutenu. Il cultive de nouveau le hasard comme dans Baisers volés, film dans lequel il était le principal allié de Doinel, pour accélérer l’intrigue.

    Alors, même si ce film n’est pas cité comme l’un des meilleurs de Truffaut, il n’en demeure pas moins fiévreux, rythmé, marqué par cette passion, joliment douloureuse, qui fait l’éloge des grands silences et que symbolise si bien le magnifique couple incarné par Deneuve et Belmondo. Avec La Sirène du Mississipi qui passe brillamment de la légèreté au drame et qui dissèque cet amour qui fait mal, à la fois joie et souffrance, Truffaut signe le film d’un cinéaste et d’un cinéphile comme le fit par exemple également Pedro Almodovar avec Les Etreintes brisées.

    La Sirène du Mississipi s’achève par un plan dans la neige immaculée qui laisse ce couple troublant partir vers son destin, un nouveau départ, et nous avec le souvenir ému de cet amour fou que Truffaut, mieux que nul autre cinéaste, a su retranscrire à l'écran.

    Dix ans plus tard, Catherine Deneuve interprétera de nouveau une Marion dans un film de Truffaut, Le dernier métro, et sera de nouveau la destinataire d’ une des plus célèbres et des plus belles répliques de Truffaut, et du cinéma, que Belmondo lui adresse déjà dans La Sirène du Mississipi :

    « - Quand je te regarde, c'est une souffrance.

    - Pourtant hier, tu disais que c'était une joie.

    - C'est une joie et une souffrance.''

    Sans doute une des meilleures définitions de l’amour, en tout cas de l’amour dans le cinéma de Truffaut… que nous continuerons à analyser prochainement avec « L’Histoire d’Adèle.H ». En attendant je vous laisse méditer sur cette citation et sur le chant ensorcelant et parfois déroutant de cette insaisissable « Sirène du Mississipi ».

    En bonus: mon article sur l'hommage du Festival de Cannes 2011 à Jean-Paul Belmondo

  • Critique de ROCCO ET SES FRERES de Luchino Visconti à 20H50 sur Arte

    rocco3.jpg

    Synopsis : Après le décès de son mari, Rosaria Parondi (Katina Paxinou), mère de cinq fils, arrive à Milan accompagnée de quatre de ses garçons : Rocco (Alain Delon) Simone, (Renato Salvatori), Ciro (Max Cartier) et Luca (Rocco Vidolazzi), le benjamin.  C’est chez les beaux-parents de son cinquième fils, Vincenzo (Spyros Fokas) qu’ils débarquent. Ce dernier est ainsi fiancé à Ginetta (Claudia Cardinale). Une dispute éclate. Les Parondi se réfugient dans un logement social. C’est là que Simone fait la connaissance de Nadia (Annie Girardot), une prostituée rejetée par sa famille. Simone, devenu boxeur, tombe amoureux de Nadia. Puis, alors qu’elle est séparée de ce dernier depuis presque deux ans, elle rencontre Rocco par hasard. Une idylle va naitre entre eux. Simone ne va pas le supporter…

    Rocco1.jpg

    Ce qui frappe d’abord, ce sont, au-delà de la diversité des styles (mêlant habilement Nouvelle Vague et néo-réalisme ici, un mouvement à l’origine duquel Visconti se trouve –« Ossessione » en 1942 est ainsi considéré comme le premier film néo-réaliste bien que les néoréalistes aient estimé avoir été trahis par ses films postérieurs qu’ils jugèrent très et trop classiques),  les thématiques communes aux différents films de Visconti. Que ce soit à la cour de Bavière avec Ludwig, ou au palais Donnafigata avec le Prince Salina, c’est toujours d’un monde qui périclite et de solitude dont il est question mais aussi de grandes familles qui se désagrègent, d’être promis à des avenirs lugubres qui, de palais dorés en  logements insalubres, sont sans lumière et sans espoir.

    Ce monde où les Parondi, famille de paysans, émigre est ici celui de l’Italie d’après-guerre, en pleine reconstruction et industrialisation, où règnent les inégalités sociales. Milan c’est ainsi la ville de Visconti et le titre a ainsi été choisi en hommage à un écrivain réaliste de l'Italie du Sud, Rocco Scotellaro.

    rocco6.jpg

    Avant d’être le portrait successif de cinq frères, « Rocco et ses frères » est donc celui de l’Italie d’après-guerre, une sombre peinture sociale avec pour cadre des logements aux formes carcérales et sans âme. Les cinq frères sont d’ailleurs chacun une illustration de cette peinture : entre ceux qui s’intègrent à la société (Vincenzo, Luca, Ciro) et ceux qu’elle étouffe et broie (Simone et Rocco). Une société injuste puisqu’elle va désagréger cette famille et puisque c’est le plus honnête et naïf qui en sera le martyr. Dans la dernière scène, Ciro fait ainsi l’éloge de Simone (pour qui Rocco se sacrifiera et qui n’en récoltera pourtant que reproches et malheurs) auprès de Luca, finalement d’une certaine manière désigné comme coupable à cause de sa « pitié dangereuse ».

    rocco2.jpg

     Nadia, elle, porte la trace indélébile de son passé. Son rire si triste résonne sans cesse comme un vibrant cri de désespoir. Elle est une sorte de double de « Rocco », n’ayant d’autre choix que de vendre son corps, Rocco qui est sa seule raison de vivre. L’un et l’autre, martyrs, devront se sacrifier. Rocco en boxant, en martyrisant son corps. Elle en vendant son corps (et le martyrisant déjà), puis, dans une scène aussi terrible que splendide, en le laissant poignarder, les bras en croix puis enserrant son meurtrier en une ultime et fatale étreinte.

     Annie Girardot apporte toute sa candeur, sa lucidité, sa folie, son désespoir à cette Nadia, personnage à la fois fort et brisé qu’elle rend inoubliable par l’intensité et la subtilité de son jeu.

    rocco4.jpg

    Face à elle, Alain Delon illumine ce film sombre de sa beauté tragique et juvénile et montre ici toute la palette de son jeu, du jeune homme timide, fragile et naïf, aux attitudes et aux craintes d’enfant encore, à l’homme déterminé. Une palette d’autant plus impressionnante quand on sait que la même année (1960) sortait « Plein soleil » de René Clément, avec un rôle et un jeu si différents.

    La réalisation de Visconti reprend le meilleur du néoréalisme et le meilleur de la Nouvelle Vague avec une utilisation particulièrement judicieuse des ellipses, du hors-champ, des transitions, créant ainsi des parallèles et des contrastes brillants et intenses.

    Il ne faudrait pas non plus oublier la musique de Nino Rota qui résonne comme une complainte à la fois douce, cruelle et mélodieuse.

    Rocco5.jpg

    « Rocco et ses frères » : encore un chef d’œuvre de Visconti qui prend le meilleur du pessimisme et d’une paradoxale légèreté de la Nouvelle Vague, mais aussi du néoréalisme qu’il a initié et qui porte déjà les jalons de ses grandes fresques futures. Un film d’une beauté et d’une lucidité poignantes, sombres et tragiques porté par de jeunes acteurs (Delon, Girardot, Salvatori…), un compositeur et un réalisateur déjà au sommet de leur art.

     « Rocco et ses frères » a obtenu le lion d’argent à la Mostra de Venise 1960.

  • Critique de WINTER SLEEP de Nuri Bilge Ceylan ce lundi 28 novembre à 20H50 sur Arte

    wintersleep

    « Winter Sleep » a remporté la Palme d’or du 67ème Festival de Cannes, voilà qui complètait le (déjà prestigieux) palmarès cannois de Nuri Bilge Ceylan, un habitué du festival, après son Grand Prix en 2003, pour « Uzak »,  celui de la mise en scène en 2008 pour « Les Trois Singes » et un autre Grand Prix en 2011 pour « Il était une fois en Anatolie ». En 2012, il fut  également récompensé d’un Carrosse d’Or, récompense décernée dans le cadre de la Quinzaine des réalisateurs par la Société des Réalisateurs de Films à l’un de leurs pairs. Son premier court-métrage, « Koza », fut par ailleurs repéré par le festival et devint le premier court turc qui y fut sélectionné, en 1995.  Il fut par ailleurs membre du jury cannois en 2009, sous la présidence d’Isabelle Huppert. Son film « Les Climats » reçut   le prix FIPRESCI de la critique internationale en 2006.

    J’essaie de ne jamais manquer les projections cannoises de ses films tant ils sont toujours brillamment mis en scène, écrits, et d’une beauté formelle époustouflante. « Winter sleep » ne déroge pas à la règle…et c’est d’autant plus impressionnant que Nuri Bilge Ceylan est à la fois réalisateur, scénariste (coscénariste avec sa femme), coproducteur et monteur de son film…et qu’il semble pareillement exceller dans tous ces domaines.

    Inspiré de 3 nouvelles de Tchekhov, se déroulant dans une petite ville de Cappadoce, en Anatolie centrale, « Winter sleep » raconte l’histoire d’Aydin (Haluk Bilginer), comédien à la retraite, qui y tient un petit hôtel avec son épouse de 20 ans sa cadette, Nihal (Melisa Sözen) dont il s’est éloigné sentimentalement, et de sa sœur Necla (Demet Akbağ ) qui souffre encore de son récent divorce. En hiver, à mesure que la neige recouvre la steppe, l’hôtel devient leur refuge mais aussi le théâtre de leurs déchirements… Et dire que tout avait commencé par la vitre d’une voiture sur laquelle un enfant avait jeté une pierre. La première pierre…

    winterlseep2

    Sans doute la durée du film (3H16) en aura-t-elle découragé plus d’un et pourtant…et pourtant je ne les ai pas vues passer, que ce soit lors de la première projection cannoise ou lors de la seconde puisque le film a été projeté une deuxième fois le lendemain de la soirée du palmarès, très peu de temps après.

    La durée, le temps, l’attente sont toujours au centre de ses films sans que jamais cela soit éprouvant pour le spectateur qui, grâce à la subtilité de l’écriture, est d’emblée immergé dans son univers, aussi rugueux puisse-t-il être. Une durée salutaire dans une époque qui voudrait que tout se zappe, se réduise, se consomme et qui nous permet de plonger dans les tréfonds des âmes qu’explore et dissèque le cinéaste. Nuri Bilge Ceylan déshabille en effet les âmes de ses personnages.

     Le premier plan se situe en extérieur. Au loin, à peine perceptible, un homme avance sur un chemin. Puis images en intérieur, zoom sur Aydin de dos face à la fenêtre, enfermé dans sa morale, ses certitudes, son sentiment de supériorité, tournant le dos (à la réalité), ou le passage de l’extérieur à l’intérieur (des êtres) dont la caméra va se rapprocher de plus en plus pour  mettre à nu leur intériorité. « Pour bien joué, il faut être honnête », avait dit un jour Omar Sharif à Aydin. Aydin va devoir apprendre à bien jouer, à faire preuve d’honnêteté, lui qui se drape dans la morale, la dignité, les illusions pour donner à voir celui qu’il aimerait -ou croit-être.

    Homme orgueilleux, riche, cultivé, ancien comédien qui se donne « le beau rôle », Aydin est un personnage terriblement humain, pétri de contradictions, incroyablement crédible, à l’image de tous les autres personnages du film (quelle direction d’acteurs !) si bien que, aujourd’hui encore, je pense à eux comme à des personnes réelles tant Nuri Bilge Ceylan leur donne corps, âme, vie.

    Pour Aydin, les autres n’existent pas et, ainsi, à ses yeux comme aux nôtres, puisque Nihal apparaît au bout de 30 minutes de film seulement. Il ne la regarde pas. Et quand il la regarde c’est pour lui demander son avis sur une lettre qui flatte son ego. C’est à la fois drôle et cruel, comme à diverses moments du film, comme lorsqu’il raconte à sa sœur une pièce dans laquelle elle ne se souvient visiblement pas l’avoir vu jouer :  « La pièce où je jouais un imam. J’entrais en cherchant les toilettes ».

    winterlseep3

    Que de gravité et d’intensité mélancoliques, fascinantes, dont il est impossible de détacher le regard comme s’il s’était agi de la plus palpitante des courses-poursuites grâce au jeu habité et en retenue des comédiens, au caractère universel et même intemporel de l’intrigue, grâce à la beauté foudroyante et presque inquiétante des paysages de la Cappadoce, presque immobile comme un décor de théâtre. L’hôtel se nomme d’ailleurs « Othello ».  Dans le bureau d’Aydin, ancien acteur de théâtre, se trouvent des affiches de « Caligula » de Camus, et de « Antoine et Cléopâtre » de Shakespeare. La vie est un théâtre. Celle d’Aydin, une représentation, une illusion que l’hiver va faire voler en éclats.

    « Winter sleep », à l’image de son titre, est un film à la fois rude, rigoureux et poétique. Il est porté par des dialogues d’une finesse exceptionnelle mêlant cruauté, lucidité, humour, regrets (« j’ai voulu être ce grand acteur charismatique dont tu rêvais »), comme ces deux conversations, l’une avec sa sœur, l’autre avec Nihal, qui n’épargnent aucun d’eux et sont absolument passionnantes comme dans une intrigue policière, chacune de ces scènes donnant de nouveaux indices sur les caractères des personnages dont les masques tombent, impitoyablement : « Avant tu faisais notre admiration » », « On croyait que tu ferais de grandes choses », « On avait mis la barre trop haut », « Ce romantisme sirupeux », « Cet habillage lyrique qui pue le sentimentalisme », « Ton altruisme m’émeut aux larmes.», « Ta grande morale te sert à haïr le monde entier ».

     Ces scènes sont filmées en simples champs/contre-champs. La pièce est à chaque fois plongée dans la pénombre donnant encore plus de force aux visages, aux expressions, aux paroles ainsi éclairés au propre comme au figuré, notamment grâce au travail de Gökhan Tiryaki, le directeur de la photographie. Nuri Bilge Ceylan revendique l’influence de Bergman particulièrement flagrante lors de ces scènes.

    Les temps de silence qui jalonnent le film, rares, n’en sont que plus forts, le plus souvent sur des images de l’extérieur dont la beauté âpre fait alors écho à celle des personnages. Sublime Nihal dont le visage et le jeu portent tant de gravité, de mélancolie, de jeunesse douloureuse. Pas une seconde pourtant l’attention (et la tension ?) ne se relâchent, surtout pas pendant ces éloquents silences sur les images de la nature fascinante, d’une tristesse éblouissante.

    Nuri Bilge Ceylan est terriblement lucide sur ses personnages et plus largement sur la nature humaine, mais jamais cynique. Son film résonne comme un long poème mélancolique d’une beauté triste et déchirante porté par une musique parcimonieuse, sublimé par la sonate n°20 de Schubert et des comédiens exceptionnels. Oui, un long poème mélancolique à l’image de ces personnages : lucides, désenchantés, un poème qui nous accompagne longtemps après la projection et qui nous touche au plus profond de notre être et nous conduit, sans jamais être présomptueux, à nous interroger sur la morale, la (bonne) conscience, et les faux-semblants, les petitesses en sommeil recouvertes par l’immaculée blancheur de l’hiver. Un peu les nôtres aussi. Et c’est ce qui est le plus magnifique, et terrible.

  • CAROLE MATTHIEU de Louis-Julien Petit ce soir sur Arte

    Carole Matthieu.jpg

    En attendant de vous livrer ma critique de "Carole Matthieu" de Louis-Julien Petit dans mon compte rendu du Festival du Cinéma et Musique de Film de La Baule dans le cadre duquel ce film était en compétition, ne le manquez pas, ce soir, sur Arte. Un film radical, nécessaire, saisissant, bouleversant, percutant sur la société (et la Société) qui nie, aliène, broie l'individu. Un film porté par une réalisation, une actrice et une musique remarquables.

  • Critique de TESS de Roman Polanski ce 3 juillet 2016 à 20H50 sur Arte

    tessaffiche.jpg

     

     

    tess1.jpg

     

     

    Dans l’Angleterre du XIXème siècle, un paysan du Dorset, John Durbeyfield (John Collin) apprend par le vaniteux pasteur Tringham qu’il est le dernier descendant d’une grande famille d’aristocrates. Songeant au profit qu’il pourrait tirer de cette noblesse perdue, Durbeyfield envoie sa fille aînée, Tess (Nastassja Kinski), se réclamer de cette parenté chez la riche famille d’Urberville. C’est le jeune et arrogant Alec d’Urberville (Leigh Lawson) qui la reçoit. Immédiatement charmée par « sa délicieuse cousine » et par sa beauté, il propose de l’employer, s’obstinant ensuite à la séduire. Il finit par abuser d’elle. Enceinte, elle retourne chez ses parents. L’enfant meurt peu de temps après sa naissance. Pour fuir son destin et sa réputation, Tess s’enfuit de son village. Elle trouve un emploi dans une ferme où personne ne connaît son histoire. C’est là qu’elle rencontre le fils du pasteur : Angel Clare (Peter Firth). Il tombe éperdument amoureux d’elle mais le destin va continuer à s’acharner et le bonheur pour Tess à jamais être impossible.

     

    tess4.jpg

     

    Photographie Bernard Prim – Collection Fondation Jérôme Seydoux-Pathé

     

    ©1979 PATHE PRODUCTION – TIMOTHY BURRILL PRODUCTIONS LIMITED

     

    Roman Polanski étant, à l’époque du tournage, accusé de viol sur mineur aux États-Unis et étant alors menacé d’extradition depuis l’Angleterre, bien que le film se déroule en Angleterre, il a été tourné en France : en Normandie, (Cap de la Hague, près de Cherbourg), mais aussi en Bretagne, à Locronan (Finistère), au Leslay (Côtes-d’Armor), au Château de Beaumanoir, et enfin à Condette , dans le Pas-de-Calais). Quant au site mégalithique de Stonehenge, il été reconstitué dans une campagne en Seine-et-Marne.

     

    Le film est dédié à Sharon Tate. La mention « To Sharon » figure ainsi au début du film. Celle-ci, avant d’être assassinée en 1969 par Charles Manson avec l’enfant qu’elle portait, avait ainsi laissé sur son chevet un exemplaire du roman de Thomas Hardy « Tess d’Urberville», dont le film est l’adaptation, avec un mot disant qu’il ferait un bon film.

     

    « Tess d’Urberville » dont le sous-titre est « Une femme pure, fidèlement présentée par Thomas Hardy » est un roman publié par épisodes à partir de 1891, dans divers journaux et revues. Son adaptation était donc un véritable défi d’autant que jusqu’alors Roman Polanski n’avait pas encore signé de film d’amour.

     

    Deux adaptations cinématographiques, toutes deux intitulées « Tess Of d’Urbervilles » avaient déjà été tournées, l’une mise en scène en 1913 par J. Searle Dawley et l’autre par Marshall Neilan en 1924. David O. Selznik en racheta les droits mais il fallut attendre Claude Berri qui racheta les droits à son tour avant que l’œuvre ne tombe dans le domaine public, pour que le film puisse enfin voir le jour.

     

    Polanski a entièrement réussi ce défi et nous le comprenons dès le début qui nous plonge d’emblée dans l’atmosphère du XIXème siècle, un impressionnant plan séquence qui semble déjà faire peser le sceau de la fatalité sur la tête de la jeune Tess. Tandis qu’arrive un cortège de jeunes filles au sein duquel elle se trouve, tandis qu’est planté le décor mélancolique sous un soleil d’été, tandis qu’est présentée l’innocence de la jeune Tess, le pasteur vaniteux croise son père et lui annonce la nouvelle (celle de son ascendance noble) qui fera basculer son destin. C’est aussi là qu’elle verra Angel pour la première fois. Toute sa destinée est contenue dans ce premier plan séquence qui, par une cruelle ironie, fait se croiser ces routes. Les personnages se rencontrent à un carrefour qui est aussi, symboliquement, celui de leurs existences.

     

    Si la scène est lumineuse, dans ces deux routes qui se croisent, ces destins qui se rencontrent, la fatalité de celui de Tess et son ironie tragique semble ainsi déjà nous être annoncée. Tout le film sera à l’image de cette première scène magistrale. Aucun didactisme, aucune outrance mélodramatique alors que le sujet aurait pu s’y prêter. Polanski manie l’ellipse temporelle avec virtuosité renforçant encore la mélancolie de son sujet et sa beauté tragique. Comme cet insert sur le couteau et ces deux plans sur cette tache de sang au plafond qui s’étend qui suffisent à nous faire comprendre qu’un drame est survenu, mais aussi sa violence. Le talent se loge dans les détails, dans la retenue, jamais dans la démonstration ou l’outrance. Par exemple, les costumes de Tess en disent beaucoup plus long que de longues tirades comme cette robe rouge, couleur passion qu’elle porte dans la dernière partie du film et qui contraste avec les vêtements qu’elle portait au début. Un rouge qui rappelle celui de cette fraise que lui fera manger Alec, combattant ses réticences qui en annoncent d’autres, avant de l’initier (la forcer) à d’autres gourmandises. Subtilement encore, en un plan qui laisse entrevoir un vitrail représentant une scène inspirée de Roméo et Juliette, Polanski, comme il l’avait fait dans le plan séquence initial nous rappelle que l’issue ne peut être tragique. Un dénouement aussi magnifique que tragique, la frontière étant toujours très fragile chez Polanski entre le réalisme et une forme de fantastique ou de mysticisme, Tess apparait alors au milieu de ce site mégalithique de Stonehenge, au décor presque irréel, aux formes géométriques et inquiétantes, comme surgies de nulle part, comme sacrifiée sur un autel.

     

    tess2.jpg

     

    Photographie Bernard Prim – Collection Fondation Jérôme Seydoux-Pathé

     

    ©1979 PATHE PRODUCTION – TIMOTHY BURRILL PRODUCTIONS LIMITED

     

    Le spectateur éprouve immédiatement de l’empathie pour Tess, personnage vulnérable et fier malmené par le destin qui semble s’y résigner jusqu’à la révolte finale fatale. Le film doit aussi beaucoup au choix de la trop rare Nastassja Kinski (fille de l’acteur Klaus Kinski), à la fois rayonnante et sombre, naturelle et gracieuse, si triste malgré sa beauté lumineuse et surtout d’une justesse constante et admirable. Elle porte en elle les contraires et les contrastes de ce film dans lequel le destin ne cesse de se jouer d’elle. Contraste entre la tranquillité apparente des paysages (magistralement filmés et mis en lumière, rappelant les peintures du XIXème comme notamment « Des Glaneuses » de Millet ou certains paysages de Courbet, la nature emblème romantique par excellence, le passage des saisons, des paysages symbolisant les variations des âmes ) et les passions qui s’y déchaînent, contraste entre la bonté apparente d’Angel (à dessein sans doute ainsi nommé) qui a « Le Capital » de Marx pour livre de chevet mais qui agit avec un égoïsme diabolique finalement presque plus condamnable que le cynisme et l’arrogance d’Alec. Même lorsqu’elle apparait en haut de cet escalier, transformée, sa tenue et sa coiffure suffisant à nous faire comprendre qu’elle est devenue la maitresse d’Alec, Tess garde cette candeur et cette fragilité si émouvantes.

     

    tess5.jpg

     

    Photographie Bernard Prim – Collection Fondation Jérôme Seydoux-Pathé

     

    ©1979 PATHE PRODUCTION – TIMOTHY BURRILL PRODUCTIONS LIMITED

     

    Nommé six fois aux Oscars (pour 3 récompenses), récompensé d’un Golden Globe et par trois César dont celui du meilleur film et du meilleur réalisateur, « Tess » est un très grand film empreint de mélancolie poétique, d’une beauté formelle envoûtante, un film tout en retenue grâce à des ellipses judicieuses. Le film nous captive avec toute la douceur de son personnage principal, lentement mais sûrement, par une mise en scène sobre. L’impact dramatique n’en est que plus fort et bouleversant. On y retrouve le thème de l’enfermement (ici dans les conventions) si cher à Polanski, un thème également dans les deux films dont je vous livre les critiques en bonus après celle de « Tess », ci-dessous.

     

    Ce mélange d’imprégnation de la peinture du XIXème, ce romantisme tragique qui rappelle les plus grands écrivains russes et cette fresque lente et majestueuse sur la déchéance d’un monde qui rappelle Visconti (dont le cinéma était aussi très imprégné de peinture), sans oublier cette photographie sublime, l’interprétation magistrale de Nastassja Kinski et sa grâce juvénile, lumineuse et sombre, et la musique de Philippe Sarde, en font un film inoubliable. Au-delà de la peinture du poids des conventions (morales et religieuses) et d’une critique des injustices sociales, « Tess » est un film universel d’une poésie mélancolique sur l’innocence pervertie, sur les caprices cruels du destin, sur la passion tragique d’une héroïne intègre, fier et candide, un personnage qui vous accompagne longtemps après le générique de fin.

     

    « J’ai toujours voulu tourner une grande histoire d’amour. Ce qui m’attirait également dans ce roman, c’était le thème de la fatalité : belle physiquement autant que spirituellement, l’héroïne a tout pour être heureuse. Pourtant le climat social dans lequel elle vit et les pressions inexorables qui s’exercent sur elle l’enferment dans une chaîne de circonstances qui la conduisent à un destin tragique. » Roman Polanski