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CRITIQUES DES FILMS A L'AFFICHE EN 2016 - Page 3

  • Critique de 99 HOMES de Ramin Bahrani, Grand prix du Festival du Cinéma Américain de Deauville 2015

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    "99 homes" a reçu le grand prix du dernier Festival du Cinéma Américain de Deauville (dont vous pouvez retrouver mon compte rendu complet et détaillé en cliquant ici, avec critiques des films, photos et vidéos du festival)

    Malgré leur diversité de styles, d’époques, de points de vue (14 films étaient ainsi présentés en compétition), des thématiques communes se dégageaient ainsi des films en lice de ce Festival du Cinéma Américain de Deauville 2015 : des personnages avides de liberté, emprisonnés dans un quotidien étouffant, une vie qu’ils n’ont pas choisie à laquelle ils désirent échapper, englués dans les difficultés économiques, marqués par l’absence du père et/ou le deuil comme la métaphore d’un monde en quête de (re)pères et d’un nouveau souffle de liberté. Comme chaque année, cette compétition nous donnait à voir une autre Amérique, l’envers de l’American dream, les failles et blessures qui se cachent derrière l’étincelante bannière étoilée, la réalité souvent crue que le cinéma américain préfère habituellement dissimuler et édulcorer. En cela, ce fut une plongée passionnante dans une autre Amérique.

    Le film qui a reçu le Grand prix « 99 homes » de Ramin Bahrani explore d’ailleurs ces différentes thématiques. Un homme dont la maison vient d’être saisie par sa banque (Andrew Garfield), se retrouve à devoir travailler avec le promoteur immobilier véreux (Michael Shannon) qui est responsable de son malheur.

    Cela commence par une image choc. Un homme ensanglanté, mort, chez lui. Dès le début, musique, montage vif, caméra fébrile au plus près des visages contribuent à souligner le sentiment d’urgence, de menace qui plane.

    Si la situation est manichéenne: les autorités contre les propriétaires expulsés tels les méchants contre les gentils d’un western dont le film emprunte d’ailleurs les codes (à l’image du film qui a reçu le prix d’Ornano Valenti du festival, un de mes coups de cœur de ce festival, « Les Cowboys » de Thomas Bidegain), bien vite le spectateur décèle la complexité de la situation (notamment grâce au jeu plus nuancé qu’il ne semble de Michael Shannon, dont le cynisme se craquèle par instants fugaces), un « far west » des temps modernes dans lequel chacun lutte pour sa survie, au mépris de la morale.

    C’est l’envers de l’American dream. Dans cette Amérique-là, pour faire partie des « gagnants », tous les coups sont permis. Ramin Bahrani a retranscrit des situations réelles d’expulsion pour enrichir son film, lui apportant un aspect documentaire intéressant qui montre comment la machine (étatique, judiciaire, bancaire) peut broyer les êtres et les âmes.

    Dommage cependant que, pour appuyer un propos déjà suffisamment fort et qui se suffisait à lui-même, il ait fallu recourir à cette musique dont l’effet d’angoisse produit est certes incontestable mais qui est peut-être superflue.

    Le drame social devient alors thriller. La fin (sauver sa peau) justifie alors les moyens, tous les moyens. L’homme qui travaille pour le promoteur immobilier (avec lequel une sorte de relation filiale s’établit, l’un et l’autre ayant en commun de ne pas vouloir devenir ce que leurs pères furent, à tout prix), prêt à tout pour sauver sa famille, même faire vivre à d’autres le même enfer que celui qu’il a vécu (en essayant tout de même d’y mettre les formes) deviendra-t-il un parfait cynique ou finira-t-il par recouvrer une conscience, une morale? C’est autour de ce suspense que tient le film.

    La tension culmine lors de la scène finale, attendue, et qui finalement emprunte là aussi aux codes du western: la morale est sauve. N’est-elle pas un peu facile ? Je vous en laisse juges…

    « Sa force dramatique intense et son interprétation absolument exceptionnelle » ont convaincu le jury de lui attribuer le Grand prix comme l’a expliqué son président, le cinéaste Benoît Jacquot qui, lors de la clôture, a d’ailleurs précisé que le jury n’avait vu « quasiment que de bons films ». Un thriller social que je vous recommande.

  • Critique de CE SENTIMENT DE L’ETE de Mikhaël Hers (en salles le 17 février 2016)

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    Un titre de film est déjà une invitation. Certains, comme celui-ci, le sont en tout cas. Ce sentiment de l’été… Un titre (en réalité inspiré d'une chanson de Jonathan Richman, "That summer feeling") évocateur de joie qui s’éveille, de lumière éclatante, de poésie diffuse, de douce langueur. Qui pourrait alors imaginer que derrière ce magnifique titre se cache un film sur le deuil ?

    C’est le milieu de l’été, à Berlin. Dans les parcs, les corps sont alanguis et peu vêtus. La lumière est éblouissante. Sasha, 30 ans, dort aux côtés de son amoureux, Lawrence, lui aussi endormi. Nous la suivons ensuite lors de cette journée qui s’annonce belle, sereine et banale. Riche de promesses. Elle prend son petit-déjeuner puis s’habille puis quitte l’appartement en direction de son atelier. Elle y travaille. Elle en repart. Elle lève les yeux vers le ciel. Peut-être pour humer le parfum de cette douce journée d’été, profiter de ce ciel ensoleillé. Puis, elle s’écroule. Et meurt. De la première seconde du film à celle-ci, pas un mot n’a été prononcé.

    Le compagnon de Sasha, Lawrence (Anders Danielsen Lie, l’acteur d’Oslo, 31 août), et sa sœur, Zoé (Judith Chemla), se rapprochent alors qu’ils se connaissaient peu. Il faut dire que la ressemblance entre les deux sœurs est troublante mais plus encore cette peine indicible qu’ils partagent entre Berlin, Paris et New York, le temps de trois étés.

    En apparence rien n’a changé. Le soleil brille toujours aussi insolemment. Le pépiement des oiseaux perce le silence de sa douce mélodie. Les rires fusent autour de la table lorsque la famille (les parents, Zoé et son mari et Lawrence) est réunie. Rien n’a changé. Tout a changé. La vie n’est plus qu’un trompe-l’œil. Le sentiment de l’été, aussi. Pas de scènes de larmes (ou plus tard, ou si peu, dans la solitude et le calme feutré d’une chambre), d’épanchements. Le brutal séisme qui a bousculé et bouleversé leurs vies est invisible. Rien ne symbolise la mort mais, au contraire, tout rappelle la vie éclatante qui semble constamment les narguer, remuer le couteau dans la plaie béante et invisible, renforcer l’absurdité ineffable de cette mort brusque et impensable.

    Le deuil est souvent très maladroitement évoqué au cinéma. Rarement un film en aura si bien décrit la folie insensée, et surtout avec autant de judicieuse pudeur. Sasha meurt en silence. Ceux qui l’aimaient éprouvent leur deuil en silence. En apparence tout est comme avant mais en réalité rien ne sera jamais plus comme avant. Retrouver des photos du temps passé. Retourner dans la chambre de la disparue. Rire ensemble. La douleur est toujours là, omniprésente, mais en filigrane. Parce qu’il fait toujours beau. Parce que la vie semble continuer. Parce qu’il y a ce sentiment de l’été d’une troublante étrangeté, absurdité, qui décontenance. D’ailleurs, c’est plutôt en intérieur que la douleur s’exprime. En extérieur, il faut jouer son rôle, se conformer au sentiment de l’été dans ces villes tendrement filmées, si flegmatiques, ou dans l'impassible Annecy, des villes comme des témoins ou complices impuissants des drames qui s’y déroulent.

    A travers ces différents étés et villes, se dessinent les portraits de Zoé et Lawrence (au détour d’une phrase, on apprend que Lawrence a perdu sa mère très jeune et on se dit que sans doute cette blessure en ravive d’autres mais aussi qu’il y a déjà survécu), l’épineux chemin de leur reconstruction aussi. Leurs échanges sont souvent morcelés, bancals, comme leurs vies. L’un et l’autre vont prendre un nouvel envol. S’ouvrir à d’autres cœurs amicaux ou amoureux, souvent mélancoliques, d’autres horizons. Et quand au milieu de ces silences, de ces sourires peut-être feints, l’un des deux laisse échapper « J’ai l’impression que je vais jamais y arriver. Comment tu fais toi ? », c’est plus bouleversant que n’importe quelle scène larmoyante. Et c’est ce que nous raconte ce film, comment ils font, eux, comment ils tentent de faire plutôt face à ce vide insoluble et indéfinissable, incompréhensible pour qui ne l’a pas éprouvé dans sa chair. Parce qu’un deuil est différent en fonction de celui qui l’éprouve, en fonction des circonstances, parce que c’est peut-être aussi (selon moi en tout cas) le dernier tabou de notre société, ce film est comme un pansement, un cri, paradoxalement apaisant, (le contraire du tableau éponyme de Munch), une douce musique qui résonne tendrement.

    L’impression d’irréalité du deuil, du brouillard qui l’entoure est renforcée par le choix du filmage en Super 16. Ce film intemporel très impressionniste suggère très subtilement l’effroi du deuil, en se postant du côté de la lumière qui, au départ, masque l’ombre puis, progressivement, s’y substitue. Le fait qu’il soit tourné dans l’ordre chronologique (en 7 semaines) n’est peut-être pas pour rien dans la vérité et l’émotion, suggérée et d’autant plus foudroyante, qui se dégagent des deux acteurs principaux. Il émane ainsi d’eux et de leurs échanges, une tendre complicité et mélancolie, une douce force.

    Que le sujet ne vous effraie pas. Surtout pas. Ce film vous contaminera subrepticement de ce sentiment de l’été qu’il exhale, un film solaire empreint de sérénité et de tendresse qui célèbre la vie dans toute sa tragédie, dans toute son absurdité, dans toute sa splendeur, dans laquelle l’incongruité du malheur mais aussi du bonheur peut surgir à tout moment et c’est avec cette image, celle de l’affiche, tournant le dos au passé, tournée vers l’horizon bleuté, empreinte de mélancolie ou d’espoir ( selon les vécus et points de vue), qu’il nous laisse, le cœur chaviré, exactement comme cette impression que suscite le sentiment de l’été. Une vague chaleureuse et réconfortante, et légèrement inquiétante, suscitée par son illusion d’éternité, la conscience déjà nostalgique de sa fugacité.

    En salles le 17 février 2016

  • Critique de 45 ANS de Andrew Haigh (en salles le 27 janvier 2016)

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    Ce film figurait parmi la sélection du dernier Festival du Film Britannique de Dinard dont vous pouvez retrouver mon compte rendu complet, ici.

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    Kate (Charlotte Rampling) et Geoff Mercer (Tom Courtenay) incarnent un couple aimant sur le point d’organiser une grande fête pour leur 45e anniversaire de mariage. Ce matin-là, à quelques jours de la grande fête,  en ramenant le courrier, Kate est loin d’imaginer  qu’ une lettre va bouleverser la vie du couple : le corps du premier grand amour de Geoff, disparue 50 ans auparavant dans les glaces des Alpes, vient d’être retrouvé…

    La joyeuse tranquillité du couple va alors en être bouleversée et au fur et mesure des indices que Kate découvre sur cette vie passée, la jalousie s’empare d’elle et l’issue (la fête qui célèbre leur 45ème anniversaire de mariage) en devient plus incertaine.

    Au contraire de  « The Lobster » (également projeté dans le cadre du même Festival du Film Britannique de Dinard) dans lequel le couple est une obligation sociétale régie par des règles strictes, dans « 45 ans » il relève d’un choix délibéré et libre. Kate et Geoff vont se choisir (ou pas) à nouveau malgré cette nouvelle qui, non seulement, remet en cause leur présent mais aussi leurs souvenirs et leur passé commun.

    La lenteur mais aussi la beauté et la tranquillité de la nature qui les environnement renforcent la puissance silencieuse du tsunami qui les dévaste.

    Charlotte Rampling et Tom Courtenay, en un regard, un geste, un silence font passer une multitude de sentiments et rendent ce film plus palpitant qu’un thriller, ce qui leur a valu respectivement un ours d’argent de la meilleure actrice et un ours d’argent du meilleur acteur, amplement mérités.

    D’abord à l’écoute des tourments de Geoff, Kate va finalement refuser de l’écouter tant chaque détail semble creuser ce fossé qui les sépare progressivement. La fin  de ce film délicat tout en non dits est d’une beauté et d’une intensité ravageuses portée et exacerbée par deux immenses comédiens… Charlotte Rampling est nommée comme meilleure actrice pour ce film aux Oscars, une récompense qu'elle mérite sans aucun doute.