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  • Critique de SAINT LAURENT de Bertrand Bonello et conférence de presse- Compétition officielle

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    Synopsis: 1967 - 1976. La rencontre de l'un des plus grands couturiers de tous les temps avec une décennie libre. Aucun des deux n’en sortira intact.

    Le film de Bonello est avant tout un film de contrastes:  judicieux contraste de couleurs par lequel il débute. Nous le découvrons de dos à la réception d’un hôtel se présentant sous un nom d’emprunt et puis de dos dans une atmosphère blafarde, cafardeuse. Un homme dans l’ombre. Un homme et ses zones d’ombre.  L’artiste face à ses démons.

    Un film qui alterne entre envolées créatrices et scènes superflues, entre de trop rares moments de grâce et des moments de vacuité, qui confond parfois mélancolie et ennui, porté néanmoins par la composition nuancée et époustouflante de Gaspard Ulliel et surtout celle d’Helmut Berger (qui domine, et de loin, la distribution), et par la beauté de l’art de Saint Laurent.

    Le film reste un hommage créatif au génie mélancolique qu'était Saint Laurent mais aussi un défilé de scènes inégales si bien que là où les hallucinations et les excès permettaient à Saint Laurent de donner vie à des modèles sublimes, le désordre dans le montage du film se perd et nous perd parfois. Mais reste la composition des acteurs et les moments de grâce précités qui valent le détour. Vraiment.

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     Quelques phrases retenues de la conférence de presse :

    Bonello n’a pas vu le film de Jalil Lespert (que j’avoue lui avoir préféré).

    « Ce qui nous intéressait, c’est de montrer le travail, ce sont les couturières qui ont créé les costumes du film qui sont à l’écran »,

    « Le projet était très antérieur au film de Lespert qui a eu le soutien ferme et définitif de  Bergé » (Eric Altmayer, le producteur),

    « Ce 2ème film nous a libérés des contraintes du biopic traditionnel pour aller dans la vérité de ce qu’on voulait faire ».

    Jérémie Rénier a également fait part de son admiration en voyant Gaspard Ulliel composer son personnage, « Quand le texte est si beau, l’acteur n’a qu’à s’incliner devant les mots » (Amira Casar),

    « Plus qu’un biopic, c’est une odyssée dans la tête du créateur » (Gaspard Ulliel), 

    « Saint Laurent a une fragilité dans la voix qui ne devait pas se transformer en faiblesse » (Bonello), « J’avais la volonté de faire avancer le film par contrastes pour donner du relief et l’âme du personnage » (Bonello),

    « Je tenais à tourner en 35 mm pour offrir une richesse sur les couleurs et textures".

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  • Festival de Cannes 2014 – Episode 3 : Egoyan, Amalric, Ceylan, Bonello, Ulliel, Truffaut, Depardieu et les autres

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    Un soleil insolent s’est installé sur la Croisette et exacerbe le sentiment d’irréalité procuré par le doux écoulement des journées au rythme des projections qui s’enchaînent à tel point que j’enrage de n’avoir pas le temps de vous en parler comme je le souhaiterais. Un peu éblouie par ce soleil mais plus encore par les lumières du cinéma qui, à Cannes, se font plus étincelantes et éclatantes qu’ailleurs, j’en retiens des images disparates, presque psychédéliques, comme celles qui émaillent parfois le film de Bertrand Bonello sur Yves Saint Laurent projeté dans le cadre de la compétition de ce 67ème Festival de Cannes.

    Le cinéma à forte dose abolit les frontières entre les mondes et les époques et je me demande si je ne suis pas comme la Cecilia de « La Rose pourpre du Caire » de Woody Allen et si les personnages de fiction traversent réellement l’écran ou si ces instants ne sont que le fruit de mon imaginaire dans ce doux refuge que sont les salles obscures de ce festival. Ainsi, après avoir revu le chef d’œuvre de Truffaut « Le dernier métro » (quel plaisir que de le visionner à nouveau dans le cadre de Cannes Classics cet après-midi), quelques heures plus tard, son (magistral) acteur principal lisait devant moi un texte de Khalil Ghibran de sa voix inimitable, au milieu d’une prestigieuse assemblée qui retenait son souffle, alors qu’il peinait  à retrouver le sien tout juste descendu de son hélicoptère. (Thierry Frémaux, quelques minutes auparavant, craignait qu’il ne vienne finalement pas, et en a ainsi signalé l'arrivée entendue depuis la salle du 60ème où se déroulait l'évènement).

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     En fait, je ne souhaite pas savoir si tout ceci est réel ou rêvé, simplement que le songe se poursuive et maintienne la réalité en sommeil, quelques jours encore. Voilà ce que j’ai retenu de ces deux derniers jours en quelques mots, en attendant des développements et critiques dignes de ce nom. Pour pouvoir aller voir « The Homesman » de Tommy Lee Jones dans quelques heures (et l’apprécier), c’est donc seulement en chiffres, émotions, couleurs, pensées, citations,  images, que je vous livre un petit résumé de ces deux jours :

    -3 heures et 16 minutes. Telle est la durée du film de Nuri Bilge Ceylan "Winter sleep". 3H16 que je n’ai pas vues passer. Captivée par le sens du cadre et plus encore celui de la psychologie du réalisateur qui sait aussi bien capturer la rudesse des paysages que celle des cœurs, les paysages et les âmes plongés dans l’hiver. Un film à la fois aride et lumineux comme ses personnages principaux que l’on quitte et abandonne à regret à leurs faiblesses attendrissantes et solitudes désarmantes.

     -3minutes 30 : le temps des applaudissements pour le film précité qui, indubitablement en aurait mérité beaucoup plus. Un très beau film dont je vous reparlerai.

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     -Noir et blanc : le judicieux contraste de couleurs par lequel débute le film de Bertrand Bonello « Saint Laurent ». Nous le découvrons de dos à la réception d’un hôtel se présentant sous un nom d’emprunt et puis de dos dans une atmosphère blafarde, cafardeuse. Un homme dans l’ombre. Un homme et ses zones d’ombre.  L’artiste face à ses démons. Un film qui alterne entre envolées créatrices et scènes superflues, entre de trop rares moments de grâce et des moments de vacuité, qui confond parfois mélancolie et ennui, porté néanmoins par la composition nuancée de Gaspard Ulliel et surtout celle d’Helmut Berger (qui domine, et de loin, la distribution), et par la beauté de l’art de Saint Laurent. Le film reste un hommage créatif au génie mélancolique qu'était Saint Laurent mais aussi un défilé de scènes inégales si bien que là où les hallucinations et les excès permettaient à Saint Laurent de donner vie à des modèles sublimes, le désordre dans le montage du film se perd et nous perd parfois. Vain excès.

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     Quelques phrases retenues de la conférence de presse : Bonello n’a pas vu le film de Jalil Lespert (que j’avoue lui avoir préféré). « Ce qui nous intéressait, c’est de montrer le travail, ce sont les couturières qui ont créé les costumes du film qui sont à l’écran », « Le projet était très antérieur au film de Lespert qui a eu le soutien ferme et définitif de  Bergé » (Eric Altmayer, le producteur), « Ce 2ème film nous a libérés des contraintes du biopic traditionnel pour aller dans la vérité de ce qu’on voulait faire ». Jérémie Rénier a également fait part de son admiration en voyant Gaspard Ulliel composer son personnage, « Quand le texte est si beau, l’acteur n’a qu’à s’incliner devant les mots » (Amira Casar), « Plus qu’un biopic, c’est une odyssée dans la tête du créateur » (Gaspard Ulliel),  « Saint Laurent a une fragilité dans la voix qui ne devait pas se transformer en faiblesse » (Bonello), « J’avais la volonté de faire avancer le film par contrastes pour donner du relief et l’âme du personnage » (Bonello), « Je tenais à tourner en 35 mm pour offrir une richesse sur les couleurs et textures ?

     -La fascination pour les premiers plans du film d’Atom Egoyan que j’ai trouvés étourdissants de beauté glaciale et réellement captivants, lyriques même… La déception fut ensuite à la hauteur de l’étourdissement suscité par ces premières images. Ce qui débutait comme un polar se poursuit comme une vulgaire et racoleuse série tv américaine. Dommage, vraiment, car les idées ne manquaient pas pour nous montrer cette innocence ternie et ces personnages captifs des images, enfermés dans l’écran.

     -« L’hypocrisie est un vice à la mode et tous les vices à la mode passent pour vertu ». Une citation de Molière qui m’a accompagnée toute la journée. Allez savoir pourquoi.

     - La voix de Depardieu encore qui prononce tant de fois et tant de fois différemment et intensément cette sublime phrase de Truffaut dans "Le dernier métro" (que l’on retrouve d’ailleurs aussi dans « La Sirène du Mississipi) : "Tu es si belle que te regarder est une souffrance. (Hier, tu disais que c'était une joie.) C'est une joie et une souffrance."

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    -Le scintillement des bougies à la soirée Swarovski qui donnait l’impression que la mer même était constituée de cristaux éblouissants dans un lieu judicieusement nommé « L’Ecrin »

     -Le brio avec lequel Amalric adapte  Simenon et autopsie un drame mais surtout la vie de province et ses âmes faussement sereines, le tout sublimé par une justesse exceptionnelle dans la direction d’acteurs et par conséquent dans le jeu de ces derniers. Il y avait « La Veuve Couderc », « En cas de malheur », « Le chat » et tant d’autres. Il faudra désormais compter avec « La chambre bleue ».

    -Les images de la beauté versatile de la Croisette qui, du lever au coucher du soleil, semble éclairée par les meilleurs directeurs de la photographie

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    -Envoûtée par la poésie hypnotique, la puissance métaphorique et la force ensorcelante des premières images de « The Prophet ». Un moment de magie comme seul Cannes sait en susciter. Présentée par Sama Hayek, la soirée fut aussi courte que réjouissante.  Le festival a en effet consacré cette séance spéciale en hommage au cinéma d'animation, en accueillant les premières images de Kahlil Ghibran’s The Prophet, produit par Salma Hayek, qui est également l’une des voix du film. Les réalisateurs ayant participé à cette oeuvre collective étaient également présents : Roger Allers, Gaëtan et Paul Brizzi, Joan C. Gratz, Mohammed Saeed Harib, Tomm Moore, Nina Paley, Bill Plympton, Joann Sfar et Michal Socha. Des extraits  du film (réellement magnifiques)  ont été projetés et des passages du livre du poète libanais ont été lus par Julie Gayet et Gérard Depardieu.

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    Et c’est avec le souvenir de ce moment hors du temps et celui des notes mélodieuses de Gabriel Yared que je vous laisse…

    A lire également - épisodes précédents :

    -mon article « Programme complet du Festival de Cannes 2014 et passion(s) cannoise(s) 

    -Festival de Cannes – Episode 1: Cérémonie d’ouverture et projection de « Grace de Monaco » d’Olivier Dahan

    -Festival de Cannes 2014 - Episode 2 : "Mr Turner" de Mike Leigh, ouverture d'Un Certain Regard et "Party girl"

    Inthemoodforfilmfestivals dans les médias :

    -Dans le journal Nice Matin du jour:

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    -un article de 20 minutes me citant comme compte twitter à suivre

    -Un article du Courrier de la Mayenne que vous pouvez retrouver ici.

    -Sur le site internet de Nice-Matin

     

    A suivre… et quelques clichés de ce jour:

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  • Critique de LA CHAMBRE BLEUE de Mathieu Amalric - Un Certain Regard

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    Synopsis: Dis- moi Julien, si je devenais libre,  tu te rendrais libre aussi ?
    - Tu dis ?...
    Un homme et une femme s’aiment en secret dans une chambre, se désirent, se veulent, se mordent même. Puis s’échangent quelques mots anodins après l’amour.
    Du moins l’homme semble le croire.
    Car aujourd’hui arrêté, face aux questions des gendarmes et du juge d’instruction, Julien cherche les mots.
    « La vie est différente quand on la vit et quand on l’épluche après-coup. »
    Que s’est-il passé, de quel crime est-il accusé ?...

    Que de grands films dans les adaptations de Simon! Et, sans hésiter, j'ajouterai désormais celui-ci à la liste en raison du brio avec lequel Amalric adapte  l'auteur et autopsie un drame mais surtout la vie de province et ses âmes faussement sereines, d'une manière à la fois balzacienne et truffaldienne, le tout sublimé par une justesse exceptionnelle dans la direction d’acteurs et par conséquent dans le jeu de ces derniers. Il y avait « La Veuve Couderc », « En cas de malheur », « Le chat » et tant d’autres. Il faudra désormais compter avec « La chambre bleue ».

     Pour son cinquième long-métrage,  Mathieu Amalric adapte ainsi un roman policier de  Simenon paru en 1964, écrit d'avril à mai 1963. Amalric a fait le choix (judicieux car finalement l'intrigue est intemporelle) de l'adapter à notre époque.

     Le résultat est d'autant plus impressionnant que Mathieu Amalric a tourné "La Chambre bleue" dans l'urgence, sans obtenir les aides des commissions de financement et que l'équipe du film a également été réduite, composée d'environ quinze personnes seulement, et que Mathieu Amalric a même assuré la distribution, avec en plus un budget de seulement 1 million d'euros. Il a par ailleurs écrit le scénario de La Chambre bleue aux côtés de sa compagne Stéphanie Cléau qui joue également le rôle d'Esther Despierre.

    Le format d'image 1:33 (celui des films muets) notamment également utilisé par Gus Van Sant pour Elephant  place ainsi l'histoire et les personnages au centre, sans fioritures. La mise en scène impressionniste d'Amalric n'en est que plus impressionnante avec un jeu subtil d'oppositions. La narration éclatée donne de la force et de la densité à cette histoire "simple" devenue ainsi palpitante. Ajoutez à cela des comédiens parfaits, la musique de Grégoire Hetzel qui semble très influencée par Bernard Herrmann et vous obtiendrez une des meilleures adaptations de Simenon. Réjouissante! 

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  • Critique de WINTER SLEEP de Nuri Bilge Ceylan - Compétition officielle

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    « Winter Sleep » pourrait bien...remporter la Palme d’or de ce 67ème Festival de Cannes, et complèter le (déjà prestigieux) palmarès cannois de Nuri Bilge Ceylan, un habitué du festival, après son Grand Prix en 2003, pour « Uzak »,  celui de la mise en scène en 2008 pour « Les Trois Singes » et un autre Grand Prix en 2011 pour « Il était une fois en Anatolie ». En 2012, il fut  également récompensé d’un Carrosse d’Or, récompense décernée dans le cadre de la Quinzaine des réalisateurs par la Société des Réalisateurs de Films à l’un de leurs pairs. Son premier court-métrage, « Koza », fut par ailleurs repéré par le festival et devint le premier court turc qui y fut sélectionné, en 1995.  Il fut par ailleurs membre du jury cannois en 2009, sous la présidence d’Isabelle Huppert. Son film « Les Climats » reçut   le prix FIPRESCI de la critique internationale en 2006.

    J’essaie de ne jamais manquer les projections cannoises de ses films tant ils sont toujours brillamment mis en scène, écrits, et d’une beauté formelle époustouflante. « Winter sleep » ne déroge pas à la règle…et c’est d’autant plus impressionnant que Nuri Bilge Ceylan est à la fois réalisateur, scénariste (coscénariste avec sa femme), coproducteur et monteur de son film…et qu’il semble pareillement exceller dans tous ces domaines.

    Inspiré de 3 nouvelles de Tchekhov, se déroulant dans une petite ville de Cappadoce, en Anatolie centrale, « Winter sleep » raconte l’histoire d’Aydin (Haluk Bilginer), comédien à la retraite, qui y tient un petit hôtel avec son épouse de 20 ans sa cadette, Nihal (Melisa Sözen) dont il s’est éloigné sentimentalement, et de sa sœur Necla (Demet Akbağ ) qui souffre encore de son récent divorce. En hiver, à mesure que la neige recouvre la steppe, l’hôtel devient leur refuge mais aussi le théâtre de leurs déchirements… Et dire que tout avait commencé par la vitre d’une voiture sur laquelle un enfant avait jeté une pierre. La première pierre…

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    Sans doute la durée du film (3H16) en aura-t-elle découragé plus d’un et pourtant…et pourtant je ne les ai pas vues passer, que ce soit lors de la première projection cannoise ou lors de la seconde puisque le film a été projeté une deuxième fois le lendemain de la soirée du palmarès, très peu de temps après.

    La durée, le temps, l’attente sont toujours au centre de ses films sans que jamais cela soit éprouvant pour le spectateur qui, grâce à la subtilité de l’écriture, est d’emblée immergé dans son univers, aussi rugueux puisse-t-il être. Une durée salutaire dans une époque qui voudrait que tout se zappe, se réduise, se consomme et qui nous permet de plonger dans les tréfonds des âmes qu’explore et dissèque le cinéaste. Nuri Bilge Ceylan déshabille en effet les âmes de ses personnages.

     Le premier plan se situe en extérieur. Au loin, à peine perceptible, un homme avance sur un chemin. Puis images en intérieur, zoom sur Aydin de dos face à la fenêtre, enfermé dans sa morale, ses certitudes, son sentiment de supériorité, tournant le dos (à la réalité), ou le passage de l’extérieur à l’intérieur (des êtres) dont la caméra va se rapprocher de plus en plus pour  mettre à nu leur intériorité. « Pour bien joué, il faut être honnête », avait dit un jour Omar Sharif à Aydin. Aydin va devoir apprendre à bien jouer, à faire preuve d’honnêteté, lui qui se drape dans la morale, la dignité, les illusions pour donner à voir celui qu’il aimerait -ou croit-être.

    Homme orgueilleux, riche, cultivé, ancien comédien qui se donne « le beau rôle », Aydin est un personnage terriblement humain, pétri de contradictions, incroyablement crédible, à l’image de tous les autres personnages du film (quelle direction d’acteurs !) si bien que, aujourd’hui encore, je pense à eux comme à des personnes réelles tant Nuri Bilge Ceylan leur donne corps, âme, vie.

    Pour Aydin, les autres n’existent pas et, ainsi, à ses yeux comme aux nôtres, puisque Nihal apparaît au bout de 30 minutes de film seulement. Il ne la regarde pas. Et quand il la regarde c’est pour lui demander son avis sur une lettre qui flatte son ego. C’est à la fois drôle et cruel, comme à diverses moments du film, comme lorsqu’il raconte à sa sœur une pièce dans laquelle elle ne se souvient visiblement pas l’avoir vu jouer :  « La pièce où je jouais un imam. J’entrais en cherchant les toilettes ».

     

    Que de gravité et d’intensité mélancoliques, fascinantes, dont il est impossible de détacher le regard comme s’il s’était agi de la plus palpitante des courses-poursuites grâce au jeu habité et en retenue des comédiens, au caractère universel et même intemporel de l’intrigue, grâce à la beauté foudroyante et presque inquiétante des paysages de la Cappadoce, presque immobile comme un décor de théâtre. L’hôtel se nomme d’ailleurs « Othello ».  Dans le bureau d’Aydin, ancien acteur de théâtre, se trouvent des affiches de « Caligula » de Camus, et de « Antoine et Cléopâtre » de Shakespeare. La vie est un théâtre. Celle d’Aydin, une représentation, une illusion que l’hiver va faire voler en éclats.

    « Winter sleep », à l’image de son titre, est un film à la fois rude, rigoureux et poétique. Il est porté par des dialogues d’une finesse exceptionnelle mêlant cruauté, lucidité, humour, regrets (« j’ai voulu être ce grand acteur charismatique dont tu rêvais »), comme ces deux conversations, l’une avec sa sœur, l’autre avec Nihal, qui n’épargnent aucun d’eux et sont absolument passionnantes comme dans une intrigue policière, chacune de ces scènes donnant de nouveaux indices sur les caractères des personnages dont les masques tombent, impitoyablement : « Avant tu faisais notre admiration » », « On croyait que tu ferais de grandes choses », « On avait mis la barre trop haut », « Ce romantisme sirupeux », « Cet habillage lyrique qui pue le sentimentalisme », « Ton altruisme m’émeut aux larmes.», « Ta grande morale te sert à haïr le monde entier ».

     Ces scènes sont filmées en simples champs/contre-champs. La pièce est à chaque fois plongée dans la pénombre donnant encore plus de force aux visages, aux expressions, aux paroles ainsi éclairés au propre comme au figuré, notamment grâce au travail de Gökhan Tiryaki, le directeur de la photographie. Nuri Bilge Ceylan revendique l’influence de Bergman particulièrement flagrante lors de ces scènes.

    Les temps de silence qui jalonnent le film, rares, n’en sont que plus forts, le plus souvent sur des images de l’extérieur dont la beauté âpre fait alors écho à celle des personnages. Sublime Nihal dont le visage et le jeu portent tant de gravité, de mélancolie, de jeunesse douloureuse. Pas une seconde pourtant l’attention (et la tension ?) ne se relâchent, surtout pas pendant ces éloquents silences sur les images de la nature fascinante, d’une tristesse éblouissante.

    Nuri Bilge Ceylan est terriblement lucide sur ses personnages et plus largement sur la nature humaine, mais jamais cynique. Son film résonne comme un long poème mélancolique d’une beauté triste et déchirante porté par une musique parcimonieuse, sublimé par la sonate n°20 de Schubert et des comédiens exceptionnels. Oui, un long poème mélancolique à l’image de ces personnages : lucides, désenchantés, un poème qui nous accompagne longtemps après la projection et qui nous touche au plus profond de notre être et nous conduit, sans jamais être présomptueux, à nous interroger sur la morale, la (bonne) conscience, et les faux-semblants, les petitesses en sommeil recouvertes par l’immaculée blancheur de l’hiver. Un peu les nôtres aussi. Et c’est ce qui est le plus magnifique, et terrible.

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