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Festival de Cannes 2013 – Compte-rendu n°5 – « The Immigrant » de James Gray, « Nebraska » d’Alexander Payne et coulisses du Grand Journal de Canal plus

 

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Je dois m’excuser à nouveau, chers lecteurs, de n’avoir pas le temps de vous parler comme il se doit des derniers films en compétition découverts ce week end et de mes dernières péripéties, la fièvre (malheureusement pas seulement créatrice ou cinématographique) due à une météo capricieuse et versatile ayant quelque peu modifié mon planning, alors que, ce soir, déjà, se clôturera cette belle parenthèse cinématographique (que de beaux films encore cette année mais tellement divers que ce sera sans doute très compliqué de les départager pour le jury présidé par Steven Spielberg) et alors que, hier soir, avait lieu la projection en version restaurée de « Plein soleil » de René Clément, en présence d’Alain Delon, bouleversé et bouleversant, là pour rendre hommage à son "maître absolu", René Clément (je vous reparlerai, bien entendu, de ce beau moment !). A cette occasion, vous pouvez retrouver, ici, ma critique de ce chef d’œuvre ainsi qu’un dossier spécial Alain Delon avec 9 critiques de films avec ce dernier.

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Revenons tout d’abord à la journée d’avant-hier qui fut l’occasion de rattraper « Nebraska » d’Alexander Payne, l’histoire d’un vieil homme persuadé qu’il a gagné le gros lot à un improbable tirage au sort par correspondance, qui cherche à rejoindre le Nebraska pour y recevoir son gain. Sa famille, inquiète de ce qu’elle perçoit comme un début de sénilité, envisage de le placer en maison de retraite, mais un de ses deux fils se décide à l’emmener en voiture pour récupérer ce chèque auquel personne ne croit. En chemin, le père se blesse les obligeant à s’arrêter quelques jours dans sa petite ville natale du Nebraska. Épaulé par son fils, le vieil homme retrouve tout son passé.

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Sur un ton doux amer et avec une tendre cruauté, Alexander Payne prend le prétexte de cet improbable gain pour faire revenir le vieil homme, aussi bourru qu’attendrissant, sur les traces de sa jeunesse,  un retour dans le passé filmé avec un noir et blanc d’une intemporelle nostalgie. C’est aussi le prétexte à la découverte d’une classe moyenne américaine, décrite avec ironie et causticité. C’est encore le prétexte pour filmer de splendides paysages déserts aussi arides que les cœurs de ceux qui y vivent, en apparence seulement pour certains. En chemin, le vieil homme perdra un dentier, engloutira quelques bières, retrouvera quelques vieilles connaissances et surtout apprendra à connaître son fils tandis que ce dernier, au cours de ce voyage dans le passé, découvrira des éléments du passé de son père qui permettront d’en dresser un portrait moins médiocre que celui qu’en font les autres membres de la famille. Un film teinté de la cruelle nostalgie de la jeunesse à jamais perdue et de la tendresse d’un fils pour son père ( père et fils entre lesquels les rôles s’inversent d’ailleurs, une inversion des rôles intelligemment mise en scène), et qui est, malgré ses défauts, à l’image de ce père: attachant. Un “petit” film, avec une photographie d’une splendide mélancolie, qui met joliment en scène l’amour filial (très belle scène de fin) et donne envie de profiter de ces instants inestimables en famille et d’étreindre ceux qui nous entourent et que nous aimons. Bruce Dern est parfait dans le rôle de ce vieux bougon sans doute moins sénile qu’il n’y parait.

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Avant-hier fut aussi projeté, également en compétition officielle, “The Immigrant” de James Gray décidément à l’honneur cette année puisqu’il est aussi le coscénariste de « Blood ties » réalisé par Guillaume Canet (dont je vous reparlerai également).  On a du mal à croire qu’il s’agit ( seulement) du cinquième long-métrage du cinéaste américain ( après “Little Odessa”, “The Yards”, “La Nuit nous appartient”, “Two lovers”) tant chacun de ses films précédents était déjà maîtrisé, et James Gray comptant, déjà, comme un des plus grands cinéastes américains contemporains. “The Immigrant” a apparemment déçu bon nombre de ses admirateurs alors que, au contraire, c’est à mon sens son film le plus abouti, derrière son apparente simplicité. Il s’agit en effet de son film le plus sobre, intimiste et épuré mais quelle maîtrise dans cette épure et sobriété!

On y retrouve les thèmes chers au cinéaste: l’empreinte de la Russie, l’importance du lien fraternel, le pardon mais c’est aussi son film le plus personnel puisque sa famille d’origine russe est arrivée à Ellis Island, où débute l’histoire, en 1923.

L’histoire est centrée sur le personnage féminin de Ewa interprétée par Marion Cotillard. 1921. Ewa et sa sœur Magda quittent leur Pologne natale pour la terre promise, New York. Arrivées à Ellis Island, Magda, atteinte de tuberculose, est placée en quarantaine. Ewa, seule et désemparée, tombe dans les filets de Bruno, un souteneur sans scrupules. Pour sauver sa sœur, elle est prête à tous les sacrifices et se livre, résignée, à la prostitution.  L’arrivée d’Orlando (Jeremy Renner), illusionniste et cousin de Bruno (Joaquin Phoenix), lui redonne confiance et l'espoir de jours meilleurs. Mais c'est sans compter sur la jalousie de Bruno...

 James Gray a écrit le rôle en pensant à Marion Cotillard (très juste et qui mériterait un prix d’interprétation même si la concurrence est rude notamment avec les actrices de « La vie d’Adèle » ou encore Bérénice Bejo ou Emmanuelle Seigner) qui ressemble ici à une actrice du temps du cinéma muet, au visage triste et expressif. « The Immigrant » est ainsi un mélo assumé qui repose sur le sacrifice de son héroïne qui va devoir accomplir un véritable chemin de croix pour (peut-être…) accéder à la liberté et faire libérer sa sœur. Les personnages masculins, les deux cousins ennemis, sont  en arrière-plan, notamment Orlando. Quant à Bruno interprété par l’acteur fétiche de James Gray Joaquin Phoenix, c’est un personnage complexe et mystérieux qui prendra toute son ampleur au dénouement et montrera aussi à quel point le cinéma de James Gray derrière un apparent manichéisme est particulièrement nuancé et subtil.

Le tout est sublimé par la photographie de Darius Khondji (qui avait d’ailleurs signé la photographie de la palme d’or du Festival de Cannes 2012, “Amour” de Michael Haneke) grâce à laquelle certains plans sont d’une beauté mystique à couper le souffle.

 James Gray a par ailleurs tourné à Ellis Island, sur les lieux où des millions d’immigrés ont débarqué de 1892 à 1924, leur rendant hommage et, ainsi, à ceux qui se battent, aujourd’hui encore, pour fuir des conditions de vie difficile, au péril de leur vie. C’est de dos qu’apparaît pour eux la statue de la liberté au début du film. C’est en effet la face sombre de cette liberté qu’ils vont découvrir, James Gray ne nous laissant d’ailleurs presque jamais entrevoir la lumière du jour. Si le film est situé dans les années 1920, il n’en est pas moins intemporel et universel. Une universalité et intemporalité qui (pourquoi pas ?) pourraient lui permettre d’accéder à la palme d’or, en plus de ses très nombreuses qualités visuelles.

Tout comme dans « La Nuit nous appartient » qui en apparence opposait les bons et les méchants, l’ordre et le désordre, la loi et l’illégalité, et semblait au départ très manichéen, dans lequel le personnage principal était écartelé,  allait évoluer,  passer de l’ombre à la lumière, ou plutôt d’un univers obscur où régnait la lumière à un univers normalement plus lumineux dominé par des couleurs sombres, ici aussi le personnage de Bruno au cœur qui a « le goût du poison », incarne toute cette complexité, et le film baigné principalement dans des couleurs sombres, ira vers la lumière. Un plan, magistral, qui montre son visage à demi dans la pénombre sur laquelle la lumière l’emporte peu à peu, tandis qu’Ewa se confesse, est ici aussi prémonitoire de l’évolution du personnage. L’intérêt de « Two lovers » provenait avant tout des personnages, de leurs contradictions, de leurs faiblesses. C’est aussi le cas ici même si le thème du film et la photographie apportent encore une dimension supplémentaire. James Gray s’est inspiré des photos quadrichromes du début du XXe  siècle, des tableaux qui mettent en scène le monde interlope des théâtres de variétés de Manhattan. Il cite aussi comme référence le Journal d’un curé de campagne, de Robert Bresson.

James Gray parvient, comme avec « Two lovers », à faire d’une histoire a priori simple un très grand film d’une mélancolie d’une beauté déchirante et lancinante qui nous envahit peu à peu et dont la force ravageuse explose au dernier plan et qui nous étreint longtemps encore après le générique de fin. Longtemps après, en effet, j’ai été  éblouie par la noirceur de ce film, une noirceur de laquelle émerge une lueur de clarté sublimée par une admirable simplicité et maitrise des contrastes sans parler du dernier plan, somptueux, qui résume toute la richesse et la dualité du cinéma de James Gray et de ce film en particulier.

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Je n’ai pas le temps de vous parler de la splendide mise en abyme de Roman Polanski, « La Vénus à la fourrure » ni du film de Guillaume Gallienne « Les garçons et Guillaume, à table !»  récompensé à la Quinzaine des Réalisateurs ou d’autres films encore comme « Grigris » de Mahamat-Saleh Haroun. Je le ferai au retour Je vous laisse avec quelques images de la soirée dans les coulisses du Grand Journal de Canal plus, avec le concert des BB Brunes.

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J’espère, dans l’après-midi, avoir le temps de vous livrer mes pronostics. En attendant, je vais rattraper « La vie d’Adèle »  de Kechiche dont le nom revient très souvent pour une palme d’or même si, pour l’heure, mes coups de cœur demeurent « The immigrant » et « La Grande Bellezza » de Paolo Sorrentino.

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