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Lundi 16 Mai 2005 (sixième jour de festival de Cannes)

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La journée s’annonce cinématographiquement chargée. Même si j’ai décidé de me consacrer à la compétition officielle pour en avoir une vue d’ensemble le choix est bien souvent cornélien car la vision du programme alléchant des autres sélections (Un certain Regard, La Quinzaine des réalisateurs, la Cinéfondation, les courts-métrages en compétition, la Semaine de la critique, Cinémas du monde etc) menace mes bonnes résolutions … Bref les tentations cinéphiliques sont perpétuelles. Le meilleur moyen de résister à la tentation est d’y céder selon Oscar Wilde. On ne contredit pas Oscar Wilde : j’inscris donc à mon programme du jour le film de François Ozon « le temps qui reste », en compétition dans la section Un certain regard. Le temps, justement, est à l’orage. Probablement Hélios, en cinéphile averti, désapprouve-t-il la tiédeur de la compétition. Même si je ne peux que l’approuver j’aurais préféré attendre sous un ciel plus clément l’ouverture des marches (bleues celles-là) qui mènent à la salle Debussy où sont projetés les films de la section « Un certain regard ». Une ouverture salutaire des portes met fin à mes réclamations silencieuses. La salle est bondée. De nombreux festivaliers ont été refoulés. Melvil Poupaud et le réalisateur viennent présenter le film, le premier évoquant le plaisir d’avoir travaillé avec le second et en ce lundi de Pentecôte travaillé sujet à controverse, Ozon, quant à lui, excuse ironiquement l’absence de Jeanne Moreau par une grève prétendue … L’ironie ne devrait plus vraiment être au rendez-vous par la suite puisque l’histoire du « temps qui reste »est celle de Romain, un jeune photographe de trente ans qui apprend brutalement qu’il n’a plus que quelques mois à vivre. Plutôt que de traquer les signes de la maladie ou de signer un film larmoyant sur la mort, Ozon, nous raconte l’histoire d’une réconciliation, celle d’un homme avec lui-même, celle d’un homme qui dit de lui qu’il « n’est pas quelqu’un de gentil ». On suit pas à pas son cheminement et ses photographies qui immortalisent la fugacité du bonheur, jusqu’à la libération finale, écho à la sublime et cruelle fin de « 5 fois 2 », un rayon de soleil aussi paradoxal dans les deux films puisque dans « le temps qui reste » c’est la fin paradoxalement apaisée d’un homme et dans « 5 fois 2 » le début a posteriori douloureux d’une histoire puisque nous en connaissons le tragique dénouement. Une réalisation sobre et non moins brillante transforme ce qui aurait pu être un film désespérément obscur en une leçon de vie et peut-être plus encore en une leçon de cinéma car Ozon a réussi à dresser les portraits de personnages ambivalents, parfois salutairement désagréables ou juste simplement humains, ne tombant jamais dans le manichéisme ou la caricature. La première vraie émotion de ce festival. Dommage qu’il n’ait pas figuré dans la compétition officielle…

Retour précipité à l’hôtel, l’esprit encore embrumé par le souvenir de ce film poignant puis retour tout aussi précipité sur la Croisette pour voir « Manderlay » de Lars Von Trier. N’ayant pas pu voir « Dogville » lors de sa sélection cannoise, cette fois je suis bien déterminée à voir « Manderlay » malgré les avertissements de somnolence potentielle de mes collègues festivaliers. Peut-être est-ce parce-qu’un cinéphile averti en vaut deux, en tout cas dès les premières minutes mon attention est captivée par l’étrangeté intelligente de la mise en scène et par le jeu d’une justesse prodigieuse de Bryce Dallas Howard (Grace). Me voilà donc arrivée en Alabama, en 1933, plongée dans l’histoire étrange et perturbante de Manderlay, là où l’on vit comme si l’esclavage n’avait pas été aboli soixante-dix ans plus tôt. Lars Von Trier dit lui-même ne pas savoir ce qu’il a voulu dire, probablement évoque-t-il la difficulté si contemporaine à sortir de l’oppression, la difficile instauration et les contradictions de la démocratie. Sa mise en scène déroutante, le jeu de l’actrice principale et donc la direction d’acteurs, la portée politique (bien qu’elle soit assez opaque) de l’ensemble pourraient lui ouvrir les portes du palmarès qui lui étaient restées obstinément closes pour « Dogville ». Inutile de spécifier la mollesse des applaudissements, désormais ritualisée.

Décidément cette journée est une course contre la montre. A peine sortie de la projection, je me faufile presque machinalement dans la file des festivaliers endimanchés, mon invitation à la main. Irrémédiablement perdue dans mes pensées je ne m’aperçois qu’au bout de quelques minutes que Nicole Garcia est juste à côté de moi, tout aussi endimanchée, et tout aussi patiente. Pour la énième fois je me retrouve dans la situation où j’aimerais transmettre mon admiration au sujet de celle-ci, d’ailleurs en l'espèce davantage pour la réalisatrice que pour l’actrice, et pour la énième fois, à la perspective de ne trouver que des propos fades ou de déranger l’intéressé(e), je choisis la solution « silence respectueux. » Un autre voisin de la file qui l’observe depuis quelques instants ne semble pas avoir autant de scrupules. Il lui rappelle qu’ils se sont connus dans un festival puis pose à ses côtés, rosissant ( probablement davantage de fierté que de gêne, fierté à l’idée de montrer le précieux cliché à ses amis qui peut-être même ne reconnaîtront pas la dame en question vue la célérité à laquelle a été prise ladite photo, et qui opineront poliment du chef d’admiration feinte en réponse au regard inquisiteur et enthousiaste de leur ami ), et prenant bien soin de lui demander si cela ne l’ennuie pas…une fois la photo prise, naturellement. Nous arrivons en bas des marches. Les photographes se bousculent, crient toujours autant, signifiant parfois d’un geste brusque et non moins explicite à une célébrité ou un anonyme qu’elle ou il doit se pousser bien souvent même après l’avoir hélé(e) tout aussi explicitement pour qu’elle ou il pose à l’endroit judicieux. Dans ce brouhaha et ce désordre de flashs je perçois les noms et les visages de Claude Lelouch ou encore celui du ministre de la Culture, Renaud Donnedieu de Vabres qui, en ce 16 Mai, célèbre la journée de l’Europe. La périlleuse ascension terminée, je me retrouve à nouveau dans le calme (certes relatif) du palais. Cette fois les applaudissments pour l’équipe du film (Guillaume Canet, Diane Krüger, Dany Boon, Daniel Bruhl…) qui est toujours annoncée lors de son arrivée dans la salle, et montrée sur le grand écran, sont plus chaleureux. Forcément, le film n’est pas en compétition. Le film en question c’est « Joyeux noël » de Christian Carion dont c’est le deuxième long-métrage après « Une hirondelle a fait le printemps » . Ce film est inspiré d’une histoire vraie qui s’est déroulée durant la grande guerre, le soir de Noël 1914. En de multiples endroits du front, allemands, français, et anglais se sont réunis pour « fêter » noël, un instant de grâce et de fraternité au milieu de l’horreur absolu...comme un fragment d'Europe avant l'heure européenne! Evidemment le sujet est éminemment cinématographique. Dommage que Carion se soit contenté d’une bonne idée et qu’il n’ait pas davantage complexifié l’intrigue et les relations, assez plates, entre les personnages néanmoins très bien interprétés notamment par Dani Boon que certains comparent ici à Bourvil. Son film reste néanmoins un beau témoignage d’un épisode méconnu de l’Histoire, mêlant à la fois fraternité émouvante et causticité (le public cannois déridé par l’absence d’enjeu a allègrement manifesté son émotion) liée à l’incongruité de la situation.

Sandra.M

(photo Sandra.M: les marches vues de l'intérieur du palais)

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