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Critique -LA PRINCESSE DE MONTPENSIER de Bertrand Tavernier

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En cette période pendant laquelle il est absolument vital de rester chez soi, mais aussi nécessaire de s'évader en restant chez soi, j’ai décidé de vous proposer chaque jour de découvrir un film, un film récent disponible en VOD ou un classique du cinéma à voir en VOD ou à la télévision.

Je vous ai déjà recommandé,  MATTHIAS ET MAXIME de Xavier Dolan (disponible depuis la semaine dernière en VOD), LES EBLOUIS de Sarah Suco (disponible en VOD depuis la semaine dernière également). Avant-hier, je vous ai recommandé le chef-d'œuvre parmi les chefs-d'œuvre, LE GUEPARD de  Luchino Visconti (que vous pourrez bien sûr également trouver en VOD). Hier, je poursuivais avec un autre film de Visconti, ROCCO ET SES FRERES, à l'occasion de sa diffusion ce lundi 6 avril 2020 sur France 5.

Je continue aujourd'hui avec LA PRINCESSE DE MONTPENSIER de Bertrand Tavernier, diffusé cet après-midi à 14H sur France 2 (chaque jour France 2 vous propose ainsi un film du patrimoine à 14H, demain, ce sera Le Bossu de Philippe de Broca).

 

Après 20 ans d'absence, "La Princesse de Montpensier" marquait le grand retour de Bertrand Tavernier à Cannes et sa quatrième sélection en compétition après « Une semaine de vacances », « Un dimanche à la campagne » et « Daddy Nostalgie ».

Avec cette adaptation d'une nouvelle éponyme de Madame de Lafayette, après « Dans la brume électrique » Bertrand Tavernier revient en France pour changer une nouvelle fois de registre  et nous raconter la métamorphose d'une jeune fille noble, Marie de Mézières (Mélanie Thierry) dans la France du XVIème siècle, agitée par la guerre entre catholiques et protestants. Autour d'elle, sur fond de guerres de religions, gravitent le  duc de Guise (Gaspard Ulliel), le  prince de Montpensier (Grégoire Leprince-Ringuet) auquel elle est mariée contre son gré,  le comte de Chabannes (Lambert Wilson) et le Duc d'Anjou (Raphaël Personnaz).

Bertrand Tavernier revient à un genre qui lui a souvent réussi, le film historique (si ce n'est déjà fait, voyez le magnifique « La vie et rien d'autre »). Comme dans « La Princesse de Clèves », le plus célèbre roman de Madame de Lafayette l'amour est ici à nouveau un péril à une époque où les mariages étaient dictés et décidés par l'intérêt.

Bertrand Tavernier a pris pas mal de liberté avec le texte original pour y apporter sa vision et sa modernité. Sur fond de brutalité et de guerre de religions, c'est le combat d'une jeune femme entre ses désirs, son éducation, ses devoirs.

Le film est empreint de cette retenue qui seyait à l'époque que certains sans doute auront assimilée à un manque de fièvre mais qui rend au contraire plus bouleversants encore le dénouement et l'émotion qui vous saisit (qui en tout cas m'a saisie) puisque c'est après la mort de celui-ci (je ne vous dirais pas qui) que Marie de Mézières comprend la profondeur de l'amour de celui qu'elle a trop souvent ignoré, prêt pour elle à tous les sacrifices, même à la voir libre et amoureuse d'un autre alors que les autres voulaient uniquement la posséder comme une propriété.

On retrouve avec plaisir à Cannes ceux dont le talent avait explosé ici même en 2003 pour « Les Egarés », le très beau film d'André Téchiné : Gaspard Ulliel et Grégoire Leprince-Ringuet (dont je vous recommande au passage la remarquable réalisation La Forêt de Quinconces dont vous pouvez lire ma critique ci-dessous ); le premier dominant largement la distribution par sa fougue et son impétuosité.

Avec son coscénariste Jean Cosmos, Bertrand Tavernier a donc fait de ce roman du XVIIème siècle un film intemporel (comme le thème de la perte des illusions et de l'innocence que symbolise cette princesse de Montpensier), lyrique, romantique et romanesque, tout en décrivant la violence d'une époque, destructrice pour les sentiments plus nobles et passionnés qu'elle muselait, et la théâtralité impitoyable de la cour.

 Les chevauchées fantastiques magnifiquement filmées sur la musique envoûtante d'Alain Sarde, la sublime photographie de Bruno de Keyzer, l'élégance des dialogues et de la mise en scène en font un film d'une âpre beauté dont la fièvre contenue explose au dénouement en un paradoxal et tragique silence. Une réussite quand on sait les difficultés connues par Eric Heumann pour produire ce film.

A lire aussi : mon compte rendu de la master class de Bertrand Tavernier au Champs-Elysées Film Festival 2014.

 

Critique de LA FORÊT DE QUINCONCES de Grégoire Leprince-Ringuet

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Ondine (Amandine Truffy) et Paul (Grégoire Leprince-Ringuet) se sont aimés. Quand elle le quitte, il jure qu'il n'aimera plus. Pour se le prouver, il poursuit la belle Camille, qu'il compte séduire et délaisser. Mais Camille (Pauline Caupenne) envoûte Paul qu'elle désire pour elle seule. Et tandis qu'il succombe au charme de Camille, Paul affronte le souvenir de son amour passé.

Seuls les prénoms des personnages, à la lecture du pitch officiel, auraient peut-être pu me donner un indice sur le caractère poétique de ce film mais ayant préféré, comme souvent, en savoir le moins possible avant de le voir en salles, quelle ne fut pas ma surprise de découvrir que les dialogues étaient (brillamment) écrits en vers. J’ai d’abord cru que le réalisateur avait utilisé les vers d’auteurs célèbres (les références et les influences surtout, revendiquées, sont multiples : Grégoire Leprince-Ringuet revendique ainsi l'influence de Paul Valéry, Baudelaire, Racine, Corneille, Molière, Aragon et Supervielle) mais ma surprise fut d’autant plus grande et agréable en découvrant que le jeune cinéaste en était l’auteur et le seul auteur du scénario.

Ce dernier s'est ainsi basé sur ses propres poèmes pour écrire le scénario de son film. Voilà qui nous charme d’emblée comme Paul l’est par les deux femmes entre lesquelles son cœur balance. Certains dialogues débutent en prose pour s’achever en vers ou inversement si bien que ce qui aurait pu sembler incongru paraît naturel. La beauté de la langue française en est sublimée et magnifie les échanges entre les personnages. Au lieu d’en faire un film empesé ou suranné, cela démontre au contraire toute la modernité de la poésie, sa force, sa volupté, sa richesse aussi. La caméra, loin d’être statique, virevolte souvent autour des personnages, vibrant de concert avec leur fougue. Les mots s’enchaînent et nous hypnotisent comme une mélopée enchanteresse et magnétique. Et le sortilège par lequel Camille envoûte Paul agit aussi sur le spectateur…

Le film regorge de trouvailles à l’exemple de son titre, La Forêt de Quinconces se référant à toutes les voies qui s’offrent au personnage principal,  droites et infinies. Le destin. La chance. Les choix. Voilà des thèmes qui ne déplairaient pas à Woody Allen surtout que les quartiers du Nord et de l’Est de Paris, filmés sous des angles inhabituels, font parfois ici penser à New York.

Le film est aussi empreint d’onirisme et de fantastique, notamment par le biais d’un clochard (excellent Thierry Hancisse) un rôle pour lequel Grégoire Leprince-Ringuet s’est inspiré des personnages de clochards dans Les Portes de la nuit de Carné ou à Faust dans le film de René Clair La Beauté du diable. Deux films magnifiques que je vous recommande au passage.

Une scène surprenante et ensorcelante, à l’image de tout le film d'ailleurs, mérite à elle seule le déplacement. Du métro à des rues sombres puis à un couloir jusqu’à une scène de théâtre et ses coulisses, Paul suit Camille, danse avec elle (moment hors du temps, scène parfaitement chorégraphiée, d’une force redoutable, sur la musique de Tchaïkovski), puis lui déclare sa flamme dans les coulisses... et du début à la fin de la scène, magistralement et intensément filmée, jouée, dansée, le spectateur retient son souffle. De ces échanges, dansées et parlées, se dégage un magnétisme fulgurant. Sans aucun doute une des plus belles scènes vue au cinéma cette année.

Grégoire LePrince-Ringuet a débuté au cinéma à 14 ans dans Les Egarés de Téchiné (pour lequel il fut nommé comme Meilleur jeune espoir masculin). Il a étagement été chanteur au sein du chœur de l’Opéra de Paris. Ces expériences et cette précocité ont sans aucun doute enrichi son expérience puis son film. Vous l’avez peut-être également vu dans  Les Chansons d’amour de Christophe Honoré (avec une nouvelle nomination aux César à la clef) puis dans La Belle personne du même réalisateur qui était une transposition moderne de la Princesse de Clèves, un mariage habile de classicisme et de modernité par lequel Grégoire Leprince-Ringuet a peut-être aussi été influencé pour cette première réalisation. En 2010, il était en compétition officielle à Cannes avec La Princesse de Montpensier de Bertrand Tavernier et hors compétition dans L' Autre monde de Gilles Marchand.

Fort de ces belles expériences, dans La forêt de Quinconces, il excelle autant devant que derrière la caméra, déclamant les vers avec un naturel déconcertant. Une mention spéciale pour Pauline Caupenne qui crève littéralement l’écran, passionnée comme Carmen. Et quand elle dit :

Ma présence seule abolit le délire dont je te dote

Je suis le mal et l’antidote

...il nous est bien difficile de ne pas la croire. C'est là toute la puissance commune du cinéma et de la poésie que de nous faire croire à l'impossible.

Arthur Teboul, le leader de Feu Chatterton, fait également ici ses débuts au cinéma, dans un dénouement très réussi. La bande originale du film a d’ailleurs été composée par Clément Doumic, autre membre de Feu Chatterton, avec  une couleur électro. La musique joue d’ailleurs un rôle central, qu’elle soit classique ou plus moderne (ce qui ne veut d’ailleurs rien dire, la musique classique apportant ici aussi beaucoup de modernité, Tchaikovski mais aussi Debussy).

Vous l’aurez compris, je suis tombée littéralement sous le charme de ce conte moderne, de ce ballet fiévreux fiévreux, aux frontières du fantastique et pourtant ancré dans la réalité, d’une inventivité rare porté par des comédiens au talent éclatant, par des contrastes judicieux (entre les formats qui changent au fil du film mais aussi entre le jour et la nuit, l’extérieur et l’intérieur, la force et la douceur). Dix jours après l'avoir vu, je souhaite ardemment revoir ce film pour en savourer chacun de ses dialogues et m'attarder sur chacune de ses trouvailles. Il m'a aussi donné envie de relire Baudelaire et Racine.  Les moments de poésie sont trop rares pour s’en priver et ce film rend un sublime hommage à sa puissance émotionnelle ! En tout cas, sans aucun doute : un cinéaste est né. Et ce serait bien dommage de passer à côté. J'attends d'ores et déjà son prochain film avec impatience mais, en attendant, allez vous perdre dans La Forêt de Quinconces, je vous garantis que vous ne regretterez pas cette promenade poétique, palpitante et envoûtante.

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