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  • Bonne année 2006 avec "Mon festival du cinéma": résolutions et nouveautés

    Alors que 2005 égrène méthodiquement ses dernières secondes et que 2006 se profile imperturbablement à l’horizon "Mon festival du cinéma"" vient vous souhaiter une excellente année 2006, cinématographiquement jubilatoire, surprenante, idyllique, novatrice, bouleversante, décapante, bref mémorable, et une année à la démesure de cette citation empruntée à La Rochefoucauld : « Qui vit sans folie n’est pas si sage qu’il croit ».

     

    En 2006, « Mon festival du cinéma » vous promet donc d’être un modèle de sagesse à la La Rochefoucauld pour vous faire part de ses pérégrinations cinématographiques, de Deauville-festival du film asiatique en Mars prochain et bien sûr toujours festival du film américain en septembre- à Cannes, en passant toujours par Dinard, Cabourg et Paris avec (qui sait ?) peut-être de nouveaux festivals ajoutés à ceux déjà relatés sur ce blog, avec également la cérémonie des César, mais également toujours avec des critiques en avant-première, sans concession ni éloge systématiques, des critiques théâtrales, davantage de critiques littéraires et d’analyses de classiques du septième art...

     

    Qui dit nouvelle année dit les sempiternelles bonnes ou pseudo-bonnes résolutions. Vos éventuelles suggestions de rubriques ou vos commentaires à propos de ce blog sont donc les bienvenus.

     

    Par ailleurs, mon autre blog « in the mood for cinéma » vient de s’enrichir d’une newsletter hebdomadaire, commune avec « Mon festival du cinéma ». Pour vous y inscrire, rendez-vous sur « In the mood for cinéma ».

     

    Les sondages sont également prolongés :

    -le sondage sur les meilleurs films de l’Histoire du cinéma est prolongé jusqu’à ce que 50 internautes au moins aient voté, et n’a pas de date limite.

    -le sondage sur les meilleurs films de l’année 2005 est prolongé jusqu’au 15 janvier 2006.

    N’hésitez pas à y participer. Pour participer à ces deux sondages et connaître les modalités de participation, rendez-vous dans la rubrique « sondages cinématographiques ». En attendant votre propre choix, je vous propose le mien.

     

    Mon classement des 10 meilleurs films de 2006:

    1.Match Point de Woody Allen
    2.Locataires de Kim Ki Duk
    3.Entre ses mains d'Anne Fontaine
    4.Le temps qui reste de François Ozon
    5. Caché de Michael Haneke
    6.L'enfant des frères Dardenne
    7.La petite Jérusalem de Karin Albou
    8.Three times de Hou Hsia Hsien
    9.La moustache d'Emmanuel Carrère
    10.Collision de Paul Haggis
    Sandra.M

     

  • "Angel-A" de Luc Besson se brûle les ailes aux feux de la médiatisation

    Après quelques jours d’absence des salles obscures et de la blogosphère, me voilà de retour, émergeant péniblement de la perplexité dans laquelle m’a plongée le dernier film que j’ai vu. De ce film, je n’avais vu que la bande-annonce qui ressemblait à une pâle copie d’un film qui figure dans les premières places de mon panthéon cinématographique, à savoir La Fille sur le pont. Agacée, déjà. De ce film je n’avais entendu que quelques propos sibyllins de son réalisateur et de son acteur principal, aussi énigmatiques, paranoïaques et peu diserts que s’ils partageaient un ombrageux secret d’Etat. De ce film, je savais donc qui en était le réalisateur et l’acteur principal. De ce film, de son sujet, je savais par les acteur et réalisateur susnommés qu’il s’agissait « de la rencontre d’un homme (André) et une femme (Angel-A) », « d’un homme qui apprend à s’aimer ». Vaste programme. Lelouch ou Leconte. Je ne savais plus trop. De ce film je savais qu’il était auréolé d’un pseudo mystère sur son contenu, mystère désamorcé par un titre ô combien explicatif. De ce film je savais donc qu’on y méprisait la perspicacité du spectateur apparemment incapable de comprendre au bout d’une heure ce que l’affiche lui annonçait d’emblée. De ce film je savais qu’il était destiné à ce qu’on dise à Besson qu’il avait donné à Jamel son premier rôle à la Coluche dans Tchao Pantin, (quand un comique passe à la tragédie, c'est inéluctable, à moins qu'il ne soit comparé à Bourvil...) à Jamel qu’il avait une chance inouïe de tourner avec Besson.

    Faisant abstraction de mes répréhensibles préjugés, prenant mon courage à deux mains, je me suis donc aventurée dans les salles obscures pour aller à la rencontre de cet Ange(l-A, si vous y tenez) aux airs de déjà-vu. Il m’a fallu attendre une bonne heure pourtant, une heure pour m’habituer aux onomatopées ânonnées ou vociférées par Rie Rasmussen. Puis, j’ai essayé d’oublier. Que Besson réalisait surtout, qu’il réalisait son dernier film, annoncé par son créateur comme le plus abouti. J’y ai alors découvert un univers. Un univers prometteur. Les balbutiements d’un cinéaste, les premiers témoignages de sa singularité. Des références cinématographiques pléthoriques et excessives : une phrase et une scène et une esthétique empruntées à La fille sur le Pont. Film imité jamais égalé. La poésie, la magie, en moins donc. Des emprunts et références multiples aux Ailes du désir de Wenders aussi. Paris sublimée comme dans Le fabuleux destin d'Amélie Poulain encore, la virtuosité stylistique de Jeunet en moins. Erreurs de jeunesse, après tout. On s’inspire toujours de ses prédécesseurs. Un film rempli de bonnes intentions. Montrer, souligner, la beauté de la capitale. Nous dire qu’il faut s’aimer pour être libre. Un film dont le réalisateur pourrait être au cinéma ce que Marc Lévy est à la littérature. D’une naïveté parfois salutaire. Pas forcément de l’art, c’est une autre histoire…

    Ce jeune réalisateur est un peu narcissique, pendant deux heures il se fait une déclaration d’amour. Il nous parle de dualité. De noir et blanc. De grandeur et de petitesse. D’apparence trompeuse. De son apparence trompeuse. C’est normal on parle toujours de soi, surtout au début. Les dialogues titubent parfois, le scénario vacille. Il se relève, c’est le principal. C’est l’hésitation des premiers pas. Puis, après l’ultime et principal vacillement, celui mémorable du dernier plan, je me suis réveillée, je suis redescendue sur terre. Je me suis souvenue que ce n’était pas là le premier film d’un jeune cinéaste, mais le dernier revendiqué d’un réalisateur confirmé. Un réalisateur, guidé par son orgueil, et sa passion sûrement aussi, on ne peut pas lui nier, qui semble répondre et devancer les critiques, leur dire fièrement, crânement, que désormais il l’est. Libre. L’éloge de sa liberté. Finalement ce film n’était-il pas surtout destiné à ceux à qui il a empêché de le voir ?

     Je n’ai pas adoré, pas détesté, j’aurais aimé être moins nuancée, être emportée, exaltée. Probablement l’aurais-je été si j’avais simplement vu le premier film naïf et prometteur rempli d’erreurs de jeunesse et de bonnes intentions d’un cinéaste en devenir appelé Besson… et non le film fièrement auto-proclamé comme l’aboutissement d’une filmographie. Ah, au fait, ce jeune cinéaste a eu la bonne idée de donner à Jamel son rôle à la Tchao Pantin… Vraiment remarquable, en revanche.

    Et si on refaisait la publicité en disant qu’il s’agit là d’un film sur un ange d’un jeune réalisateur au nom inconnu ? Probablement l’envisagerais-je différemment…Je n’aurais pas détesté, non plus, probablement aurais-je davantage apprécié, peut-être même vous l’aurais-je recommandé, pour sa louable naïveté. Certainement même aurais-je attendu son second film avec impatience et curiosité. A trop jouer avec les Médias, Angel-A risque bien malheureusement de s’y être brûlée les ailes et de rater son envol. A vous de juger...

    (sortie : le 21 décembre, durée: 1H30)

    Sandra.M

  • "La grande illusion" de Jean Renoir: un hymne à la fraternité

    Mes analyses personnelles de classiques du septième art se poursuivent. Renoir, après La règle du jeu, est de nouveau à l'honneur avec La Grande illusion(1937).
     La Grande illusion : un thème universel
    En 1958, un classement établi à Bruxelles par un jury international réunissant plus d’une centaine de critiques plaçait La grande illusion parmi les 12 meilleurs films du monde. Prix spécial du jury international de Venise en 1938, il fut reconnu meilleur film étranger à Hollywood la même année, d’une part parce-qu’il constituait un hymne à l’égalité et à la fraternité à portée universelle mais aussi grâce à sa richesse idéologique
     Un hymne à l’égalité et à la fraternité
    L’intrigue de ce film dont Roosevelt disait que « tous les démocrates du monde doivent le voir », laisse déjà entrevoir l’importance qu’il pouvait avoir pour lesdits démocrates. En 1916, sur le front allemand, deux officiers français, le capitaine d’état-major de Boïeldieu (Pierre Fresnay), et le lieutenant d’aviation Maréchal (Jean Gabin), se retrouvent prisonniers dans un oflag. Ils ont pour compagnon de captivité : un instituteur (Jean Dasté), un acteur (Carette) et un juif Rosenthal(Dalio). Les différences de classe sont oubliées et la vie s’organise de manière plus agréable, grâce à la tolérance des geôliers. Tous ne rêvent pourtant que de liberté. Rosenthal et les deux officiers sont transférés dans une forteresse, commandée par Rauffenstein, un aristocrate de vieille souche. Ce dernier traite avec un égard particulier son homologue français, tout en faisant régner une stricte discipline. Maréchal et Rosenthal parviendront pourtant à s’évader, grâce à la complicité active de De Boïeldieu qui commettra un acte désespéré afin de sauver les siens. Rauffenstein se verra alors contraint de l’abattre. Les fuyards, à bout de forces, seront hébergés quelques jours par une paysanne allemande, avant de franchir la frontière suisse.
    Après les Bas-Fonds Renoir renoue avec un sujet personnel. La trame lui en a été en effet inspireé par le général Pinsart qu’il avait connu en 1916 alors que le futur réalisateur servait dans l’escadrille C64. Pour ce film sur la guerre il réunit des acteurs aussi prestigieux que Jean Gabin, Pierre Fresnay, Marcel Dalio, et Erich Von Stroheim et des interprètes à l’image de leurs personnages : radicalement différents de par leur nationalité comme de par leurs personnalités mais unis par un projet commun . Le premier plan est celui d’un disque qui tourne et de Gabin qui chante Frou-Frou, puis ensuite ce sont des allemands qui écoutent une valse de Strauss qui remplace le chant français. Si les deux univers sans d’abord confrontés et mis en parallèle ils ne cesseront ensuite de se croiser. Ici l’uniforme unit des hommes de toutes origines sociales mais il semble néanmoins que cette origine sociale et la complicité qu’elle crée dépasse les frontières et même celles de l’ennemi, il semble seulement car c’est finalement le patriotisme qui triomphera même si « le film montrait que la véritable réalité de l’Histoire ne résidait pas dans les conflits entre nations mais dans la lutte des classes ». Ainsi les deux officiers Rauffenstein et de Boïeldieu ont des connaissances communes : un cousin de ce dernier attaché militaire à Berlin et « Fifi de chez Maxim’s ». Les liens apparaissent donc plus proches entre deux officiers ennemis issus de l’aristocratie qu’entre les soldats d’une même armée. Le film dépasse le simple récit de prisonniers préparant une évasion pour montrer qu’au-delà des frontières, la fraternité entre les hommes ne relève pas d’une quelconque utopie, que les idées du Front Populaire n’étaient pas si illusoires. « Les frontières sont une invention des hommes, la nature s’en fout. » dit l’un des personnages. La Grande Illusion frappe en effet par l’attention accordée aux individus et cela, quelle que soit leur nationalité. En plus chacun témoigne d’un profond respect pour l’ennemi, les Allemands sont gentiment moqués, ils ne sont jamais considérés comme tortionnaires. Les officiers de carrière allemands et français font assaut de courtoisie, d’amitié et d’estime réciproques. Quant aux simples soldats, ils entretiennent les meilleures relations amicales avec leurs geôliers. « J’avais le désir, dit Renoir, de montrer que même en temps de guerre, des combattants peuvent rester des hommes. » Le patriotisme reprend néanmoins le dessus quand les soldats Français et leurs alliés britanniques chantent la Marseillaise au milieu de pièce de théâtre quand Maréchal vient annoncer la libération de Douaumont. Le décalage entre le lieu et la solennité du chant renforce le sentiment de patriotisme de la scène. Les différents personnages cherchent à exprimer leur croyance profonde dans l’égalité et la fraternité, par-delà les clivages sociaux et les luttes fratricides et à montrer que « même en temps de guerre les combattants peuvent rester des hommes ». Pour certains cette fraternité préfigurait celle de la résistance. Les frontières semblent être alors une abstraction absurde. Si La grande illusion est un véritable plaidoyer pour la paix et pour la fraternité triomphant des classes et du nationalisme, le titre suggère pourtant que ces espoirs ne sont qu’illusoires et la gaieté qui émane parfois du film devient alors une dérision mélancolique.
     Richesse et ambivalence idéologique
    Si Roosevelt déclara : « Tous les démocrates du monde devraient voir ce film », en revanche Goebbels le désigna comme « l’ennemi cinématographique numéro un » et l’Italie de Mussolini le fit interdire. En France, il figura parmi les meilleurs recettes de 1937, la population souhaitant peut-être plus que jamais croire que la guerre est une grande illusion à l’image de Renoir qui expliquait ainsi le titre de son film : « La grande illusion est un titre qui m’a beaucoup charmé. Il n’a trouvé sa signification qu’après. D’ailleurs on ne voit le sens d’un film qu lorsqu’il est tourné. Mais il me semblait qu’il représentait bien que la guerre est une grande illusion. Ce film était pacifiste avant de démarrer. » L’ambivalence provient d’abord du titre qui donnera lieu à trois interprétations différentes. La première interprétation est nationale, Renoir se montrerait patriote. La seconde lecture serait pacifiste : les prisonniers sont correctement traités, les geôliers se montrent sensibles, les gardes-frontières ne tirent pas sur les deux évadés qui viennent de passer en Suisse et dans ce contexte un Français et une Allemande peuvent s’aimer. Enfin la dernière approche est idéologique certes tous les personnages sont sympathiques et valorisés. Mais la lutte des classes n’en est pas démentie pour autant. Boeldieu est plus proche de Rauffenstein que de l’ouvrier Maréchal ou du banquier Rosenthal. Celui-ci va pourtant au Fouquet’s ou chez Maxim’s, mais il reste du monde des affaires, étranger à l’aristocratie. La guerre peut rapprocher des individus que tout séparait mais provisoirement. Ainsi Maréchal fait remarquer à De Boïeldieu : « Mais enfin vous ne pouvez rien faire comme tout le monde. 18 mois qu’on est ensemble et on s dit encore vous. », ce à quoi ce dernier répond qu’il vouvoie sa femme et sa mère. La richesse idéologique du film tient dans son ambiguïté et pas seulement celle de son titre qui peut donc autant évoquer l’illusion de la paix et l’illusion de la guerre, une vision radicalement pessimiste ou plus optimiste. Ni la gauche, ni la droite ne sauraient le revendiquer, comme elles ont tenté de le faire. Le film fut applaudi de l’Humanité à l’Action Française et il fut accepté à gauche et à droite comme un chef d’œuvre, par le public et par la critique. La presse de gauche salua La grande illusion comme « une œuvre pacifiste qui militait en faveur du rapprochement entre les peuples » . Le film montrait alors que la véritable réalité de l’Histoire ne résidait pas dans les conflits entre nations mais dans la lutte des classes et que par conséquent la guerre n’avait pas de raison d’être. La grande illusion est alors celle selon laquelle la fraternité des combats signifierait la fin des antagonismes sociaux. « En somme chacun mourrait de sa maladie de classe si nous n’avions pas la guerre pour réconcilier tous les microbes. » A défaut d’antagonisme l’uniforme ne parvient pas à annihiler toute différence. Ainsi pour Maréchal :« Boeldieu … je l’aime bien, mais c’est pas la même éducation…y a un mur entre nous. » ou encore « décidément les gants, le tabac tout nous sépare. ». Pour Jeanson : « La dernière guerre n’est pas la dernière en date(…)Les personnages de Renoir, eux ,vivent, en pleine grande illusion. Et puis Renoir montre autre chose, il nous montre que la lutte des classes ne meurt pas à la guerre et que l’union sacrée est un abus de confiance ». Renoir en se souvenant de son passé d’ancien combattant a avant tout voulu nourrir l’œuvre de son pacifisme. Pour lui les « français de ce film sont de bons français et les Allemands de bons allemands .Il n’a pas été possible de prendre parti pour aucun de mes personnages. » Le film n’est d’ailleurs pas manichéen comme son sujet et l’ambiance qui régnait alors auraient pu l’y inviter à l’image de l’opposition qui divisait alors la France et l’Allemagne. A l’aube de la seconde guerre mondiale cette œuvre idéaliste est apparue comme une mise en garde. On retrouve dans son film toute l’ambivalence de la période de l’entre deux guerres. L’habileté du réalisateur est d’avoir confié les rôles principaux aux acteurs emblématiques du moment particulièrement bien définis et dirigés, de la raideur de Rauffenstein accentuée par sa minerve au bon sens de Maréchal qui correspond au français moyen d’alors : bourru au cœur d’or et au patriotisme indéfectible. Rosenthal témoigne quant à lui de l’assimilation réussie de la communauté juive au sein de la société française, au moment même où le Reich nazi professe l’antisémitisme. Boeïldieu symbolise une aristocratie en déliquescence, qui ne peut pas se reconnaître dans un monde où l’honneur semble tombé en désuétude. « Tout se démocratise » déplore-t-il ainsi. Et c’est cette amertume d’une aristocratie moribonde qui semble lier d’amitié les deux officiers, une amitié que De Boeïldieu explique ainsi : « Parce-que vous vous appelez Boeïldieu, officier de carrière dans l’armée française et parce-que je m’appelle Rauffenstein, officier de carrière dans l’armée allemande. » A la veille du second conflit mondial on peut aussi y déceler un certain antisémitisme et certains lieux communs : Rauuffenstein évoquant ainsi « La parole d’honneur d’un Rosenthal et celle d’un maréchal », ce à quoi Boïeldieu rétorque : « elle vaut la nôtre. » ou encore Maréchal disant, sur le ton de la colère certes : « d’abord j’ai jamais pu blairer les juifs. », une phrase qui prend une étrange résonance à cette période. Il le saluera ensuite d’un « au revoir, sale juif. » Les critiques de la Libération ont été choqués craignant de déceler un certain antisémitisme. « Nous ne devons pas juger ces personnages avec l’esprit de 1937 » écrivit Jeanson après la première. « Il serait encore faux de les juger avec celui de 1946, malgré le traumatisme des années de guerre et d’occupation nazie. » Rosenthal est par avance le frère ou le double du La Chesnaye de La règle du jeu. Rosenthal est ici un riche et complexe fils de banquier juif : « Né à Vienne , capitale de l’Autriche, d’une mère danoise et d’un père polonais, naturalisé français. » Ainsi comme l’a démontré François Garçon « l’esprit de Pétain-antisémitisme, anglophobie, racisme etc- se trouve dans le cinéma d’avant-guerre », citant ainsi La grande illusion. Rauffenstein estime encore que ce sont de « jolis cadeaux de la révolution Française ».Renoir se garde de ces leçons de morale. A la veille du second conflit mondial en laissant entendre que la guerre de 1914-1918 pourrait être la dernière Renoir adresse un message d’espoir et de fraternité qui fut donc très diversement accueilli et qui pourrait se résumer dans cette phrase de Rosenthal : « Les frontières ça se voit, c’est une invention des hommes, la nature s’en fout ». La guerre se rapproche pourtant inéluctablement et Renoir semble y faire implicitement référence par les paroles de Maréchal : « C’est pas la musique, c’est pas les instruments, c’est le bruit des pas, »des pas qui sont aux portes des frontières… Enfin la richesse n’est pas seulement idéologique, Renoir y faisant une nouvelle fois preuve de virtuosité dans sa réalisation mais aussi de références, Dalio faisant penser à Chaplin comme dans la scène finale où sa démarche imite celle de Charlot.
    Sandra Mézière

  • "Pépé Le Moko" de Julien Duvivier(1936), l'exotisme illusoire

    • Mes analyses personnelles des classiques du septième se poursuivent, cette semaine avec Pépé Le Moko, un film de Julien Duvivier de 1936.

    • Pépé le Moko : l’exotisme illusoire

    •  Avec La Bandera (1935), Pépé Le Moko est certainement le film le plus marquant de Duvivier. Si le cadre des deux films est différent(Montmartre pour le premier, la casbah d’Alger pour le second), la fatalité s’abat identiquement sur les personnages de ces deux films. Dans Pépé le Moko (1937) il s’agit d’un gangster, chef d’une bande de malfaiteurs (Gabin) réfugié dans le dédale protecteur de la casbah d’Alger. Cerné par la police de la ville, il ne peut en effet sortir de cette prison symbolique. Un policier, Slimane (Lucas Gridoux) profite de la liaison amoureuse entre Pépé et Gaby(Mireille Balin), une jeune parisienne, pour monter un stratagème afin de le faire sortir de son repaire et de le capturer plus facilement. Alors que Pépé rejoint sur le port d’Alger la jeune femme qui embarque pour la France, il y est arrêté et se suicide en regardant le bateau partir sans que celle-ci ne l’ait vu. Le médiocre récit policier du « Détective Ashelbé »(pseudonyme de Henri La Barthe) dont est tiré le film devient donc un noir mélodrame colonial.

    • Si le film a été pratiquement entièrement tourné en studio à l’exception de quelques scènes dans la casbah d’Alger, le dédale de ruelles, et l’atmosphère en sont parfaitement crédibles…le caractère illusoire de l’exotisme ne résulte donc pas de lacunes dans la réalisation mais bel et bien du ton du film et des dialogues de Jeanson qui ne cessent de rappeler un « ailleurs ». Alors qu’Alger devrait ici symboliser l’exotisme, cet ailleurs c’est en réalité « une prison » dont les personnages ne rêvent que de s’évader, l’exotisme étant ici symbolisé par Paris. Alger est en effet décrite comme : « Un maquis, profond comme une forêt, grouillant comme une fourmilière, un vaste escalier dont chaque terrasse est une marche et qui descend vers la mer. Entre ces marches des ruelles tortueuses et sombres, des ruelles en forme de guet-apens, des ruelles qui se croisent, qui se chevauchent(…)dans un fouillis de labyrinthes(…), des cafés obscurs bondés à toute heure. » Si la casbah protège Pépé elle est donc aussi sa prison. Si au début du film le narrateur évoque en effet « une mer colorée, vivante, multiple, brûlante », le contraste en sera d’autant plus saisissant avec l’enfermement de Pépé le Moko et de ses acolytes. Le cadre ensoleillé et extérieur semble en effet être à l’opposé de celui des films du réalisme poétique : décor de brume, de pavés mouillés ou scènes d’intérieurs sinistres. L’impression d’enfermement connu par Pépé dans ce cadre a priori idyllique en sera donc encore exacerbée. Le thème de la prison est en effet omniprésent. Pépé avec sa gouaille inimitable dit ainsi à Gaby : « avec toi, je m’évade » ou à la fin à Ines, sa « compagne » : « tu lui diras que je me suis évadé. » Il ne cesse de rêver de Paris dont Gaby symbolise la nostalgie et même « du parfum du métro », qu’il évoque lors d’une scène mythique avec Gaby où tous deux alors à la Casbah s’envolent ensemble et en dialogues vers le Paris de leurs souvenirs : « Tu sens bon, tu sens le métro. En première… ». Malgré son cadre qui aurait pu être enchanteur émane du film une poésie sombre, une sorte de nostalgie à l’image de cette scène où Fréhel écoute sa propre voix d’ancienne chanteuse et fredonne sur cette voix, les larmes aux yeux : « Où sont-ils donc mes amis, mes copains. Où sont-ils donc nos vieux bals musettes, leurs javas au son de l’accordéon ». Les protagonistes ne sont donc pas les seuls à être emprisonnés, que ce soit Gaby avec son « mari » ou Pépé dans la Casbah ou encore Fréhel qui dit ainsi : « Quand j’ai trop le cafard, je change d’époque .» Le Front Populaire appartient ici à un lieu rêvé « où sont-ils tous nos bals musettes », comme son euphorie appartiendra bientôt à un passé révolu. Tous semblent rêver d’un ailleurs, ou d’une autre époque comme si ce cadre idyllique était imprégnée de la menace qui gronde dans la réalité et qui encercle peu à peu la France comme la police enferme les personnages dans la Casbah. Outre le portrait caustique des membres de la bande à Pépé le Moko et outre les répliques pittoresques signées Jeanson, la fin dramatique du film contribua beaucoup à sa célébrité. L’ailleurs, le changement, l’évasion n’étaient qu’une utopie et en se suicidant sur les grilles du port, enfermé jusqu’au bout Pépé regarde le bateau partir comme le passé joyeux semble s’éloigner pour entrer dans les heures sombres de l’Histoire.« Pépé Le Moko, c’est l’installation officielle ,dans le cinéma français d’avant guerre , du romantisme des êtres en marge , de la mythologie de l’échec .C’est de la poésie populiste à fleur de peau :mauvais garçons ,filles de joie ,alcool , cafard et fleur bleue » estima Jacques Siclier. Pépé Le Moko fut en effet unanimement salué par la critique.

    • Sandra Mézière

  • Le film de la semaine du 14 décembre recommandé par "Mon festival du cinéma": critique en avant-première!

    Pour la semaine du 14 décembre "Mon festival du cinéma" vous recommande un film dont je vous avais déjà parlé d'abord à l'occasion du festival du film romantique de Cabourg  où il était présenté en compétition officielle puis lors du festival du film américain de Deauville où il a reçu le prix Michel d'Ornano 2005, il s'agit de La petite Jérusalem de Karin Albou (sortie le 14 décembre donc). A voir absolument!

    Ci-dessous ma critique de La petite Jérusalem en avant-première, extrait de mon article sur le festival du film américain de Deauville 2005.

    Cette année le film ayant reçu le prix Michel d’Ornano habituellement projeté dans la salle du Casino, a les honneurs de la prestigieuse salle du CID. Des films aussi divers que Le bleu des villes, Les jolies choses, Filles perdues, cheveux gras, ont obtenu cette distinction destinée à récompenser le premiers scénarios français portés à l’écran. Cette année le prix est décerné à La petite Jérusalem de Karin Albou. Ayant déjà vu ce film présenté au dernier festival du film romantique de Cabourg, j’y retourne néanmoins avec plaisir. La petite Jérusalem est un quartier de Sarcelles, en banlieue parisienne où de nombreux juifs ont émigré. Laura (Fanny Valette), 18 ans, est tiraillée entre son éducation religieuse et ses études de philosophie qui la passionnent et lui offrent une autre vision du monde. Alors que sa sœur Mathilde (Elsa Zylberstein) tente de redonner vie à son couple, Laura succombe à ses premières émotions amoureuses. Karin Albou « esquive », avec la même subtilité que le film précité d'Abdellatif Kechiche , ce qui aurait pu être une caricature sur la banlieue, nous livrant un film au discours et aux questionnements identitaires et philosophiques universels. Le titre renvoie autant à la judéité qu’à la féminité, au fond les deux sources d’atermoiement du personnage principal. Est-on libre en enfreignant la loi ou en la respectant ? Loi du désir ou loi religieuse ? Loi philosophique ou Torah ? Laura oscille entre l’un et l’autre, entre ses désirs et la raison, sa liberté et la loi, le choix de sa propre loi ou l’obéissance à la loi -religieuse- pour finalement trouver le chemin de sa propre liberté. Je vous laisse découvrir l’itinéraire tortueux et passionnant, passionné aussi, qu’elle aura emprunté pour y parvenir. Karin Albou nous fait cheminer dans sa conscience fiévreuse, sans jamais juger, nous laissant parfois choisir, douter avec elle, nous renvoyant habilement et constamment à nos propres questionnements. Un film sur le doute amoureux, philosophique, religieux qui n’en laisse planer aucun quant au talent de sa réalisatrice et de son interprète principale. Les dialogues sont aussi bien écrits que les silences, admirablement filmés, plongés dans une obscurité métaphorique. Un film intense sur la liberté. Libre. Mon coup de cœur du festival…du film américain, aussi français soit-il.

    Sandra Mézière

  • Les films de la semaine recommandés par "In the mood for cinéma": "Grizzly man" et "Forty shades of blue"

    Cette semaine, "Mon festival du cinéma" vous recommande deux films présentés au dernier festival du film américain de Deauville dont vous pouviez retrouver les critiques en avant-première sur ce site dès septembre : il s'agit de  Grizzly man  de W. Herzog et Forty shades of blue d'Ira Sachs.

    Extraits de mes commentaires du festival du film américain de Deauville 2005 sur Grizzly man et Forty shades of blue.

    Depuis 3 ans, le festival a également la bonne idée de présenter des documentaires « Les docs de l’oncle Sam ». Malgré le soleil qui incite plutôt à déambuler sur les Planches et à ne pas déroger à mon rituel kantien, en cinéphile imperturbable que je suis, je me décide donc courageusement pour  Grizzly man de W.Herzog qui retrace le portrait de Timothy Treadwell qui a vécu régulièrement au milieu des redoutables grizzlys sauvages d’Alaska par lesquels lui et sa compagne seront finalement dévorés, dénouement symbolique d’une nature impitoyable que personne ne peut maîtriser ou dompter. Tout au long du documentaire on s’interroge constamment sur les réelles motivations de Timothy : agit-il pour le plaisir de se mettre en scène ou est-il un fervent défenseur de la cause animale ?  La première thèse pourrait être renforcée par son désir premier d’être acteur mais sa fascination, son aveugle fascination même, semble particulièrement sincère. Je ne peux m’empêcher d’être fascinée moi aussi, agacée cependant également,  par cette sorte de « Matador » pacifique qui côtoie constamment le danger avec une désinvolture apparente. Une passionnante et terrifiante expérience, des étincelles de l’instant magique.

    Forty shades of blue  d'Ira Sachs est le cinquième film de la compétition et il arrive auréolé du prix du jury à Sundance. C’est avant tout le portrait de Laura, une jeune femme russe, vivant à Memphis avec son mari, Alan, célèbre producteur de musique et leur fils de 3 ans. Leur vie confortable mais teintée de solitude, est un jour troublée par l’arrivée du premier fils d’Alan, Michael, du même âge que Laura…Il est de ces films qui vous entraînent, vous charment, vous envahissent, sans que vous sachiez très bien pourquoi. « Forty shades of blue » est de ceux-là. Chaque minute du film, sa musique, son montage, ses couleurs bleutées et crépusculaires portent l’empreinte de la solitude et témoignent de l’enfermement de son héroïne. Les silences pesants, les regards qui disent, mentent, taisent, constituent un véritable dialogue que certains jugeront trop elliptique mais qui ravira les amateurs d’implicite qui préfèrent les  nuances (=shade) du bleu au manichéisme du noir et blanc.

     

    Retrouvez l'intégralité de mon compte-rendu du festival du film américain de Deauville 2005, en cliquant ici.

    Sandra Mézière

  • Rencontre-débat avec Claude Miller le 13 décembre

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    Après la rencontre-débat avec Alain Cavalier la semaine dernière, première particulièrement réussie de la série des "caméras subjectives", les étudiants du Master 2 réalisation et scénario de Paris 1 Panthéon-Sorbonne récidivent le 13 décembre avec le cinéaste Claude Miller. Retrouvez toutes les informations pratiques sur l'affiche ci-dessus et pour plus de renseignements, n'hésitez pas à me contacter.

  • "La belle équipe" de Julien Duvivier(1936): l'utopie d'un bonheur impossible

    • Mes analyses personnelles des classiques du septième art se poursuivent, avec La Belle équipe de Julien Duvivier (1936).
    • La Belle équipe : l’utopie d’un bonheur impossible.
    • S’il ne fallait choisir qu’une fiction pour caractériser l’esprit de 1936, ce serait probablement La Belle équipe de Duvivier dont chaque plan est empreint de l’esprit qui régnait alors : d’une part, par les thèmes qui y sont abordés, les thèmes emblématiques de l’esprit de 1936 que sont la liberté et la fraternité, d’autre part par le débat qui entoura le choix du dénouement.
    • L’éloge de la liberté et de la fraternité
    • Le film est réalisé par Duvivier et scénarisé et dialogué par Charles Spaak. Il sort pendant l’été 1936, à la mi-septembre. Il est considéré comme le film le plus inspiré par les évènements du Front Populaire sans pour autant pouvoir être qualifié de politique. Duvivier n’était d’ailleurs pas considéré comme un cinéaste engagé. Peut-être ce film aurait-il eu une toute autre résonance s’il avait été réalisé par Jean Renoir comme il en fut un moment question. Il était en effet alors prêt à renoncer à La grande illusion pour reprendre le projet. Si la résonance de La belle équipe ne fut pas politique elle fut néanmoins sociale et aujourd’hui encore (surtout) nous en dit long sur ce que fut 1936. Il s’agit de cinq chômeurs, parmi lesquels notamment un réfugié espagnol, qui gagnent à la loterie et après avoir songé à repartir chacun de leur côté, sur la proposition de l’un deux (Jean interprété par Jean Gabin) ils rénovent une guinguette. Bientôt la femme (Gina interprété par Viviane Romance) de l’un d’entre eux Charles (interprété par Charles Vanel) fait sa « ré »apparition. Les choses se compliquent lorsqu’un autre en tombe amoureux. La solidarité et l’amitié sont au centre des séparations, de la mort ou des rivalités amoureuses et selon les versions elles en auront raison ou non. Dès le générique le spectateur est plongé dans une atmosphère particulière : des arbres sont filmés en contre-plongée à partir d’un canot glissant sur l’eau. C’est l’époque des congés payés, le décor est planté : c’est celui d’un dimanche à la campagne qui fait immédiatement écho au vécu du spectateur de l’époque. Ainsi il n’est certainement pas anodin que Charles Vanel et Jean Gabin portent leurs propres prénoms dans le film. Ils participent certainement de la confusion entre la réalité historique et celle retranscrite par le film et donc à l’identification du spectateur de l’époque. Les loisirs à l’honneur en 1936 le sont aussi dans le film. Une référence explicite aux congés payés est faite par une affiche qui titre : « Pourquoi se morfondre à Paris ? Stockez de la santé parmi les neiges éternelles. » La chanson est aussi une référence explicite, véritable leitmotiv du film elle rythme d’ailleurs déjà le générique avec« Quand on se promène au bord de l’eau ». Cette référence aux congés payés est corroborée dans l’évocation de « la promenade au bord de l’eau »où « tout est beau », un « renouveau », »le bonheur(qui)sourit pour pas cher », « le dimanche au bord de l’eau » qui s’oppose au « lundi jusqu’au samedi pour gagner des radis », au »propriétaire, au percepteur », « Paris au loin(qui)semble une prison », « la vie de chien ». Cette chanson récurrente n’est pas la seule qui rythme le film, c’est aussi la Marseillaise provenant du poste de radio. Quel chant plus symptomatique que celui-là du climat de l’époque, symbole d’un élan social et populaire qui en rappelle un autre ? Les cinéastes y eurent en effet souvent recours et Renoir l’utilisa même comme titre de film. Au-delà de l’atmosphère ce sont surtout les thèmes abordés plus ou moins en filigrane qui font référence au contexte de 1936. L’affiche déjà mettait en exergue le thème principal du film : elle mettait en scène cinq silhouettes se tenant par la main. (cf affiche en annexe) Après leurs rêves individualistes ou du moins individuels les cinq amis décident de mettre l’argent en commun et de se « tenir la main » pour créer une guinguette. Jean les rappelle en effet à la solidarité « J’croyais qu’on était des frères ». C’est donc lui qui a l’idée d’une guinguette et communique son enthousiasme aux autres et qui ne cessera de faire l’éloge de l’amitié : « un bon copain ça vaut mieux que toutes les femmes du monde entier », « au fond on veut tous la même chose, la liberté », »aucun de nous peut l’avoir seul. C’est donc ensemble qu’ils construisent la guinguette et ensemble qu’ils protègent Mario, réfugié politique espagnole recherché par la police. Leur solidarité s’oppose à l’égoïsme des propriétaires. Le seul nom de l’établissement est symptomatique de leur amitié : « Chez nous » et l’enseigne représente deux mains qui s’entrelacent, ce qui fera dire à l’ancien propriétaire « C’est naïf mais c’est gentil », ce à quoi Jean Répondra « c’est pas gentil, c’est beau ». L’effervescence qui règne alors est-elle aussi naïve ? Le rêve d’ascension sociale qui est le leur est-il chimérique ? Gabin dit ainsi « Ici c’est une République où tous les citoyens sont le Président ». La guinguette est donc l’emblème de la liberté et de la fraternité. Les termes amitié et liberté sont d’ailleurs accolés à celui de République : « Je vais boire le coup de l’amitié, de la liberté et de la République ». Cette amitié et cette liberté sont donc resituées dans le cadre de la République. Avec un plaisir jubilatoire pour le spectateur Duvivier filme le bonheur populaire qui émane de cette guinguette où se retrouve une foule bigarrée. Tout comme la fatalité plane sur l’époque, des menaces planent néanmoins sur ce bonheur. Le premier obstacle est celui de la loi puisque Mario, le réfugié espagnol, est expulsé. Le deuxième est représenté par les femmes. Jacques part au Canada car amoureux d’Huguette il ne veut pas trahir son ami. Gina qui ne veut plus de son époux(Charles Vanel) entretient une liaison avec l’ami de ce dernier. La mort, la fatalité constituent d’autres obstacles matérialisés notamment lorsque Tintin tombe du toit en voulant y planter le drapeau des travailleurs. Enfin l’argent menace ce bonheur, celui que Gina réclame à Charles et celui que Jacques, Mario et Tintin avaient emprunté en cachette à l’ancien propriétaire. Pour Jean c’est toujours l’amitié qui prime, il renoncera pour elle à la femme qu’il aime. On ne peut donc pas voir dans La belle équipe une œuvre politique. Le chômage n’y est toujours évoqué qu’en toile de fond et la situation d’exilé politique de Mario ne semble être là que pour pimenter le scénario. Et si le patron de l’hôtel du roi d’Angleterre dit au début que les chômeurs sont « un tas de fainéants qui cherchent du travail en priant le bon dieu de ne pas en trouver », la critique sociale n’ira guère plus loin. Ce film ne peut en effet être qualifié de militant même s’il illustre les valeurs du Front Populaire comme la solidarité et la fraternité prônées par Jean. C’est d’ailleurs ce manque d’engagement qui sera parfois reproché à Duvivier. Dans La Flèche, nous pouvons lire en effet que ce film n’est « qu’un bon fait divers par manque de portée révolutionnaire, accusant la fatalité, non le cadre social ». Si la fatalité est désignée comme responsable des maux des protagonistes le cadre social n’en est pas moins présent.
    • Un dénouement à l’image de son époque
    •  Duvivier a souvent été considéré comme un cinéaste pessimiste, il n’est donc pas étonnant que cette fin ait eu sa préférence. Avant même que la fin ne soit évoquée, ce film tout entier, s’il fait référence à une période d’effervescence n’en est pas moins imprégné de pessimisme. La fatalité pèse ici aussi même si elle est moindre par rapport à d’autres films de l’époque. Le sifflement du train rappelle régulièrement les cinq amis à la réalité : le sifflement du départ qui menace. La fatalité c’est aussi celle qui cause la mort d’un des cinq compères (Tintin, lorsqu’il tombe du toit) ou encore le départ d’un autre. Le pessimisme est aussi celui de la nostalgie de la grand-mère qui voit sa petite-fille partir. C’est aussi le désespoir signifié par le silence des deux amis qui se retrouvent seuls après que la maison ait été ampli de bruit. C’est après la projection spéciale au cinéma Le Dôme à La Varenne-Saint-Hilaire que la production décida d’en modifier le dénouement. Les 366 spectateurs présents eurent à choisir entre deux fins. Le happy end a été approuvé par 305 d’entre eux. Dans la première version cette histoire de guinguette achetée en commun par des ouvriers s’achevait sur la séparation des amis et les deux derniers s’entretuaient pour une femme. Duvivier et son scénariste Charles Spaak n’avaient pourtant pas caché leur préférence pour cette fin tragique. Après la projection spéciale de la Belle équipe la production a décidé d’en modifier le dénouement, le happy end ayant été approuvé par 305 spectateurs sur 366 .Le dilemme posé par le choix de la fin de la Belle équipe : fin pessimiste ou optimiste, est aussi celui du climat qui divise la société française, une société encore euphorique et qui ressent les effets du Front Populaire mais qui commence aussi à percevoir la montée des périls. En tout cas en 1936, les Français ont envie de se distraire et préfèrent ignorer la menace qui gronde outre-Rhin, ils préfèrent célébrer la victoire de la fraternité plutôt qu’imaginer la défaite du Front Populaire à laquelle le célèbre « C’était une belle idée…c’était une belle idée. C’était trop beau pour réussir.» fait référence. Les Français ne veulent pas regarder le Front Populaire comme une utopie, un passé et un rêve révolus comme Jean qui, tout en prononçant cette dernière phrase, regarde les vestiges de la fête dans sa guinguette. Les Français ont préféré une espérance rose à un cinéma noir. Toute la différence entre les deux fins se trouve dans le montage. Les derniers plans de la fin pessimiste sont originaux tandis que la fin optimiste reprend des plans déjà utilisés, dans une chronologie repensée. Un seul plan a été tourné deux fois avec un texte et un jeu de scène antithétiques. Le dénouement heureux est aujourd’hui considéré comme le meilleur, la fin tragique étant en contradiction avec la psychologie des personnages. En effet, c’est Jean qui a insisté pour que tous se réunissent pour mener à bien ce projet, c’est lui encore qui a voulu quitter Gina pour ne pas entraver son amitié avec Charles. La fin suivant laquelle il tuait ce dernier manquait donc de crédibilité et annihilait même ce qui faisait la force et la singularité du film : cette atmosphère de fraternité. La psychologie de Jean est d’ailleurs résumée dans cette phrase qu’il adresse à Gina : « la plus belle nuit de ma vie je l’ai passée sur un toit ». C’est en effet là que les 5 amis passeront la nuit, en pleine tempête et sous la pluie afin d’éviter que les tuiles qu’il venait d’installer ne tombent du toit. Malgré et le vent et la pluie ils passeront la nuit à chanter et surtout tous ensemble. Dès le début du film l’issue heureuse dans laquelle il privilégie l’amitié à l’amour semble annoncée. Ainsi, pour Jean, « Un bon copain, ça vaut mieux que toutes les femmes du monde entier. »Duvivier n’eut pourtant de cesse de montrer ensuite la fin heureuse qui reste aujourd’hui sous-titrée seulement en allemand. Si ce film n’est pas engagé, il reste donc éminemment révélateur de son époque, notamment pour le recours à ses thèmes particuliers : la solidarité « la coopérative », et par ses héros (des ouvriers). Deux aspects qui rappellent le film auquel il fut souvent comparé : Le Crime de Monsieur Lange de Jean Renoir dont je vous proposerai très bientôt aussi mon analyse.