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  • Portrait de Claude Sautet, cinéaste: chef d'orchestre de génie et/ou peintre de la société et de l'âme

    « Mon festival du cinéma », dans cette nouvelle rubrique « Travellings avant sur des cinéastes », vous fait (re)découvrir un cinéaste par mon approche personnelle de son univers. Cette rubrique n’a ni la prétention du didactisme ni celle de l’exhaustivité, juste l’objectif de vous faire partager ma passion pour un cinéaste en aspirant à vous donner envie de (re)voir ses films.

     

    Il y a les cinéastes qui vous font aimer le cinéma, ceux qui vous donnent envie d’en faire, ceux qui vous font appréhender la vie différemment, voire l’aimer davantage encore. Claude Sautet, pour moi, réunit toutes ces qualités. Cet article est le premier d’une série qui sera consacrée à ce cinéaste. Très bientôt vous pourrez retrouver mes critiques de ses films.

     

    « Les films de Claude Sautet touchent tous ceux qui privilégient les personnages par rapport aux situations, tous ceux qui pensent que les hommes sont plus importants que ce qu’ils font (..). Claude Sautet c’est la vitalité. » (François Truffaut)

     

    Un cinéma de la dissonance

     

    Sur la tombe de Claude Sautet au cimetière Montparnasse, il est écrit : « Garder le calme devant la dissonance », voilà probablement la phrase qui définirait aussi le mieux son cinéma : d’abord parce-que son cinéma est un cinéma de la dissonance, de l’imprévu, de la note inattendue dans la quotidienneté et ensuite parce-que cette épitaphe fait référence à la passion de Claude Sautet pour la musique. Claude Sautet a ainsi été critique musical au journal Combat, un journal de la Résistance, il avait ainsi une vraie passion pour le jazz et pour Bach, notamment. Il a par ailleurs consacré un film entier à la musique, Un cœur en hiver, (d’après un recueil de nouvelles de Lermontov : Un héros de notre temps) le meilleur selon moi, certainement le film que j’ai le plus revu, tant les personnages y sont ambivalents, complexes, bref humains, et tout particulièrement le personnage de Stéphane interprété par Daniel Auteuil, le « cœur en hiver », pouvant donner lieu à une interprétation différente à chaque vision du film.

     

    Un peintre des sentiments et de la société ?

     

    Je disais « dépeindre » car Claude Sautet est souvent évoqué comme le « peintre de la société française » ou encore comme le "peintre des sentiments ». Pour la première expression, qu’il récusait d’ailleurs, s’il est vrai que la plupart de ses films sont des tableaux de la société contemporaine, notamment de la société d’après 1968, et de la société pompidolienne, puis giscardienne, et enfin mitterandienne ses personnages et les situations dans lesquelles il les implique sont avant tout universels, un peu comme La Comédie Humaine peut s’appliquer aussi bien à notre époque qu’à celle de Balzac.

     

    Concernant l’expression « peintre des sentiments » il est vrai que rarement un cinéaste aura su esquisser aussi bien les passions contenues et les tourments de l’âme humaine. Pour moi Claude Sautet est pourtant davantage un chef d’orchestre de génie qu’un peintre. D’abord, parce-que ses films ont un véritable aspect chorégraphique, Garçon et sa mise en scène chorégraphiée qui est aussi un hommage à Tati en est la preuve flagrante, Claude Sautet y montrant la vie d’une grande brasserie filmée comme un théâtre en mouvement perpétuel, ensuite parce-que le tempo de ses films est réglé comme une partition musicle, impeccablement rythmée, une partition dont on a l’impression qu’en changer une note ébranlerait l’ensemble de la composition.

     

    L'unité dans la diversité

     

     Pour qualifier son cinéma et l'unité qui le caractérise malgré une diversité apparente, nous pourrions ainsi paraphraser cette devise de l’Union européenne. Certes a priori, L’arme à gauche est très différent de Vincent, François, Paul et les autres, pourtant si son premier film  Classe tous risques  est un polar avec Lino Ventura et Jean-Paul Belmondo ( Bonjour sourire, une comédie, a été renié par Claude Sautet qui n’en avait assuré que la direction artistique), nous pouvons déjà y trouver ce fond de mélancolie qui caractérise tous ses films.

    Il faudra attendre Les choses de la vie en 1969 pour que Claude Sautet connaisse la notoriété.

    Et en 1971, s’il revient au polar avec Max et les ferrailleurs, c’est pourtant avant tout un film très noir, tragique même, une étude de mœurs qui se caractérise par l’opacité des sentiments des personnages.

    Tous ses films se caractérisent d’ailleurs par le suspense (il était fasciné par Ford et Hawks ) : le suspense sentimental avant tout, concourant à créer des films toujours haletants et fascinants.

     

    Un cinéma de l’implicite et de l’incertitude

     

    Claude Sautet citait ainsi souvent la phrase de Tristan Bernard : « il faut surprendre avec ce que l’on attend ». On ne peut certainement pas reprocher au cinéma de Claude Sautet d’être démesurément explicatif, c’est au contraire un cinéma de l’implicite, des silences et du non dit.

    Dans Nelly et M. Arnaud se noue ainsi une relation ambiguë entre un magistrat à la retraite, misanthrope et solitaire, et une jeune femme au chômage qui vient de quitter son mari. Au-delà de l’autoportrait ( Serrault y ressemble étrangement à Sautet ), c’est l’implicite d’un amour magnifiquement et pudiquement esquissé, composé jusque dans la disparition progressive des livres d'Arnaud, dénudant ainsi sa bibliothèque et faisant réfèrence à sa propre mise à nu. La scène pendant laquelle Arnaud regarde Nelly dormir, est certainement une des plus belles scènes d’amour du cinéma: silencieuse, implicite, bouleversante. Le spectateur retient son souffle, le suspense, presque hitchcockien y est à son comble. Sautet a atteint la perfection dans son genre, celui qu'il a initié: le thriller des sentiments.

     

     Pascal Jardin disait  de Claude Sautet qu’il « reste une fenêtre ouverte sur l’inconscient ». Ainsi, dans un Cœur en hiver, c’est au cours des répétitions d’un enregistrement de deux sonates et d’un trio de Ravel que les rapports ambigus des personnages se dévoilent : leurs regards sont plus explicites que n’importe quel discours. L’incertitude n’est donc pas seulement sociale mais également affective. Sautet aimait ainsi tout particulièrment La peau douce de Truffaut, ceci expliquant peut-être cela...

     

    Des caractéristiques communes

     

    Les films de Sautet ont tous des points communs : le groupe, (dont Vincent, François, Paul et les autres est le film emblématique), des personnages face à leurs solitudes malgré ce groupe, ses scènes de café,( « A chaque film, avouait Sautet, je me dis toujours : non, cette fois tu n'y tournes pas. Et puis, je ne peux pas m'en empêcher. Les cafés, c'est comme Paris, c'est vraiment mon univers. C'est à travers eux que je vois la vie. Des instants de solitude et de rêvasseries. ») les personnages filmés à travers les vitres de ces mêmes cafés, ses scènes de pluie qui sont souvent un élément déclencheur, ses scènes de colère (peut-être inspirées par les scènes de colère incontournables dans les films de Jean Gabin, Sautet ayant ainsi revu Le jour se lève …17 fois en un mois!), des femmes combatives souvent incarnées par Romy Schneider puis par Emmanuelle Béart, des fins souvent ouvertes et avant tout un cinéma de personnages : César, Rosalie, Nelly, Arnaud, Vincent, François, Paul, Max, Mado, …et les autres, des personnages égarés affectivement et/ou socialement, des personnages énigmatiques et ambivalents.

     

    Un cinéma du désenchantement enchanteur

    Claude Sautet en 14 films a imposé un style, des films inoubliables, un cinéma du désenchantement enchanteur, d'une savoureuse mélancolie, de l’ambivalence et de la dissonance jubilatoires, une symphonie magistrale dont chaque film est un morceau unique indissociable de l’ensemble.

     

    Il a signé aussi bien des "drames gais" avec César et Rosalie, ou encore le trop méconnu, fantasque et extravagant Quelques jours avec moi, un film irrésistible, parfois aux frontières de l’absurde, des films plus politiques notamment le très sombre Mado dans lequel il dénonce l’affairisme et la corruption…

     

    Claude Sautet disait lui-même que ses films n’étaient pas réalistes mais des fables. Son univers nous envoûte en tout cas, et en retranscrivant la vie à sa « fabuleuse » manière, il l’a indéniablement magnifiée. Certains lui ont reproché son classicisme, pour le manque de réflexivité de son cinéma, comme on le reprocha aussi à Carné dont Sautet admirait tant Le jour se lève. On lui a aussi reproché de toujours filmer le même milieu social (bourgeoisie quinquagénaire et citadine). Qu’importe, un peu comme l’ours en peluche du Jour se lève qui a un œil qui rit et un autre qui pleure, nous ressortons de ses films, entre rires et larmes, bouleversés, avec l’envie de vivre plus intensément encore car là était le véritable objectif de Claude Sautet : nous « faire aimer la vie »…et il y est parvenu, magistralement. Personne après lui n’a su nous raconter des « histoires simples » aux personnages complexes qui nous parlent aussi bien de « choses de la vie ».

    Né à Montrouge (près de Paris) en 1924, Claude Sautet est mort à Paris le samedi 22 juillet 2000 à l'âge de soixante-seize ans…

     

    Longs-métrages réalisés par Claude Sautet

    Bonjour sourire (1955)

    Classe tous risques (1960)

     L'Arme à gauche (1965)

    Les Choses de la vie (1970)

     Max et les Ferrailleurs (1970)

    César et Rosalie (1972)

    Vincent, François, Paul et les autres (1974)

    Mado (1976)

    Une histoire simple (1978)

     Un mauvais fils (1980)

    Garçon ! (1983)

    Quelques jours avec moi (1988)

    Un coeur en hiver (1991)

     Nelly et Monsieur Arnaud (1995)

     

    A voir : le documentaire de N.T.Binh Claude Sautet ou la magie invisible , festival de Cannes 2003.

    A noter: Claude Sautet a également travailler comme ressemeleur de scénarii pour de nombreux cinéastes et notamment sur  (parmi de nombreux autres films ) Borsalino de Jacques Deray.

     

    Retrouvez très bientôt sur ce blog des critiques des films de Claude Sautet , l'article ci-dessus sera par ailleurs complèté.

    Sandra Mézière

  • Une place pour l'Enfer oppressant de Tanovic...

    Une longue file de spectateurs fébriles attend devant le cinéma MK2. L’enfer attirerait-il autant de spectateurs ? Non, ces spectateurs là prennent la direction du non moins inquiétant Poudlard. Ma file est celle d’à côté où quelques spectateurs (Distraits ? Egarés ? Persuadés d’assister à une rétrospective Chabrol, confortés dans leur certitude par la présence d’Emmanuelle Béart au casting ? D’ailleurs qu’est-ce donc que cette nouvelle mode de reprendre des titres de chefs d’œuvre, Krawczyk ayant ainsi aussi repris le titre de La vie est à nous pour son film qui sort le 7 décembre, le pauvre Renoir doit s’en retourner dans sa tombe) attendent patiemment, courageusement surtout. Je ne me décourage pas pour autant et demande ma place pour l’Enfer, le sourire aux lèvres, impatiente d’en connaître les dédales, encore marquée par le précèdent chef d’œuvre de Tanovic, No man’s land qui, avec un humour noir savoureux et intelligence, traitait du conflit bosniaque et pour lequel Tanovic avait notamment été primé du prix du scénario à Cannes en 2001 et de l’Oscar du meilleur film étranger. Après un tel succès, l’attente et la pression sont évidemment énormes pour ce second long-métrage.

    Le conflit n’est plus ici politique mais familial, Tanovic nous dressant les portraits croisés de trois sœurs traumatisées par le drame familial qu’elles ont vécu dans leur enfance, trois sœurs qui survivent chacune de leur côté, trois sœurs désemparées, passionnées, interprétées par Emmanuelle Béart, Marie Gillain et Karin Viard.

    Alors certes Tanovic use et abuse des métaphores et réflexions philosophiques qui alourdissent quelque peu le récit, mais cela n’enlève rien à l’intensité oppressante de cet enfer intime. La caméra encercle les protagonistes comme leur passé les emprisonne. Un rouge kieslowskiesque sur lequel évoluent des personnages parfois vêtus de noir teinte de nombreuses scènes leur procurant des allures d’abîmes infernaux. Mais surtout le malaise nous envahit peu à peu, saisis d’empathie et d'angoisse pour  et avec ces personnages prisonniers de leur passé étouffant et de leurs existences trop étriquées. Personnages désemparés qui aspirent à ce regard de l’autre qui leur échappe.

     L’enfer ici ce n’est pas les autres, c’est l’absence du regard des autres. Un regard nécessaire, qu'elles implorent toutes trois à leur manière. L’enfer c’est encore ici le regard inoubliable et obsédant sur cet autre qui a apparemment commis l’innommable. L'enfer c'est le passé que l'on tente d'enfouir mais qui imprègne chaque moment de leurs existences.

    Non, le véritable lynchage médiatique n’était pas mérité. Alors évidemment la différence de style avec No man’s land peut déconcerter mais il ne s’agit là que d’un second long-métrage quand bien même le premier ait été un véritable chef d’œuvre, l'indulgence est donc requise. Tanovic parvient à nous secouer, nous transporter dans les douleurs indicibles de ces 3 femmes, nous qui sommes pourtant habitués à cette frénésie visuelle sensée anesthésier nos émotions. Le malaise qui s’immisce dans la vie de ces personnages depuis leur enfance et la noircit s’empare peu à peu de nous, atteignant son paroxysme à la dernière seconde du film. Seconde violente et irréfutable qui donne toute sa force à cette plongée en enfer.

    Un Enfer qui mérite qu’on se risque à en franchir les portes…ne serait-ce que pour le plaisir inoffensif de demander une place pour l’Enfer au guichet, ce qui ne vous empêcher pas de prendre la direction de Poudlard une autre fois, moi également…

    Sandra Mézière