Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

russell crowe

  • Critique de NUREMBERG de James Vanderbilt (au cinéma le 28.01.2026)

    cinéma, film, Nuremberg, James Vanderbilt, Critique de Nuremberg de James Vanderbilt, Russell Crowe, Rami Malek, Michael Shannon, procès de Nuremberg, 80 ans du procès de Nuremberg, Histoire

    Primo Levi, dans Si c’est un homme (1947), écrivit : « Les monstres existent, mais ils sont trop peu nombreux pour être vraiment dangereux ; ceux qui sont plus dangereux, ce sont les hommes ordinaires, les fonctionnaires prêts à croire et à obéir sans discuter. »

    Selon Claude Lanzmann, « L’Holocauste est d’abord unique en ceci qu’il édifie autour de lui, en un cercle de flammes, la limite à ne pas franchir parce qu’un certain absolu de l’horreur est intransmissible : prétendre pourtant le faire, c’est se rendre coupable de la transgression la plus grave. »

    Pour conjurer la résurgence de cet absolu de l’horreur, au contraire, ne faut-il pas raconter encore et encore, a fortiori quand les témoins de l’Histoire auront bientôt tous disparu ? Ne faut-il pas montrer cette « banalité du mal » (Hannah Arendt - Eichmann à Jérusalem - 1963) pour qu’elle ne puisse plus advenir ?

    À chaque film sur l’Holocauste revient la même question : peut-on et doit-on faire une fiction d’une atroce réalité qui la dépasse ? Doit-on, pour transmettre l’Histoire, tenter de raconter l’indicible, forcément intransmissible ? D’ailleurs, le film lui-même questionne cette notion (ou anticipe cette critique) quand une journaliste présente au procès le qualifie de « plus grand spectacle de tous les temps ».

    En janvier 2025, le sondage mondial de la Claims Conference, une étude menée dans 8 pays -dont la France, l’Allemagne et les États-Unis - révélait ainsi que 46 % des 18-29 ans disent ne pas être sûrs d’avoir déjà entendu parler de la Shoah ou affirment ne jamais en avoir entendu parler. Un quart des Français est incapable de citer le nom d’un seul camp de concentration. Plus de la moitié des personnes interrogées dans les pays étudiés ignorent que 6 millions de Juifs ont été assassinés. En janvier 2024, un sondage Opinion way - la Tribune révélait que 18 % des 16 à 24 ans disaient n’avoir jamais entendu parler de la Shoah. Un sondage IFOP d’octobre 2024 concluait que 6 % des moins de 35 ans considèrent que la Shoah est pure invention. Plus que jamais, face à ces chiffres consternants et cette carence mémorielle abyssale, transmettre est indispensable.

    Bien sûr, Nuremberg ne traite pas seulement de la Shoah. C’est aussi et avant tout un film sur le procès fondateur du droit international qui définit de nouveaux crimes que sont les crimes contre l’humanité. Mais il s’inscrit dans un devoir de mémoire, plus que jamais essentiel.

    Comment des individus « normaux » peuvent-ils participer à des crimes monstrueux ? Hannah Arendt avait ainsi montré qu’Eichmann se contentait d’obéir, qu’il n’était pas un monstre assoiffé de sang mais un fonctionnaire poli, médiocre, plus « normal que la normale » selon les psychiatres. Ainsi, le système totalitaire muait l’innommable en tâche administrative.

    Il en va différemment de Göring, au centre du procès et du film Nuremberg, qui nous plonge au cœur du procès historique intenté par les Alliés après la chute du régime nazi en 1945, procès au cours duquel 22 criminels nazis ont été jugés, dont le bras droit d'Hitler, Hermann Göring. Au printemps 1945, le président américain Harry S. Truman confie à Robert H. Jackson (Michael Shannon dans le film), juge à la Cour suprême, la responsabilité de mettre en place un tribunal militaire international pour traduire les principaux dirigeants nazis en justice. Pour les Alliés, leur capitulation devait être suivie de leur mise en jugement. À cet effet, il s’agissait de construire un « procès documentaire ». En juin, Jackson propose deux initiatives qui vont s’avérer pionnières dans le domaine juridique. La première vise à filmer les sessions du procès afin de constituer une trace historique qui viendra compléter la transcription des débats et le recueil des documents de l’accusation. La seconde consiste à introduire à l’audience des images animées et des photographies à titre de preuves. La constitution, la juridiction et les fonctions du tribunal sont fixées par un accord signé le 8 août 1945 à Londres, entre la France, le Royaume-Uni, L’URSS et les États-Unis. Les experts juridiques américains, anglais, français et russes se mettent d’accord sur les règles de ce tribunal et définissent les chefs d’accusation. Ils élaborent ainsi une nouvelle juridiction pénale internationale : le Tribunal militaire international (TMI). Le choix de Nuremberg comme lieu du procès n’est évidemment pas anodin. C’est à Nuremberg que furent promulguées les lois éponymes le 15 septembre 1935. Nuremberg est par ailleurs choisie par les Alliés pour des raisons politiques et de commodité. Situé en zone d’occupation américaine, le palais de justice de Nuremberg est resté intact. De surcroît, il est relié par un tunnel souterrain à la prison voisine, qui comprend de nombreuses cellules et un bon système de sécurité. Le procès des responsables nazis s’ouvre le 20 novembre 1945 jusqu’au prononcé des verdicts le 1er octobre 1946.

    Le psychiatre américain Douglas Kelley (Rami Malek) est chargé d’évaluer la santé mentale des hauts dignitaires nazis afin de déterminer s’ils sont mentalement aptes à être jugés pour leurs crimes de guerre. Mais face à Hermann Göring (Russell Crowe), manipulateur hors pair, Kelley se retrouve pris dans une bataille psychologique aussi fascinante que terrifiante.

    Le film de James Vanderbilt est inspiré de l’essai Le Nazi et le Psychiatre de Jack El-Hai, publié en 2013, centré sur la relation entre Hermann Göring et Douglas Kelley. En 2012, James Vanderbilt était tombé sur un article également intitulé Le nazi et le psychiatre que Jack El-Hai venait de publier. Il souhaitait obtenir un contrat d’édition pour l’écrire sous forme de livre (publié en France en 2015 aux éditions Les Arènes). Ses recherches et lectures sur le procureur Robert Jackson, et sur tout le travail accompli pour convaincre d’organiser le procès, l’ont ensuite convaincu de raconter à la fois la cellule de prison et la salle d’audience.

    Le film débute le 7 mai 1945, le jour de l’arrestation de Göring, sur une route de campagne. Göring ordonne aux soldats alliés qui l’interpellent de s’occuper de ses bagages. Le narcissisme du personnage est d’emblée esquissé. Cette première scène n’est cependant pas la plus réussie du film. Souvenez-vous de celle de La Liste de Schindler. La première scène nous montre Schindler s’habillant méthodiquement, soigneusement, choisissant cravate, boutons de manchette, et épinglant sa croix gammée. Le tout avec la dextérité d’un magicien. Nous n’avons pas encore découvert son visage. De dos, nous le voyons entrer dans une boîte de nuit où se trouvent des officiers nazis et des femmes festoyant allègrement. Il est filmé en légère contre-plongée, puis derrière les barreaux d’une fenêtre, puis souriant à des femmes, puis observant des officiers nazis avec un regard mi-carnassier, mi-amusé, ou peut-être condescendant. Assis seul à sa table, il semble juger, jauger, dominer la situation. Sa main tend un billet avec une désinvolte arrogance. Son ordre est immédiatement exécuté. Son regard est incisif et nous ignorons s’il approuve ou condamne. Il n’hésite pas à inviter les officiers nazis à sa table, mais visiblement dans le seul but de charmer la femme à la table de l’un d’entre eux. Cette longue scène d’introduction sur la musique terriblement joyeuse (Por una cabeza de Gardel), d’autant plus horrible et indécente, mise en parallèle avec les images suivantes montrant et exacerbant même l’horreur qui se joue à l’extérieur, révèle tout le génie de conteur de Spielberg. En une scène, il dévoile tous les paradoxes du personnage, toute l’horreur de la situation. L’ambiguïté du personnage est posée, sa frivolité aussi, son tour de passe-passe annoncé.

    Mais revenons à Nuremberg qui, certes, ne présente pas une scène d’ouverture aussi réussie mais n’en devient pas moins captivant par la suite. Douglas Kelley définit Göring comme « extrêmement intelligent, charmeur et narcissique ». Il lui apparaît la première fois dans son uniforme gris-bleu, trompeusement rassurant, assis derrière un bureau, calme, feignant de ne pas comprendre l’anglais pour se donner le temps de la traduction pour réfléchir à ses réponses.  « Si nous parvenions à définir psychologiquement ce qu’est le mal, nous pourrions nous assurer qu’une telle atrocité ne survienne jamais plus » explique Kelley. « Disséquer le mal » : ainsi Kelley explique-t-il ses motivations pour participer au procès, des motivations qui n’étaient pourtant pas entièrement nobles. Il reconnaîtra ensuite avoir voulu obtenir un scoop journalistique afin d’écrire un livre. Il chercha à comprendre la mentalité de Göring, à découvrir si les nazis étaient psychologiquement différents du reste de l’humanité, en manifestant à son égard une forme d’empathie au point qu’il enfreignit les règles militaires et servit de messager dans les communications entre Göring, sa femme et sa fille. Kelley passe beaucoup de temps avec cet homme qui semble même le fasciner jusqu’à ce qu’il se retrouve confronté à ces images des camps. La réalité lui apparaît alors. Brutale. Inimaginable. Innommable. Inacceptable. Le cinéma était pour la première fois utilisé comme un élément de preuve permettant de faire condamner des criminels.

    Kelley qui voulait comprendre ce qui distingue les nazis de nous, découvre plus effrayant encore : des personnes capables de crimes atroces comme ceux de Göring sont humaines et, à certains égards, très semblables à nous. Göring est néanmoins plus narcissique que la moyenne, redoutablement manipulateur aussi. Kelley était arrivé à Nuremberg avec ses tests de Rorschach (il était l’un des pionniers de cette technique aux États-Unis) et sa conviction de psychiatre formé à Columbia : Göring va méthodiquement détruire cette certitude. L’intérêt du film provient de cette absence de manichéisme. S’il avait présenté un psychiatre assoiffé de justice, cela n’aurait pas eu l’intérêt et la force que présente cette relation trouble. Bien sûr, cette vision du mal, incarnée par le nazisme, est difficile à entendre et suscite des oppositions sous les traits d’un autre psychiatre, Gilbert (Colin Hanks).

    Le film bascule lors de la diffusion du documentaire Nazi Concentration Camps présenté par l’accusation américaine le 29 novembre 1945. Dans la réalité, le documentaire, insoutenable, durait une heure. L’extrait présenté ici, tout aussi insoutenable, dure six minutes. Évidemment, on peut s’interroger sur ce choix. Faut-il montrer, même en images réelles, l’intransmissible, au risque qu’il soit noyé au milieu de la fiction, au risque qu’il soit perdu et banalisé dans un flux d’images ? Cet extrait constitue en tout cas un véritable tournant, dans le film mais aussi dans le procès puisque, dans le procès de Nuremberg, le cinéma fut pour la première fois utilisé comme un élément de preuve permettant de faire condamner des criminels. Le réalisateur a délibérément caché ces images à ses acteurs jusqu’au jour du tournage, capturant ainsi leurs réactions face à l’horreur.

    L’imaginer aurait-il été plus parlant encore ? Ce fut ainsi le choix de Jonathan Glazer dans La Zone d’intérêt. Ainsi, nous ne voyons rien de ce qui se déroule dans le camp mais nous le devinons. Nous ne distinguons que des objets appartenant aux déportés qui contiennent en eux des destins tragiques et racontent la folie des hommes : un manteau de fourrure, des vêtements d'enfants, des bijoux, ou ce rouge à lèvres appartenant à une déportée qu’Hedwig Höss s’applique soigneusement. Dans cette application en apparence insignifiante s’insinue le souffle glaçant de la mort qui la sous-tend. Le film adopte la retenue qui sied au sujet et au respect des victimes dont l’absence à l’image ne contribue pas à les nier mais n’est que le reflet de ce qu’elles étaient pour leurs bourreaux : des chiffres, des êtres dont on occultait sans état d'âme l'humanité. Le dénouement leur rend la lumière et la dignité. Ce film a été tourné à Auschwitz même, encore une fois avec ce souci, de respect des victimes et de fictionnaliser le moins possible. Pas d’esthétisation. Pas de lumière artificielle. Le sentiment de contemporanéité n’en est que plus frappant.

    Pour la Liste de Schindler, Spielberg avait lui aussi effectué un autre choix. La scène du massacre du ghetto de Cracovie qu’observe Schindler est aussi nécessaire qu’insoutenable (une quinzaine de minutes) entre les exécutions, les médecins et infirmières obligés d’empoisonner les malades dans les hôpitaux pour leur éviter d’être exécutés, les enfants qui fuient et se cachent dans des endroits abominablement improbables, l’impression d’horreur absolue, innommable, de piège inextricable, suffocant. La scène est filmée caméra à l’épaule (comme 40% du film) comme si un reporter parcourait ce dédale de l’horreur et, comme dans tout le film, Spielberg n’en rajoute pas, filme avec (une relative) sobriété cette réalité reconstituée qui dépasse les scénarios imaginaires les plus effroyables. Des valises qui jonchent le sol, un amas de dents, de vêtements, et une fumée qui s’échappe et des cendres qui retombent suffisent à nous faire appréhender l’incompréhensible ignominie. 

    La relation de proximité, dérangeante, entre Göring et Kelley se brise donc ce 29 novembre 1945. Avant cela se déroule une des scènes les plus réussies du film, lorsque l’interprète de Kelley, le Sergent Howard Triest (Leo Woodall) lui raconte son origine juive allemande et le destin tragique de ses deux parents, déportés le 19 août 1942 à Auschwitz-Birkenau. Sur un quai de gare, Kelley découvre l’identité et l’histoire du traducteur qui lui a été assigné. Cette longue scène filmée dans la continuité, la caméra simplement sur son visage, est une des plus bouleversantes du film, et traduit toute l’horreur dissimulée derrière le masque de Göring.

    Vanderbilt n’a pas l’inventivité de Spielberg ou d’un Glazer, néanmoins ce deuxième long-métrage se révèle pédagogique et palpitant. En 2015, il avait réalisé Truth, son premier long-métrage, avec Cate Blanchett et Robert Redford, classé parmi les dix meilleurs films de l’année par le New York Times. Vanderbilt est avant tout connu comme scénariste : Basic de John McTiernan, Zodiac de David Fincher, L’incroyable Spider-Man de Marc Webb, White house down de Roland Emmerich… Et ses talents de scénariste servent indiscutablement Nuremberg qui ne perd jamais de vue son objectif et l’attention du spectateur.

    Pour Nuremberg, il cite comme référence Le Silence des agneaux de Jonathan Demme (1991) qui présente comme similitude cette idée de confrontations dans une cellule entre deux personnages qui explorent la nature du mal. Là aussi, le psychiatre devient progressivement la proie et, bien que libre, peut-être le plus enfermé des deux. Göring n’est pas Hannibal Lecter. Dans chaque entretien, il démontre qu’il est « normal ». C’est précisément là que réside toute l’horreur.

    J’évoquais plus haut La Liste de Schindler. Le conseiller historique fut le même sur Nuremberg que sur le film de Spielberg : Michael Berenbaum. Si les décors de Nuremberg semblent beaucoup plus artificiels, un manteau rouge résonne comme un clin d’œil. Mais là où le regard de Schindler était happé par le manteau rouge d’une petite fille perdue (Spielberg recourt à la couleur comme il le fera à cinq autres occasions dans le film), tentant d’échapper au massacre, lui faisant prendre conscience de l’individualité de ces Juifs qui n’étaient alors pour lui qu’une main d’œuvre bon marché, le manteau rouge est ici celui d’une journaliste qui considère le procès comme un spectacle.

    Dans La Liste de Schindler aussi, une scène avait suscité la controverse, celle lors de laquelle des femmes sont envoyées dans une « douche » à Auschwitz-Birkenau, ignorant si en sortira un gaz mortel. Quand la lumière s’éteint, c’est aussi la certitude du spectateur avant que l’eau ne jaillisse. Scène terrible et par laquelle Spielberg n’a en aucun cas voulu faire preuve d’un suspense malsain mais a brillamment montré quel pitoyable pouvoir sur les vies détenaient les tortionnaires des camps qui, d’un geste à la fois simple et effroyable, pouvaient les épargner ou les condamner.

    Ce moment fondateur de la justice internationale qu’est Nuremberg a inspiré de nombreuses œuvres comme Le Jugement de Nuremberg (1961) de Stanley Kramer avec Spencer Tracy et Marlène Dietrich, Nuremberg (2000) d’Yves Simoneau, mini-série avec Alec Baldwin, et des documentaires de fiction comme récemment le remarquable Au cœur de l’Histoire : Le procès de Nuremberg (2025) d’Alfred de Moutesquiou, Le procès de Nuremberg, les nazis face à leurs crimes (2006) de Christian Delage (travail colossal à partir des 25 heures de rushes filmées par l’équipe de John Ford lors du procès) , la série documentaire de la BBC de 2006, De Nuremberg à Nuremberg (1989) de Frédéric Rossif mais aussi Nuremberg : Its Lesson for Today (1948) par Stuart Schulberg, sous la direction de John Ford. Et évidemment Les Camps de concentration nazis (1945), film réalisé par les services américains pendant le procès, sous la direction de George Stevens, le fameux film qui a été projeté le 29 novembre 1945 dans la salle d’audience provoquant un choc immense.

    La réalisation de Nuremberg est très académique, mais elle correspond à l’objectif pédagogique du film. D’autres films présentaient certes les mêmes vertus, avec des partis pris beaucoup plus radicaux ou singuliers.

    Ainsi, en 2015, avec Le Fils de Saul, László Nemes nous immergeait dans le quotidien d'un membre des Sonderkommandos, en octobre 1944, à Auschwitz-Birkenau. Saul Ausländer est alors membre de ce groupe de prisonniers juifs isolé du reste du camp et forcé d’assister les nazis dans leur plan d’extermination. Il travaille dans l’un des crématoriums où il est chargé de « rassurer » les Juifs qui seront exterminés et qui ignorent ce qui les attend, puis de nettoyer quand il découvre le cadavre d’un garçon en lequel il croit ou veut croire reconnaître son fils. Tandis que le Sonderkommando prépare une révolte (la seule qu’ait connue Auschwitz), il décide de tenter l’impossible : offrir une véritable sépulture à l’enfant afin qu’on ne lui vole pas sa mort comme on lui a volé sa vie, dernier rempart contre la barbarie. La profondeur de champ, infime, renforce cette impression d’absence de lumière, d’espoir, d’horizon, nous enferme dans le cadre avec Saul, prisonnier de l’horreur absolue dont on a voulu annihiler l’humanité mais qui en retrouve la lueur par cet acte de bravoure à la fois vain et nécessaire, son seul moyen de résister. Que d’intelligence dans cette utilisation du son, de la mise en scène étouffante, du hors champ, du flou pour suggérer l’horreur ineffable, ce qui nous la fait d’ailleurs appréhender avec plus de force encore que si elle était montrée. László Nemes s’est beaucoup inspiré de Voix sous la cendre, un livre de témoignages écrit par les Sonderkommandos eux-mêmes.

    Avec le plus controversé La Vie est belle, Benigni avait lui opté pour le conte philosophique, la fable pour démontrer toute la tragique et monstrueuse absurdité à travers les yeux de l’enfance, de l’innocence, ceux de Giosué. Benigni ne rit pas, et à aucun moment, de la Shoah mais utilise le rire, la seule arme qui lui reste, pour relater l’incroyable et terrible réalité et rendre l’inacceptable acceptable aux yeux de son enfant. Benigni cite ainsi Primo Levi dans Si c’est un homme qui décrit l’appel du matin dans le camp. Tous les détenus sont nus, immobiles, et Levi regarde autour de lui en se disant : « Et si ce n’était qu’une blague, tout ça ne peut pas être vrai… » C’est la question que se sont posés tous les survivants : comment cela a-t-il pu arriver ?  Question à laquelle fait écho le « Comment est-ce possible ? » de Kelley après le visionnage du film au procès. Le seul moyen de rester fidèle à la réalité, de toute façon intraduisible dans toute son indicible horreur, était donc, pour Benigni, de la styliser et non de recourir au réalisme.

    Et en 2025, il y eut le marquant La Zone d’intérêt. Rarement un film m’aura autant bousculée, de la première à la dernière seconde, et hantée, des jours après. Cela commence par un écran noir, interminable, tandis que des notes lancinantes et douloureuses viennent déjà heurter notre tranquillité, nous avertir que la sérénité qui lui succèdera sera fallacieuse. La première scène nous donne à voir une image bucolique, celle d’une famille au bord d’une rivière par une journée éclatante. Celle de Rudolf Höss, commandant d’Auschwitz de 1940 à 1943, qui habite avec sa famille dans une villa avec jardin, juste derrière les murs du camp. À qui ignorerait l’histoire (et l’Histoire) et ne serait pas attentif, la vie de cette famille semblerait de prime abord presque « normale ». Un air de vacances et de gaieté flotte dans l’air. Les corps s’exhibent, en pleine santé. Pourtant c’est dans cette normalité, cette banalité que réside toute l’horreur, omniprésente, dans chaque son, chaque arrière-plan, chaque hors-champ. Cette zone d’intérêt, ce sont les quarante kilomètres autour du camp, ainsi qualifiés par les nazis. Une qualification qui englobe déjà le cynisme barbare de la situation.  Avant même le premier plan, ce qui nous interpelle, c’est le son, incessant, négation permanente de la banalité des scènes de la maisonnée. C’est le bruit d’un wagon. Ce sont des cris étouffés. Ce sont des coups de feu. Ce sont des aboiements. Ce sont ces ronronnements terrifiants et obsédants des fours crématoires. Mais c’est l’arrière-plan aussi qui teinte d’horreur tout ce qui se déroule au premier, cette indifférence criante qui nous révulse. C’est la vue de cette cheminée, juste au-dessus du jardin, dont une fumée noire s’échappe, sans répit. Ce sont les barbelés. C’est ce prisonnier qui s’affaire dans le jardin du Commandant. C’est la vue de ces trains qui ne cessent d’arriver. Ce sont ces os que charrie la rivière. L’horreur est là, omniprésente, et pourtant insignifiante pour les occupants de la zone d’intérêt qui vivent là comme si de rien n’était, comme si la mort ne se manifestait pas à chaque seconde. La vie est là dans ce jardin, entre le père qui fume, les pépiements des oiseaux et les cris joyeux des enfants, éclaboussant de son indécente frivolité la mort qui sévit constamment juste à côté. La « banalité du mal » définie par Hannah Arendt représentée dans chaque plan.

    Dans Nuremberg, cette banalité du mal se reflète habilement dans le jeu des acteurs. Russell Crowe, impressionnant, compose un Göring d’une inquiétante séduction, magnétique, charismatique, arrogant, narcissique, mais pas la figure démoniaque que laissait présager la monstruosité ineffable de ses actes. Face à lui, Rami Malek déploie une énergie électrique, est en tension permanente, à la fois déstabilisé, fasciné, charmé même, et enfin horrifié.  En ce personnage s’incarne cette idée : le basculement vers le mal est un danger permanent, et l’éviter est un combat moral de chaque instant. Il choisit finalement de renoncer à son ambition pour le bien commun après avoir été partagé entre la curiosité scientifique, l’ambition personnelle et une certaine fascination. Chaque entretien devient ainsi une partie d’échecs, un duel psychologique dans lequel la domination change progressivement de camp à mesure que l’horreur est révélée.

    Le compositeur Bryan Tyler retrouve James Vanderbilt pour lequel il avait déjà réalisé la musique de Truth : le Prix de la vérité. Bryan Tyler est surtout connu pour ses partitions épiques pour des blockbusters d'action (Fast & Furious, Transformers, The Expendables). Pour Nuremberg, il propose une composition orchestrale marquante et expressive, plus classique, solennelle et sombre, qui évite l’écueil de l’emphase sans pour autant renier tout lyrisme. Si Bryan Tyler n’est pas John Williams, sa musique n’est pas dénuée de puissance et d’inventivité audacieuse, osant aussi des incursions plus modernes avec notamment des claviers qui rappellent la résonance dans le présent des crimes contre l’humanité commis en 1945. 

    La photographie de Dariusz Wolski enveloppe le film dans une atmosphère crépusculaire ; privilégiant des teintes froides, la grisaille mortifère, les couleurs délavées des uniformes. Le scénario de Vanderbilt condense en deux heures un procès qui a duré un an.  Cela induit quelques faiblesses : des personnages féminins désincarnés, une fin avec un parallèle un peu didactique avec le présent sur fond de drapeau américain, la scène de l’exécution dont on se demande s’il était nécessaire de la montrer même si elle dit aussi quelque chose de l’Histoire. La fin nous laisse abasourdis. Par le destin que fut celui de Kelley, l’ironie tragique de son histoire.  Et avec cette citation : « Seules nos actions passées présagent de nos actions à venir. » Elle justifie l’existence d’un tel film qui, malgré quelques défauts, est passionnant.

    Elie Wiesel (survivant d’Auschwitz prix Nobel de la Paix) disait : « Le contraire de l’amour n’est pas la haine, c’est l’indifférence. Le contraire de l’art n’est pas la laideur, c’est l’indifférence. Le contraire de la foi n’est pas l’hérésie, c’est l’indifférence. Et le contraire de la vie n’est pas la mort, c’est l’indifférence. » En s’adressant au grand public, le film peut accompagner la transmission, par les enseignants, de la mémoire du procès, et ainsi lutter contre l'indifférence.

    Alors, pour répondre à la question initiale, oui, il faut et il fallait faire un film sur ce sujet car certes « un certain absolu de l’horreur est intransmissible », forcément, mais cela n’empêche pas d’essayer de raconter pour que justement cet absolu de l’horreur ne se reproduise plus. Tout comme le film de Spielberg avait permis à ceux qui avaient regardé avec des yeux d’enfants éblouis ses précédentes réalisations d’appréhender une horreur que leurs yeux n’auraient peut-être pas rencontrée autrement, trop imperméables à des films comme Nuit et brouillard d’Alain Resnais (1955) ou Shoah de Claude Lanzmann (1985), en transformant  l’histoire de ce procès en face-à-face palpitant, et en « disséquant le mal », Vanderbilt a construit un film qui aurait pu être un dossier juridique et devient un thriller psychologique haletant, vulgarisant des enjeux de droit international et des faits historiques sans jamais en sacrifier la gravité et la solennité. Si Vanderbilt choisit l’académisme pour vulgariser, d’autres cinéastes comme Glazer ont donc choisi des voies plus radicales en faisant éprouver l’horreur par son absence visuelle à l’écran.

    Avec La Zone d'intérêt, Jonathan Glazer réunit dans chaque plan deux mondes qui coexistent, l’un étant une insulte permanente à l’autre.  Si cette famille nous est montrée dans sa quotidienneté, c’est avant tout pour nous rappeler que la monstruosité peut porter le masque de la normalité. Le film s’achève par un écran noir accompagné d’une musique lugubre, là pour nous laisser le temps d’y songer, de nous souvenir, de respirer après cette plongée suffocante, et de reprendre nos esprits et notre souffle face à l’émotion qui nous submerge.

    Chaque film sur la Shoah propose sa propre vision de l’indicible. Certains montrent. D’autres détournent leur caméra. Tous sont confrontés à la même question : comment filmer ce qui excède la fiction ?

    La conclusion de Kelley, publiée en 1947 dans 22 Cells in Nuremberg, fut celle-ci, insupportable à entendre : les dignitaires nazis ne souffraient d’aucune pathologie psychiatrique identifiable. « Des personnalités semblables se trouvent très facilement en Amérique », avait-il conclu. Le mal peut prendre le masque de la normalité, de la séduction, de l’intelligence. Et c’est ce qui est le plus glaçant.

    Ce socle juridique établi à Nuremberg, selon lequel même les plus puissants doivent répondre de leurs actes, continue de structurer notre rapport à la justice internationale. Nuremberg est un film historique aux questionnements philosophiques mais aussi un rappel à la vigilance devant les multiples visages en lesquels peut s’incarner la barbarie, et la nécessité d’une justice internationale pour les démasquer.

    À l’occasion des 80 ans du procès de Nuremberg, plus de 150 salles en France diffuseront le film de Vanderbilt. Il a déjà dépassé le million de spectateurs en Italie. Vous l’aurez compris, je vous recommande ce film dont vous ne verrez pas passer les 2h28 et dont vous ressortirez en vous disant une fois de plus : comment est-ce possible ? Nuremberg, joute psychique passionnante mais surtout confrontation avec le passé nécessaire et indispensable, rappelle une vérité que l’Histoire ne cesse de confirmer : le mal ne surgit pas forcément sous des traits monstrueux. Il avance masqué, séduisant même parfois. Et il se consolide bien souvent dans l’indifférence. Le film joue certes avec l’idée de spectacle évoquée en introduction mais cette capacité à captiver sert aussi le devoir de mémoire et ne trahit pas la réalité de l’atrocité qu’il cherche à transmettre. Si « l’absolu de l’horreur est intransmissible », l’oubli tout comme la mémoire sont transmissibles. Face à cette menace insidieuse de l’oubli, le film de Vanderbilt nous rappelle que la justice et la mémoire ne sont jamais acquises, et que ce sont des combats permanents. Réaliser un film sur le procès de Nuremberg, ce n’est pas seulement braquer des projecteurs sur le passé, c’est aussi interroger notre présent et éprouver notre vigilance.

  • Avant-première - Critique - "Les Misérables" de Tom Hooper avec Hugh Jackman, Russell Crowe, Anne Hathaway, Amanda Seyfried, Eddie Redmayne…

    miserables.jpg

    « Les Misérables » par Tom Hooper, « Gatsby le magnifique » par Baz Luhrmann, « L’écume des jours » par Michel Gondry : 2013 sera l’année des chefs d’œuvre de la littérature adaptés au cinéma. Si les adaptations foisonnent chaque année, celles-ci présentent la particularité d’être particulièrement attendues, chacune pour des raisons différentes. Pour ce qui concerne « Les Misérables », il s’agira de la 42ème adaptation du roman de Victor Hugo, réalisée cette fois par Tom Hooper (dont le précédent film « Le Discours d’un roi » avait été 12 fois nommé aux Oscars et notamment récompensé de ceux du meilleur film et de meilleur réalisateur) mais aussi l’adaptation de la comédie musicale d'abord mise en scène par Robert Hossein à Paris en 1980,  (re)créée au Barbican Theatre de Londres le 8 octobre 1985 mais qui surtout, 27 ans après sa création londonienne, détient un record de longévité et de popularité inégalés dans le monde entier. Le scénario est signé ici William Nicholson d'après la comédie musicale éponyme précitée de Claude-Michel Schönberg, Alain Boublil et Herbert Kretzmer.

     Une adaptation doit toujours relever d’une symbiose fragile : entre l’interprétation et le point de vue sur une œuvre et la fidélité à l’auteur. Alors, en l’occurrence, est-ce une réussite ? Tom Hooper est-il parvenu à traduire toute la puissance émotionnelle, le discours social, philosophique, romantique des « Misérables » sans trahir l’essence de l’œuvre de Victor Hugo ? Etant toujours inquiète quand un tel chef d’œuvre est adapté au cinéma, et  pas vraiment une inconditionnelle des comédies musicales, c’est avec réticence que je suis allée à la rencontre des ces « Misérables »…

    1815.  Après 19 ans de bagne, le prisonnier 24601, Jean Valjean (Hugh Jackman),  est relâché en liberté conditionnelle par Javert (Russell Crowe) chargé de la main-d’œuvre carcérale. Huit ans plus tard, ayant brisé sa conditionnelle, Jean Valjean est devenu un Maire de village et directeur d’usine respecté. Fantine (Anna Hathaway), une de ses ouvrières,  travaille durement pour que sa fille illégitime,  Cosette, bénéficie d’une éducation décente. Renvoyée pour avoir refusé les avances du contremaitre de l’usine et suite à la révélation de son secret par les autres ouvrières, Fantine doit vendre ses cheveux, ses dents et son corps pour gagner de l’argent et en envoyer à sa fille. C’est parmi les prostituées que Valjean la retrouve et lui promet de sauver Cosette de son destin tragique. Cette dernière se trouve chez les Thénardier (Helena Bonham Carter et Sacha Baron Cohen), deux escrocs tenanciers d’une auberge qui l’exploitent impitoyablement. Valjean va alors l’emmener et la prendre sous sa protection tandis que Javert le poursuit inlassablement…

    misrables10.jpg

    Dans « Le Discours d’un roi », Tom Hooper avait fait le judicieux  choix de l’intime, le monde extérieur et ses rumeurs étant étouffés par l’atmosphère ouatée et non moins redoutable des allées du pouvoir, filmant ce roi à portée d’homme avec ses angoisses et ses failles. Il n’apparaissait alors pas comme le puissant lointain éloigné de nous historiquement et humainement mais comme un homme devant affronter ses faiblesses en lesquelles chacun pouvait se reconnaître, Hooper mettant ainsi l’accent sur la résonance universelle de ces dernières. Et c’est finalement le même parti pris que celui de Tom Hooper pour ces « Misérables ». Tout en n’oubliant jamais le souffle épique de l’œuvre d’Hugo, il met avant tout l’accent sur son universalité et son humanité. La parole (chantée certes) est donc ici aussi, comme dans « Le Discours d’un roi », au centre du film. La détresse, la combattivité, le courage, l’amour proclamés en chansons par les personnages, sont filmés en gros plan, ce qui renforce le caractère d’universalité et d’intemporalité de ce roman de 1862. Quel meilleur moyen pour rendre hommage à l’œuvre d’Hugo ?

     Plutôt que de faire des mouvements de caméra grandiloquents et permanents pour donner une illusion de sens et pour anticiper toute accusation de théâtre filmé comme en abuse par exemple Baz Luhrmann, Tom Hooper a compris que c’était en leurs âmes que se centraient les combats de ses personnages, en plus des combats pour la liberté et l’égalité qui se livrent sur les barricades, ce qui n’empêche d’ailleurs pas certains plans plus larges, d’autant plus magnifiques et significatifs qu’ils sont d’une rareté avisée, parfois d’ un souffle épique d’une beauté ravageuse.

    misrables8.jpg

    Plutôt que de créer des décors strictement réalistes, Tom Hooper avec l’aide notamment de sa chef décoratrice Eve Stewart et du directeur de la photographie Danny Cohen, a auréolé ce réalisme de couleurs grisâtres, d’une théâtralité revendiquée et d’une poésie sombre qui ne sont pas sans rappeler la beauté désenchantée du réalisme poétique des films de Marcel Carné, procurant au film une  vraie «gueule d’atmosphère ». Y évoluent des personnages vêtus de costumes avec des dominantes de bleu, blanc, rouge qui rappellent leur combat mais aussi le célèbre « La Liberté guidant le peuple », le tableau de 1830 d’Eugène Delacroix dont Hugo s’est lui-même inspiré pour l’écriture des « Misérables » et auquel certains plans font explicitement référence.

    Bien sûr, la comédie musicale et donc le film ont pris des libertés avec le roman notamment en oubliant Waterloo (là où aussi Thénardier rencontre le père de Marius), l’évasion des galères, et Gavroche (étonnant Daniel Huttlestone) n’est pas immédiatement identifié comme le fils des Thénardier mais l’essentiel, l’âme, la beauté des personnages, l’humanité, le courage et la force de Valjean sont là et les thématiques de l’œuvre subtilement et magnifiquement mises en exergue.

    misrables5.jpg

    La force épique nous saisit d’ailleurs dès les spectaculaires premières secondes qui nous montrent Jean Valjean au bagne face à un Javert intraitable  mais Hooper n’a pas oublié que, comme l’écrit Hugo, « Les grands dangers sont au dedans de nous». Alors, certes, il met en scène le combat  social et politique (n’oublions pas que Hugo était avant tout un auteur engagé et qu’il fut contraint 20 ans à l’exil), le combat entre Javert et Valjean mais surtout  le combat des âmes et des contradictions humaines. Le combat de Jean Valjean entre le bien et le mal, sa rédemption jusqu'à son abnégation. Le combat de Javert entre le respect obsessionnel de la loi et l’indulgence morale que lui inspirera finalement Valjean, entre le devoir et la morale. Le combat entre la politique et l’amour pour Marius. Le combat des amours contrariées de Fantine ou Eponine.

    misrables7.jpg

    A l’intelligence de la mise en scène, la puissance de la musique (tant pis si certains esprits cyniques et sinistres la trouvent sirupeuse), s’allient des performances d’acteurs impressionnantes avec un Hugh Jackman exceptionnel conciliant qualité du chant et de l’interprétation et devenant un Valjean par exemple très différent de Jean Gabin dans le film de Le Chanois de 1958 ou de Belmondo dans le film de Lelouch de 1995, moins en force physiquement peut-être mais d’une humanité brute et poignante. Je suis plus réservée sur le choix de Helena Bonham Carter et surtout de l’insignifiant Sacha Baron Cohen en Thénardier, lâches, vénaux et égoïstes mais surtout ici habillés et traités comme des personnages clownesques sans doute pour créer une respiration mais ce qui les rend finalement plus ridicules que redoutables, et finalement moins méprisables que dans le roman. Parmi le reste de la distribution, Eddie Redmayne (découvert dans « My week with Marilyn » de Simon Curtis dont il était la révélation) est un excellent Marius passionné, idéaliste et amoureux de la jeune Cosette (lumineuse et naïve Amanda Seyfried).

    misrables6.jpg

     Quelle judicieuse idée en tout cas que d’avoir demandé aux acteurs d’interpréter en direct leurs chansons sur le plateau, cela contrebalance l’aspect artificiel du chant, renouvelle la comédie musicale au cinéma et s’il faut quelques secondes pour s’accoutumer à ce que tout soit chanté et à ce que la musique ne s’interrompe jamais, on oublie rapidement qu’il ne s’agit pas là de dialogues classiques grâce à l’interprétation, la discrétion habile de la caméra qui sait s’envoler quand il le faut, et le texte qui réinterprète Hugo sans le trahir.

    misrables9.jpg

    « Les Misérables » récoltent 8 nominations aux Oscars : meilleur film, meilleur acteur, meilleure actrice dans un second rôle meilleurs décors, meilleurs costumes, meilleurs maquillages et coiffures, meilleur mixage de son, meilleure chanson et il semblerait qu’Anne Hathaway, il est vrai ici Fantine époustouflante et bouleversante notamment dans son interprétation de « I Dreamed a Dream », soit favorite. Après « Django unchained » de Tarantino et « Lincoln » de Spielberg (également nommés, avec 12 nominations pour le second), et maintenant avec ces « Misérables », entre lesquels il me serait bien difficile de choisir (de même qu’il sera difficile de départager Hugh Jackman et Daniel Day-Lewis en Lincoln), quel début d’année cinématographique enthousiasmant, après une année 2012 cinématographiquement médiocre !

    Un film d’une force émotionnelle rare qui a eu l’intelligence de ne jamais sacrifier les fondements de l’œuvre à l’impératif du divertissement et qui rend hommage à l’œuvre d’Hugo, traduisant sans les trahir son intemporalité et son universalité, son caractère à la fois romanesque, réaliste et épique, mais surtout la beauté de ses personnages, les combats auxquels leurs âmes tourmentées et la triste fatalité et leurs rêves brisés les confrontent. J’ai été emportée par cette adaptation à la fois originale et respectueuse de l’essence et l’âme des « Misérables ». Ne manquez pas ce grand et beau spectacle qui, je l’espère, vous donnera envie de relire Hugo et, en attendant sa sortie, allez voir la magnifique adaptation de « L’homme qui rit » par Jean-Pierre Améris, un autre roman de Victor Hugo, certes moins connu mais qui a aussi énormément inspiré le cinéma, une histoire d’amour absolu, idéalisée, universelle traitée comme un enchantement mélancolique et comme un conte funèbre et envoûtant.  

    Sortie en salles : le 13 février 2013

  • Avant-première –Critique-« Les trois prochains jours » de Paul Haggis, remake de « Pour elle » de Fred Cavayé

    P1020991.JPG

    prochain.jpg

    C’est le 8 décembre que sortira en salles « Les trois prochains jours » de Paul Haggis, remake de l’excellent « Pour elle » de Fred Cavayé, lequel vient justement de sortir le décevant « A bout portant ». Dans les trois cas, il s’agit pour un homme ordinaire plongé dans une situation extraordinaire de sauver sa femme dans un court laps de temps. Toute comparaison hitchcockienne s’arrêtera là…

    A l’occasion de cette avant-première, Paul Haggis était cette semaine au Gaumont Parnasse pour présenter son film mais aussi pour une passionnante master class (dont vous pouvez retrouver mes vidéos en cliquant ici).

    Dans « Les trois prochains jours », John Brennan (Russell Crowe), sa femme Lara (Elisabeth Banks) et leur enfant vivent apparemment heureux dans le meilleur des mondes. Enfin, pas vraiment le meilleur des mondes puisqu’une femme est assassinée, un meurtre pour lequel Lara est arrêtée. Elle nie mais elle est condamnée. Son fils s’éloigne de plus en plus d’elle et trois ans après la condamnation, John continue à se battre pour prouver l'innocence de sa femme. Lorsque leur dernière tentative d'appel échoue, Lara s'enfonce dans la dépression et tente même de mettre fin à ses jours.  Pour John, il n’y a donc plus qu’une seule issue : la faire évader. Sa dernière chance.

     A première vue, le pitch est le même que celui de l’original de Fred Cavayé dans lequel Lisa (Diane Krüger) et Julien (Vincent Lindon) formaient un couple heureux et amoureux, avec leur fils Oscar. Un matin, brusquement, leur vie basculait dans l’absurdité et l’horreur lorsque la police débarquait chez eux pour arrêter Lisa, accusée de meurtre puis condamnée à vingt ans de prison. Julien, professeur et fils mal aimé de son état, était alors être prêt à tout pour  la faire évader.

    Aussi talentueux que soit Paul Haggis en tant que scénariste, cela fonctionne pourtant moins bien que dans l’original. Tout d’abord, même si j’ai horreur des films qui se réduisent à un slogan celui de « Pour elle »  « Jusqu’où iriez-vous par amour?»  était terriblement efficace. C’était pour elle que Julien allait au-delà des frontières. De la raison. De la légalité. Du Bien et du Mal. C’est également « pour elle » qu’agit John mais l’accent est ici davantage mis, à l’image du titre, sur le temps imparti. Il semble davantage agir contre le temps et pour son fils que « pour elle ».  Par ailleurs, là où Vincent Lindon était montré immergé dans son milieu professionnel, en tant que professeur, renforçant la crédibilité du personnage, Russell Crowe (qu’il est d’emblée plus difficile d’imaginer dans ce rôle) ne l’est montré que furtivement, si bien que le fossé entre sa vie d’avant et l’acte qu’il commet et la violence dans laquelle il bascule est moins important, et donc moins fort à l’écran.

    Comme Fred Cavayé, Paul Haggis s’est beaucoup attaché à créer une sensation d’enfermement, faisant de Pittsburgh un personnage à part entière. Lors de la master class, Paul Haggis a ainsi expliqué que la ville était comme une forteresse et que, lorsque John tente de s’enfuir, la ville se referme comme une prison sur lui.

    Malheureusement Russel Crowe n’a pas ce mélange de force et de fragilité, de détermination et de folie que Vincent Lindon dégageait pour ce rôle occupant, consumant, magnétisant l’écran et notre attention, tellement le personnage qu’il incarnait, à qui il donnait corps (sa démarche, son dos parfois voûté ou au contraire droit menaçant, ses regards évasifs ou fous mais suffisamment nuancés dans l’un et l’autre cas ) et vie semblaient ne pouvoir appartenir à aucun autre. Il est d’ailleurs intéressant de voir que Russell Crowe reproduit cette démarche mais contrairement à ce que souhaitait Paul Haggis ne me semble pas « disparaître dans le rôle» mais toujours porter avec lui sa mythologie d’acteur.

    En nous montrant cet homme lui aussi dans une prison,  celle de sa folie amoureuse (pléonasme ou antithèse : à vous de voir), celle de son incommunicabilité de sa douleur (avec son père, notamment), Paul Haggis nous le désigne comme  lui aussi enfermé, dans son cauchemar, si bien que la vie extérieure est à dessein ici totalement absente. La relation paternelle est aussi au centre de l’histoire. Ce sont aussi deux pères (comme dans l’original) qui vont très loin par amour. A leur manière.

    L’adaptation de Paul Haggis est davantage un film d’action qu’un thriller sentimental. Paul Haggis, avec cette version plus longue de 40 minutes que l’original, s’est davantage concentré sur le thème de la croyance, John croyant en elle envers et contre tout et tous. Un parti pris intéressant qui évite l’écueil du manichéisme mais qui ne diffère pas suffisamment de celui de l’original pour y apporter réellement un supplément d’âme ou de noirceur. Un film prenant, au moins, qui sera sans doute même haletant pour ceux qui n’ont pas vu l’original que je lui préfère néanmoins.

    Je vous laisse découvrir dans ma note précédente les vidéos de la master class.  Outre de précieux conseils aux scénaristes et autres artisans du cinéma en devenir comme croire en l’impossible et faire de ce que l’on souhaite créer une obsession (conseils suivis à la lettre par moi-même avant même qu'il les ait délivrés:-)), il est revenu sur sa prestigieuse carrière…

    Lien permanent Imprimer Catégories : CRITIQUES DES FILMS A L'AFFICHE EN 2010 Pin it! 2 commentaires