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Bertrand Tavernier : "La mort en direct" et "La Princesse de Montpensier"

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Un quotidien a décidé de « rendre hommage » à Bertrand Tavernier en évoquant un « cinéma pesant », « lourd et poussiéreux » (parmi d’autres amabilités). Sans doute faut-il furieusement envier son érudition cinéphilique (avec laquelle personne ou presque ne peut rivaliser) et son talent et se croire détenteur d'un pseudo "bon goût" pour tomber ainsi dans la mesquinerie vengeresse, et ainsi vouloir claquemurer dans des clichés un cinéaste qui se singularisait justement par son éclectisme et par la diversité des genres auxquels appartiennent ses films. À chaque fois que j’ai eu le plaisir de l’entendre (je me souviens notamment d’une mémorable leçon de cinéma au Champs-Elysées Film Festival en juin 2014 - à retrouver ici avec quelques vidéos- et de sa présentation du « Jour se lève » de Marcel Carné mais aussi de cette rencontre avec Almodovar à Lyon, ou encore de l’avoir entendu présenter un documentaire au Festival de Cannes), son enthousiasme était toujours aussi intarissable et communicatif, et sa cinéphilie impressionnante.

J’ai ainsi eu envie d’évoquer ici deux films qui témoignent au contraire de la modernité de son cinéma : « La Princesse de Montpensier ». Et « La mort en direct » qui avait justement été projeté à l’occasion de cette leçon de cinéma au Champs-Elysées Film Festival.  Mais j’aurais pu aussi vous parler de celui qui figure parmi les films de mon panthéon cinématographique, « La vie et rien d’autre » (que je vous recommande aussi de voir).  « Mes films ne sont pas des coups de gueule mais en état d’admiration pour les personnages qui résistent », « Je fais des films parce que je suis éperdu d’admiration devant mes personnages. » disait-il ainsi. Tous ses films témoignent en effet de cette empathie pour les personnages comme celui incarné par Mélanie Thierry dans « La Princesse de Montpensier ».

LA PRINCESSE DE MONTPENSIER

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Après 20 ans d'absence, "La Princesse de Montpensier" marquait le grand retour de Bertrand Tavernier à Cannes et sa quatrième sélection en compétition après « Une semaine de vacances », « Un dimanche à la campagne » et « Daddy Nostalgie ». Avec cette adaptation d'une nouvelle éponyme de

Madame de Lafayette, après « Dans la brume électrique » Bertrand Tavernier revenait en France pour changer une nouvelle fois de registre et raconter la métamorphose d'une jeune fille noble, Marie de Mézières (Mélanie Thierry) dans la France du XVIème siècle, agitée par la guerre entre catholiques et protestants. Autour d'elle, sur fond de guerres de religions, gravitent le duc de Guise (Gaspard Ulliel), le Prince de Montpensier (Grégoire Leprince-Ringuet) auquel elle est mariée contre son gré, le comte de Chabannes (Lambert Wilson) et le Duc d'Anjou (Raphaël Personnaz). Bertrand Tavernier revient à un genre qui lui a souvent réussi, le film historique. Comme dans « La Princesse de Clèves », le plus célèbre roman de Madame de Lafayette, l'amour est ici à nouveau un péril à une époque où les mariages étaient dictés et décidés par l'intérêt. Bertrand Tavernier a pris pas mal de liberté avec le texte original pour y apporter sa vision et sa modernité. Sur fond de brutalité et de guerre de religions, c'est le combat d'une jeune femme entre ses désirs, son éducation et ses devoirs. Le film est empreint de cette retenue qui seyait à l'époque que certains assimilèrent à un manque de fièvre mais qui rend au contraire plus bouleversants encore le dénouement et l'émotion qui vous saisit  puisque c'est après la mort de celui-ci (je ne vous dirais pas qui) que Marie de Mézières comprend la profondeur de l'amour de celui qu'elle a trop souvent ignoré, prêt pour elle à tous les sacrifices, même à la voir libre et amoureuse d'un autre alors que les autres voulaient uniquement la posséder comme une propriété. Avec son coscénariste Jean Cosmos, Bertrand Tavernier a donc fait de ce roman du XVIIème siècle un film intemporel (comme le thème de la perte des illusions et de l'innocence que symbolise cette princesse de Montpensier qui aime follement et vit dans ses rêves), lyrique, romantique et romanesque, tout en décrivant la violence d'une époque, destructrice pour les sentiments plus nobles et passionnés qu'elle muselait, et la théâtralité impitoyable de la cour. Les chevauchées fantastiques magnifiquement filmées sur la musique envoûtante de Philippe Sarde,


la sublime photographie de Bruno de Keyzer, l'élégance des dialogues et de la mise en scène en font un film d'une âpre beauté dont la fièvre contenue explose au dénouement en un paradoxal et tragique silence. Une réussite d’autant quand on sait les difficultés connues par Eric Heumann pour produire ce film.

LA MORT EN DIRECT

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Un futur proche. La science a réussi à vaincre la plupart des maladies. Katherine Mortenhoe (Romy Schneider), écrivain (qui tire son inspiration d’un ordinateur qui n’a rien à envier au logiciel de « Her »), apprend qu’elle est atteinte d’une maladie incurable et qu’il ne lui reste plus que quelques semaines à vivre. Elle est contactée par une chaîne de télévision qui souhaite la filmer pour son émission « La Mort en direct ». Refusant l’offre, elle sera filmée à son insu par Roddy ( Harvey Keitel), un cameraman, grâce à une caméra implantée dans son cerveau. Ce qui frappe d’abord, c’est à quel point ce film sorti en 1980 est (tristement) visionnaire. Cette société voyeuriste dans laquelle l’imaginaire n’a plus sa place et cette télévision cynique prête à tout pour de l’audience ressemblent furieusement aux nôtres. Tout est résumé dans ce titre terrifiant. Bertrand Tavernier, dans ce film (coécrit avec David Rayfiel, d’après le roman The Continuous Katherine Mortenhoe, or The Unsleeping Eye de David Compton), à l’inverse de la télévision dont il dépeint l’obscénité fait preuve d’énormément de délicatesse vis-à-vis de ses personnages ne montrant jamais les scènes dont cette télévision poubelle se délecte. Sa caméra se fait aussi douce et caressante que celle de l’émission « La mort en direct » est avide, carnassière, impudique. Le personnage de Katherine n’est jamais larmoyant mais combatif et fier. Romy Schneider est une fois de plus parfaite pour incarner la force, la vigueur, la révolte de cette femme pleine de vie à tel point qu’elle donne la sensation que personne d’autre qu’elle n’aurait pu interpréter ce rôle. Le film a été tourné à Glasgow, dans un décor intemporel, grisâtre, ce qui rajoute à l’impression de contemporanéité. Plus de vingt ans avant son apparition, Bertrand Tavernier signe un film d’anticipation qui, avant son éclosion, évoque toute la perversité de la télé-réalité (de manière d’autant plus brillante que le spectateur du film se retrouve lui aussi dans la situation du spectateur de « La mort en direct ») avec une acuité étonnante. Le film n’est pas que cela, c’est aussi une très belle histoire d’amour(s) non dénuée d’humour. Un film qui, s’il sortait aujourd’hui, semblerait encore d’une étonnante modernité, porté par l’intelligence de la réalisation, la malice de l’écriture (par exemple, à la fin du film, le personnage joué par Max von Sydow raconte le destin de Robert De Bauléac, un compositeur médiéval dont il écoute une œuvre. Bertrand Tavernier, lors de sa master class, avait ainsi raconté que, lors de la sortie du film, des mélomanes en cherchèrent des copies…introuvables. Et pour cause ! En effet, Robert de Bauléac n’a jamais existé et a été totalement inventé, la composition étant celle d’Antoine Duhamel, auteur de la bande musicale de La Mort en direct) et des acteurs incandescents. Un film effroyablement visionnaire qui apporte une pierre de plus à l’éclectique édifice qu’est l’incroyable filmographie de Bertrand Tavernier. Pour la scène finale (interprétée remarquablement par Max Von Sydow), il avait ainsi raconté avoir pensé à Delon qui, avec « énormément de classe », avait décliné l’offre car estimant que cela  « mettrait le spectateur sur une mauvaise piste » et « nuirait au film. »

 

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