51e Festival du Cinéma Américain de Deauville (compétition) - Critique de THE CHRONOLOGY OF WATER de Kristen Stewart (11/09/2025)

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Cette année, deux actrices présentaient leur premier long métrage en compétition au Festival du Cinéma Américain de Deauville : Kristen Stewart avec The Chronology of Water et Scarlett Johansson avec Eleanor the Great. Deux propositions que tout oppose dans leur forme, mais qui se rejoignent dans leur désir de faire émerger des blessures longtemps condamnées au silence. Là où Scarlett Johansson choisit l'épure et la douceur, Kristen Stewart emprunte un chemin autrement plus accidenté, où chaque image semble porter la trace d'un combat intérieur.

Synopsis : Ayant grandi dans un environnement ravagé par la violence et l’alcool, la jeune Lidia peine à trouver sa voie. Elle parvient à fuir sa famille et entre à l’université, où elle trouve refuge dans la littérature. Peu à peu, les mots lui offrent une liberté inattendue…

Adapté de l'œuvre autobiographique de Lidia Yuknavitch, le film refuse toute progression linéaire. Il épouse les mouvements de la mémoire, avec ses surgissements, ses fractures, ses retours en arrière et ses zones d'ombre. Kristen Stewart ne raconte pas un traumatisme : elle tente d'en retrouver les secousses, les éclats, les déformations. Son cinéma épouse ainsi les mécanismes d'un esprit qui cherche moins à se souvenir qu'à survivre.

Cette approche donne naissance à une mise en scène profondément sensorielle. Les images semblent parfois se heurter les unes aux autres, le montage avance par associations, les sons débordent le cadre, comme si le film cherchait moins à illustrer une histoire qu'à faire ressentir ce qui échappe aux mots. Cette liberté formelle pourra désarçonner. Elle possède pourtant sa propre nécessité.

Car The Chronology of Water parle avant tout de la création. De cette faculté qu'ont les livres, l'écriture et l'imagination de transformer ce qui détruit en une matière vivante. Une phrase résonne comme un manifeste : « Disparaître dans l'imagination. » Elle éclaire tout le film. Disparaître pour pouvoir enfin se reconstruire. Se perdre dans les mots afin de retrouver une voix que la violence avait confisquée.

Cette volonté d'aller jusqu'au bout de son geste artistique donne parfois au film un caractère excessif. Kristen Stewart préfère manifestement le débordement au contrôle, l'intuition à la démonstration. Tout n'atteint pas la même intensité, certaines séquences auraient gagné à davantage de respiration, mais cette absence de compromis fait aussi la singularité de son premier long métrage. On y sent une cinéaste qui cherche déjà son propre langage plutôt qu'une réalisatrice soucieuse de rassurer son public.

Face à cette matière brûlante, Imogen Poots livre une interprétation d'une remarquable générosité. Son visage devient le lieu où se déposent les blessures invisibles, les élans de révolte, les instants d'abandon comme les timides renaissances. Elle traverse le film avec une implication qui ne relève jamais de la performance démonstrative mais d'un engagement total.

Lors de la rencontre organisée avec les spectateurs de Deauville après la projection, Kristen Stewart évoquait Andreï Tarkovski parmi les cinéastes qui l'ont nourrie, avant d'ajouter que les films devaient « nous aider à nous comprendre nous-mêmes ». Cette phrase résume sans doute le mieux son ambition. The Chronology of Water ne prétend pas apporter des réponses. Il ouvre un espace où les blessures peuvent enfin être regardées autrement.

Âpre, parfois déroutant, souvent d'une beauté saisissante, ce premier film annonce surtout la naissance d'une véritable voix de cinéaste. Une voix encore indocile, parfois débordante, mais déjà profondément singulière. Et c'est peut-être là sa plus grande réussite : rappeler que le cinéma, comme la littérature, peut offrir un refuge lorsque les mots du quotidien ne suffisent plus à dire l'indicible.

 

23:52 Écrit par Sandra Mézière | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer | | Pin it! | |