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  • Critique - "Sur la route de Madison" de Clint Eastwood (ce soir, sur France 3, à 20H35)

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    (Ne lire cette critique qu'après avoir vu le film si vous ne l'avez pas vu...).

    L’éphémère peut avoir des accents d’éternité. Qyatre jours, quelques heures peuvent changer, illuminer et sublimer une vie. Du moins, Francesca Johnson (Meryl Streep)  et Robert Kincaid (Clint Eastwood) le croient-il et le spectateur aussi, forcément, inévitablement, après ce voyage bouleversant sur cette route de Madison qui nous emmène bien plus loin que sur ce chemin poussiéreux de l’Iowa.

    Caroline et son frère Michael Johnson  reviennent dans la maison où ils ont grandi pour régler la succession de leur mère, Francesca. Mais quelle idée saugrenue a-t-elle donc eu de vouloir être incinérée et d’exiger de faire jeter ses cendres du pont de Roseman, au lieu d’être enterrée auprès de son défunt mari ? Pour qu’ils sachent enfin qui elle était réellement, pour qu’ils comprennent, elle leur a laissé une longue lettre qui les ramène de nombreuses années en arrière, un été de 1965… un matin d’été de 1965, de ces matins où la chaleur engourdit les pensées, et réveille parfois les regrets. Francesca est seule. Ses enfants et son mari sont partis pour un concours agricole, pour quatre jours, quatre jours qui s’écouleront probablement au rythme hypnotique et routinier de la  vie de la ferme sauf qu’un photographe au National Geographic, Robert Kincaid, emprunte la route poussiéreuse pour venir demander son chemin. Sauf que, parfois, quatre jours peuvent devenir éternels. Avec Robert Kincaid, c’est l’ailleurs qui fait immersion dans la vie endormie de Francesca.

    Sur la route de Madison aurait alors pu être un mélodrame mièvre et sirupeux, à l’image du best-seller de Robert James Waller dont il est l’adaptation. Sur la route de Madison est tout sauf cela. Chaque plan, chaque mot, chaque geste suggèrent l’évidence de l’amour qui éclôt entre les deux personnages. Ils n’auraient pourtant jamais dû se rencontrer : elle a une quarantaine d’années et, des années auparavant, elle a quitté sa ville italienne de Bari et son métier de professeur pour se marier dans l’Iowa et y élever ses enfants. Elle n’a plus bougé depuis. A 50 ans, solitaire, il n’a jamais suivi que ses désirs, parcourant le monde au gré de ses photographies. Leurs chemins respectifs ne prendront pourtant réellement sens que sur cette route de Madison. Ce jour de 1965, ils n’ont plus d’âge, plus de passé, juste cette évidence qui s’impose à eux et à nous, transparaissant dans chaque seconde du film, par le talent du réalisateur Clint Eastwood. Francesca passe une main dans ses cheveux, jette un regard nostalgico-mélancolique vers la fenêtre alors que son mari et ses enfants mangent, sans lui parler, sans la regarder: on entrevoit déjà ses envies d’ailleurs, d’autre chose. Elle semble attendre Robert Kincaid avant même de savoir qu’il existe et qu’il viendra.

    Chaque geste, simplement et magnifiquement filmé, est empreint de poésie, de langueur mélancolique, des prémisses de leur passion inéluctable : la touchante maladresse avec laquelle Francesca indique son chemin à Robert; la jambe de Francesca frôlée furtivement par le bras de Robert;  la main de Francesca caressant, d'un geste faussement machinal, le col de la chemise de Robert assis, de dos, tandis qu’elle répond au téléphone; la main de Robert qui, sans se retourner, se pose sur la sienne; Francesca qui observe Robert à la dérobée à travers les planches du pont de Roseman, puis quand il se rafraîchit à la fontaine de la cour; et c’est le glissement progressif vers le vertige irrésistible. Les esprits étriqués des habitants renforcent cette impression d’instants volés, sublimés.

    Francesca, pourtant, choisira de rester avec son mari très « correct » à côté duquel son existence sommeillait, plutôt que de partir avec cet homme libre qui « préfère le mystère » qui l’a réveillée, révélée, pour ne pas ternir, souiller, ces 4 jours par le remord d’avoir laissé une famille en proie aux ragots. Aussi parce que « les vieux rêves sont de beaux rêves, même s’ils ne se sont pas réalisés ». 

     Et puis, ils se revoient une dernière fois, un jour de pluie, à travers la vitre embuée de leurs voitures respectives. Francesca attend son mari dans la voiture. Robert est dans la sienne. Il suffirait d’une seconde… Elle hésite. Trop tard, son mari revient dans la voiture et avec lui : la routine, la réalité, la raison.  Puis, la voiture de Francesca et de son mari suit celle de Robert. Quelques secondes encore, le temps suspend son vol à nouveau, instant sublimement douloureux. Puis, la voiture s’éloigne. A jamais. Les souvenirs se cristalliseront au son du blues qu’ils écoutaient ensemble, qu’ils continueront à écouter chacun de leur côté, souvenir de ces instants immortels, d’ailleurs immortalisés des années plus tard par un album de photographies intitulé « Four days ». Avant que leurs cendres ne soient réunies à jamais du pont de Roseman.  Avant que les enfants de Francesca ne réalisent son immense sacrifice. Et  leur passivité. Et la médiocrité de leurs existences. Et leur envie d'exister, à leur tour. Son sacrifice en valait-il la peine ? Son amour aurait-il survécu au remord et au temps ?...

    C dénouement sacrificiel est d’une beauté déchirante : avec la pluie maussade et inlassable, le blues évocateur, la voix tonitruante de ce mari si « correct » qui ignore que devant lui, pour sa femme, un monde s’écroule et la vie, fugace et éternelle, s’envole avec la dernière image de Robert Kincaid, dans ce lieu d’une implacable banalité soudainement illuminé puis éteint. A jamais. Un  tel amour aurait-il survécu aux remords et aux temps ? Son sacrifice en valait-il la peine ? Quatre jours peuvent-ils sublimer une vie ?

    Sans esbroufe, comme si les images s’étaient imposées à lui avec la même évidence que l’amour s’est imposé à ses protagonistes, Clint Eastwood filme simplement, majestueusement, la fugacité de cette évidence. Sans gros plan, sans insistance, avec simplicité, il nous fait croire aux« certitudes qui n’arrivent qu’une fois dans une vie » ou nous renforce dans notre croyance qu’elles peuvent exister, c'est selon. Peu importe quand. Un bel été de 1965 ou à un autre moment. Peu importe où. Dans un village perdu de l’Iowa ou ailleurs. Une sublime certitude. Une magnifique évidence. Celle d’une rencontre intemporelle et éphémère, fugace et éternelle. Un chef d’œuvre d’une poésie sensuelle et envoûtante.  A voir et revoir absolument.

    En complément:

    Ma critique de la pièce "Sur la route de Madison" avec Mireille Darc et Alain Delon

    Critique de "Gran Torino" de Clint Eastwood

    Critique de "Au-delà" de Clint Eastwood

    Critique de "J. Edgar' de Clint Eastwood

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  • Théâtre - « Les Liaisons dangereuses » au Théâtre de l’Atelier : interview de John Malkovich et critique de la pièce

    Vingt-quatre ans après avoir interprété Valmont dans le magnifique film de Stephen Frears « Les Liaisons dangereuses », adapté du chef d’œuvre éponyme de Choderlos de Laclos, John Malkovich le met aujourd’hui en scène, au Théâtre de l’Atelier.   Une idée qu’il a eue avant même de jouer Valmont dans le film de Stephen Frears, rôle auquel il doit sa notoriété et une interprétation à laquelle les futurs Valmont lui doivent d’être condamnés à une cruelle comparaison tant il est indissociable de ce rôle dans lequel il était  aussi époustouflant, charismatique que machiavélique.

    Avant-hier, j’ai eu le plaisir de découvrir la pièce lors de sa répétition générale puis de pouvoir interviewer John Malkovich, après la représentation.  Cette adaptation du roman pour le théâtre a été faite par le dramaturge britannique Christopher Hampton, dans une nouvelle traduction de Fanette Barraya.

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    C’est avec un plaisir non dissimulé que je me suis rendue au Théâtre de l’Atelier, d’abord parce que « Les Liaisons dangereuses » est un de mes romans préférés (mais quel amoureux de la littérature et de l’écriture ne le serait pas tant, au-delà de son histoire, c’est un sublime et terrible hommage au redoutable pouvoir de l’écriture) et parce que j’étais particulièrement curieuse et impatiente d’en découvrir cette mise en scène ayant beaucoup aimé celle, également de John Malkovich, de « Good Canary » (cf ma critique en bas de cette page), ensuite parce que aller au théâtre est toujours pour moi comme un rendez-vous amoureux, auquel je me rends avec fébrilité et bonheur, et parce que j’en ai pris trop peu le temps ces derniers mois, enfin parce que je me réjouissais de pouvoir interviewer John Malkovich (je croyais d’ailleurs alors que nous serions plusieurs à l’interviewer en même temps, ignorant que j’aurais le plaisir d’une interview individuelle, juste après la pièce, bien qu'étant encore dans l’émotion, dévastatrice, de celle-ci).

    Pierre Choderlos de Laclos a écrit son célèbre roman épistolaire en 1782  lorsque, militaire dans l’armée de Louis XVI, il s’ennuyait dans sa triste vie de garnison.  Qu’en est-il aujourd’hui de la résonance de ce texte devenu un chef d’œuvre de la littérature?

    Il m’a d’abord fallu quelques minutes avant de me départir de mes souvenirs de la musique incisive des mots de Choderlos de Laclos, du style épistolaire, de mes souvenirs vivaces du roman, de ce duel libertin au Siècle des Lumières, puis pour m’habituer à la mise en scène, au décor et aux costumes volontairement inachevés, intemporels, incluant des éléments contemporains pour nous rappeler l’incroyable modernité de cette œuvre écrite en 1782. Les dix comédiens (choisis par John Malkovich parmi les 300 environ qui ont auditionné) sont présents sur scène d’emblée au milieu d’un décor relativement dépouillé, en arc de cercle. Un cercle vicieux sans doute. Le vice du libertinage.  Le cercle épistolaire, littéraire qui les relie tous les uns aux autres dans un manège implacable et fatal, aussi.  Il m’a fallu aussi quelques minutes pour oublier Malkovich, Close et Pfeiffer et substituer à  leurs souvenirs ces visages juvéniles (à l’exception de la comédienne Sophie Barjac, tous ont moins de 27 ans, d’ailleurs pas un anachronisme mais au contraire une fidélité au roman puisque les personnages avaient entre 15 et 30 ans).

    Je me suis d’abord sentie comme en dehors de l’intrigue. Ne vous méprenez pas : il ne s’agissait pas d’ennui mais au contraire de la légèreté contagieuse, celle de Valmont (je n’étais donc pas en dehors de la pièce mais bel et bien dedans), sa désinvolture… et puis, peu avant l’entracte, la cruauté dissimulée derrière cette légèreté désinvolte a  commencé à agir, à retentir. Les lumières se tamisent et se teintent alors de couleurs mystérieuses, inquiétantes même. La violence des sentiments gronde. La musique résonne, poignante. Oui, poignante comme un coup de poignard. Le jeu de séduction se transforme en rivalité meurtrière. Le combat de Merteuil contre Valmont. Mais aussi celui de Mme de Tourvelle  contre  Valmont, contre elle-même, contre ses sentiments mais elle cède, enfin, déjà, à ses sentiments irrépressibles, alors tragiquement belle et passionnée. Ses mots, sa douleur, sa passion résonnent dans la salle, en moi. L’interprétation (vraiment sidérante) de Jina Djemba m’a donnée des frissons. L’âge des comédiens n’a plus d’importance. Jina Djemba EST alors Mme de Tourvel, ses tourments exaltés et ravageurs. Le corps et le cœur dominent la raison. (La mise en scène retranscrit d’ailleurs parfaitement cela, de par l’engagement physique qu’elle réclame aux acteurs, impressionnant duel de fin et impressionnantes scènes entre Tourvel et Valmont). L’émotion surgit, brusquement. J’ai beau connaître le tragique dénouement, je n’ai pu m’empêcher d’espérer que Mme de Tourvelle ne s’échappe avant qu’il ne soit trop tard, je n’ai pu m’empêcher d’espérer que Valmont n’éprouve un remord salutaire. Les comédiens sont convaincants pour certains, voire époustouflants pour d'autres ( en particulier Jina Djemba dans le rôle de Mme De Tourvel mais aussi Julie Moulier qui joue toute la cruauté, l’assurance, l’impertinence, la perversité avec un aplomb, une diction, une facilité admirables ; Rosa Bursztejn est parfaite dans le rôle de l’ingénue Cécile de Volanges, et Yannik Landrein campe un Valmont très différent de celui de Frears mais d’une sournoise désinvolture tout aussi redoutable  ) à tel point que j’ai tout oublié : le décor, l’époque, la lumière qui un jour se rallumera, pour ne voir que ces personnages qui luttent contre les autres et contre eux-mêmes, que ces sentiments cruels, réfrénés, exaltés. La preuve de l’incroyable modernité du texte d’où, à mon avis, l’inutilité d’y inclure ipad et iphone pour en témoigner et de faire que des scènes libertines frôlent alors la farce et même le graveleux. Seul vrai bémol qui ne m'empêche pas de vous recommander la pièce, ne serait-ce que pour (re)découvrir le texte et des comédiens épatants.  Quant à savoir si cela résonne encore aujourd’hui… Est-ce si différent aujourd’hui dans certains "cercles" parisiens ? Seulement, les masques ne finissent pas toujours par tomber… Et puis les sentiments, leur violence, est évidemment intemporelle tellement bien retranscrite grâce à la lucidité cruelle de Choderlos de Laclos.

    Après l’entracte, la cruauté, la sauvagerie dominent en effet. Le décor même s’écroule violemment, se dépouille un peu plus encore, pour n’être plus que débris et corps enchevêtrés,  avant que le masque de la Marquise de Merteuil ne tombe,  qu’elle ne se démaquille, que soit enfin découvert son ignominieux visage si longtemps et bien dissimulé. Reste la beauté, celle sacrifiée, de Mme De Tourvelle. Celle des mots de Choderlos Laclos. Celle, terrible et envoûtante, de l’écriture. Celles de la manipulation, de la séduction  et de l’échange épistolaire dont Choderlos Laclos fait  un art. Pouvoir terrible, magique, des mots qui peuvent susciter le désir, la passion mais aussi détruire impitoyablement, et tuer. Physiquement comme Valmont. Socialement comme Mertueil. Sans doute la plus cruelle des vengeances mais qui les laissera tous deux vaincus, sans que personne d’autre ne sorte victorieux  de cette lutte impitoyable, annonciatrice d’un 1789 et d’une autre Terreur en réponse à celle des mots et de la débauche dont la Noblesse se servait et abusait. Revoyez d’ailleurs également « Ridicule » de Patrice Leconte qui en témoigne aussi magnifiquement et cruellement.

    Reste aussi et enfin un texte, le vertige sensuel, cruel, intemporel des mots, de l’œuvre, sa clairvoyance sur la duplicité des apparences, à tel point que je n’ai qu’une envie : le relire.  Un texte bouleversant de lucidité, de beauté, de cruauté, que cette mise en scène singulière, surprenante, donnera, je l’espère, envie de découvrir à ceux qui ne le connaissaient pas encore et qui, peut-être, mésestiment le pouvoir de l’écriture et des mots, peut-être, finalement, les seuls vainqueurs.

    Retrouvez également cet article à la une de mon nouveau site : http://inthemoodlemag.com

    Pour tout savoir sur la pièce rendez-vous sur son site officiel, sa page Facebook et son compte twitter. Et retrouvez mon interview de John Malkovich ci-dessus, en haut de cet article.

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    En bonus, ci-dessous, ma critique de « Good Canary » précédente mise en scène de John Malkovich

     "Les Liaisons dangeureuses" - Théâtre de l'Atelier, à partir du 12 janvier, 1, place Charles-Dullin (XVIIIe). Tél: 01 46 06 49 24.- Horaires: 20 h du mardi  au samedi, mat. Samedi et dimanche. 16 h. - Places: de 10 à 38 €. Durée: 1  h  55.- Jusqu'en mai.

    Un petit extrait ci-dessous qui, je l'espère, donnera envie de lire le livre mais aussi de voir le film remarquable de Stephen Frears et j'en profite enfin pour vous rappeler que vous pouvez soutenir la publication de mon recueil de nouvelles, en vous inscrivant comme fan sur la page suivante: http://www.mymajorcompanybooks.com/meziere

    Critique de "Good canary" de Zach Helm - Mise en scène de John Malkovich

    89fe8546ccd9f5530eef0c187c719b17.jpgAdaptation de Lulu et Michael Sadler

    Décors : Pierre-François Limbosch

    Costumes : Caroline de Vivaise

    Effets spéciaux et lumières : Christophe Grelié

    Musique originale : Nicolas Errera-Ariel Wizman

    Avec Christiana Reali, Vincent Elbaz, Ariel Wizman, José Paul, Jean-Paul Muel, Stéphane Boucher, Bénédicte Dessombz

    J’ai rarement vu des comédiens saluer avec autant de gravité à la fin d’une pièce de théâtre. Et un public applaudir avec autant de gravité, de gravité émue. Comme si les uns et les autres étaient encore plongés dans ce qu’ils venaient de jouer (de vivre ?), ou de voir (de vivre aussi ?).

    Flash-back. 2H30 plus tôt. New York. Milieu des annés 80. Annie (Christiana Reali) ne peut plus supporter le regard des autres. Pourquoi Jacques (Vincent Elbaz), son compagnon éperdument amoureux d’elle, vit-il si mal le succès du roman qu’il vient d’écrire et dont l’histoire sulfureuse et provocatrice semble inspirée d’un passé douloureux ?

    Ce ne sont pas d’abord des comédiens que nous voyons mais des mots (que je vous laisse découvrir) sur des cubes luminescents. Définitifs, avec un peu d’espoir tout de même. Si peu. Des mots graves, presque cruels. Lucides en tout cas. Et puis on nous souhaite une bonne soirée. Le ton est donné. Entre légèreté de la forme et gravité du fond. Nous sommes déjà happés. Et puis nous découvrons Annie et Jacques à la terrasse d’un café. Annie lit sa chaussure (oui, vous avez bien lu). Jacques n’a pas l’air si étonné. Il est habitué à son caractère fantasque et aux excès, aux absurdités parfois poétiques, que les amphétamines qu’elle (sur)consomme engendrent. Et puis, un peu plus tard, il va lui acheter un canari, celui dont on a expliqué au début que son étouffement prévient des coups de grisou dans les mines de charbon. Celui qui annonce l’inéluctable. Jusqu’à ce qu’Annie suffoque. Et à partir de là pour nous aussi l’air se raréfie. Annie nous agrippe, avec son désespoir, nous embarque dans son univers fait de destruction, de trivialité aussi, et puis  de violence et de passion, Annie l’écorchée vive dont les pensées déforment les images projetées sur les cubes. Annie et ses déchirures et ses blessures et ses hantises. Annie tourbillonne, danse frénétiquement, alpague, déroute, inquiète,  cache sa détresse derrière sa violence. Annie interprétée par une Christiana Reali méconnaissable, surprenante, électrique, désespérée, suicidaire. Magistrale. Annie qui nous embarque dans ses délires fantasmagoriques, entre Warhol et Munch. Un cri qui se déforme. Un cri de Munch qui aurait été repeint par Dali. Annie avec la cruauté et la drôlerie de l’ironie de son  désespoir proclamé, jeté aux visages des ignorants. La musique nous encercle, les images nous hypnotisent, l’émotion nous envahit. Nous ne savons plus si nous sommes au théâtre ou au cinéma tant cette pièce est cinématographique. Egarés, comme Annie. Annie qui s’exhibe pour ne pas être vue. A coté de ce personnage si fort dans sa fragilité, si obstiné à se détruire, les autres comédiens sont évidemment (volontairement) plus effacés même si le jeu de Vincent Elbaz (qui pour l’occasion a gardé son look du « Dernier gang »), en intensité sombre et mystérieuse est aussi remarquable, même si celui d’Ariel Wizman, comédien débutant en dealer, est prometteur, même si celui des deux éditeurs dédramatisent et esquissent ainsi en toile de fond une satire du milieu de l’édition, ici féroce et cupide, même si celui du critique si humain, et destructeur sans le vouloir vraiment, si inélégant même lorsqu’il ne veut plus n'être élégant que dans son apparence. La mise en scène, si inventive, de John Malkovich qui, cinq ans après « Hysteria », revient à Paris en adaptant cette pièce d’un jeune auteur américain, devrait nous rassurer (elle crée aussi parfois une distance salutaire, ironique, intelligente avec la gravité du propos) mais elle renforce l’émotion et nous plonge encore davantage dans les abimes des tourments d’Annie. Et permet à la pièce d’atteindre parfois des instants de grâce comme lorsque les mots projetés sur l’écran se substituent aux silences et aux paroles qu’ils ne savent se dire. Peu à peu le secret qui lie leur silence, leur complicité, jaillit, suscite notre empathie. On voudrait respirer, oublier, s’échapper, s’évader de la cage, mais nous sommes comme le canari, enfermés dans notre cage, condamnés à suffoquer aussi, à étouffer sur fond de brasier impitoyable et meurtrier,  face à elle, avec elle, impuissants, terrassés. Et puis vient une autre scène qui nous rappelle la précédente. Avec sa petite lueur en plus. D’espoir peut-être. D’espoirs déchus en tout cas. L’écran ironique nous souhaite de nouveau une bonne soirée. Fondu au noir. Rideau. Applaudissements. Gravité. La lumière nous éblouit après tant d’obscurité. De belle et retentissante obscurité.

    Une histoire d’amour extrême servie par une mise en scène qui la magnifie, entre vidéos et photos projetées et meubles mouvants. Une pièce qui vous prend à la gorge comme un bad canary, qui vous fait manquer d’air pour que vous le trouviez encore plus appréciable ensuite, pour que vous respiriez chaque seconde, saisissiez chaque lueur d’espoir. Une pièce à la base peut-être moyenne dont la mise en scène et l’interprétation, si ingénieuses, la rendent si marquante et réussie… Ne la manquez pas. Il vous reste encore quelques jours pour être enfermés dans la cage mystérieuse, oppressante et fascinante, de ce « Good canary »…

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  • Littérature - « Le Fantôme du capitaine » de Gilles Jacob

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    Le « roman » épistolaire est décidément à la mode, en tout cas sur ce blog (malheureusement ailleurs parfois jugé suranné à l’époque du « règne de la tiédeur et du zapping » comme la qualifie si justement Gilles Jacob) puisque, hasards et coïncidences, après avoir remporté la semaine dernière un concours d’écriture avec une nouvelle épistolaire, et avant de vous parler  des « Liaisons dangereuses » (que je ne me lasse jamais de relire, la perfection du genre) mis en scène par John Malkovich au Théâtre de l’Atelier (que j’ai eu le plaisir d’interviewer avant-hier soir à cette occasion, je vous en reparlerai et vous livrerai ma vidéo tout à l'heure), je me suis plongée avec bonheur dans le dernier livre de Gilles Jacob (récemment réélu à la présidence du Festival de Cannes) « Le Fantôme du Capitaine », justement une correspondance imaginaire, une soixantaine de lettres comme autant de nouvelles que j’ai dévorées comme un roman (qu’il est d’ailleurs aussi, certains destinataires, réels, comme Julienne Binoche à qui il adresse pas moins de cinq lettres qui sont en revanche imaginaires -quoique ...:le degré d'imaginaire et de réel est laissé à l'appréciation du lecteur-, ou des destinataires imaginaires, comme une marchande de chaussures inspirée par Delphine Seyrig, inoubliable Fabienne Tabard dans « Baisers volés », ou encore certains thèmes, servant de fils directeurs, se retrouvant judicieusement ou malicieusement au fil des lettres) .

    Moi qui ai souvent l’impression de venir d’une autre époque, qui ai si souvent rêvé de fréquenter des personnages de romans qui m’ont dès l’enfance accompagnée (ne me dîtes pas que Félix de Vandenesse, Solal, Julien Sorel, Martin Eden, Gatsby n’existent pas, je ne m’en remettrais pas), et qui ai rêvé si souvent en voyant « La rose pourpre du Caire » de voir la réalité et la fiction s’entremêler, se confondre et se rejoindre, j’ai imaginé le plaisir que Gilles Jacob a dû éprouver à écrire ces lettres, même si ce fut sans doute parfois aussi « un supplice »,  « une joie et une souffrance » comme aurait dit Truffaut, la joie seule est en tout cas ici communicative.

    D’ailleurs, il n’est pas étonnant qu’il cite si souvent Woody Allen car, au-delà de cette réflexion commune sur la frontière entre cinéma et réalité  (que l’on retrouvait une nouvelle fois dans le réjouissant « Minuit à Paris », une déclaration d’amour à Paris, au pouvoir de l’illusion, de l’imagination,  à la magie de Paris et du cinéma qui permet de croire à tout, même qu’il est possible au passé et au présent de se rencontrer et s’étreindre, le cinéma,  évasion salutaire  «  dans une époque bruyante et compliquée »), on retrouve la même tendre impertinence, la même ironie jubilatoire, le même humour,  sans doute cette « politesse du désespoir »,   et cette passionnante réflexion sur la vérité, « la vérité, le simulacre du cinéma » : « L’art permet-il tout absolument tout ?» se demande-t-il ainsi. Une question, ainsi que celle de la frontière entre art et vérité, que pose d’ailleurs aussi souvent le cinéma comme récemment encore Aronofsky dans « Black swan ».

     Le fond et la forme se rejoignent ainsi, la forme (des lettres imaginaires avec un fond de vérité) étant une manière malicieuse de répondre (ou, d’ailleurs, de ne pas y répondre) aux questions posées sur ce sujet. Et évidemment, impossible de ne pas songer à ce qui était pour moi le film de l'année 2010, "Copie conforme" d'Abbas Kiarostami (avec une certaine Juliette Binoche qui a d'ailleurs obtenu le prix d'interprétation à Cannes pour ce film). Kiarostami y  responsabilise le spectateur. A lui de construire son propre film. Les personnages regardent souvent face caméra en guise de miroir, comme s'ils se miraient dans les yeux du spectateur pour connaître leur réelle identité. « Copie conforme » est  un film de questionnements plus que de réponses et c'est justement ce qui le rend si ludique, unique, jubilatoire. Le jeu si riche et habité de Juliette Binoche, lumineuse et sensuelle, peut ainsi se prêter à plusieurs interprétations. Un film qui nous déroute, un film de contrastes et contradictions, un film complexe derrière une apparente simplicité. A l'image de l'art évoqué dans le film dont l'interprétation dépend du regard de chacun, le film est l'illustration  pratique de la théorie énoncée par le personnage (de James) sur l'art. De magnifiques et longs plans-séquences, des dialogues brillants, une mise en scène d'une redoutable précision achèvent de faire de ce film en apparence si simple une riche réflexion sur l'art et sur l'amour. William Shimell (chanteur d'opéra dont c'était le premier rôle) et Juliette Binoche excellent et sont aussi pour beaucoup dans cette réussite. Un film sur la réflexivité de l'art  qui donne à réfléchir (un point commun d'ailleurs avec le livre de Gilles Jacob). Un dernier plan délicieusement énigmatique et polysémique qui signe le début ou le renouveau ou la fin d'une histoire plurielle. Voilà que je digresse, mais il m'était impossible de ne pas le faire tant l'intelligence ce film m'avait totalement envoûtée et tant je ne manque jamais une occasion de le faire découvrir.

    Quel bonheur aussi au détour d’une lettre de retrouver des chefs d’œuvre comme « La Règle du jeu », « On connaît la chanson », « César et Rosalie » et de donner envie de découvrir d’autres films comme « Irène » que je n’ai ignominieusement pas encore vu mais que son évocation émouvante m’a donné envie de regarder, ou d’en redécouvrir d’autres comme « Lady Chatterley » de Pascale Ferran à qui il adresse une de ses nombreuses lettres) et quel bonheur de retrouver des scènes de cinéma, de les voir utiliser, détourner, rejoindre une réalité incertaine,  comme de retrouver la Fabienne Tabard de « Baisers volés », ou son double imaginaire, ou comme cette lettre à Mélanie Thierry qui permet d’évoquer ce très beau film de Bertrand Tavernier, « La Princesse de Montpensier » (malheureusement mésestimé à sa sortie) dans lequel elle incarne «  une amoureuse qui aime à la folie » pour qui  « l’amour n’est possible qu’en rêve ».

    Je ne peux m’empêcher de digresser à nouveau pour vous parler de ce film empreint de cette retenue qui seyait à l'époque que certains sans doute auront assimilée à un manque de fièvre mais qui rend au contraire plus bouleversants encore le dénouement et l'émotion qui vous saisit (qui en tout cas m'a saisie) puisque c'est après la mort de … (je ne vous dirai pas qui) que Marie de Mézières comprend la profondeur de l'amour de celui qu'elle a trop souvent ignoré, prêt pour elle à tous les sacrifices, même à la voir libre et amoureuse d'un autre alors que les autres voulaient uniquement la posséder comme une propriété. Avec son coscénariste Jean Cosmos, Bertrand Tavernier a fait de ce roman du XVIIème siècle un film intemporel (comme le thème de la perte des illusions et de l'innocence que symbolise cette princesse de Montpensier), lyrique, romantique et romanesque, tout en décrivant la violence d'une époque, destructrice pour les sentiments plus nobles et passionnés qu'elle muselait, et la théâtralité impitoyable de la cour.  Les chevauchées fantastiques magnifiquement filmées sur la musique envoûtante d'Alain Sarde, la sublime photographie de Bruno de Keyzer, l'élégance des dialogues et de la mise en scène en font un film d'une âpre beauté dont la fièvre contenue explose au dénouement en un paradoxal et tragique silence.

    Mais revenons au livre de Gilles Jacob d’ailleurs parsemé de digressions (savoureuses). Le Fantôme du capitaine, c’est ainsi aussi, au-delà de « Mrs Muir », celui de l’enfance quand sa grand-mère lui racontait des histoires « autant d’invitations au voyage et à l’aventure » et il y a sans aucun doute un plaisir enfantin dans ce livre, celui pour son auteur de se déguiser, de jongler avec les mots et l’imaginaire, d’endosser de multiples personnalités, d’être tout le monde et personne, là, ailleurs, et nulle part, pour mieux (dé ?)voiler la sienne, celui pour le lecteur, ludique, de tenter de déceler la vérité, de s’immiscer dans les coulisses de son imaginaire et du cinéma parfois, évidemment.  Même si, souvent, il se glisse dans une toute autre personnalité que la sienne, Gilles Jacob, avec malice et fantaisie, nous en dit finalement plus sur lui que dans son précédent ouvrage (comme dans cette lettre d’un employé dans l’hôtellerie puis photographe de plateau qui laisse entrevoir son admiration pour Anouk Aimée), cela devenant même jubilatoire pour le lecteur quand il frôle l’absurde ou digresse allègrement et subtilement.

    Le livre fourmille aussi d’anecdotes réjouissantes qui raviront les inconditionnels de Cannes et les passionnés de cinéma (chaque lettre transpirant plus ou moins explicitement de sa passion intacte pour le 7ème art mais pas seulement d’ailleurs, également de sa passion pour la musique dans certaines d’entre elles), comme cette lettre à Mourousi qui vous en dira plus sur la naissance de la montée des marches ou cette autre qui vous apprendra où Woody Allen a puisé la fameuse scène où Mia Farrow est rejointe par le héros du film,  parmi tant d’autres anecdotes instructives.

    Mais derrière l’aspect ludique, la malice et la fantaisie, affleurent une mélancolie, parfois même les regrets (la disparition de son père et un dialogue inachevé), et quelques -toujours pudiques- confidences (finalement malgré -ou grâce à- toutes ces « admirations amoureuses », c’est avant tout une magnifique déclaration d’amour à sa discrète épouse « qui lui a consacré sa vie ») mais aussi le témoignage de sa lucidité», sur la profession, une lucidité jamais hargneuse ou rageuse mais toujours teintée de salutaire dérision ( comme lorsqu’il évoque « Ridicule » de Patrice Leconte, et ce miroir que ne perçoit pas tout de suite le public). Il prouve ainsi qu’il est « homme de sentiments plus que de ressentiments » mais surtout qu’il éprouve beaucoup d’admirations (la liste est longue : Jane Fonda, Rita Hayworth, Youssef Chahine et tant d’autres à qui il rend hommage sans que cela en ait le caractère pompeux et solennel), qu’il possède toujours le regard brillant du « petit garçon timide et peureux » après tant de rencontres (réelles, imaginaires, cinématographiques) si palpitantes, qu'il possède encore cette qualité devenue si rare à l'ère du cynisme, l'enthousiasme, et souvent un regard décalé  qui lui permet d’être gentiment incisif (comme dans cette lettre au Maire de Paris ou dans cette lettre à Catherine Deneuve dans laquelle il nous emmène aux Rencontres de Cortina D’Ampezzo par un récit hilarant d’(auto)dérision) qui, là encore, lorgne du côté de Woody Allen.  C’est aussi une réflexion sur le temps qui passe, la vieillesse (notamment dans « Regrets éternels », lettre à Michel Piccoli, qui lui permet d’évoquer la mort de Don Corleone dans « Le Parrain » qui « en pratiquement un seul plan s’apparente à un chef d’œuvre »  et de dire que « En vérité quand on a compris le dérisoire de l’existence, on ne peut plus être qu’un vieux sale gosse ») pour conclure comme l’aurait sans doute aussi bien dit Woody Allen que « Tout est bien qui finit mal ».

    Plus qu’au cinéma (et aux cinéastes et aux actrices), c’est enfin un hommage à l’écriture, au pouvoir salvateur et jouissif des mots qui vous permettent les rêveries les plus audacieuses, les bonheurs les plus indicibles, et un hommage au pouvoir de l’imaginaire, à la fois sublime et redoutable, ce pouvoir qui fait « passer la vie comme un rêve », mais qui lui fait se demander et se dire aussi : « Est-ce que trop d’imagination nous empêcherait de vivre ? », « Et que pour le rêveur que je suis l’imagination l’emportera toujours sur le réel » , « Seulement à rêver trop ne passe-t-on pas à côté de la -vraie-vie ? » et citant Tchekhov dans « La Mouette » « Il faut peindre la vie non pas telle qu’elle est, ni telle qu’elle doit être, mais telle qu’elle se représente en rêve » et  qui me fait songer à cette citation de Proust « Il vaut mieux rêver sa vie que la vivre, encore que la vivre, ce soit encore la rêver» ou une fois encore à celle de Truffaut extraite de "La Nuit Américaine" et que je cite si souvent ici "Les films sont plus harmonieux que la vie. Il n'y a pas d'embouteillages dans les films, il n'y a pas de temps morts."

    Voilà. Nous y revenons. La vie passera comme un rêve. Tout le mal que je me et vous souhaite. Je vous laisse. Félix de Vandenesse, Solal, Julien Sorel, Martin Eden  m’attendent… Qui a dit qu’il fallait choisir entre le cinéma, l’imaginaire et la réalité…, et se contenter de la tiédeur de cette dernière car, sans doute, « les liaisons imaginaires donnent l'illusion d'un bonheur immatériel et permettent de traverser la vie sans la prendre à bras-le-corps», mais l’illusion d’un bonheur, c’est certainement déjà une part de bonheur, non? Ou d’autres liaisons dangereuses, peut-être…

    Je ne vous en dis pas plus pour vous laisser le plaisir de la découverte de ce livre, une évasion pleine de fantaisie (mais pas fantaisiste) dans le cinéma et la cinéphilie, la littérature, l'imaginaire, et en filigrane une réflexion sur l'art, qui réjouira tous ceux qui aiment passionnément le cinéma et la littérature, et aiment s'y perdre délicieusement, au point parfois de les confondre ou même les préférer à la réalité, un livre dans lequel Gilles Jacob, vous fait voyager avec élégance, avec savoureuse et malicieuse (auto)dérision, entre mensonge et vérité, imaginaire et réalité qu'il interroge et manipule brillamment (copie conforme ou non, le lecteur y retrouve le plaisir du spectateur dans le film éponyme de Kiarostami suscité par cette question bien heureusement non résolue),  et qui exhale un enivrant parfum de vérité, la plus troublante et réjouissante des illusions, une illusion rassurante pour l'incurable rêveuse que je suis.

     En complément :

    - Si vous voulez soutenir mes velléités littéraires (qui m’ont d’ailleurs permis de remporter un concours suite à une nouvelle épistolaire) et mon hypothétique publication, inscrivez-vous comme "fan" sur ma page « My Major Company Books » et découvrez-y mes nouvelles sur le cinéma (et souvent sur Cannes d'ailleurs)

    -Critique de « Baisers volés » de François Truffaut

    -Critique de « La vie passera comme un rêve » de Gilles Jacob

    -Critique de « Black swan » de Daren Aronofsky

    -Critique de « Ridicule » de Patrice Leconte 

    -Dossier Woody Allen

    -"César et Rosalie" et décryptage du cinéma de Claude Sautet

    Et pour le plaisir, en bonus, puisque dans  "Baisers volés" de Truffaut, il est question de Balzac, et du fameux Félix de Vandenesse évoqué ci-dessus, mais aussi parce que dans cet extrait vous pourrez y découvrir Delphine Seyrig (à qui Gilles Jacob adresse une lettre) alias Fabienne Tabard alias Madame de Mortsauf. Un extrait magique qui reflète tout le talent de Truffaut et de ses interprètes :

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  • Critique – « Parlez-moi de vous » de Pierre Pinaud avec Karin Viard, Nicolas Duvauchelle, Nadia Barentin…

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    Ce début d’année 2012 est particulièrement riche en premiers films de qualité. Après Cyril Mennegun avec « Louise Wimmer », c’est au tour de Pierre Pinaud de sortir un premier long-métrage remarqué, « Parlez-moi de vous ».

    Karin Viard y interprète Mélina, 40 ans, la voix « la plus célèbre de France » dont, paradoxalement, personne ne connaît le visage. Animatrice à la radio, la nuit, à l’antenne, elle résout les problèmes affectifs et sexuels des auditeurs avec impertinence, humour et sans tabou. Dans la vie, elle évite tout contact et vit seule dans un appartement des quartiers chics, triste et aseptisé. Partie à la recherche de sa mère qu’elle n’a jamais connue, elle découvre que celle-ci vit au sein de sa famille, en banlieue. Elle décide de s'approcher d'elle, incognito....

    Les meilleures comédies sont souvent celles qui ne le sont pas totalement et qui, à l’image de la « Délicatesse » de David et Stéphane Foenkinos sortie à la fin de l’année passée, ou même des références du genre comme les meilleurs Capra, ont un fond dramatique. D’ailleurs, il serait ici plus juste de définir ce film comme dramatique (de par son sujet) mais dédramatisé par des scènes burlesques surtout en raison du caractère savoureusement décalé du personnage de Karin Viard…absolument extraordinaire dans ce film, comme elle l’était déjà récemment dans « Polisse », même si ces deux rôles sont très différents.

    C’est en effet un film de contrastes et de contradictions mais le jeu subtil de Karin Viard permet d’éviter l’écueil de la dichotomie ou même du manichéisme. Contraste et contradiction entre cette femme parlant d’amour et incapable d’aimer. Dont tout le monde connaît la voix mais ignore le visage. A la fois si proche et lointaine. Si chaleureuse à l’antenne et froide dans l’existence. A la parole si libérée mais tellement enfermée dans ses conventions (dans sa peur, surtout, de l’autre, de l’intrusion) et son image. Qui demande aux autres de parler d’eux mais ne parle jamais d’elle. Contraste entre son appartement grisâtre et aseptisé et l’environnement coloré et remuant de sa mère. Le jeu de Karin Viard permet en effet d’éviter la caricature à laquelle ces contrastes et contradictions auraient pu la conduire. Elle rend attendrissante la rigidité de son personnage par sa fragilité masquée, son besoin de se protéger. Derrière ce masque, dans sa sphère privée, elle redevient l’enfant qu’elle n’a pas eu vraiment la possibilité d’être  en s’enfermant dans le placard pour ne pas être vue, redoutant d’être abandonnée. Son look très hitchcockien avec son chignon à la Vertigo renforce l’étrangeté de son personnage, à la fois mélancolique, rigide, décalé, burlesque, sans que jamais cela soit ridicule.

    L’autre bonne idée, outre ce choix de Karin Viard, c’est l’espace de liberté qui est laissé au spectateur. Dans un cinéma trop souvent  formaté dans lequel on dicte presque au spectateur ce qu’il doit ressentir, un film comme celui-ci qui laisse place à son imaginaire et à l’implicite est une vraie respiration.

    Le couple improbable que le personnage de Karin Viard forme ou pourrait former avec Nicolas Duvauchelle (qu’elle retrouve après « Polisse ») fait parfois dévier le film vers la comédie romantique, tout en lui faisant conserver son aspect délicieusement hybride. Ce dernier incarne là aussi  un personnage attachant et à la double « identité », maçon et photographe qui dévoile l’intimité des êtres à travers leurs portraits, tout comme Mélina le fait à travers leurs témoignages. « Parlez-moi de vous » est donc un drame avec de très belles scènes de comédies comme la scène du restaurant qui témoigne de la solitude de ces deux derniers mais aussi de ce qui pourrait les rassembler.

    Nadia Barentin qui incarne la mère, malheureusement décédée depuis le tournage, est réellement parfaite dans le rôle de cette femme qui a tiré un trait sur son passé, à la fois revêche et tendre, mais surtout inapte à aimer vraiment.

    Une belle écriture mise en avant par une réalisation intelligente et un regard sur les personnages jamais condescendants mais plein d’empathie font de ce film une des belles promesses de ce début d’année donnant à Karin Viard un de ses plus beaux rôles montrant l’étendue ahurissante de son talent et de son pouvoir comique. A l’image de ce personnage, ce film se dévoile (et nous charme) progressivement plus qu’il ne se découvre d’emblée. Et il en va des films comme des êtres, ce sont toujours les plus intéressants et  attachants, et ceux que l’on quitte avec regrets.  Un film à voir et un réalisateur à suivre.

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